“Happy End” : nouveau coup d’éclat de Haneke ou concentré indigeste de ses obsessions ?
Publié le 04/10/2017.
Michael Haneke reprend sa charge contre la bourgeoisie dans une farce familiale glaçante. Pour quel résultat ? Nos critiques sont divisés.
POUR
Après deux Palmes d’or, Le Ruban blanc (2009) et Amour(2012), Michael Haneke a toujours le regard aussi acéré. Mais il a moins besoin de prouver sa maestria en nous soumettant à un traitement de choc. Dans Happy End, il revisite ses grands thèmes, la violence, l’enfermement et la mort, à travers une comédie noire. Un puzzle humain parfois glaçant et pourtant ludique, un jeu de piste dans la grande demeure de grands bourgeois, à Calais.
Isabelle Huppert joue la chef, femme de tête qui veut aller de l’avant. A quoi bon ? Tout fout le camp. Son père vient de rater sa tentative de suicide et prépare la suivante. Son fils boit et, au lieu de se préoccuper de l’entreprise familiale, la néglige. Son frère est très occupé par sa maîtresse musicienne, avec laquelle il explore des fantasmes d’avilissement, et par sa fille, une gamine quelque peu soupçonnée d’avoir tué sa mère à coups de tranquillisants… Ces personnages sont ceux d’une farce sombre et débridée. Mais la maîtrise est partout. D’abord, chez les comédiens, qui évitent les écueils de la dérision comme de la sursignification. Mathieu Kassovitz, qui interprète le frère, se fait le reflet d’un monde lisse, où tout n’est que neutralité apparente et mensonge. Jean-Louis Trintignant, en patriarche déterminé à mourir, dans la dignité ou dans l’indignité, embrasse déjà un néant qu’il n’essaie pas de faire passer pour une forme de sagesse philosophique. Même la jeune Fantine Harduin sait tenir, sans le simplifier, son personnage de petite fille qui joue avec la vie et les tranquillisants. Haneke, lui aussi, garde de la mesure.
S’il réaffirme sa vision d’une société occidentale mortifère, il n’en appelle pas à la condamnation de ses bourgeois. Il en fait des aveugles, buttant sur une vie qu’ils ne savent plus voir et dont même la dureté leur échappe. C’est l’effondrement général, mais on prépare un mariage. Où des migrants qui errent dans la ville finiront par trouver une place saugrenue, invités à s’asseoir à une table. Tout se mêle, le décorum d’une classe sociale qui n’est plus dans le vrai et la brutalité de la réalité. L’inconscience joyeuse et la tragédie. Un film d’une lucidité tranquille, jamais sentencieuse, sur une perte généralisée des repères. — Frédéric Strauss
CONTRE
Les inconditionnels du cinéma de Haneke, ces masochistes, seront aux anges. Happy End est un concentré des obsessions déprimantes et des figures de style glaciales du maître autrichien, jusqu’à l’autocitation — le personnage de Trintignant explique avoir étouffé son épouse malade pour apaiser ses souffrances, comme dans Amour. C’est bien là le problème, tant le pot-pourri vire au radotage. En matière de satire de la bourgeoisie, Buñuel et Chabrol étaient plus percutants et, surtout, moins sinistres. Les scènes qui se voudraient provocantes, à l’instar des échanges Facebook salaces entre Matthieu Kassovitz et sa maîtresse, sont grotesques. Plus gênant encore, l’embarras des bourgeois face à l’intrusion des migrants semble être partagé par Haneke lui-même : ces pauvres figurants, le film les accueille in extremis, à la sauvette. Et ne sait pas quoi en faire. — Samuel Douhaire
Palme d’or à Cannes, le cinéaste autrichien met en scène dans « Amour » un couple ravagé par l’âge et la maladie. Implacable.
Paris Match. On connaissait votre cruelle lucidité et on découvre votre compassion. Vous avez changé ? Michael Haneke. J’essaie de garder la même intensité quel que soit le sujet. Je parle d’amour avec plus de tendresse que lorsque je parle de violence. Mais je ne suis pas différent, c’est la thématique qui l’est.
Le réalisateur avec Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant.Denis Manin
C’est quand même une histoire tragique. Comment est-elle née ?
J’ai été bouleversé par la disparition de la tante qui m’a élevé. Elle était très malade, je ne pouvais plus rien faire pour elle. Elle a fini par se suicider. Le film évoque ce qui nous concernera tous un jour ou l’autre : comment gérer la souffrance d’un être cher ?
Lorsque vous avez reçu la Palme d’or à Cannes, vous avez déclaré qu’“Amour” était l’illustration d’une promesse que vous vous êtes faite avec votre épouse. Laquelle ?
Celle de ne jamais abandonner l’autre dans une maison de retraite. Cet arrachement est une perspective qui nous fait horreur. Les “asiles de vieux” sont nécessaires. Ce qui est tragique c’est qu’ils sont conçus pour vous entretenir, pas pour vous faire vivre.
Comment fait-on pour raconter la tendresse de la vieillesse ?
Il n’y a pas d’intrigue parce qu’il s’agit juste d’observer une situation très précise. Le problème est de surprendre le spectateur d’une scène à l’autre quand on connaît la fin dès le prologue.
Jean-Louis Trintignant est sorti de sa retraite pour jouer ce rôle. Pourquoi le vouliez-vous tellement ?
Parce qu’il est indéchiffrable. On parle toujours de sa voix, mais c’est son regard qui me fascine. J’ai écrit le rôle pour lui parce qu’il respire une humanité et une chaleur très rares. On peut être un grand acteur sans susciter une telle émotion. Joué par quelqu’un d’autre, le rôle aurait été beaucoup moins touchant.
« Si j’étais pessimiste, je ferais des films de pure distraction »
Y a-t-il eu des scènes particulièrement difficiles à gérer ?
Celle où Emmanuelle Riva est nue sous la douche était indispensable pour montrer la déchéance du personnage. Malgré ses craintes, elle n’a pas eu la moindre hésitation. Et la scène de la gifle a été très pénible pour Jean-Louis Trintignant, dont la fille, Marie, est décédée après avoir été frappée. C’est toujours plus difficile de porter le coup que de le recevoir. Mais cela a été moins terrible qu’on l’anticipait.
C’est un film optimiste ?
Tous mes films sont optimistes. Si j’étais pessimiste, je ferais des films de pure distraction parce que je considérerais les spectateurs trop bêtes pour leur proposer des sujets sérieux.
Cela vous rend heureux de toucher autant le public ?
C’était mon but. C’est vrai que la plupart des films n’ont rien à voir avec notre vie personnelle. Ils peuvent être beaux ou distrayants. Mais on est rarement ému.
Vous avez 70 ans. Est-ce qu’il vous arrive de faire un état des lieux de votre travail ?
Cela ne m’intéresse pas. Je n’ai pas envie de me sentir comme un mille-pattes à qui on demande comment il marche et qui se met à trébucher. Mes films se font toujours en réaction aux choses de la vie qui me font peur, car je suis très peureux. La plupart des œuvres dramatiques doivent beaucoup aux craintes de leurs auteurs.
Et vous trouvez moyen de vous rassurer ?
Non. Mes peurs restent tapies en moi. Mais, par rapport à tous ceux qui ne peuvent rien faire de leurs propres peurs, je considère que j’ai de la chance de pouvoir m’en servir pour créer une œuvre.