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samedi 1 octobre 2022

« La sente étroite du bout du monde » / Marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

« La sente étroite du bout du monde » : marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

Fukasawa Shinji 

La sente étroite du bout du monde, le chef-d’œuvre de Matsuo Bashô, est un journal de voyage basé sur une randonnée de 24 000 kilomètres, parcourus en cinq mois à travers le Japon. Cet ouvrage tout à fait classique, mais aussi très inventif sur le plan littéraire, porte la marque des écrits du temps jadis.

Presque un ouvrage de fiction

Matsuo Bashô avait approximativement 45 ans en mai 1689, quand il s’est lancé dans le périple de cinq mois à travers le Japon qui lui a inspiré le plus célèbre de ses journaux de voyage : Oku no Hosomichi (traduit par René Sieffert sous le titre La sente étroite du bout du monde dans son ouvrage intitulé Bashô Journaux de voyage, dont sont extraits tous les passages reproduits ci-dessous). Parti de Fukagawa, à Edo (aujourd’hui Tokyo), où il habitait, il s’est dirigé vers le nord jusqu’à Hiraizumi, dans l’actuelle préfecture d’Iwate, puis vers l’ouest, avant de descendre le long du littoral de la Mer du Japon et d’achever son voyage à Ôgaki, dans l’actuelle préfecture de Gifu.

Sur le plus gros du parcours, jusqu’aux sources chaudes de Yamanaka, Bashô a été accompagné par son disciple, appelé dans le texte Kawai Sora (Kasai Sora selon son vrai nom, identifié par l’érudit Muramatsu Tomotsugu). Il a également voyagé en compagnie du poète de haïku Tachibana Hokushi, entre Kanazawa et un endroit situé juste avant Fukui. Non content de visiter les lieux historiques associés à la poésie où célèbres pour d’anciennes batailles, il souhaitait rencontrer des poètes, créer avec eux des vers enchaînés, et faire connaître sa version du haikai, le genre littéraire humoristique qu’il a grandement contribué à façonner. (Voir notre article : Le haïku, ou l’art de la concision)

Autre facteur qui a sans doute joué un rôle, l’année de son départ était celle du 500e anniversaire de la mort de Saigyô, ancêtre littéraire très admiré de Bashô, qui avait lui aussi effectué un voyage à Hiraizumi. Le texte comporte de nombreux passages où l’on peut sentir la présence de Saigyô au plus profond de la conscience de Bashô. On pense qu’il a publié son ouvrage sous sa forme définitive entre 1692, soit trois ans après son voyage, et 1694, année de sa mort.

Le journal de Sora, qui raconte ce qui s’est passé au cours de l’expédition, laisse à penser que le récit véhiculé par La sente étroite du bout du monde s’écarte fréquemment de la réalité. Le journal littéraire du voyage de Bashô part certes du véritable périple, mais l’auteur y a intégré nombre d’idées qui lui étaient propres. Ce journal, qu’on pourrait presque qualifier d’œuvre de fiction, occupe, en ce sens, une place à part dans la littérature classique japonaise du voyage. Schématiquement parlant, trois priorités déterminent sa démarche.

1. Omniprésence du temps

Le voyage se déroule entre la fin du printemps et celle de l’automne, et l’ouvrage accorde une place prépondérante aux changements de saisons et aux célébrations auxquelles ils donnent lieu. Outre cela, il arrive souvent au narrateur d’être ému en prenant conscience de la fuite du temps lorsqu’il est en train d’observer des objets, des sites ou des coutumes rattachées au passé lointain.

2. Appel à des concepts puisés dans le théâtre nô

il existe une forme de  appelée mugen-nô (nô d’apparitions), dans laquelle le shite, ou personnage principal, est un fantôme qui apparaît dans le rêve du waki, ou second rôle. Il y a, dans La sente étroite du bout du monde, des passages où l’on ressent l’influence de dialogues avec des gens qui ne sont plus de ce monde.

3. Le voyageur marche sur les traces de Saigyô

Il existe bien un narrateur qui parle à la première personne, mais il n’est pas stipulé qu’il s’agisse de Bashô lui-même. Le narrateur tel que le décrit Bashô est un admirateur de Saigyô, en quête des faits et gestes du poète qui l’a précédé.

Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)
Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)

Un voyage dans le temps

Examinons, pour commencer, l’ouverture de l’ouvrage :

Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sont voyageurs. Celui qui sur une barque vogue sa vie entière, celui qui la main au mors d’un cheval s’en va au devant de la vieillesse, jour après jour voyage, du voyage fait son gîte. Des anciens du reste, nombreux sont ceux qui en voyage moururent. Et moi-même, depuis je ne sais quelle année, lambeau de nuage cédant à l’invite du vent, je n’avais cessé de nourrir des pensers vagabonds et j’avais erré sur les rivages marins…

Il y a un intérêt manifeste pour le temps, vu comme un concept indissociable des voyageurs et, plus spécifiquement, comme un compagnon de voyage du narrateur. Ce « je » va continuer de prendre des notes sur le début de l’été et de l’automne, ainsi que sur les festivals spécifiquement inscrits au calendrier, dont le Tango no Sekku (la fête des garçons), le Tanabatal’O-bon et le Tsukimi. Il contemple aussi des objets laissés en héritage par Minamoto no Yoshitsune et son serviteur Benkei — partis vers le nord, jusqu’à Hiraizumi, à l’instigation de Yorimoto, demi-frère du premier et fondateur du shogunat de Kamakura — et se rend sur des sites historiques comme le Konjikidô du temple Chûson-ji, à Hiraizumi. Ces rencontres avec le passé l’émeuvent jusqu’aux larmes.

Rencontres avec des fantômes

Examinons ensuite le secteur de Takadachi, à Hiraizumi, où s’est déroulée la bataille qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et ses suivants. Incidemment, il se trouve que Saigyô s’est rendu à Hiraizumi alors que Yoshitsune y avait pris refuge.

C’est là que les hommes de Yoshitsune ont vaillamment résisté et se sont couverts de gloire au combat, mais cet instant est passé et leur gloire s’est transformée en herbe. « L’État détruit, il reste monts et fleuves ; sur les ruines du château, le printemps venu, l’herbe verdoie. » Posant mon chapeau, j’ai oublié la fuite du temps, et j’ai pleuré.

夏草や兵どもが夢の跡
Natsu-kusa ya / tsuwamono-domo ga / yume no ato
Herbes de l’été
Des valeureux guerriers
Trace d’un songe

卯の花に兼房みゆる白毛かな 曽良
Unohana ni / Kanefusa miyuru / Shiraga kana
Dans les fleurs de deutzie
J’ai cru de Kanefusa
voir la tête chenue
(poème de Sora)

L’influence du mugen-nô est manifeste dans cette partie de l’ouvrage. Elle a été rédigée de façon à ce que le lecteur sache que le narrateur oublie la fuite du temps en se lamentant à propos de la bataille de jadis qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et de ses hommes. Alors, les guerriers apparaissent dans son rêve pour lui faire un récit des épisodes de la bataille, et, à son réveil, il ne reste que les herbes de l’été.

Le passage suggère aussi que c’est en rêve que Sora a vu la tête chenue du guerrier Kanefusa, de l’armée vaincue. Le haïku, qui ne figure pas dans la version conforme à la réalité du journal de Sora, semble être une invention tardive de Bashô. Dans la terminologie du nô, le narrateur est le waki (second rôle) et Sora le wakitsure (compagnon du second rôle), et tous deux offrent des poèmes aux hommes morts au combat.

Un éloge de Saigyô

Le passage suivant, qui décrit l’arrivée de Bashô dans l’actuelle préfecture de Fukui, illustre bien la façon dont le narrateur est présenté comme un disciple de Saigyô.

À la frontière d’Echizen, je coupai en barque la crique de Yoshizaki, et j’allai voir les pins de Shiogoshi.

終宵嵐に波を運ばせて
月を垂れたる汐越の松  西行
Yo mo sugara / arashi ni nami o / hakobasete / tsuki o taretaru / Shiogoshi no matsu 
Toute la nuit
La tempête a soulevé
Les hautes vagues
Et les pins de Shiogoshi
Ruisselaient de clair de lune
(poème de Saigyô)

Ce poème rend pleinement compte de la beauté de l’endroit. Ajouter quoi que ce soit reviendrait à mettre un sixième doigt sur une main.

Dans ce cas précis, le poème a en fait été composé par un autre auteur, nommé Rennyo, et l’idée que c’est Saigyô qui l’a écrit est une invention de Bashô. Rennyo était une grande figure du bouddhisme, et la lune symbolise l’illumination. Bashô insère donc ce poème dans La sente étroite du bout du monde pour montrer, via la lune, que Saigyô est arrivé au terme de la formation bouddhique, et que le narrateur veut faire son éloge.

Un travail inachevé

Diverses versions du texte ont été publiées avant 1694, année de la mort de Bashô. Le manuscrit écrit à la main est connu sous le nom de version Nakao depuis sa découverte en 1996. La version Sora — qui doit son nom au fait qu’elle s’est transmise au sein de la famille Sora — est une copie fidèle, qui a été révisée et affinée. La version Nishimura, qui porte le nom de son propriétaire, est une copie de la version Sora réalisée à la demande de Bashô par le calligraphe Kashiwagi Soryû, auteur d’une autre copie appelée version Kakimori du fait qu’elle appartient à Kakimori Bunko.

Toutes ces versions sont écrites à la main. Bashô, semble-t-il, n’avait pas l’intention de publier La sente étroite du bout du monde. Comment expliquer qu’il n’ait laissé que des manuscrits écrits à la main ? Peut-être faut-il chercher une raison de ce fait dans l’avantage comparatif de la rareté, qui aurait été perdu si le manuscrit avait été tiré à de nombreux exemplaires. Il existe bien des façons d’interpréter la situation, mais je suggérerais pour ma part que le texte était aux yeux de Bashô une œuvre en cours, qu’il avait l’intention de peaufiner.

L’année de sa mort, Bashô revint dans sa ville natale de la province d’Iga (dans l’actuelle préfecture de Mie) et emmena avec lui la version Nishimura, qu’il montra à son frère aîné Matsuo Hanzaemon. Elle passa ensuite aux mains du disciple de Bashô Mukai Kyorai, et c’est sur cette version, publiée à Kyoto en 1702 par Izutsuya, que se sont basées les nombreuses réimpressions ultérieures. On a longtemps considéré qu’elle constituait la seule et unique version du texte, jusqu’à ce que divers manuscrits soient découverts au XXe siècle. L’original de la version Nishimura est réapparu en 1943, la version Sora en 1951, la version Kakimori en 1959 et la version Nakao en 1996. C’est en 1943 que le journal de Sora est sorti de l’oubli pour proposer une version alternative des événements. Toutes ces découvertes ont donné un nouvel élan à l’étude du classique de Bashô.

(Photo de titre : Yosa Buson, Shihon tansai oku no hosomichi-zu [Image de La sente étroite du bout du monde en couleurs claires sur papier], 1779. L’illustration de Buson montre Bashô et Sora à leur départ de Senju, dans l’actuel arrondissement d’Adachi, à Tokyo. Avec l’aimable autorisation de la Fondation culturelle Hankyû/Musée Itsuô)

NIPPON

jeudi 29 septembre 2022

Matsuo Bashô / Un écrivain vagabond vivant pour le haïku

Les grandes figures historiques du Japon

Matsuo Bashô : un écrivain vagabond vivant pour le haïku

 

Fukasawa Shinji


Matsuo Bashō / El poeta trotamundos que dictó un nuevo estilo


À travers sa poésie et ses récits de voyage, nés de son désir de vivre à l’écart de la société, Matsuo Bashô s’est imposé comme l’une des plus grandes figures littéraires de Japon, célèbre pour sa contribution à l’élaboration de la forme poétique qui allait rester sous le nom de haïku.

Une vie au service de la littérature

Il y eut un temps où j’enviais les gens qui avaient un poste dans l’administration ou possédaient d’impressionnants domaines, et il m’est arrivé d’envisager de pénétrer dans le royaume du Bouddha et les parloirs où enseignent les patriarches. Au lieu de cela, j’ai épuisé mon corps dans des voyages aussi erratiques que le vent et les nuages, et focalisé ma sensibilité sur les fleurs et les oiseaux. Mais j’ai tant bien que mal réussi à gagner ma vie de cette manière, si bien qu’au bout du compte, dénué de compétence et de talent comme je le suis, je me suis entièrement dédié à cette seule affaire, la poésie.

C’est à l’approche de la cinquantaine que Matsuo Bashô (1644-1694) a écrit cet autoportrait dans son ouvrage Genjûan no ki (traduit en français sous le titre L’Ermitage d’illusion , par Jacques Bussy). Pour résumer cette citation, on pourrait dire qu’il y affirme qu’il ne saurait vivre qu’à travers la littérature — le haikai en l’occurence.

Haikai est une abréviation de haikai no renga, une version plus légère et humoristique de la poésie renga en vers liés issue de la riche tradition japonaise du waka. L’usage du mot haikai s’est répandu pour désigner des poèmes — aujourd’hui communément appelés haïku — et des textes en prose de même inspiration. À mesure que l’aptitude à lire et à écrire progressait au début de l’époque d’Edo (1603-1868), les livres de haikai sont devenus populaires chez les samurai et les citadins.

Bashô, le second fils de la famille Matsuo, est né en 1644 à Ueno, dans la province d’Iga (aujourd’hui préfecture de Mie). Les Matsuo avaient été samuraïs — bien que non rémunérés —, mais son père perdit ce statut et s’installa avec sa famille dans la ville fortifiée de Ueno, où il vécut de l’agriculture. Bashô, qui à l’origine s’appelait Kinsaku, prit le nom de Munefusa à l’âge adulte. Embauché à la fin de son adolescence par la maison Tôdô, il fut choisi comme compagnon littéraire de Toshitada, le fils du seigneur, et cette association s’avéra propice au développement de son don personnel pour la poésie. Mais Toshitada mourut jeune et, à l’approche de la trentaine, Bashô partit pour Edo.

Bashô à Edo

Pendant la jeunesse de Bashô, l’école Teimon de poésie haikai, regroupée autour de Matsunaga Teitoku, était en vogue. Ce style, qui s’appuyait sur des concepts empruntés à la poésie waka et à d’autres genres littéraires classiques, s’attachait à jouer avec les mots. Mais à Edo, Bashô découvrit l’école Danrin, fondée par Nishiyama Sôin, qui s’inspirait du texte taoïste Zhuangzi et aimait à parodier les chants du théâtre nô. Cette école, qui recourait aux associations de mots et aux tournures de phrases fantaisistes, intégrait aussi avec enthousiasme les usages poétiques du moment.

Portrait de Bashô par Ogawa Haritsu (Avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)
Portrait de Bashô par Ogawa Haritsu (Avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)

Une fois à Edo, Bashô adopta le nom de plume Tôsei. Après avoir occupé divers emplois, dont un au service municipal des eaux, il parvint, arrivé à la trentaine, a gagner sa vie comme professeur de haikai, une occupation populaire à Edo. Il organisait des réunions à Nihonbashi, peaufinait les œuvres de ses clients et éditait des anthologies. C’est à cette époque qu’il prit pour disciples des gens comme Kikaku, Ransetsu et Sanpû, qui lui accordèrent leur soutien jusqu’à la fin.

Voici, à titre d’exemple un poème écrit par Bashô pendant cette période.

実にや月 間口千金の 通り町
Ge ni ya tsuki / maguchi senkin no / tôrichô
Si belle la lune
Spectacle valant mille pièces d’or
à Tôrichô

Ces vers font une allusion humoristique à un poème célèbre du poète chinois Su Shi, qui dit qu’un instant d’une nuit printanière vaut mille pièces d’or. Tôrichô était la grande rue commerçante de Nihonbashi, au centre d’Edo, et le prix des terrains était donc très élevé. Écrit dans le style de l’école Danrin, le poème de Bashô est un chant jubilatoire à la ville en plein essor.

La solitude et les écrits de voyage

Bashô était en train de se bâtir une réputation en tant que professeur de haikai quand, en 1680, il se retira soudainement dans le village de Fukagawa, sur la rive orientale du fleuve Sumida. Le bashô, ou bananier, planté par un disciple en bordure de son ermitage, donna tout d’abord son nom à la résidence elle-même (Bashôan), avant d’être adopté par le poète et de devenir le nom de plume sous lequel il entrerait dans la postérité.

À mesure du déclin de l’école Danrin, le haikai est entré dans une période de changement et de confusion. En adoptant un mode de vie solitaire, Bashô, qui cherchait à tracer un nouveau chemin, se mit à l’étude du zen sous la conduite du prêtre Butchô. En 1684, alors qu’il abordait la quarantaine, il entreprit une série de voyages, qu’il a racontés dans les mémoires dont la liste est donnée ci-dessous.

Nozarashi kikô (Notes de voyage - Mes os blancs sur la lande)

De l’automne 1684 au printemps suivant, Bashô a parcouru la route Tôkaidô entre Edo et Iga, sa ville natale, et visité en cours de route les sanctuaires de Kyoto, Ôtsu et Atsuta.

Kashima môde (Pèlerinage à Kashima)

En 1687, Bashô a effectué un aller et retour entre Edo et Kashima pour s’adonner à la tradition dutsukimi (la contemplation de la lune).

Oi no kobumi (Notes de sac à dos)

Entre l’hiver 1687 et l’été de l’année suivante, Bashô s’est tout d’abord rendu à Iga, après quoi il s’est promené à pied dans la région du Kansai en compagnie de Tsuboi Tokoku, effectuant à cette occasion une visite aux célèbres cerisiers en fleurs de Yoshino.

Sarashina kikô (Voyage à Sarashina)

Bashô est parti de Nagoya avec Ochi Etsujin en 1688 pour contempler la lune d’automne à Sarashina avent de revenir à Edo.

Oku no hosomichi (La Sente étroite du Bout-du-Monde)

Du printemps à l’automne 1689, Bashô a voyagé avec Kawai Sora entre Edo et les provinces septentrionales de Ôshû et Dewa, puis vers l’ouest à travers le Hokuriku, avant d’arriver à Ôgaki (dans l’actuelle préfecture de Gifu).

Les nombreux voyages effectués par Bashô à un âge plus avancé étaient en partie inspirés par le désir de se soumettre à un entraînement ascétique via les pèlerinages, loin de la société. Il voulait aussi voir de ses propres yeux les nombreux endroits rendus célèbres par la littérature classique, et marcher dans les pas de moines poètes tels que Nôin, Sôgi et tout particulièrement Saigyô. La perspective de répandre son style haikai d’un bout à l’autre du pays a sans doute elle aussi contribué à le motiver.

Le poème suivant a été composé au début du voyage qu’il raconte dans Mes os blancs sur la lande.

野ざらしを 心に風の しむ身哉
Nozarashi o / kokoro ni kaze no / shimu mi kana
Os blanchis
le vent fait frissonner
mon cœur

En relisant le poème dans son contexte, on pourrait le paraphraser ainsi : « Quand j’entreprends un voyage, j’imagine mes os en train de blanchir à l’air libre, et le vent d’automne me fait frissonner ». Et pourtant, malgré l’éventualité de mourir en route, son appétit d’errance est si fort qu’il ne peut pas se retenir.

Sur les traces de Saigyô

Après le voyage dans le nord et vers l’ouest du Japon à travers le Hokuriku sur lequel repose La Sente étroite du Bout-du-Monde, Bashô a passé environ deux ans dans la région du Kansai. C’est là qu’il a écrit L’Ermitage d’illusion ,. Il est ensuite revenu à Edo, où il est resté deux ans et demi avant de repartir pour Iga en 1694. Cet été-là, il est passé par Kyoto et Ôtsu, et à l’automne par Nara et Osaka. Il est décédé le 28 novembre 1694, dans une chambre qu’il louait rue Midôsuji, à Osaka. Sa mort semble avoir été due à des maux d’estomac.

Bashô ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfants. La suggestion selon laquelle il aurait eu une liaison avec une femme appelée Jutei ne repose sur rien de solide. Au cours des cinq dernières années de sa vie, on a l’impression que le style de Bashô était influencé non seulement par la littérature classique sous la forme du waka, des chants du nô, et du kanshi (poésie chinoise), mais aussi par sa compréhension du bouddhisme zen et du Zhuangzi. Il enseignait à ses disciples les concepts ascétiques du wabi, qui prône le renoncement aux satisfactions matérielles en faveur d’une pauvreté honorable, du sabi, qui valorise une forme fanée et flétrie de beauté, et du karumi, qui attribue une élégance classique au quotidien et au vulgaire.

Dans les formes de haïku où les vers sont liés, Bashô a renoncé à créer des liens via le kotobazuke (association de mots) et le kokorozuke (extension de la scène ou du récit) et choisi de développer la technique du nioizuke, littéralement « lien ressenti », dans laquelle les liens se fondent davantage sur l’humeur que sur la raison. Il a recouru à cette technique en association avec le karumi. Dans les dernières années de sa vie, Bashô s’est entouré de disciples tels que Kyorai, Jôsô, Kyoriku et Shikô. À parti du milieu de l’époque d’Edo, son style de haikai est devenu le courant dominant, et on a commencé à le vénérer pour le rôle central qu’il avait joué dans le développement de ce genre poétique.

旅に病で 夢は枯野を かけ廻る
Tabi ni yande / yume wa kareno o / kakemawaru
Malade en voyage
mes rêves errent
dans les champs flétris

Bashô a écrit ce poème peu avant sa mort à Osaka. Il fait allusion à un poème, écrit des siècles plus tôt par Saigyô, qui établit un contraste entre un printemps de jadis à Naniwa et celui d’aujourd’hui où le vent souffle entre les feuilles mortes des roseaux. À l’époque où Bashô a écrit ce poème, c’était l’hiver, et Naniwa était l’ancien nom d’Osaka, ce qui semble suggérer qu’il aspirait à voir la même végétation desséchée que dans le paysage du poème de Saigyô. Mais sa maladie l’en empêchait, et seul son esprit a quitté son corps en rêve pour errer dans les champs flétris. De façon symbolique, ce poème montre à quel point Bashô a marché jusqu’à sa mort sur les traces de Saigyô.

(Photo de titre : le portrait de Bashô, avec l’aimable autorisation du Bashô-ô Memorial Museum)

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