![]() |
| Arthur Rimbaud Sábat |
ARTHUR RIMBAUD
BATEAU IVRE
Comme je descendais des Fleuves impassiblesJe ne me sentis plus guidé par les haleurs;Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
![]() |
| Arthur Rimbaud Sábat |
![]() |
| Arthur Rimbaud |
Résumé
Un montage de textes qui fait la part belle aux "Illuminations", dont le manuscrit est conservé à la BnF, mais aussi à d’autres poèmes de Rimbaud, interprétés par plusieurs comédiens. Un cheminement dans cette œuvre poétique fulgurante et radicale. En direct de la Maison de la Radio et de la Musique
Afin de célébrer la réouverture du site Richelieu, berceau historique de la BnF, les 17 et 18 septembre, France Culture s’associe avec la BnF et diffuse en direct le samedi 17 septembre à 21h Arthur Rimbaud - Rumeurs et visions. Ce montage de textes composé par Laure Egoroff fait la part belle aux Illuminations, dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque, mais aussi à d’autres poèmes de Rimbaud, interprétés par plusieurs comédiens.
En direct de la maison de la radio et de la musique
"C’est en 1957, lors de la vente de la collection du grand bibliophile Lucien Graux, que la Bibliothèque nationale préempta ce qu’il est convenu d’appeler « le manuscrit des Illuminations de Rimbaud », même si quasiment chaque terme de cette dénomination pourrait être contesté, à commencer par le singulier : il ne contient en effet que 29 poèmes sur la quarantaine du recueil tel que nous le connaissons aujourd’hui. Un second volume, contenant quatre autres textes, fut acquis dans cette même vente. Quelques autres feuillets se trouvent dans des collections publiques ou privées, certains enfin sont perdus. Le recueil du département des Manuscrits, constitué par Lucien Graux et relié sous maroquin rouge, rassemble les premiers poèmes publiés en 1886 dans la revue La Vogue, un extrait imprimé de cette revue, et une lettre de Verlaine au publiciste Léo d’Orfer.
Bien que Rimbaud fût encore vivant à cette date, il est totalement étranger à cette publication, et, dans son exil abyssin, n’en eut même pas connaissance. En 1875, il avait laissé cette liasse de feuillets aux soins de son ami le poète Germain Nouveau et de Verlaine, avec pour mission vague de les publier — c’est du moins ce que l’on croit savoir par quelques allusions dans les lettres et les souvenirs de Verlaine. Il est manifeste en tout cas qu’il s’agit bien de copies mises au propre ; la plupart sont de la main de Rimbaud, quelques-unes de celle de Nouveau, ce qui a conduit certains à contester la paternité des poèmes. Aucun brouillon antérieur n’est conservé ; il s’agit donc des seuls témoins manuscrits des Illuminations. Leur parfaite netteté peut donner l’illusion d’une genèse spontanée de ces textes, comme s’ils étaient nés d’une révélation, et non d’un travail poétique.
Le cheminement de ces manuscrits, passés de main en main, reste très mystérieux, et relève presque du roman policier. Même s’il n’intéresse que les chasseurs de trésors, il conditionne la conception même des Illuminations telles que nous croyons les connaître : au fil de ces tribulations, des feuillets ont très bien pu disparaître ; la complétude du recueil est donc hypothétique. Tout aussi hypothétiques sont la date de composition (les manuscrits ne portent aucune indication), le titre d’Illuminations (donné par Verlaine, qui disait le tenir de Rimbaud, mais sans qu’on ait aucune trace de cette intention) et la composition même du recueil : l’ordonnancement actuel du manuscrit est dû à l’écrivain et critique d’art Félix Fénéon, qui se chargea de la première publication. C’est lui qui numérota les feuillets, selon un ordre semble-t-il aléatoire, pour les transmettre à l’imprimeur (on retrouve les indications typographiques et les noms des ouvriers au crayon sur le manuscrit). Quelle forme, quel titre, quel sens Rimbaud aurait-il donnés à ces textes s’il les avait lui-même menés jusqu’à la publication ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Tel qu’il est, ce manuscrit sans rature ni information contextuelle ne fait que repousser l’énigme et ne nous apprend donc rien sur les Illuminations — rien, sinon la fascinante fragilité et la vertigineuse contingence d’un miracle poétique."

![]() |
| Paul Verlaine |
![]() |
| Paul Verlaine et Arthuer Rimbaud |
Soudain, le très honorable conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique vous met le revolver entre les mains. Votre bras tremble un peu. L'émotion. Cent trente-trois ans plus tôt, à deux pas d'ici, Paul Verlaine serrait cette même crosse en bois et tirait les deux balles les plus célèbres de la littérature française sur son ami Arthur Rimbaud. Alors, on caresse pensivement ce revolver de poche Lefaucheux 7 mm, qui tient plus du colt de western que du browning des Tontons flingueurs. Et, presque mécaniquement, «pour voir», on ne peut s'empêcher de pointer le canon sur le conservateur, Bernard Bousmanne - qui, soit dit en passant, fait un Rimbaud très crédible.
On croyait ce mythique six-coups disparu depuis plus d'un siècle, et voici qu'il vient de resurgir par miracle d'une cave bruxelloise. «Sur le moment, je suis resté sans voix», se souvient le conservateur (1). Pour mieux apprécier ce coup de théâtre, il faut revenir en juillet 1873. Après leur vie tumultueuse à «Leun'deun» - comprenez: Londres - Verlaine et Rimbaud se retrouvent à Bruxelles. La situation est des plus confuses: le premier, surexcité, menace à chaque instant de se faire sauter la cervelle; son compère, sans le sou, souffle le chaud et le froid dans le cou de son ami et amant.
Le 10 juillet au matin, Verlaine file à l'armurerie Montigny, passage des Galeries Saint-Hubert, et achète un revolver avec 50 cartouches. Après avoir ingurgité force absinthes dans des estaminets de la Grand-Place, il retourne, passablement éméché, à l'hôtel A la ville de Courtrai. Là, il rejoint Rimbaud dans leur chambre, cale sa chaise contre la porte et tire à deux reprises sur le poète en lâchant: «Voilà pour toi, puisque tu pars!» La première balle vient se ficher dans le poignet de Rimbaud; la seconde rebondit sur le plancher. Verlaine est arrêté, puis incarcéré à la prison de l'Amigo. Après quelques soins, Rimbaud rentre dans les Ardennes, où, dans la fièvre, il termine Une saison en enfer.
On perd, en revanche, toute trace de l' «arme du crime». En réalité, n'ayant été réclamée par aucun des protagonistes, elle est discrètement restituée à l'armurier Montigny. Qui la range dans sa réserve. Elle va y dormir plus d'un siècle, jusqu'à ce que le magasin dépose le bilan, dans les années 1980. Pour effectuer l'inventaire de liquidation, le propriétaire fait appel à son ami Jacques Ruth, grand amateur d'armes. Pour le remercier, il veut lui offrir des timbres de collection. Ruth refuse, gêné par ce cadeau de prix. «Alors, prends ce revolver: c'est celui avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud», lance l'armurier.
Le Lefaucheux traîne plusieurs années chez Jacques Ruth, qui n'y accorde pas grande importance. Mais, un soir, il tombe par hasard sur Eclipse totale, film où Leonardo DiCaprio interprète le rôle de Rimbaud. Il se rend soudain compte qu'il détient un trésor. Contacte la RTBF, qui ne réagit pas. Diffuse des photos sur des sites consacrés aux armes. Aucun écho. Et puis, en 2004, une importante exposition est consacrée au poète de Charleville au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. «M. Ruth m'a appelé et m'a dit qu'il détenait le revolver de Verlaine, se souvient Bernard Bousmanne, commissaire de l'exposition. J'ai cru à une plaisanterie. Mais tous les éléments correspondaient: le modèle, la date et le lieu de fabrication. Nous avons même demandé des expertises balistiques à l'Ecole royale militaire de Bruxelles. Elles ont été concluantes. On peut affirmer qu'il est à 99% sûr qu'il s'agit du revolver de Verlaine.» Un revolver qui, selon la formule consacrée, aura fait couler beaucoup plus d'encre que de sang.
(1) Bernard Bousmanne revient sur cette découverte et publie de très nombreux fac-similés des auditions des deux poètes dans son passionnant Reviens, reviens, cher ami. Rimbaud-Verlaine, l'affaire de Bruxelles. Calmann-Lévy, 178 p., 35 euros.
De notre envoyé spécial
![]() |
| Arthur Rimbaud |
C'était il a y dix ans presque jour pour jour. Dans son bureau de Bruxelles, le très honorable conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique m'a mis en joue avec un revolver. Il venait de le sortir de son coffre-fort. Puis, il me l'a tendu. Je me souviens que mon bras tremblait un peu. L'émotion. Cent trente ans plus tôt, à deux pas d'ici, Paul Verlaine serrait cette même crosse en bois et tirait les deux balles les plus célèbres de la littérature française sur son ami Arthur Rimbaud. Alors, j'ai caressé quelques instants ce revolver de poche Lefaucheux 7 mm, qui tient plus du colt de western que du browning des Tontons-flingueurs. Et, presque mécaniquement, "pour voir", je n'ai pu m'empêcher de pointer le canon sur le conservateur, Bernard Bousmanne -qui, soit dit en passant, faisait un Rimbaud tout à fait crédible. Puis, il est allé rejoindre le coffre-fort.
Cette arme mythique va être proposée aux enchères le 30 novembre prochain par Christie's, à Paris. Estimation: entre 50 000 et 70 000 euros. On avait longtemps cru ce pistolet disparu. Il avait pourtant resurgi par miracle d'une cave bruxelloise, il y a dix ans.
Pour mieux apprécier ce coup de théâtre, il faut revenir en juillet 1873. Après leur vie tumultueuse à "Leun'deun" -comprendre: Londres-, Verlaine et Rimbaud se retrouvent à Bruxelles. La situation est des plus confuse: le premier, surexcité, menace à chaque instant de se faire sauter la cervelle; son compère, sans le sou, souffle le chaud et le froid dans le cou de son ami et amant.
Le 10 juillet au matin, Verlaine file à l'armurerie Montigny, passage Saint-Hubert, et achète un revolver avec cinquante cartouches. Après avoir ingurgité force absinthes dans des estaminets de la Grand Place, il rejoint Rimbaud dans leur chambre d'hôtel, cale sa chaise contre la porte et tire à deux reprises sur le poète en lâchant: "Voilà pour toi puisque tu pars!" La première balle vient se ficher dans le poignet de Rimbaud, la seconde rebondit sur le plancher. Verlaine est arrêté, puis incarcéré à la prison de l'Amigo.
On perd en revanche toute trace de "l'arme du crime". En réalité, n'ayant été réclamée par aucun des protagonistes, elle est discrètement restituée à l'armurier Montigny. Qui la range dans sa réserve. Elle va y dormir plus d'un siècle, jusqu'à ce que le magasin dépose le bilan dans les années 80. Pour réaliser l'inventaire de liquidation, le propriétaire fait appel à son ami Jacques Ruth, grand amateur d'armes. Pour le remercier, il veut lui offrir des timbres de collection. Ruth refuse, gêné par ce cadeau de prix. "Alors, tiens, prend ce revolver, c'est celui avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud !", lance l'armurier.
Le Lefaucheux traîne quelques années chez Jacques Ruth, qui n'y accorde pas grande importance. Mais un soir, il tombe par hasard sur Totale éclipse, film où Leonardo DiCaprio interprète le rôle de Rimbaud. Il réalise soudain qu'il détient un trésor. En 2004, une grande exposition est consacrée au poète de Charleville au Palais des beaux-arts de Bruxelles. "Monsieur Ruth m'a appelé et m'a dit qu'il détenait le revolver de Verlaine, se souvient Bernard Bousmanne, commissaire de l'exposition. J'ai cru à une plaisanterie. Mais tous les éléments correspondaient, le modèle, la date et le lieu de fabrication. Nous avons même demandé des expertises balistiques à l'Ecole royale militaire de Bruxelles. Elles ont été concluantes. On peut dire qu'il s'agit à 99% du revolver de Verlaine." Un revolver qui, selon la formule consacrée, aura fait couler beaucoup plus d'encre que de sang.