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vendredi 9 décembre 2022

Ernest Hemingway / L’écrivain coup de poing


Ernest Hemingway
David Levine


Ernest Hemingway : l’écrivain coup de poing

Longtemps, je me suis tué de bonne heure - épisode 1

Yann Diener · Mis en ligne le 1er juillet 2020
Paru dans l'édition 1458 du 1 juillet 2020

« Je suis comme un porc aveugle quand j’écris » : Hemingway avait l’habitude de se présenter avec cette formule, construisant son image d’écrivain fonceur, chasseur et boxeur. À 61 ans, après quatre mariages, sept romans et autant de recueils de nouvelles, il finira par retourner le fusil de chasse contre lui-même.

Enfant, son père lui offre une carabine et une canne à pêche, et lui fait découvrir la nature dans le nord du Michigan.

Ernest Hemingway se donne la mort avec un fusil.

À 18 ans, il est reporter pour le Kansas City Star. En quête d’aventure, le jeune Hemingway rejoint en 1918 le front italien, comme ambulancier, un œil défaillant lui interdisant de participer aux combats. Gravement blessé aux jambes par un tir de mortier, il vit une histoire d’amour avec son infirmière de nuit, qui finit par l’abandonner, le laissant désespéré. Après quoi il couvre le conflit gréco-turc comme correspondant de guerre pour le Toronto Daily Star. Il restera très marqué par les horreurs auxquelles il a assisté.

Hemingway veut absolument écrire, alors il s’installe à Paris au début des années 1920 pour fréquenter les écrivains de la « génération perdue », comme Francis Scott Fitzgerald ou John Dos Passos. Il travaille sans relâche, et, en 1925, il entre en littérature avec un recueil de nouvelles au style novateur, In Our Time. Il tient son phrasé télégraphique de son activité journalistique. Son premier roman, Le soleil se lève aussi, publié l’année suivante, le rend immédiatement célèbre. Il a 27 ans. Avec des phrases sèches, sans pathos, il donne un récit très dense qui sublime ses questions sur l’écriture, le sexe et la mort. 

Hemingway est tout de suite admiré pour l’efficacité de ses nouvelles. « Je me suis entraîné dur et j’ai battu M. de Maupassant, mais personne ne me fera monter sur le ring avec M. Tolstoï, sauf si je suis fou ou si je deviens encore meilleur. » Il contribue à faire sortir la littérature américaine de la prose cultivée bostonienne et new-­yorkaise d’Edith Wharton ou ­d’Henry James. Comme le dit Jerome Charyn dans Hemingway. Portrait de l’artiste en guerrier blessé, (éd. Gallimard, coll. « Découvertes »), ­Hemingway a « dépouillé la langue de l’accumulation de la mémoire et du sens ».

Pour la presse magazine, qui l’adore, ce passionné de pêche au gros et de safaris pose volontiers avec ses fusils et ses trophées de chasse, aussi bien qu’avec ses enfants et ses femmes successives. Il est brouillé avec ses parents, qui trouvent ses livres dégoûtants. Ils viennent tout de même lui rendre visite en 1928 sur son île de Key West, entre Cuba et la Floride. Quelques semaines plus tard, son père se tue avec le fusil que son propre père avait utilisé pendant la guerre de Sécession. (Il dit ne pas supporter son diabète et refuser de devenir infirme.)

Hemingway injurie son père mort, le traite de lâche, et plonge dans la tristesse et dans l’alcool. En 1932, dans Mort dans l’après-midi, un récit consacré à sa passion ambivalente pour la corrida, il parvient, comme il dit, à « parler de la mort sans être morbide ».

De sa plongée dans la guerre d’Espagne, il sortira Pour qui sonne le glas, publié en 1940, qui le confirme dans son image de romancier aventurier. En 1954, après avoir publié Le Vieil Homme et la Mer, il reçoit le prix Nobel de littérature. Il ne se déplace pas en Suède, et fait lire le plus court discours de réception qu’ait connu l’académie.

Diabétique, celui que tout le monde appelle « Papa » commence à perdre la vue. Il a des sautes d’humeur, il se méfie de ses proches, et n’arrive plus à écrire. Il fait alors plusieurs séjours dans des cliniques psychiatriques, où il subit des électrochocs. En avril 1961, sortant d’une hospitalisation, il essaye de se glisser dans le réacteur d’un avion. Il a de nouveau droit à une série d’électrochocs. Le 2 juillet 1961 à l’aube, trois jours après être sorti de clinique, Hemingway note : « Le traitement était brillant, mais on a perdu le patient », et il se tue d’un coup de fusil de chasse qui lui emporte le sommet de la boîte crânienne. (Il s’était déjà gravement blessé à la tête à de nombreuses reprises tout au long de sa vie, en se cognant chez lui, ou lors d’accidents de voiture ou d’avion.)

Paris Match, qui avait publié des reportages d’Hemingway sur la tauromachie, titre cet été 1961 : « Le vieil homme choisit sa mort ».

CHARLIE HEBDO


dimanche 12 mai 2019

David Levine / Beckett





David Levine
SAMUEL BECKETT


Samuel Beckett est l’un des plus grand écrivain irlandais jamais connu du XXème siècle. Excellent dramaturge, et détenteur du prix Nobel de littérature en 1969, Samuel Beckett fut toujours considéré comme un écrivain portant un regard empreint de pessimisme sur l’Homme et sa condition.


BIOGRAPHIE DE SAMUEL BECKETT

UNE ENFANCE DISTINGUÉE PAR DE BRILLANTES ÉTUDES

Samuel Beckett nait le 13 avril 1906, dans une riche banlieue de Dublin. Il démarre ses études à l’Earlsford House School, puis les poursuit au lycée de la Portora Royal School d’Enniskillen. Brillant élève, Beckett est ensuite admit à Trinity College de 1923 à 1927, et y entreprend des études littéraires et linguistiques concernant essentiellement la littérature anglaise, ainsi que la langue française et italienne.
Il se tourne par la suite vers l’enseignement, et dispense quelques cours au Campbell College de Belfast. Mais Beckett désire voyager, et veut connaître Paris, lieu d’immersion où de nombreux écrivains s’adonnent librement à leur passion.
C’est à la fin des années 1920 qu’il trouve un poste à l’École Normale Supérieure de Paris, et qu’il rencontre James Joyce, haute figure de la littérature irlandaise. Leur amitié permet aux 2 hommes d’échanger de nombreux avis et points de vue sur l’écriture, et Beckett n’hésite pas à aider Joyce dans ses recherches lors de l’écriture de Finnegans Wake. Malgré leur bonne entente, leur relation se détériore peu à peu, lorsque Beckett refuse les avances de la fille de Joyce… Ce dernier se vexe alors, et ne pardonnera jamais le refus de son ami.

PREMIERS ECRITS

Samuel Beckett se jette à l’eau en 1929, avec sa première œuvre nommée “Dante… Bruno. Vico… Joyce”. Cet essai a pour vocation de défendre le style alors jugé obscur de Joyce. S’enchaîne ensuite une nouvelle intitulée “Assumption”, et publiée dans un journal parisien spécialisé.
Après quelques publications par-ci par-là, Beckett retourne en Irlande pour retrouver Trinity College. C’est à cet instant qu’il commence à éprouver un fort dégoût pour la suffisance des cercles universitaires littéraires. Il les critique vivement par un poème nommé “Gnome” en 1934, et qui lui ferme finalement les portes des universités irlandaises.
Las, et ne s’épanouissant plus dans le milieu académique irlandais, il choisit de voyager, et visite principalement l’Europe. Mais son amour pour Paris finit par le ramener dans la capitale française, lieu où il décide de s’installer de façon définitive. Beckett semble en effet bien plus à l’aise en France, et s’intègre plus facilement dans le milieu littéraire de l’époque.
C’est d’ailleurs à cette période qu’il écrit son premier roman “Murphy”.

BECKETT DEVIENT RÉSISTANT POUR LA FRANCE PUIS REÇOIT LE PRIX NOBEL DE LA LITTÉRATURE

La seconde guerre mondiale éclate alors, et Beckett préfère rester en France, affirmant préférer : “la France en guerre à l’Irlande en paix “. Il se livre dès cette époque à de nombreuses actions en coopération avec la Résistance française, luttant ainsi contre l’occupation allemande. Mais très vite, les nazis commencent à s’intéresser à lui, et souhaitent le capturer. Face à ce risque, il prend refuge chez Nathalie Sarraute, puis s’établit dans le Midi de la France de 42 à 45. A la fin du conflit, Beckett se dira profondément changé par la guerre.
En 1961, l’écrivain se marie, et publie une succession de pièces de théâtres qui remportent un franc succès. Il commence alors à découvrir le milieu télévisuel et radiophonique, et participe à l’élaboration d’un film et de quelques chroniques.
1969 est l’année de sa consécration : Samuel Beckett reçoit le Prix Nobel de la Littérature. Il n’est cependant pas enchanté de cette nomination, déplorant le risque que ses œuvres soient “institutionnalisées” dans les universités.
Après le décès de son épouse en 1989, Beckett souffre de la maladie de Parkinson et de troubles respiratoires importants. Il s’installe en maison de retraite, et décède 6 mois après sa femme, le 22 décembre 1989. Par son attachement à Paris, il est enterré au cimetière de Montparnasse.









jeudi 18 avril 2019

David Levine / Joyce


David Levine
JAMES JOYCE


James Joyce (1882-1941) est un célèbre romancier et poète irlandais. Considéré comme une figure emblématique de la littérature irlandaise du XXème siècle, James Joyce fut l’auteur de nombreuses œuvres, parmi lesquelles, nous pouvons compter de nombreux romans, recueils de poèmes et autres nouvelles et essais salués par la critique. James Joyce mena une vie principalement marquée par l’alcoolisme, les abus, et le manque d’argent. Ses écrits sont et resteront à jamais le témoignage de la grandeur de son talent.

BIOGRAPHIE DE JAMES JOYCE

UNE VÉRITABLE PASSION POUR LA LITTÉRATURE…

James Joyce nait le 2 février 1882 à Dublin. Son enfance se déroule au sein d’une famille nombreuse, composée de 11 enfants et de 2 parents catholiques, comptant un père alcoolique. Sa jeunesse est profondément marquée par la littérature : Joyce aime très tôt la lecture et dévore de nombreuses œuvres.
Dès 1888, Joyce entre chez les Jésuites au Clongowes Wood College (Co. Kildare), pour y démarrer ses études. Les difficultés financières alors traversées par sa famille l’obligent à quitter l’établissement en 1892, pour intégrer successivement 2 autres établissements jésuites moins dispendieux.
Au cours de ces années, Joyce y découvre les joies de la littérature, et commence à écrire. Dès 1891, à l’âge de 10 ans à peine, il rédige son premier poème (“Et Tu Healy“), un écrit dédié à la mort de Charles Stewart Parnell. Ses parents l’encouragent dans sa voie, et font imprimer l’écrit pour en envoyer alors une copie au Vatican.
Les années passent, et l’enseignement jésuite commencent alors à peser lourdement sur Joyce. Il y déteste l’instruction religieuse, et refuse en bloc l’autorité catholique, au grand dam de son établissement où on lui avait proposé d’intégrer l’ordre jésuite. Cette décision provoque de vives réactions dans sa famille, mais ce refus catégorique d’accepter la religion ira bien au delà d’un simple caprice d’adolescent : Joyce la réfutera toute sa vie.
En 1898, Joyce entre à l’Université de Dublin. Brillant, il y suit un cursus de lettres et de langues étrangères, s’intéresse au théâtre et rédige de nombreuses critiques littéraires. Il côtoie les cercles littéraires dublinois et y entretient une vie active marquée par les échanges intellectuels et les lectures d’œuvres de tout bord.

JAMES JOYCE DÉMARRE UNE VIE DE DÉBAUCHE, D’ALCOOL ET DE DETTES…

Son diplôme décroché, Joyce décide de découvrir le monde et part à la conquête de Paris, dans le but de commencer des études de médecine.
Mais très vite, Joyce abandonne l’enseignement et démarre une vie dissolue où commence à boire et profite de tous les abus possibles. Ce n’est qu’au bout de quelques que mois qu’il fut contraint de regagner l’Irlande, du fait de ses déboires financiers.
Il y retrouve alors une mère malade et agonisante, atteinte d’un cancer foudroyant etIl décide de rester auprès d’elle jusqu’à son décès. Il commence à écrire des œuvres diverses et variées, allant de simples critiques à des comptes-rendus de livres. Dès 1904, il décide d’écrire sa propre autobiographie et la baptise “Portrait de l’artiste“, qui sera par la suite remaniée et renommée Dedalus“.
Dans les mois qui suivent, Joyce fait la connaissance de Nora Barnacle, une femme de chambre dont il tombe amoureux. Tout deux décident alors de quitter l’Irlande, pour gagner Zurich, Pola puis Trieste. Joyce y enseigne l’anglais pendant 11 ans à l’école Berlitz, vit également de cours particuliers, voit naître un fils et une fille, et ne cesse de faire des allers-retours entre Trieste et Dublin. C’est durant cette période que Joyce rencontre alors des problèmes de santé se traduisant par de forts troubles oculaires.
En 1914, Joyce écrit le roman “Les Gens de Dublin“, l’une des œuvres majeures qui le consacrera en tant qu’écrivain.
En 1915, les troubles de la Première Guerre Mondiale le forcent à fuir Tieste pour gagner Zurich, ville où il rencontre l’éditrice Harriet Shaw Weaver, qui devint par la suite son mécène.
Après plusieurs années marquées par de forts problèmes oculaires (dont il fut opéré à 12 reprises), et par la schizophrénie destructrice de sa fille, Joyce est invité à Paris par Ezra Pound, pour une durée d’une semaine. Charmé par la ville, il y reste alors 20 ans, rencontre de nombreux cercles littéraires et publie successivement “Ulysse” (1922), et “Finnegans Wake” (1939) tout deux grandement salué par la critique.
Ce n’est que le 11 janvier 1941, que James Joyce est alors hospitalisé dans un état critique, et tombe dans le coma. Les médecins lui diagnostiquent une perforation d’un ulcère au duodenum. Le 13 janvier 1941 il parvient à se réveiller, réclame la présence de sa femme, mais meurt quelques heures après, avant qu’elle ne puisse le rejoindre.
Incinéré à Zurich, James Joyce fut considéré comme un écrivain de talent, qui marqua profondément le XXème siècle.










mercredi 17 avril 2019

David Levine / Hemingway



David Levine
ERNEST HEMINGWAY

Ecrivain, journaliste et correspondant de guerre, Hemingway demeure l’écrivain le plus lu dans la première moitié du XXème siècle. Auteur emblématique de la Lost Generation, il prête un talent narratif unique à ses thèmes de prédilection que sont l’aventure, le dépassement de soi et les grands combats politiques pour s’imposer très vite parmi les plus grands romanciers de son époque. 

Né en 1899 dans l’Illinois aux Etats-Unis, Hemingway est le fils de deux bourgeois lui imposant un mode de vie fort pieu. Très vite, afin de rompre avec cette rigueur familiale, le jeune Hemingway s’évade pour pratiquer des activités de plein air comme la chasse et la pêche. Ces moments de liberté enfantins constitueront la base de son premier roman, Le Soleil se lève aussi, qui atteint immédiatement le rang de best-seller. Après avoir quitté le lycée et travaillé pendant quelques mois en tant que journaliste, ayant d’ores et déjà l’ambition de devenir écrivain, Hemingway s’engage sur le front italien de la Première Guerre Mondiale en tant qu’ambulancier pour la Croix Rouge. Cette première expérience de combat et plus particulièrement la proximité avec la mort qu’il connaîtra suite à une explosion manquant de le tuer, constitueront le vivier principal de son inspiration littéraire, que l’on retrouve notamment dans L’Adieu aux armes. Grièvement blessé par cette détonation qui lui valut une vingtaine d’éclats d’obus dans les jambes, il passera trois mois à l’hôpital avant de rejoindre l’armée italienne. Bien qu’assez vite rétabli sur le plan physique, il restera fortement touché nerveusement et sombrera dans un alcoolisme qui ne le quittera plus.

Passé quelques temps au front, Hemingway épouse Hadley Richardson en 1922, la première de ses quatre épouses. Le couple s’installe alors à Paris et le jeune écrivain travaille comme correspondant étranger. Cet environnement lui fait découvrir les écrivains modernistes de la communauté expatriée, connus alors sous le nom de Génération perdue ou Lost generation, courant dont il deviendra l’un des piliers. Ce groupe d’écrivains, porté par Gertrude Stein,poétesse et dramaturge américaine et Ezra Pound, dénonce l’absurdité du monde et les horreurs de la guerre. La dénomination de ce courant littéraire et sociologique est d’ailleurs tiré de l’un des ouvrages emblématiques d’Hemingway, Paris est une fête. S’imposant une discipline rigoureuse, Hemingway ne se mêle que très peu aux expatriés américains et finit par se lier d’une inébranlable amitié avec Gertrude Stein, qui le guidera personnellement vers la maturité littéraire. Désireux d’atteindre un style épuré et laconique, il concentre alors principalement ses écrits sur ses expériences avec la vie et la mort, en prenant soin de n’évoquer les émotions qu’une fois l’émoi passé.

Dépendant du risque qui constitue pour lui un exutoire à sa douleur existentielle, il s’engage à nouveau pendant la Seconde Guerre Mondiale. L’exorcisme de la douleur par l’activité physique est en effet une thématique que l’on retrouve souvent chez Hemingway : ses personnages pêchent, chassent, font la guerre et recherchent de manière obsessionnelle l’affrontement avec le risque. Ces combats sont au cœur de ses plus grandes œuvres, comme Pour qui sonne le glas, évoquant la Guerre Civile espagnole durant laquelle l’écrivain s’efforça de défendre la cause des Républicains. La parution de ce roman en 1940 constitue l’entrée d’Hemingway au sein de la caste des écrivains engagés et c’est d’ailleurs à cette époque qu’il fait la connaissance d’André Malraux. Présent au débarquement de Normandie ainsi qu’à la Libération de Paris, Hemingway a vécu son lot d’expériences fortes, qui contribuèrent à rendre sa fin de vie difficile. 

Peu après la parution de son roman Le vieil Homme et la mer en 1952 qui lui valut le prix Pulitzer un an plus tard, Hemingway participe à un safari en Afrique qui manqua encore une fois de lui coûter la vie et rajouta à ses douleurs psychologiques un mal physique chronique. Ce dernier roman est souvent considéré comme son chant du cygne puisqu’il définit l’essentiel de la philosophie de l’écrivain. Salué comme un chef d’œuvre, ce titre contribua à son obtention du prix Nobel de littérature en 1954. Expatrié à Cuba pendant quelques années, Hemingway décide de rompre avec l’individualisme extrême dans lequel il reposait depuis plusieurs années, déclarant «qu'un homme seul est foutu d'avance ». Il rejoint alors l’Idaho en 1959 mais se suicide pendant l’été 1961 d’un coup de fusil dans la tête, ne supportant plus sa déchéance physique ni son impuissance à écrire. Bien que dépressif, Hemingway souffrait également d’une maladie génétique à l’origine de forts troubles mentaux qui causa de nombreux suicides dans sa famille, notamment son père, sa sœur, son frère ainsi que sa petite-fille.

Mégalomane mélancolique mais peut-être avant tout romantique, Hemingway incarne l’esprit de toute une génération et l’ensemble de son œuvre constitue une longue autobiographie romancée avec un style unique. Face à son désordre intérieur, l’écrivain fervent défenseur du minimalisme narratif et de la litote, a cherché à faire face à son désordre intérieur en créant des fictions qui en étaient la métaphore. Auteur à succès, plusieurs de ses œuvres furent érigées au rang de grands classiques de la littérature américaine et font aujourd’hui encore partie des immanquables qui savent toucher le lecteur, comme il le dit lui-même "sans trucage ni tricheries."










vendredi 5 avril 2019

David Levine / Günter Grass


David Levine
GÜNTER GRASS

BIOGRAPHIE
Par Jean Bruno

Günter Grass incarne toute une génération d'écrivains allemands de l'après-guerre, engagés politiquement pour une Allemagne plus humaine et progressiste.
Né le 16 octobre 1927 à Dantzig, la ville du fameux "corridor" qui fut à l'origine de l'invasion de la Pologne par l'armée allemande en 1939, Günter Grass voit sa jeunesse marquée par la montée du nazisme et par la guerre, au cours de laquelle il est mobilisé avant d'être fait prisonnier par les forces anglo-saxonnes.
Après la chute du régime hitlérien, il connaît l'Allemagne de l'année zéro, avec ses champs de ruines, puis le miracle de la reconstruction dans la République fédérale du chancelier Konrad Adenauer, profondément anti-communiste et matérialiste. Crève-la-faim dans les années d'après-guerre, il travaille comme ouvrier agricole, puis comme manoeuvre dans une mine de potasse, avant de s'inscrire à l'Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf pour étudier la sculpture.
En 1953, il s'installe à Berlin, où il devient l'élève du sculpteur Karl Hartung. C'est aussi à cette époque qu'il fait ses débuts en littérature. Il publie en 1956 un recueil de poèmes illustré de ses propres dessins, Les Avantages des Coquecigrues puis deux petites pièces de théâtre en un acte intitulées Tonton et La Crue (1957). Mais ce n'est qu'en 1959 que Günter Grass se révèle dans l'écriture avec son premier roman, Le Tambour, qui devient un succès mondial et qui sera porté à l'écran par Volker Schloendorff en 1979. Le roman, qui raconte la vie d'une famille prussienne pendant le nazisme et l'écrasement du Reich, ouvre la voie d'une oeuvre profondément humaniste, critique envers les idéologies, très soucieuse de la conscience élémentaire du citoyen.
Membre du Groupe 47, société amicale d'écrivains allemands fondée en 1959 à Munich, il est comme beaucoup d'écrivains de cette époque le porte-parole d'une génération meurtrie et avilie par le nazisme et la guerre dont elle est la victime. Egalement auteur de pièces de théâtre comme Encore dix minutes jusqu'à Buffalo (1958) et Les méchants cuisiniers (1961), il fait pénétrer ses lecteurs et ses spectateurs dans un univers cruel, absurde et inquiétant. Auteur réputé nihiliste s'exprimant dans une langue tour à tour savoureuse et grossière, il enthousiasme ou scandalise, selon les spécialistes littéraires.
Après Le Tambour, il publie Les années de chien (1963), qui racontent l'évolution de l'Allemagne entre 1920 et 1955 et Anesthésie locale (1969), où un jeune révolutionnaire exalté se transforme en un timide réformiste.
Après la guerre, "mon naturel enjoué s'est doublé d'un scepticisme insurmontable", explique l'auteur à l'hebomadaire Der Spiegel en 1969. "Il en est résulté une résistance, souvent même un goût de l'attaque, envers toute idéologie qui prétend fixer des mesures absolues", contre "tout objectif dépassant l'homme".
Dans l'Allemagne prospère des années 60, traversée par la contestation étudiante puis le terrorisme rouge, Günter Grass se veut lui aussi contestataire, mais dans un sens réformiste plus que révolutionnaire. L'écrivain Golo Mann, fils de Thomas Mann, le décrit alors comme "un intellectuel de gauche qui fait ce qu'ont omis ceux de la République de Weimar". "Il approuve l'Etat, même s'il est imparfait et inachevé, et veut l'améliorer mais sans rejeter en bloc ce qui a été fait jusque là".
Au-delà même de son oeuvre littéraire, Günter Grass apparaît rapidement comme une figure dominante de la scène politique allemande, avec son engagement auprès du Parti social-démocrate (SPD) et de son président Willy Brandt. On le voit alors dans tous les meetings politiques du SPD avec son épaisse moustache gauloise. Il prend parti avec virulence dans plusieurs débats de société dominants, comme celui de l'avortement en 1974, ou encore du pacifisme au début des années 80 où il prône l'objection de conscience contre l'implantation des euromissiles en Allemagne.
Dans Le Journal d'un escargot (1972), il met en forme, "à l'usage de ses enfants et de ceux des autres", ses notes prises au cours de la campagne électorale de 1969, dominée par la polémique contre le candidat Kiesinger. La métaphore de l'escargot, comme existence lovée sur elle-même, patiente, prudente dans sa marche, revêt une signification politique, en tant qu'elle s'oppose explicitement "à l'image du progrès toujours représentée par l'idéologie de gauche comme quelque chose d'impétueux et de bondissant".
Après ces années d'engagement politique, Günter Grass prend un peu de recul à partir de la démission du chancelier Willy Brandt, en 1974. Il publie en 1977 Le Turbot, monumentale et truculente fresque historique "culinaire". En 1986, La Ratte, dans une veine de fable futuriste, confronte les utopies de naguère à la vision apocalyptique de la destruction de l'humanité par un cataclysme nucléaire.
Se présentant volontiers comme "l'un des esprits les plus apatrides", Günter Grass se dresse en 1990 contre le tournant pris par la réunification. Désabusé par un SPD dont il est membre depuis 1982 mais dont les grandes options ne se distinguent plus guère de l'Union chrétienne-démocrate du chancelier Helmut Kohl, il annonce en 1992 son intention d'abandonner l'action politique. Mais toujours à l'écoute des problèmes de son temps, il ne tarde pas à prendre fait et cause contre la xénophobie montante et, en janvier 1993, il quitte bruyamment le SPD dont il récuse le soutien à une réduction du droit d'asile.
Son roman Toute une histoire (1995) sur la réunification provoque un énorme scandale en Allemagne. Dans ce pavé qui était attendu comme le chef d'oeuvre de l'Allemagne unifiée, le "roman du siècle" qui permettrait à l'auteur de passer d'éternel canddat nobélisable au couronnement, il se livre à une critique acerbe de la réunification, présentée comme une annexion pure et simple de la RDA. Toute la presse s'empare du sujet et le pape de la critique littéraire outre-Rhin, Marcel Reich-Ranicki, fait sensation en couverture du Spiegel. Une photo le montre déchirant rageusement de ses deux mains l'ouvrage de Günter Grass, avec en titre L'échec d'un grand écrivain.
Günter Grass se voit notamment reprocher un "manque d'esprit" et une apologie inacceptable de la RDA. Même la presse populaire s'empare du sujet. "Grass n'aime pas son pays", s'indigne la Bild Zeitung, bible quotidienne de quelque dix millions d'Allemands, en dénonçant une "insulte à la patrie" et un "style très creux". "Le nouveau roman de Günter Grass est plus un événement médiatique qu'une pierre angulaire de la littérature", commente la Berliner Zeitung (centre-gauche), le quotidien le plus lu des Berlinois de l'Est qui lui reprochent d'être globalement très ennuyeux. Le romancier interdit alors au Spiegel de publier une interview de lui, et déclare que Toute une Histoire est "la correction littéraire urgente, un contrepoint à ce qui apparaît maintenant comme l'histoire officielle".
Lors des législatives de 1998, il effectue une tournée en RDA pour soutenir la coalition social-démocrate/Verts.
L'année suivante Günter Grass reçoit enfin le Prix Nobel de Littérature, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire", indique l'Académie suédoise qui le qualifie d'"homme des Lumières à une époque qui s'est lassée de la raison".
En 2006, peu avant la sortie en librairie de son autobiographie intitulée Beim Häuten der Zwiebel(Pelures d'oignons, Éditions du Seuil, 2007), il provoque un certain émoi en Allemagne en révélant qu'il a été enrôlé en octobre 1944 (donc à l'âge de 17 ans) dans la Waffen-SS de l'armée nazie, alors qu'il avait jusque-là toujours prétendu avoir servi dans la Flak (Fliegerabwehrkanone), une simple unité de défense anti-aérienne de l'armée allemande. "Il fallait que ça sorte, enfin", confie-t-il à la presse, ajoutant qu'un "sentiment de honte" a pesé sur toute sa vie et que la principale justification de son autobiographie est de rompre le silence sur ce douloureux passé.
Les ouvrages en français de Günter Grass ont été publiés aux éditions du Seuil et traduits pour la plupart par Jean Amsler. Voici les principaux titres: Le chat et la sourisLes plébéiens répètent l'insurrectionLes années de chienAnesthésie localeJournal d'un escargotLe tambour (publié en Allemagne en 1959 mais seulement en 1979 en France), Une rencontre en WestphalieLe TurbotLes enfants par la tête ou les Allemands se meurentEssai de critique 1957-1985La RatteTirer la languePropos d'un sans-patrieL'appel du crapaudToute une histoire (traduit en 1997 par Claude Porcell et Bernard Lortholary) et En crabe (2002).
Mon siècle, sorti en 1999, revisite le XXe siècle en cent textes brefs relatant chacun une année. "Cette série de croquis ne prétend pas constituer une grande fresque ni retracer même sommairement l'Histoire, pourtant constamment présente", selon l'éditeur. L'auteur choisit pour chaque année un évènement petit ou grand et un narrateur différent qui, sur le moment ou longtemps après, l'évoque avec sa voix propre et son langage. Quelquefois, le narrateur est Grass en personne évoquant un souvenir personnel. Le livre débute donc par 1900: "Moi, échangé contre moi-même, année après année, j'ai été là. Pas toujours en première ligne car, comme il y avait tout le temps la guerre, nous autres, on se retirait volontiers vers l'arrière...". Il s'achève par 1999 et Grass parle encore de la guerre: "...et je me réjouis aussi de voir l'an 2000. On verra ce qui arrive... Pourvu qu'il n'y ait pas de nouveau la guerre... D'abord là au sud, et puis partout...".