Affichage des articles dont le libellé est Albert Camus. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Albert Camus. Afficher tous les articles

lundi 31 mai 2021

A relire ou à lire / « La Peste » d’Albert Camus

 



A relire ou à lire : « La Peste » d’Albert Camus

Dunia Miralles

12 mars 2020


A relire ou à lire : « La Peste » d’Albert Camus

La Peste d’Albert Camus : un récit en plusieurs strates

L’essentiel de mes lectures, depuis quelques mois, se penche sur le fascisme. D’où ma relecture de La Peste, cet hiver, une métaphore de la peste brune, autre nom du nazisme. Puis, l’arrivée du nouveau Coronavirus a précipité les lecteurs sur ce livre d’Albert Camus paru en 1947. Une chronique faisant partie du cycle de la révolte, qui compte deux autres ouvrages: L’Homme révolté et Les Justes. Toutefois, La Peste peut également se lire au premier degré, comme un journal relatant régulièrement l’avancée d’une maladie bactériologique.


Albert Camus


La Peste : résumé du récit

Oran, en Algérie, le docteur Rieux découvre un rat mort, sur son pas de porte, sans qu’il y prête attention. Son épouse souffre de la tuberculose. Il doit la conduire à la gare afin qu’elle se fasse soigner ailleurs, dans un lieu mieux équipé pour lutter contre sa maladie. Quelques jours plus tard, on trouve des milliers de rats morts dans les rues. La ville nettoie tout sans se préoccuper davantage de cet incident. Mais enlever les rats crevés ne suffit pas. Le concierge du docteur Rieux meurt. D’autres habitants de la ville, riches ou pauvres, également. Affolé par le nombre important de rats qui continuent de mourir, Grand, un employé de la mairie, consulte le docteur. Recherché par la police Cottard essaye de se pendre. Le médecin le sauve. Rieux s’évertue âprement de convaincre la municipalité de mettre la ville en quarantaine. Il se passera quelques temps avant qu’elle ne réagisse et ferme les accès.

Coupés du monde avec lequel ils ne peuvent communiquer qu’au travers des télégrammes, les habitants paniquent. Deviennent violents et égoïstes. Le docteur Rieux tente de sauver les malades, pendant que Rambert, un journaliste, n’a qu’une idée fixe : sortir de la ville pour rejoindre sa femme à Paris. Quand enfin il pourra le faire, il préférera rester à Oran pour aider Rieux à combattre la maladie.

Tarrou est le fils d’un procureur qui ne brille pas toujours par sa bonne attitude. Bien qu’il soit extérieur à la ville, de par sa naissance, il est une personne dont on se méfie. Par la suite, il deviendra une aide précieuse : il a confiance dans la force de l’Homme et dans sa capacité à surmonter les épreuves, notamment grâce à la solidarité.

Cottard, qui ne pense plus au suicide, profite de la situation pour se livrer à des trafics lucratifs. De son côté, Grand commence la rédaction d’un livre, mais reste bloqué sur la première phrase. Pour la population d’Oran la situation est critique. Les gens se renferment et perdent le goût de vivre.

Trois mois passent. L’été arrive. La propagation de la peste fait tant de victimes qu’on ne les enterre plus. On les jette dans une fosse commune. La folie gagne les habitants. Certains attendent, résignés, l’arrivée de la mort. D’autres se livrent à des pillages. La municipalité serre la vis. Sanctionne sévèrement les abus. Mais les habitants ont perdu tout espoir. Leur démence ne peut pas être contenue par la justice.

A l’arrivée de l’automne, cela fait des mois que Rambert, Rieux et Tarrou luttent contre la peste.

L’abbé Paneloux, qui au début du livre considère la peste comme un châtiment divin, est touché par l’absurdité de la situation. Doutant de sa foi, il se réfugie dans la solitude. Il meurt le crucifix à la main après avoir refusé de se faire soigner. A Noël, c’est Grand que la maladie attaque, mais le sérum qui a été développé pour combattre le bacille devient soudainement efficace et il s’en sort. A cette nouvelle, la ville est rassurée. Les rats reviennent et avec eux l’espoir des habitants d’Oran.

Malgré la persistance de la peste, les victimes sont moins nombreuses. Le calme réapparaît, la joie des habitants également. Cependant, infecté lui aussi, Tarrou meurt après une lutte acharnée contre la maladie. En apprenant la fin de l’épidémie, Cottard devient fou et tire sur les gens depuis sa fenêtre. On l’incarcère. Dans le même temps, un télégramme apprend à Rieux la mort de sa femme. La tuberculose l’a emportée. Après s’être battu pendant plus d’un an contre un fléau sans en être affecté, il éprouve soudainement un énorme chagrin.

En février, la ville ouvre à nouveau ses portes. Les habitants exultent de joie en retrouvant leur liberté. Vers la fin du récit, on apprend que le narrateur est le Docteur Rieux. Tout l’ouvrage est écrit comme un journal intime.

La peste d’Albert Camus : lecture à l’ombre du nouveau Coronavirus

En 1941, en pleine guerre, Albert Camus fuit la France métropolitaine et les horreurs de l’Occupation allemande. Pour lui, l’Algérie est la dernière terre française encore libre. Il s’installe à Oran et découvre une ville qui tourne le dos à la mer, dont la maladie est l’ennui et ou la vie sociale se résume à de longues promenades. De plus l’Algérie de 1941 est loin d’être la terre de liberté qu’il espère. Comme à Vichy, à Rome ou à Berlin, les militaires dirigent tout en traquant les dissidents. Camus voit s’installer la peste brune, ce totalitarisme qui se répand sur le monde. Oran servira de décor à son chef-d’œuvre. Ci-dessous, je propose quelques extraits que je vous laisse interpréter à votre guise. On peut les lire à l’ombre du Covid-19 et des données que nous connaissons déjà, du moins celles délivrées par l’OMS, les gouvernements, la presse, les économistes et les divers activistes, notamment chinois. Ou, sous le regard du spectre des totalitarismes qui nous menacent.

La peste d’Albert Camus : extraits

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ».

« Le lendemain de la conférence, la fièvre fit encore un petit bond. Elle passa même dans les journaux, mais sous une forme bénigne, puisqu’ils se contentèrent de faire quelques allusions. Le surlendemain, en tout cas, Rieux pouvait lire de petites affiches blanches que la préfecture avait fait rapidement coller dans les coins les plus discrets de la ville. Il était difficile de tirer de cette affiche la preuve que les autorités regardaient la réalité en face. Les mesures n’étaient pas draconiennes et l’on semblait avoir beaucoup sacrifié au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique ».

« Mais une fois les portes fermées, ils s’aperçurent qu’ils étaient tous, et le narrateur lui-même, pris dans le même sac et qu’il fallait s’en arranger. C’est ainsi, par exemple, qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, les premières semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale de ce long exil ».

« Les bagarres aux portes, pendant lesquelles les gendarmes avaient dû faire usage de leurs armes, créèrent une sourde agitation (…) Il est vrai, en tout cas, que le mécontentement ne cessait de grandir, que nos autorités avaient craint le pire et envisagé sérieusement les mesures à prendre au cas où cette population, maintenue sous le fléau, se serait portée à la révolte ».

« … la peste avait tout recouvert. Il n’y avait plus de destins individuels, mais une histoire collective qui était la peste et les sentiments partagés par tous ».

« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance mais ils n’en ressentaient plus la pointe ».

« Tout le monde était d’accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se retrouveraient pas d’un coup et qu’il était plus facile de détruire que de reconstruire ».

« Mais dans l’ensemble, l’infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de la préfecture, qui avaient d’abord fait naître une timide et secrète espérance, finirent par confirmer, dans l’esprit du public, la conviction que la victoire était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. (…) La stratégie qu’on lui opposait n’avait pas changé, inefficace hier, et aujourd’hui, apparemment heureuse. On avait seulement l’impression que la maladie s’était épuisée elle-même ou peut-être qu’elles se retirait après avoir atteint ses objectifs. En quelque sorte son rôle était fini ».

« Il n’y a pas de paix sans espérance, et Tarrou qui refusait aux hommes le droit de condamner quiconque, qui savait pourtant que personne ne peut s’empêcher de condamner et que même les victimes se trouvaient parfois être des bourreaux, Tarrou avait vécu dans le déchirement et la contradiction, il n’avait jamais connu l’espérance».

« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que la foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse».

La peste : la réponse d’Albert Camus à Roland Barthes

Cette chronique de la peste brune déçoit Roland Barthes qui la trouve politiquement faible. Je publie ci-dessous quelques extraits de la réponse faite par Albert Camus au philosophe:

« La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. Ajoutons qu’un long passage de La Peste a été publié sous l’Occupation dans un recueil de combat et que cette circonstance à elle seule justifierait la transposition que j’ai opérée. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins.

La Peste se termine, de surcroît, par l’annonce, et l’acceptation, des luttes à venir. Elle est un témoignage de « ce qu’il avait fallu accomplir et que sans doute (les hommes) devraient encore accomplir contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements perpétuels… »

Ce que ces combattants, dont j’ai traduit un peu de l’expérience, ont fait, ils l’ont fait justement contre les hommes, et à un prix que vous connaissez. Ils le referont sans doute, devant toute terreur et quel que soit son visage, car la terreur en a plusieurs, ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous. Sans doute est-ce là ce qu’on me reproche, que La Peste puisse servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies. Mais on ne peut me le reprocher, on ne peut surtout m’accuser de refuser l’histoire, qu’à condition de déclarer que la seule manière d’entrer dans l’histoire est de légitimer une tyrannie ».

La touche positive

Pour terminer sur des mots positifs, voici ce qu’écrivait Albert Camus, en 1948, à Maria Casarès l’une des femmes de sa vie : « Aux heures où l’on se sent le plus misérable, il n’y a que la force de l’amour qui puisse sauver de tout ».

Brève biographie d’Albert Camus

Albert Camus, naît le 7 novembre 1913 en Algérie. Enfant des quartiers pauvres, tuberculeux, orphelin de père, fils d’une mère illettrée et sourde, c’est un voyou des quartiers d’Alger. Cependant, grâce à son instituteur et au football, il s’arrachera à sa condition pour devenir l’écrivain de L’Étranger, l’un des romans les plus lus au monde, le philosophe de l’absurde, le résistant, le journaliste et l’homme de théâtre que l’on connaît. Il meurt le 4 janvier 1960, à l’âge de 46 ans, dans un accident de voiture dans l’Yonne, en France, deux ans après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature. Pour en savoir davantage, vous pouvez aussi visionner Les vies d’Albert Camus, un documentaire de Georges-Marc Benamou.


Durée du documentaire: 1h38.

 Sources :

 – La Peste, Folio Gallimard, 2018

– Les vies d’Albert Camus, documentaire, réalisation Georges-Marc Benamou

– Philofrançais.fr

– Raison-publique.fr

– Lepetitlittéraire.fr

– Superprof.fr


Dunia Miralles, écrivaine, metteure en scène, performeuse ou parolière, aime varier les expériences littéraires et artistiques, ainsi que les sujets difficiles, en mettant au jour ce qui parfois s’occulte. Auteure de Swiss trash, Fille facile, Inertie -Prix Bibliomedia 2015-, MICH-EL-LE une femme d'un autre genre, et d’ALICANTE un livre musical qui se lit et s'écoute.


LE TEMPS




lundi 21 décembre 2020

Camus, le virus et nous


Camus, le virus et nous


CHRONIQUE. Si pour la plupart «La Peste» remonte aux années d’adolescence, il vaut la peine de s’y replonger aujourd’hui tant on y trouve d’échos à la vague épidémique qui déferle

Lisbeth Koutchoumoff Arman
Publié dimanche 15 mars 2020 à 13:03
Modifié dimanche 15 mars 2020 à 13:34

Au tout début de La Peste de Camus, le docteur Rieux bute sur un rat mort sur le palier de son appartement. Le concierge, averti, est catégorique: il n’y a pas de rats dans la maison, ce ne peut être qu’une farce. Le docteur se rend ensuite en ville, à Oran, au chevet de plusieurs malades. Plus il progresse dans ses visites, plus le nombre de rats, vivants ou morts, augmente, au détour des rues. «Qu’est-ce que c’est que cette histoire de rats?» demande la femme de Rieux, le lendemain. «Je ne sais pas, c’est bizarre. Mais cela passera», lui répond-il.

Le concierge, quant à lui, a décidé de faire le guet pour débusquer les plaisantins qui déposent des rats sanguinolents dans les couloirs. Peu de temps après, il sera la première victime (le patient zéro) de la peste qui s’est emparée de la ville.

La réalité en face

Début janvier déjà, alors que le Covid-19 semblait encore loin de l’Europe, les ventes du chef-d’œuvre d’Albert Camus ont bondi. Fin janvier, le nombre d’exemplaires était multiplié par quatre en France et par trois en Italie. Mouvement spontané conjugué aux conseils des professeurs dans les écoles, des libraires aussi qui le mettent en avant en Suisse aussi? En tous les cas, si pour la plupart cette lecture remonte aux années d’adolescence, il vaut la peine de s’y replonger aujourd’hui tant on y trouve d’échos à la vague épidémique qui déferle: les autorités qui tardent à regarder la réalité en face, les mesures de confinement, les différentes façons de réagir face au mal, par le déni, le dédain, la magouille, la panique, la fuite. Ou l’engagement, incarné par le docteur Rieux.

En 1947, à la parution de La Peste, les lecteurs y ont lu, et c’était le souhait de l’auteur, une fable sur la résistance face au nazisme. Mais la pestilence peut prendre d’autres couleurs, d’autres noms. Camus a écrit de façon à ce que son livre puisse être lu «sur plusieurs portées».

Comme tous les classiques, chaque génération s’y retrouve, chaque actualité s’y reflète. Succès immédiat en France et à l’étranger, traduit dans une dizaine de langues, La Peste demeure aujourd’hui le 3e plus grand succès de Gallimard après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et L’Etranger de Camus.

Criants de vérité

Autre lecture d’actualité, parue celle-là en janvier et qui frappe par son côté prémonitoire: le premier volume de La Chute, de Jared Muralt, dessinateur et auteur de BD bernois. Lors d’un été caniculaire, une grippe sévit et tue. Le virus s’ajoute à la sécheresse et à la crise migratoire.

L’armée est appelée pour faire respecter les mesures de confinement et n’hésite pas à tirer. Les denrées alimentaires manquent, les gangs règnent, la faim aussi. Dans ce monde qui s’écroule, un homme pleure sa femme atteinte du virus et tente de survivre avec ses deux jeunes ados. Il est sonné. Nous le sommes tous.

LE TEMPS



mardi 28 mai 2019

Nastasia B /Je lisais L'Étranger



Je lisais L'Étranger

Nastasia-B 
21 juillet 2013


Je ne suis pas du sud. Je viens du nord. C'est pourquoi, chaque fois que j'échoue quelques semaines à la latitude de Bordeaux ou un peu en dessous, je suis toujours fascinée par le chant des cigales. Avez-vous déjà essayé de localiser des cigales dans un bois de chênes ? Moi oui. Souvent.


Plus d'une fois j'ai fait chou blanc. On les entend mais on ne les voit jamais. Presque à chaque fois que j'en ai découvert une avec certitude, c'était une fausse. Un restant de tégument creux, une image, rien qu'une mue oubliée sur une écorce. J'ai lu L'Étranger une fois. Il y a longtemps. Plus de dix ans je crois, peut-être quinze, je ne sais plus, cela n'a pas d'importance. Je n'ai pas aimé. Je n'ai pas aimé parce que j'ai trouvé que ça me faisait penser à une mue de cigale. Un truc creux, désincarné, pas vivant.

Un peu comme une prothèse de jambe. Vous avez déjà touché une prothèse de jambe ? Moi oui, quelques fois. Ça fait tout comme une jambe, ça monte, ça descend, ça plie là où il faut. Quand on met un bon vêtement dessus on ne la voit pas et on ne devine même pas que ce n'est pas une vraie jambe. Par contre, l'été, c'est moins facile. Déjà, avec un short, ça se voit et en plus, comme ça se voit, les gens ont envie de toucher… ou de tourner la tête, c'est selon. Moi j'ai touché. C'est vrai que ça fait comme une jambe sauf qu'en fait c'est froid.

Je crois que ce qui caractérise une jambe, c'est bien moins la fonction que la chaleur. Les jambes d'un paralytique, pas de doute, on sait que ce sont des jambes. Par contre une prothèse fonctionnelle, ce n'est pas une jambe. La différence est là. du moins je crois, mais ce n'est pas grave cela n'a pas d'importance.



Je lisais L'Étranger, donc, il y a bien longtemps de cela et je m'y ennuyais ferme de bout en bout bien que le livre fût court. C'est là que j'ai repensé à la prothèse de jambe. En fait, pour moi, ce livre était comme une mue de cigale ou une prothèse de jambe.

Beaucoup de gens, beaucoup d'entre-vous même m'avaient dit : « Nastasia, tu es une ignare ! Tu ne sais pas ce qui est bien. » Je ne sais pas. Peut-être avaient-ils raison et moi tort ou bien l'inverse. Peu importe cela n'a pas d'importance.

Alors, une lectrice (Guylaine pour ne pas la citer) me conseilla la version audio du livre, lue par Albert Camus lui-même. Je me suis alors dit que ça n'engageait pas à grand-chose, que c'était toujours bien d'entendre parler les morts, surtout quand ils sont aussi des auteurs réputés et que, peut-être, ma vision du livre allait changer par l'audition (si vous me pardonnez cette pirouette).

J'ai donc écouté le livre comme on dévore un paquet de pop-corn. Après j'ai ressenti une petite faim. « Je me suis fait cuire des oeufs et je les ai mangés à même le plat, sans pain parce que je n'en avais plus et que je ne voulais pas descendre pour en acheter. Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j'ai erré dans l'appartement. Je me suis aussi lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon. »

Vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai mis des guillemets à ces trois dernières phrases ? Parce qu'elles ne sont pas de moi. Elles proviennent tout droit du livre. du moins je crois, je ne sais plus, cela n'a pas d'importance.

(Ouf ! Je respire, j'arrête cet exercice de désincarnation totale et absolue.)

Je trouve qu'elles sont un puissant reflet de la GRRAAANNNDDDEEE flamboyance de style de Camus dans ce roman, tout au moins, dans la première partie. Non mais franchement, vous voyez comme c'est chiant ce style ! À peu de chose près, on dirait une rédaction de mes élèves de CM1 les moins imaginatifs. C'est tout juste s'il ne nous dit pas qu'il est allé aux toilettes, qu'il a péniblement démoulé sa terrine et que pour se torcher il n'a utilisé que trois feuilles seulement parce que le rouleau était fini.

C'est vrai, je ne vous cache pas que j'ai toujours autant de mal que la première fois à cette deuxième lecture à trouver cela génial. Peut-être même que c'est pire, dans le fond, car la première fois je n'avais pas du tout aimé, j'étais déçue, aujourd'hui, c'est plus de l'indifférence que je ressens.

Il n'y a rien de pire quand, comme moi, on aime que ça palpite au creux des pages, que cela frétille entre les paragraphes et que cela flamboie, qu'on en prenne plein les mirettes à force de voir des phrases sculptées avec goût et délicatesse, avec force et lyrisme, au besoin, avec grandiloquence et verve. Ici, plouf ! rien, une mue de cigale, je vous dis.



Pourquoi est-ce que je déteste autant ce non style ? Selon moi, les ornements, c'est la vie ! Quelle est la première chose que l'on fait quand on prend possession d'un nouvel appartement, d'une nouvelle chambre ou d'un nouveau logement en général ? On y met sa petite touche à soi, ce petit tableau, cette petite déco, cette petite chose futile mais qui est précieuse, car elle est le témoin de la vie qui l'a fait naître.

Pour moi, le dépouillement, le dénuement stylistique, c'est la mort et rien que la mort. Or, personnellement, j'attends d'un auteur qu'il insuffle la vie dans ses personnages. La mort se charge bien assez elle-même de nous rappeler qu'elle existe. Voilà mon désamour pour le non style, pour l'absence d'ornementation.

Je note tout de même une réelle différence d'intérêt entre la première et la deuxième partie. Je trouve la première soporifique et ennuyeuse à souhait, totalement descriptive et désincarnée où le narrateur relate les faits comme il lirait le mode d'emploi d'une yaourtière.

La seconde partie m'a semblé plus intéressante car le fait d'être " extérieur à sa propre vie " est plus crédible dans le cas d'une mise en examen et d'un procès. Les événements se succédant sans qu'on ait de prise sur aucun d'eux, la machine judiciaire avançant, presque indépendamment des accusés eux-mêmes.

Donc, voilà, Albert Camus souhaite nous parler de la justice des hommes, de la faculté de juger, de la peine de mort et, pour ce faire, il veut inscrire son roman dans la ligne du courant de conscience.

La gageure consiste à nous faire ressentir, à développer de l'empathie, précisément vis-à-vis de quelqu'un qui ne ressent pas grand-chose d'un point de vue émotionnel et qui est presque au degré zéro de l'empathie. Ses réactions sont bizarres, dissonantes, inattendues par rapport à celles du commun des hommes.



Ce n'est pourtant pas un malade mental au sens où on l'entend généralement. C'est juste une personne très fortement insensible émotionnellement. Mais là où je trouve que cela sonne toujours un peu faux, ce courant de conscience, c'est que je me dis : « Qu'est-ce qu'il en sait, lui, Albert Camus, ce qu'éprouverait un homme totalement insensible, car lui justement est doué d'une sensibilité à fleur de peau, donc, il nous parle de ce qu'il ne connaît pas, ce n'est qu'une magouille formelle où il essaie de nous embarquer. »
J'en veux pour preuve le fameux « Aujourd'hui, maman est morte. » qui, comme magouille formelle se pose là, puisque d'un simple point de vue du respect de la narration et des temps verbaux, il aurait dû écrire « C'était le jour où maman était morte. » ou bien « C'était le jour où maman mourut. » mais comme la formule était moins percutante, l'écrivain a choisi cette pirouette marquante mais qui ne se justifie en rien au vu du reste de la narration car seuls les deux premiers paragraphes sont à ce temps. Preuve qu'il avait besoin de ce temps verbal pour créer un impact initial et c'est tout. Ce présent est un artifice, peut-être comme tout le reste, d'ailleurs.

L'auteur essaie de nous faire toucher du doigt l'impossibilité d'émettre un jugement selon nos critères à nous face à une personne pour lesquels les critères sont différents. Ce livre va évidemment à l'encontre de la peine de mort, et même, de façon plus vaste, s'oppose au jugement des actes et des attitudes par des tiers comme, par exemple, dès la première scène de veillée funèbre où les pensionnaires « jugent » le fils de la défunte.

À ce propos, on peut lire aussi, très succinctement, mais tout de même, une réflexion sur le thème de la vieillesse, des personnes âgées délaissées et auxquelles on refuse de s'identifier.

En résumé, mon sentiment est que, dans la première partie, Camus bâtit un cas limite, absolument pas naturel, même en psychiatrie. J'en veux pour preuve le soin qu'il prend avec un tas de petites magouilles formelles pour rendre le discours de Meursault totalement déshumanisé, jusqu'à la caricature.
L'objectif de Camus est sans doute sa deuxième partie, c'est-à-dire de montrer que face à un individu hors norme, le système se montre incapable de souplesse et brutal, sans compassion aucune, pire même que le sujet qu'il juge.

Ok, mais ça ne me convainc guère. À mon sens, il n'est pas du tout question de réfléchir sur l'humanité ou non de Meursault, Camus s'en contre fiche, ce n'est pas son propos, ce qu'il veut plaider, c'est l'inhumanité du système judiciaire, c'est ça qui me semble être réellement sa cible. 

On pourrait encore dire deux ou trois choses à propos de cet ouvrage, mais je persiste et signe, même lu par Albert Camus lui-même, je trouve que ce livre ne casse toujours pas des barres, que ce thème du personnage " handicapé de la sensibilité " a été abordé ailleurs et avec franchement plus de brio, par exemple — s'il faut choisir un exemple — par John Steinbeck dans le personnage de Kate d'À L'Est D'Éden.

Il est vrai que je suis toujours très frileuse et souvent même assez réticente avec cette technique littéraire du courant de conscience et qu'à chaque fois que je l'ai rencontrée, je n'ai pas trop adhéré. Je reste donc globalement assez d'accord avec l'avis ancien (peut-être avec un léger mieux car je ne m'attendais à rien de très bon et que je n'ai donc pas eu à subir la première déception) que j'avais à propos de ce roman et que j'avais exprimé à l'époque comme ceci :

Ce livre est considéré par beaucoup comme un chef-d'oeuvre. Ceux qui prétendent le contraire se font régulièrement huer. J'ai donc décidé, envers et contre tous, de prétendre le contraire (car j'ai bien écouté les conseils de Monsieur Corneille, mais, bien loin d'être une nouvelle Rodrigue, je sais qu'il n'y aura pour moi ni victoire ni triomphe ni gloire, tout au plus, peut-être, une once de péril.)
Je ne peux pas dire que ce livre soit sans intérêt, mais cela signifie-t-il chef-d'oeuvre pour autant ? cela signifie-t-il monument de la littérature française pour autant ? Là, permettez-moi de m'interroger. Sans être du calibre d'un vrai bouquin qui questionne du genre L'homme sans qualités de Musil (peut-être faut-il un peu remettre Camus à sa place ?), l'ouvrage a le mérite de soulever, cahin-caha, deux ou trois questions qu'il peut être intéressant de méditer ou de rediscuter autour d'un verre entre amis, d'où mes deux étoiles et non une seule.



Cependant, lors de cette lecture, j'ai passé mon temps à attendre que quelque chose décolle, et rien n'a jamais décollé. Je fus donc horriblement déçue par ce livre vis-à-vis duquel, aux dires des critiques, j'avais nourri de nombreux et fructueux espoirs. le style, ou plutôt l'absence de style (je sais, c'est ça le « génie », faire comme si on n'avait pas de style alors qu'on en est pétri et qu'on en a plein ses poches, OK je veux bien, si vous le dites, mais je n'en crois rien) de cet écrit en font une oeuvre aride qui pourra apparaître à certains (j'en fais partie) comme insipide, voire vaine.

Ceux qui veulent trouver des qualités à ce livre en trouveront. Selon mon fort misérable avis, c'était une espèce de curiosité, un objet peu esthétique comme ces machins dont on ne sait pas trop quoi faire et qu'on n'ose pas non plus jeter car ce sont des soi-disant oeuvres d'art et donc qu'on pose dans un recoin peu éclairé, faute de mieux. Bref, j'en étais conduite à me demander « Imposture ou chef-d'oeuvre? that is the question ».

À ce stade, me direz-vous, de deux choses l'une : soit je suis passée totalement à côté de ce livre, ce qui n'est pas impossible, soit ce livre n'est pas aussi fantastique qu'on veut bien le prétendre, ce qui n'est pas impossible non plus. Cependant, étant d'un naturel réfractaire à toute forme de manichéisme, de dichotomie ou d'avis bêtement tranchés et inconciliables, je pense qu'il existe une troisième voie : celle du chemin.

Sur le chemin qui conduit un lecteur à une oeuvre, il peut y avoir mille embûches, détours ou passages infranchissables qui font que l'oeuvre demeurera inaccessible ou qu'au contraire, au prix d'un effort (qui peut être de différents ordres) le lecteur pourra s'avancer sur le chemin, jusqu'à atteindre l'oeuvre.

J'ai honnêtement essayé de m'avancer sur ce chemin, mais c'était trop loin de moi, trop « étranger » si j'ose écrire, et je ne pense pas jamais atteindre l'orée de ce qui pourrait m'en rapprocher. Alors, je vous regarderai de l'autre rive monsieur Camus, sans bien comprendre tout ce remue-ménage autour de vous, et m'en retournerai toute penaude sur mon chemin, si étranger au vôtre.

Une fois de plus, (et plus que jamais), ceci n'est que mon avis, un parmi quelques milliards d'autres, autant dire, pas grand-chose.


BABELIO




lundi 27 mai 2019

Albert Camus / Maman est morte





Albert Camus
MAMAN EST MORTE

Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.


Albert Camus
L'étranger




jeudi 23 avril 2015

Biographies / Albert Camus par Jean-François Foulon

Albert Camus
Poster par T.A.
Albert Camus
Par Jean-François Foulon

Albert Camus (1913-1960) est devenu l’auteur classique par excellence, celui qu’on étudie dans toutes les classes de lycée. Même les non-littéraires donneront spontanément et sans aucune hésitation le titre d’un ou deux de ses livres si on les interroge à son sujet. Ils seront même capables d’aller plus loin et définiront Camus comme l’écrivain de l’absurde, sans oublier de faire référence à sa fin tragique, dans un accident de voiture. Tout le monde croit donc bien le connaître. Et pourtant, il ne serait peut-être pas inutile de rafraîchir nos souvenirs scolaires, surtout si ceux-ci commencent à s’estomper quelque peu tant ils remontent dans le temps.




Albert Camus ou l’ambiguïté d’une révolte

Camus est né en 1913 est Algérie. Il n’a jamais connu son père, qui travaillait comme ouvrier dans un domaine viticole et qui est mort pendant la Grande Guerre, dans la Marne. La mère de Camus, d’origine espagnole, est à demi-sourde et quasi analphabète. Pour élever ses deux enfants (Albert a un frère), elle s’installe dans un quartier pauvre d’Alger et fait des ménages. Le peu d’argent qu’elle gagne, elle le remet à sa propre mère, qui est le pilier de la famille et qui éduque les enfants à coups de cravache (« Ne frappe pas sur la tête. »). Marqué par ce milieu défavorisé, Camus porte toute son affection sur sa mère, qui le lui rend bien mais avec qui le dialogue est pour ainsi dire inexistant, tant elle est peu loquace et épuisée par son travail. On peut supposer que toute l’œuvre littéraire future sera une tentative de combler ce vide, cette absence, cet amour pressenti de part et d’autre mais non exprimé par des mots. Écrire sera donc une manière d’entrer enfin en contact avec les autres et de montrer ce que l’on ressent, surtout sur le plan humain.

La conviction que la vie est injuste

Remarqué par son instituteur, puis par ses professeurs, le jeune Camus décroche un diplôme d’études supérieures en Lettres, section philosophie. C’est à cette époque que se manifestent les premières atteintes de la tuberculose. Cette maladie terrible, qui le contraindra à suivre de nombreuses cures, lui ferme définitivement les portes de l’agrégation et il ne sera donc jamais professeur. De cette expérience malheureuse, il garde la conviction que la vie est injuste. La présence de la mort, il le perçoit très jeune, est le plus grand scandale de la création. Cependant, au lieu de sombrer dans un pessimisme improductif et destructeur, il réagit en développant un grand appétit de vivre. Ayant conscience de sa solitude et de son état mortel, révolté par cette vérité, ce n’est certes pas vers des rêveries eschatologiques qu’il va se tourner et la religion le laisse d’ailleurs indifférent. S’il faut vivre, c’est ici et maintenant, dans le monde qui s’offre à lui et dont il s’agit de croquer les joies à pleines dents. La société n’étant pas parfaite, il va vite faire figure d’homme engagé. Il faut dire qu’il déborde d’activités : il exerce plusieurs métiers, se marie, divorce, adhère au Parti communiste, démissionne(1), fonde la Maison de la culture d’Alger, puis une troupe de théâtre et enfin se met à écrire. Ce sera Révolte dans les Asturies, qui lui vaudra à jamais la réputation d’écrivain engagé. Devenu journaliste à Alger républicain (proche du Front populaire), il donne des articles dans tous les genres. Il fonde ensuite la revue Rivages, dans laquelle il veut rendre un hommage à la vie et plus spécialement à la conception qu’on en a dans les pays méditerranéens. De plus en plus engagé, il écrit un article intitulé « Misère de la Kabylie », qui fera grand bruit. Le journal est interdit par les autorités et Camus se voit contraint de quitter l’Algérie.

Cycles

Le voilà donc en France en pleine débâcle de 1940. Journaliste à France-Soir, il se replie avec le journal à Clermont-Ferrand. C’est l’époque où il écrit L’Étranger et Le mythe de Sisyphe. C’est l’époque aussi où il entre dans la Résistance (renseignement et presse clandestine). En 1942, sur les conseils de Malraux qui le connaît bien, Gallimard publie L’Étranger. En 1943, ce sera le tour du Mythe de Sisyphe. L’ouvrage est bien accueilli, mais une confusion s’installe dans l’esprit des critiques. Certains rapprochent le livre des thèses de Sartre alors qu’une phrase comme « Je prends ici la liberté d’appeler suicide philosophique l’attitude existentielle »n’aurait dû laisser planer aucun doute quant à la position de Camus. Ces livres, suivis bientôt par les pièces Le Malentendu et Caligula, appartiennent à ce que l’on a appelé le cycle de l’absurde. Notons que le 8 août 1945, Camus sera un des seuls intellectuels à dénoncer l’usage de la bombe atomique et cela deux jours seulement après la destruction d’Hiroshima. Après la guerre, devenu codirecteur du journal Combat (issu de la Résistance), il démissionne suite à une divergence de vue sur les événements de Madagascar. L’armée française venait d’y réprimer une révolte, attitude que Camus avait aussitôt assimilée à celle de l’armée allemande en France occupée. Désabusé, il commence alors des ouvrages comme La PesteL’État de siègeet Les Justes, qui constitueront ce qu’on appellera le cycle de la révolte. En 1952, c’est la rupture avec Jean-Paul Sartre, l’école existentialiste lui ayant reproché de mener une révolte statique. Il est vrai qu’il a souvent été incompris. Alors que Sartre prend toujours résolument et clairement parti pour une cause (quitte à changer d’avis par la suite), Camus fait davantage dans la nuance. C’est que son discours est moins idéologique et davantage humain. Ainsi, à Alger, en 1956, il lancera un appel pour la trêve civile.

Du coup, il sera méconnu de son vivant par les Pieds-noirs et après l’indépendance ce sont les Algériens eux-mêmes qui lui reprocheront de ne pas avoir milité pour cette indépendance. C’est qu’il voulait la paix et la justice mais refusait l’usage des bombes. Quelque part, il estimait seul contre tous que la fin ne justifie jamais les moyens. Il voulait des changements mais refusait que l’on tue des hommes et des femmes pour obtenir ces changements. On retrouve là sa foi profonde en la vie, qu’il respectait avant toute chose. Dans le contexte historique agité de l’après-guerre, on lui reprochera cette attitude dans laquelle certains ne verront que de la tiédeur. Selon eux, sa révolte n’aurait aucun sens puisqu’elle ne débouche pas dans l’action violente. Il ne serait donc qu’un intellectuel en chambre, un idéaliste qui se gargarise avec des idées qu’il n’applique pas. Par le parcours de sa vie que nous venons de retracer, même s’il est sommaire, nous voyons que ces accusations sont manifestement non fondées. Ce fut visiblement l’avis du jury du Nobel, qui lui attribuera son prix en 1957. Comme chacun sait, Camus décédera peu après, le 4 janvier 1960, dans un accident de circulation (la voiture était conduite par le neveu de Gaston Gallimard). Il est enterré à Lourmarin, dans le Vaucluse, région que lui avait fait découvrir son ami René Char et où il avait acheté une maison.



Proche de Montaigne

Essayons, maintenant, toujours dans le cadre de cette introduction, de résumer le « système » philosophique de Camus. On aura compris que le mot « système » est mal choisi car notre auteur, qui a misé sur la vie, veut pouvoir adopter son comportement en fonction des circonstances du moment. C’est pour cette raison qu’il rejettera des théories comme l’existentialisme ou même le marxisme(2). Par certains côtés, Camus semble donc plus proche de Montaigne et de son bon sens que des grands théoriciens. Une partie de son œuvre a d’ailleurs pris la forme d’essais et ce n’est sans doute pas un hasard si ce mode d’expression lui convenait particulièrement.

L’injustice régnant partout, il convenait donc de la combattre. Mais une telle attitude est vouée à l’échec sur le plan individuel puisque la mort est de toute manière au bout du chemin. À quoi bon lutter pour faire changer les choses si on se retrouve finalement couché dans un cimetière ? Par ailleurs, Dieu est absent, c’est une évidence qu’il ne faut même plus démontrer. Il suffit de regarder les malheurs qui frappent le monde pour s’en convaincre. Et même si on prouvait son existence, il est clair qu’il faudrait alors admettre qu’il nous a abandonnés. Dans un tel contexte, la vie est donc absurde. Vouée au malheur, il ne sert même à rien de vouloir améliorer sa condition. Cette philosophie de l’absurde, cependant, ne doit pas être vécue comme un échec. Le fait même de prendre conscience de l’existence de l’absurde est un commencement en soi, non une fin. Dès lors, il faut vivre intensément l’instant présent, l’éternité n’existant pas. Cette conquête du présent est en fait la seule éternité qui soit à notre portée. Il ne faut pas confondre l’attitude de Camus avec l’épicurisme. C’est par la lucidité, par la conscience que j’ai de l’absurdité de la vie que je me grandis. Une fois ce stade atteint, la seule voie qui s’ouvre à moi est celle de la révolte. Si celle-ci est vouée à l’échec final en tant qu’individu (je n’éviterai pas ma mort), elle peut toutefois permettre à l’humanité de progresser (sur un plan humain s’entend). Ma révolte doit servir aux autres à prendre conscience de l’absurde et leur permettre de se révolter à leur tour. On pourrait résumer cette pensée par la formule : « Je me révolte, donc nous sommes. » On notera en passant que Camus a toujours rejeté la possibilité du suicide. En effet, se suicider, c’est résoudre le problème de l’absurde de façon brutale. De son point de vue, il est préférable de faire de la dénonciation de l’absurde un nouveau départ (par la révolte). Mettre fin à ses jours, c’est se priver radicalement du moyen de donner un sens à son existence. La révolte n’est pas retrait ou fuite, mais bien pleine conscience de la condition humaine.


Une écriture neutre et impersonnelle

Si nous nous penchons maintenant sur la langue de Camus et sur son style, nous serons frappés d’emblée par leur côté sec et cassant. La phrase est courte, rapide, incisive, allant droit au but, créant une sorte de tension qui sépare la conscience de la réalité. Un bel exemple est sans doute le début de L’Étranger, qui se grave à jamais dans la mémoire du lecteur tant, derrière ces phrases simples et banales, se révèle toute l’horreur du monde :

« Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

Cette écriture neutre et impersonnelle, remplie de notations sèches et monotones, convient parfaitement au climat de l’absurde. Le lecteur, en quelque sorte, ne s’attarde pas sur le style. Il reçoit en pleine figure des descriptions froides, ce qui l’amène à percevoir tout de suite l’horreur sous-jacente du monde, tant ces descriptions sont données avec indifférence. On dirait que l’auteur ne s’implique pas dans ce qu’il dit (alors que ce n’est en fait qu’une technique narrative). Il fournit des données brutes, sans plus. Du coup, les faits, ramenés à leur seule réalité, sans aucun affect de la part du romancier, nous apparaissent dans leur complète nudité et ils sont d’autant plus difficiles à supporter.

Pour illustrer nos propos, donnons quelques exemples. Le vocabulaire de Camus ne se caractérise pas par des termes rares, anciens ou littéraires. Ce sont au contraire les mots les plus simples qui sont employés :
– des apocopes : tram, dactylo, auto, stylo,
– des expressions courantes : être de trop, jouer un sale tour,
– des mots familiers : un dimanche de tiré, je me charge de mon type.

On est loin de la langue de Hugo ou de Proust. Camus, en réalité, prête aux personnages de ses romans le langage de la rue, ce qui leur confère plus de naturel. Certains ont même parlé à ce sujet de « langage anémique(3) ».


En ce qui concerne la structure des phrases, nous sommes confrontés au même procédé minimaliste :« Je suis entré »« j’ai bu », « vos salaires sont modestes ». Les phrases sont courtes et de type déclaratif. Entre elles, il n’y a pas vraiment de suite logique, ainsi elles ne s’emboîtent pas les unes aux autres par des conjonctions de subordination mais chacune d’elle reste autonome. Le lecteur passe donc d’une déclaration à une autre sans que l’auteur ne soit intervenu pour lui rendre la vie plus facile en « liant » son texte. Il nous donne des blocs d’informations en se contentant de les juxtaposer :

« Cette présence dans mon dos me gênait. La pièce était pleine d’une belle lumière de fin d’après-midi. Deux frelons bourdonnaient contre la verrière. Et je sentais le sommeil me gagner. » (L’Étranger)

Le héros nous relate donc tout ce qu’il voit, sans rien oublier. Ces faits bruts nous sont offerts sans qu’il y ait la moindre recherche de cohérence entre eux. Dès lors, le lecteur se retrouve devant la réalité comme s’il était lui-même le héros. Aucun auteur omniscient n’est venu, comme intermédiaire, lui mâcher le travail. De plus, alors que chez d’autres romanciers (voirLes Misérables de Hugo) les descriptions permettent de faire une halte dans le récit tout en donnant des indications sur un personnage ou un paysage, ici, il n’y a rien de tel. On nomme les choses plus qu’on ne les décrit. Ainsi, nous serions bien incapables de donner des détails sur le tribunal où Meursault est jugé. On ne sait rien du mobilier ou de la couleur des murs. Tout ce qu’on apprend, c’est qu’il y a « deux gros ventilateurs ». Pour ce qui est des personnages, il en va évidemment de même. Camus ne décrit pas la psychologie de ses héros et il ne nous les montre pas de l’intérieur, en train de penser, ce qui nous permettrait, par son intermédiaire, de nous faire une idée à leur sujet. Si, d’aventure, le personnage principal croise un autre protagoniste, il se contentera de noter sa tenue vestimentaire (« il était habillé en noir avec un pantalon rayé », L’Étranger), mais au grand jamais nous ne saurons qui est vraiment ce personnage ni ce que le héros-narrateur en pense.

L’ironie, voire l’humour

Pourtant, les premiers livres de Camus ne nous avaient pas habitués à cette sécheresse. DansLes Noces, par exemple, qui date de 1938, il avait fait montre d’une certaine aptitude à exprimer la poésie. Il est vrai qu’à l’époque il voulait surtout manifester sa soif de vie, ses« noces avec le monde » et que l’absurde n’avait pas encore vraiment fait son apparition. Cette poésie discrète, on le retrouvera pourtant de temps à autre dans la suite de l’œuvre, mais d’une manière diffuse : 

« Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte ! Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de jade sombre sous les petits ponts neigeux, les rues désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive, avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui s’ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes, sûrement. » (La Chute)

On n’oubliera pas non plus l’ironie, voire l’humour, qui sont aussi présents de temps à autre, surtout dans La Chute, qui est finalement une œuvre à part, à la fois étrange et séduisante et que certains ont comparée au Neveu de rameau.

Plusieurs niveaux de lecture

Si nous nous plaçons maintenant sur le plan de l’intrigue, nous noterons que les romans de Camus offrent l’avantage de pouvoir être lus à plusieurs niveaux et c’est sans doute ce qui explique la raison de leur succès. Ainsi, L’Étranger pourrait n’être qu’une banale histoire de crime. Par contre, on pourrait se montrer plus fin et être sensible à l’évolution psychologique du personnage (de l’indifférence initiale à la passion de la vérité). Enfin, les esprits les plus avisés y verront une illustration de la présence de l’absurde dans la vie et de la révolte qu’elle déclenche chez l’individu. Il en va de même dans le roman La Peste, qui peut être vu comme la simple description d’une ville mise en quarantaine. Mais la peste, ce peut être aussi la peste brune, autrement dit le fascisme, qui lui aussi se répand rapidement et qui est particulièrement destructeur. Enfin, la peste qui sommeille en nous peut symboliser l’absence de révolte, le consentement. Le but de Camus est donc de faire prendre conscience de cet état de fait. Car c’est bien là le but du livre : réveiller les gens, les faire sortir de leur indifférence, leur faire comprendre que le mal est partout, autour de nous et en nous, mais que beaucoup ne le voient pas. Et puis il y a cette fameuse phrase, par laquelle le docteur Rieux interpelle le père Paneloux : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés. »Toute l’œuvre camusienne pourrait être résumée par ces propos du médecin. On y retrouve à la fois l’injustice du monde, l’horreur, la mort (et donc l’absurde), sans oublier la révolte profonde, sans Dieu, qui se veut accusatrice.

Un regard lucide

Cette intégrité morale de Camus, certains l’ont mise en doute, montrant que celui qui voulait ouvrir les consciences avait parfois lui aussi les yeux fermés. C’est sur la question algérienne, on s’en doute, que portent ces critiques. En tant qu’humaniste, il a certes toujours appelé à l’arrêt des combats, estimant qu’une vie vaut plus que des idées. Mais derrière ce discours, en tant que Français d’Algérie, quelle fut exactement sa position sur la question ? Visiblement, si, d’un côté, il défendait les musulmans, de l’autre, il n’a jamais vraiment imaginé que les Européens devraient un jour quitter l’Algérie. Le paradoxe c’est qu’il est à lui tout seul le meilleur représentant de l’Algérie francophone, que son œuvre, désormais universelle, a survécu à la fin de l’empire colonial français, mais que, par ses racines, il puise sa force dans cet impérialisme même. Pourtant, personnellement, il n’est pas responsable du colonialisme. D’ailleurs, vu son milieu modeste, on ne peut pas dire qu’il ait contribué à exploiter les indigènes, dont il était plus proche par le mode de vie que des riches colons. Au contraire, il a su porter un regard lucide sur la situation, qui était injuste, notamment en dénonçant, dès avant la guerre, les malheurs dont sont accablés les Algériens à cause de la volonté d’hégémonie de l’Occident. On pourrait dire qu’il était un homme moral dans un monde immoral. De plus, ses regards se tournent vers les individus et pas vers les peuples. Il s’adresse à des hommes qui souffrent, de par leur condition humaine, et peu importe qu’ils soient français ou algériens.


Si on se penche sur son œuvre, on notera que La Peste comme L’Étranger se déroulent en Algérie. Il ne faut cependant pas en tirer de conclusion trop hâtive, car ces romans ont une portée universelle et à ce titre ils auraient pu se dérouler n’importe où (la peste brune concerne d’ailleurs plus la réalité française qu’algérienne).

D’un autre côté, c’est tout de même sur un Arabe que Meursault a tiré. Il ne faut pas forcément y voir une sorte de racisme sous-jacent, cet Arabe n’étant qu’un représentant de la foule anonyme à laquelle se heurte le héros. De plus, ce dernier sera jugé pour ce meurtre. D’un autre côté, on pourrait dire que ce procès serait une manière inconsciente de justifier le colonialisme. La France serait respectable puisqu’elle irait jusqu’à condamner celui qui s’en prend à un Arabe, ce qui est sans doute une vision un peu enjolivée de la réalité. La seule chose qui semble certaine, finalement, c’est que Camus s’en tient à la situation qu’il connaît, sans jamais la mettre dans une perspective historique. Il décrit les relations franco-algériennes de son époque, il dénonce éventuellement les abus qui existent, il les regrette, mais, par exemple, il ne remet pas en cause l’occupation même de l’Algérie, qui lui semble aller de soi. On pourrait aller plus loin et dire qu’en dénonçant les abus faits aux musulmans, Camus contribue malgré lui à asseoir l’autorité française. En d’autres termes, il suffirait de modifier quelque peu le comportement des colons, de le rendre plus moral, pour que l’Algérie continue à rester française.

Malaise

Certains ont fait remarquer que les héros camusiens possèdent un patronyme et sont 

individualisés, ce qui n’est pas le cas des protagonistes arabes(4). Ainsi, on ne sait rien de l’Arabe tué par Meursault. Que faisait-il ? Avait-il des parents ? Le roman n’en dit rien, comme si sa mort, finalement, n’avait pas de conséquences dramatiques sur le plan humain. Il en va de même dans La Peste. Les victimes sont des Arabes anonymes, tandis que Rieux et Tarrou sont, eux, bien mis en évidence et captent donc forcément l’attention du lecteur. Inconsciemment, Camus répéterait donc le schéma colonial même s’il a par ailleurs pu se montrer très critique contre le colonialisme dans ses articles de presse. Dans son œuvre, par contre(5), on ne trouve aucune allusion aux événements de Sétif (en mai 1945, des soldats français avaient massacré des civils algériens), ni aux tensions qui commencent à se manifester de plus en plus. Au contraire, il nous décrit un monde où la présence française semble aller de soi. C’est pourquoi, plus tard, il prendra fermement position contre la revendication d’indépendance :

« En ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. Les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berbères auraient autant de droit à réclamer la direction de cette nation virtuelle. Actuellement, les Arabes ne forment pas à eux seuls toute l’Algérie. L’importance et l’ancienneté du peuplement français en particulier suffisent à créer un problème qui ne peut se comparer à rien dans l’histoire. Les Français d’Algérie sont eux aussi et au sens fort du terme des indigènes. Il faut ajouter qu’une Algérie purement arabe ne pourrait accéder à l’indépendance économique sans laquelle l’indépendance politique n’est qu’un leurre. » (Cité par E. W. Saïd dans Le Monde diplomatique)

Donc, après avoir rappelé le passé gréco-romain de l’Algérie (ce qui ancre définitivement ce pays dans l’Occident sur le plan culturel), Camus insiste sur le fait que la population arabe ne constitue qu’une partie de l’Algérie (curieusement, il ne parle pas ici de culture arabe) pour conclure sur le fait que l’ancienneté de la présence française donne aux Français des droits indéniables puisqu’ils sont qualifiés d’« indigènes ».

Dans un autre article, il reconnaîtra pourtant l’existence d’une culture arabe (en dehors de l’Algérie toutefois), mais ce sera pour préciser qu’elle est de nature purement religieuse et pour nier aussitôt son existence politique :

« Les Arabes peuvent du moins se réclamer de leur appartenance non à une "nation", mais à une sorte d’empire musulman, spirituel ou temporel […] Pour le moment, l’empire arabe n’existe pas historiquement, sinon dans les écrits du colonel Nasser, et il ne pourrait se réaliser que par des bouleversements mondiaux qui signifieraient la troisième guerre mondiale à brève échéance […] On doit attribuer, en tout cas, à cette revendication nationaliste et impérialiste, au sens précis du mot, les aspects inacceptables de la rébellion arabe, et principalement le meurtre systématique des civils français et des civils arabes tués sans discrimination, et pour leur seule qualité de Français, ou d’amis des Français. »

En résumé, si l’Algérie se soulève, c’est sous l’influence perverse du nationalisme arabe, mouvement voué à l’échec puisque qu’une « troisième guerre mondiale » en serait la conséquence. On ne peut dire plus clairement l’impossibilité, pour l’Algérie, d’accéder à l’indépendance. De plus, cette revendication viserait moins à clamer une identité algérienne spécifique qu’à manifester le désir d’appartenir à l’empire arabe encore à construire (curieusement, Camus ne parle jamais d’empire français). Si les Algériens tuent des Français (mais à Sétif, on l’a dit, c’était le contraire, Camus semble l’avoir oublié) c’est donc qu’ils sont manipulés par l’extérieur et pas du tout parce que la présence française leur serait devenue intolérable.

Le colonialisme fait donc partie des romans de Camus(6), sans que celui-ci ne remette jamais en question la situation. Les victimes arabes anonymes de La Peste ne sont donc pas là pour émouvoir le lecteur sur la condition d’un peuple mais pour le conscientiser (en le faisant réfléchir avec les héros français du livre) sur la destinée humaine en général. Les Arabes, eux, ne servent en définitive que de prétexte. Ceci étant dit, le fait que les victimes soient toujours des musulmans révèle peut-être un malaise inconscient chez l’auteur. Il se pourrait que ses grands thèmes de réflexion sur la morale trouvent leur origine dans ce malaise-là. Accepter la colonisation, c’est accepter ses contradictions. L’écriture sur des questions d’éthique serait alors une sorte d’exutoire permettant à l’auteur de survivre à ses propres doutes. Ainsi, le fait que Meursault tue un Arabe (aveuglé soit dit en passant par le terrible soleil méditerranéen) serait une manière d’avouer le colonialisme tout en le revendiquant. Le jugement qui suit le meurtre permet au héros de ne plus être seul avec ses contradictions. La sentence sera extérieure et il n’aura plus à réfléchir sur la motivation de son acte. Pourtant, au fond de lui, il est persuadé d’avoir eu raison.

Position ambiguë ?

L’œuvre de Camus devrait donc se lire comme le dernier sursaut de la France coloniale. La vitalité négative qu’elle renferme (meurtres, morts à cause de la peste, absurde de la vie, etc.) serait en fait le fruit de cette société en train de disparaître. Outre une grande conscience morale, on y trouve une sorte de sentiment de gâchis et de tristesse. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’un livre comme La Chute, qui est un des derniers romans parus de son vivant, ait lui aussi un ton désabusé. Il met d’ailleurs en scène, non plus un assassin mais un juge. Il s’agit d’un juge étrange, à vrai dire, puisqu’il s’appelle lui-même juge-pénitent et qu’il officie dans un café sordide. En se critiquant lui-même, il amène son interlocuteur (qui n’intervient pas directement dans le livre et dont la présence n’est devinée que par les propos du juge, lequel semble s’adresser à une ombre, ombre qui est un peu son reflet(7) à prendre conscience de ses propres méfaits. On dirait que Camus, dans ce livre, prend une distance ironique avec les grandes idées de liberté et d’humanisme qu’il a développées jusqu’ici. C’est comme s’il s’était rendu compte de la vanité de sa démarche, les hommes étant finalement mauvais par nature et lui aussi par ailleurs. Cette « chute » est-elle un aveu partiel de sa position ambiguë face au colonialisme ? A-t-elle au contraire pour but d’amener l’école existentialiste à reconnaître ses erreurs ? Est-elle simplement le message désabusé d’un homme qui sort de la jeunesse et qui commence à ne plus se faire beaucoup d’illusions sur la société ? Chaque lecteur y cherchera le message qu’il a envie d’y trouver car c’est finalement le propre de ces grandes œuvres d’être suffisamment imprécises et ambiguës pour laisser la place à différentes interprétations.


Nous terminerons ici cet article sommaire qui n’a d’autre ambition que d’inciter les lecteurs à retourner lire Camus. Chantre de la liberté et de la révolte, nous avons vu que ses positions coloniales inconscientes rendaient son discours parfois équivoque. Il serait intéressant d’analyser l’œuvre entière sous cet angle. Ou bien encore de relire le tout en ayant à l’esprit le message désabusé de La Chute. Il y a fort à parier que des découvertes intéressantes pourraient être faites. Enfin, il faudrait aborder Le Premier Homme. Il s’agit d’un livre posthume (dont le manuscrit, non terminé, a été découvert sur le siège de la voiture dans laquelle Camus trouva la mort en 1960) et qui fut édité en 1994 seulement, sur l’initiative de sa fille, Catherine Camus(8). L’écrivain y décrit son enfance en Algérie. On y trouvera donc des informations inédites qui viennent éclairer ce que nous disions ici. Bonne lecture donc et n’ayez pas peur de paraître ridicules en replongeant dans l’œuvre de ces auteurs déjà étudiés au lycée. Vous verrez qu’ils peuvent vous apporter bien des surprises.

Jean-François Foulon

(1) A-t-il été contraint de démissionner du PC à cause de ses convictions, trop favorables aux revendications musulmanes, ou a-t-il lui-même pris l’initiative de la rupture lors du pacte entre Staline et Pierre Laval ? Mystère.
(2) Camus a toujours réagi sur le vif en fonction des événements du moment. On pourrait signaler sa condamnation de la justice sommaire d’après-guerre (envers les anciens collaborateurs) ou de ses protestations envers la répression soviétique en Hongrie.
(3) P-E Kamdem, La minimalité dans L’Étranger d’Albert Camus, Revue électronique des sciences du langage, Sudlangue, avril 2007.
(4) Voir l’article du Monde diplomatique de novembre 2000 dans lequel Edward W. Said présente son livre Culture et impérialisme (Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2000). (5) On ne trouve rien dans son œuvre romanesque, mais bien dans ses articles. En 1945, Camus avait d’ailleurs regagné l’Algérie pour aller enquêter sur les événements de Sétif.
(6) Notons que dans ses romans, on retrouve un tribunal dans L’Étranger et un hôpital dans La Peste, soit deux bâtiments qui symbolisent les bienfaits civilisateurs des Français en Algérie.
(7) On pourrait dire aussi que cette personne inconnue à qui s’adresse le juge est en fait le lecteur, lequel devient à son tour juge et coupable.
(8) Catherine Camus, qui vit à Lourmarin où elle gère l’œuvre de son père, a pour compagnon Robert Gallimard, de vingt ans son aîné, l’éditeur et ami d’Albert Camus. Autrement dit le petit-fils de Gaston et l’oncle d’Antoine, l’actuel PDG des éditions Gallimard.