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jeudi 15 janvier 2026

Georges Simenon / L'Écrivain de l'homme nu écrira toujours dépouillé

 

La veille du premier jour d'écriture, il sait juste ce qui se passera dans le premier chapitre.


L'Écrivain de l'homme nu écrira toujours dépouillé

ANALYSE

Paris, Montparnasse, 1922 : Georges Sim alias Christian Brulls, Georges Martin Georges, Kim ou Germain d'Antibes, écrit sept nouvelles par jour pour les lectrices de « Frou-Frou », « Paris-Plaisirs » ou encore du « Matin », où sévit, à la rédaction en chef, Colette. Elle lui dit : « J'ai lu votre dernier conte... C'est presque ça, mais ce n'est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de littérature. Pas de littérature, et ça ira. »

dimanche 15 juin 2025

Frederick Forsyth, maître du roman d’espionnage, est mort à l’âge de 86 ans

Frederick Forsyth

Frederick Forsyth, maître du roman d’espionnage, est mort à l’âge de 86 ans

Ses livres, dont le best-seller « Chacal », se sont vendus à quelque 70 millions d’exemplaires dans le monde. L’écrivain britannique a aussi été pilote de la Royal Air Force, grand reporter et informateur du MI6, le service des renseignements extérieurs britannique. 

Le Monde avec AP et AFP

Publié le 09 juin 2025 

Frederick Forsyth, romancier britannique notamment connu pour Chacal (titre original : The Day of the Jackal), publié en 1971, est mort à l’âge de 86 ans, lundi 9 juin, a annoncé Jonathan Lloyd, son agent. « Nous pleurons le décès de l’un des plus grands auteurs de thrillers au monde », a-t-il écrit dans un communiqué, ajoutant que l’auteur est mort à son domicile entouré de sa famille, après une maladie foudroyante.

Maître du roman d’espionnage, Frederick Forsyth a publié plus de 25 livres, dont, en plus de ChacalL’AfghanLe Dossier OdessaLes Chiens de guerre et Le Poing de Dieu, vendus à plus de 70 millions d’exemplaires à travers le monde.

Son éditeur Bill Scott-Kerr a déclaré lundi : « Toujours lus par des millions de personnes, les thrillers de Freddie définissent le genre et restent la référence à laquelle aspirent les écrivains contemporains. Il laisse derrière lui un héritage incomparable qui continuera de passionner et de divertir pendant des années. »

Les mille vies de Frederick Forsyth

Le maître du roman d’espionnage a aussi été pilote de la Royal Air Force et grand reporter. En 2015, il confiait également à la BBC avoir été informateur du MI6, le service des renseignements extérieurs britannique, notamment lors d’une guerre civile au Nigeria dans les années 1960.

Chacal l’avait propulsé sur la scène internationale. Ce thriller politique qui met en scène un tueur à gages professionnel s’inspire de l’attentat du Petit-Clamart, près de Paris, qui a visé Charles de Gaulle le 22 août 1962. Entre 1961 et 1963, « je suis devenu l’ombre de De Gaulle », racontait Frederick Forsyth dans son autobiographie L’Outsider (2016). Chacal a été adapté au cinéma en 1973 et, plus récemment, en série télévisée avec Eddie Redmayne et Lashana Lynch. L’auteur a aussi été correspondant de l’agence Reuters à Paris.

Un an plus tard, en 1972, il publie Le Dossier Odessa dans lequel il narre la traque d’anciens nazis. Son éditeur, Bill Scott-Kerr, a déclaré que Revenge of Odessa, suite du Dossier Odessa sur laquelle Forsyth a travaillé avec son collègue auteur de thrillers, Tony Kent, sera publié en août.


LE MONDE



mardi 1 octobre 2024

Moshe Sakal / L’écrivain qui a percuté son critique littéraire

 



L’écrivain qui a percuté son critique littéraire




D’abord, il avait entendu un boum. Comme un coup sourd, et le guidon s’était enfoncé dans ses côtes. Il avait bien eu conscience d’avoir heurté quelqu’un, un passant de sexe masculin au teint clair, un peu bouclé. Mais il ne lui était pas venu à l’idée que le quidam qu’il venait de percuter était un critique littéraire. Il lui était déjà arrivé de renverser toutes sortes de gens avec son vélo électrique sur les trottoirs de Tel-Aviv, mais il ne lui était jamais arrivé de tamponner un critique littéraire.

Sur un site d’informations en ligne, on pouvait lire dès le lendemain : « Un écrivain a écrasé un critique littéraire qui avait flingué son livre avec son deux-roues électrique. » À la lecture du titre, il ressentit de nouveau la pointe du guidon s’enfoncer dans ses côtes, comme si lui, l’écrivain Ilam Halberthal, était responsable de cette bourde grammaticale : « son deux-roues électrique ».

Lorsque le critique littéraire se releva du trottoir, il pouvait déjà voir en imagination la manière dont il était la risée des badauds, et cette humiliation le fit davantage souffrir que la douleur physique qui se limitait à quelques contusions, un œil gonflé et une dent ébréchée. Ainsi qu’une douleur sourde aux testicules qui s’accrut en soirée.

« Il s’en est tiré, bec et ongles », les réseaux sociaux s’empressèrent-ils de jacasser, et les bonnes-âmes de se déchaîner. Un véritable déluge. Pour faire bonne mesure, on citait la critique qu’avait rédigée la victime sur le dernier ouvrage du fautif, et on y débusquait quelques signes prémonitoires. Le titre du livre d’Halberthal était Soumission (publié quelques jours à peine avant la parution en France de Soumission de Michel Houellebecq et avant l’attentat contre la rédaction de Charlie-Hebdo), et dans sa recension le critique évoquait la soumission d’Halberthal à son propre tempérament. « Il éprouve un authentique mépris ‒ écrivait le critique ‒ à l’égard des écrivains qui étalent leur vie privée, ceux qui transforment le matériau de leur existence en sujet d’écriture. Là, réside le pouvoir de son écriture, tout autant que la source de sa faiblesse. »

Les réseaux sociaux ne manquèrent pas de murmurer que le fautif était ashkénaze, troisième génération après la Shoah, alors que la victime était d’origine marocaine (le grand-père du critique était un proche conseiller du roi, son confident et le rédacteur privé de sa correspondance). Qui plus est, avant d’être heurté, le critique se dirigeait justement vers un restaurant de houmous en compagnie de son conjoint. Après une brève hésitation, le porte-parole de la police publia un communiqué avançant « le soupçon d’un délit motivé par la haine ». L’affaire se compliqua lorsqu’on découvrit que, quelques mois plus tôt, l’écrivain avait posté sur sa page Facebook un message dans lequel il classait les critiques littéraires en catégories et en genres. Ainsi énumérait-il « le critique versatile », « le critique venimeux et pervers », « le critique candide », le « critique flagorneur », « le critique suiviste » et, pire que tout, « le critique-scorpion ». L’allusion, ce faisant, était limpide : sa future victime était de l’espèce scorpion : « En fait, le critique-scorpion apprécie beaucoup ton livre : tous les exemples qu’il cite le prouvent. Malgré ça, sa critique est imprégnée d’une tonalité venimeuse, acide. Il ne peut pas s’en empêcher, c’est sa nature. »

Le lendemain, l’affaire se corsa davantage. Les policiers, après avoir confisqué l’ordinateur portable de l’écrivain, avaient repéré un fichier en cours d’élaboration avec ce titre : « L’écrivain qui a percuté son critique littéraire. » Au cours de son interrogatoire, l’écrivain évoqua le travail d’imagination d’un auteur et son devoir de se servir de métaphores et d’utiliser des hyperboles, tout en produisant pour sa défense la recension de la victime dans laquelle le critique littéraire écrivait – noir sur blanc – que « Halberthal éprouve un authentique mépris à l’égard des écrivains qui étalent leur vie privée, de ceux qui transforment le matériau de leur existence en sujet d’écriture. Là, réside le pouvoir de son écriture, tout autant que la source de sa faiblesse ». Et c’est ainsi qu’il démontra à ses enquêteurs, à grand renfort de prodiges, et avec l’aide de sa victime, que non seulement il ne pouvait pas planifier ou supputer l’accident du critique littéraire, mais que le contraire était vrai : de tout temps, il évitait d’écrire sur sa vie privée. Par principe. Pas plus sur sa vie passée, et certainement pas sur sa vie future.

La douleur aux testicules du critique littéraire ne fit qu’augmenter pendant la nuit et, au matin, ses bourses avaient tellement enflé qu’il alla consulter une urologue. Cette urologue, fraîchement immigrée de France, portait un collier avec un médaillon d’étoile de David reposant à la naissance des seins. Elle indiqua au patient de s’étendre sur la table d’auscultation et de baisser son pantalon et ses sous-vêtements. Ensuite, elle tâta les testicules du critique littéraire en fermant les yeux, plongée dans ses pensées. Elle lui ordonna de se tourner sur le côté, trempa son majeur dans un grand pot de vaseline, puis lui écarta les fesses et commença à tâter. Là, elle découvrit monts et merveilles : tout ce que le critique dissimulait à ses lecteurs, ses secrets les plus enfouis.

« Tout va bien », décréta à la fin l’urologue en retirant son doigt. Mais lorsque le critique littéraire se redressa et remonta son pantalon, à sa grande stupeur, l’urologue aperçut un petit scorpion noir se faufiler entre ses fesses et avancer sur la table dans la direction de la fenêtre grande ouverte. En effet, c’étaient les premiers jours du printemps, période pendant laquelle les parfums de la floraison assaillent les narines, et un besoin irrépressible excite les reins à soulager le désir qui les embrase.


Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche.

 

Né à Tel-Aviv, Moshe Sakal a séjourné à Paris dans sa vingtaine. Auteur de six romans en hébreu, dont « Yolanda », traduit en français par Valérie Zenatti aux éditions Stock, et « Hatsorèf » (« l’Orfèvre »), publié aux États-Unis dans une traduction de Jessica Cohen. Son dernier roman, « ‘Had-Kéren » (« La licorne »), est paru en 2020. Moshe Sakal habite aujourd’hui à Berlin. Lauréat du prix Eshkol pour la création, titulaire d’une bourse Fulbright du programme international d’écrivains à l’université d’Iowa, ainsi que d’une bourse du Sénat de Berlin pour la culture et l’Europe pour les auteurs non-germanophones en 2021.



vendredi 28 juillet 2023

Bukowski / Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."

Louis-Ferdinand Céline, 1932
Charles Bukowski  
"Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."



"pour vous orienter, inutile de lire Marx. trop desséchée comme came. ne vous branchez, s'il vous plaît, que sur l'esprit. Marx, ce sont les chars à Prague. ne vous égarez pas sur cette voie de garage. plongez-vous en priorité dans Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans, mais bien sûr sans négliger L'ÉTRANGER de Camus. que vous ferez suivre par CRIME ET CHÂTIMENT et LES FRERES KARAMAZOV. tout Kafka également. ainsi que les bouquins du méconnu John Fante. ajoutez-y les nouvelles de Tourgueniev, évitez Faulkner, Shakespeare et surtout George Bernard Shaw, la plus abominable baudruche de notre Ère, un authentique con doré sur tranche qui ne s'est - promis, juré -imposé que grâce à ses relations politiques et littéraires. pour les contemporains, le seul qui me vienne à l'esprit et qui était parti pour tout casser mais qui s'est traîné à plat ventre quand on le lui a demandé, c'est Hemingway. reste qu'entre Shaw et Hemingway, il y a un gouffre : Hemingway a réussi dans ses débuts quelques bons trucs alors que Shaw a, sa vie durant, aligné des stupidités vaniteuses et soporifiques."

Charles Bukowski,
Journal d'un vieux dégueulasse
Grasset, Paris, 1996.




dimanche 7 novembre 2021

Yoko Tawada / Patte d’ours / Critique

 


Critique

Patte d’ours

La vie de Tosca, Knut et leur aïeule par Yoko Tawada

par Frédérique Fanchette

publié le 9 septembre 2016 à 17h11

Pour faire rire un âne, truc et astuce de dompteuse : on lui donne discrètement quelque chose de collant à manger, immanquablement il se nettoie les dents par un mouvement de lèvres qui ressemble à une franche rigolade. Il ne restera plus qu’à ajuster à ce phénomène quelques questions bien senties, et voilà un dialogue femme-bête qui enchantera le public.

Plus tard, Barbara est face à une montagne de glace qui répond au nom de Tosca. La dompteuse a maintenant de la bouteille. Après les ânes et les fauves, elle se produit avec des ours polaires. On est en République démocratique allemande, les cirques vont de ville en ville, et assouvissent les rêves de voyage de citoyens confinés derrière le rideau de fer. Barbara et Tosca sont célèbres pour un numéro inédit, «Le baiser de la mort». L’artiste haute de 1,58 mètre lève la tête vers la femelle plantigrade, glisse dans sa propre bouche un morceau de sucre, et l’animal vient cueillir sur cette langue humaine la douceur qu’apparemment les ours apprécient autant que les chiens.

Knut. Tosca est une grande pro, elle aime la piste et les applaudissements, mais elle est une mauvaise mère. Ou plutôt, comme elle explique elle-même, ce sont des années où en RDA le sentiment maternel n'était pas quelque chose de très développé. Son fils Knut, né au zoo de Berlin, en subira les frais. Abandonné à sa naissance, le petit de la star est élevé par une nourrice à barbe, le soigneur Matthias. Extrait de ce qu'est l'heure du biberon, quand on est un ourson : «L'envie de lait nommée Knut atteint le ventre. Le cœur se fait sentir. Quelque chose de chaud se répand en éventail à partir du milieu du cœur et arrive jusqu'à l'extrémité des doigts.» Comme sa mère, mais de façon totalement passive, il devient une vedette, chargée de symboliser la lutte contre le réchauffement planétaire et dupliquée à des milliers d'exemplaires sous forme de produits dérivés.

La filiation de Knut est brillante. Avant Tosca, il y avait eu la grand-mère, auteure d'une autobiographie à sensation en URSS et en Occident, Tempête d'applaudissements dans les larmes. Car dans le livre de Yoko Tawada, placé dans le sillage de Recherches d'un chien de Kafka et du Chat Murr d'E.T.A. Hoffmann, les animaux sont doués de parole, empoignent les stylos Montblanc, dévalisent les rayons de saumon fumé, boivent de la vodka, correspondent par Skype et se posent des questions sur la littérature. Que vaut cette avalanche d'autobiographies ? se demande par exemple l'auteure plantigrade dans une librairie.

Fraternité. Yoko Tawada transporte donc son lecteur dans une peau d'ours, successivement celle de la grand-mère soviétique exfiltrée au Canada pour échapper à la Sibérie, celle de Tosca, puis celle de l'«orphelin» star du zoo de Berlin. C'est un monde de myopes, les plantigrades voient très mal, mais où les odeurs sont pleines d'enseignement, on peut sentir un homme mentir ou son hypocrisie, et les bruits sont pour les plantigrades comme une musique. Dans sa solitude, l'ourson écoute «le long bavardage de la cheffe des souris», petit clin d'œil à la souris cantatrice de Kafka.

Au zoo, Knut - personnage directement inspiré du vrai Knut, ours vedette qui a une fiche Wikipédia et jusqu'à sa mort précoce en 2011, à l'âge de 4 ans, vécut en pleine «knutmania» - est porté à la mélancolie et l'audition est pour lui un sens consolant. «Au crépuscule, les voix des visiteurs s'atténuaient, puis venait bientôt le gazouillis des oiseaux qui formait le fond acoustique du zoo. Ensuite, les voix humaines n'étaient plus audibles qu'isolément, et au plus tard quand le soleil avait disparu derrière l'immeuble, tous les becs faisaient silence.»

La romancière née au Japon et établie en Allemagne s'intéresse aux écarts poétiques et comiques au sein ou entre les langues, elle-même écrit en allemand mais aussi en japonais. Dans Voyage à Bordeaux, parce que «Huf» (sabot) ressemble un peu à «Hof» de «Bahnhof» (gare), un cheval noir allait attendre la narratrice à la descente de train. Dans «Knut», apparaissent également des zones oniriques, cette fois aux confins de la langue animale et de celle des humains. Et c'est là que s'exprime une douce fraternité entre mammifères de tout poil.

LIBERATION




vendredi 5 novembre 2021

Yoko Tawada / Histoire de Knut

 


Yoko Tawada

Histoire de Knut


Yoko Tawada
Histoire de Knut
Roman. Traduit de l’allemand
par Bernard Banoun

Collection : Der Doppelgänger

288 pages

20,00 €

Epub : 13,99 €

PDF : 13,99 €

978-2-86432-884-1

août 2016

De sa naissance en 2008 à sa mort prématurée en 2011, Knut, un jeune ours polaire, fut la vedette incontestée du zoo de Berlin. Les circonstances exceptionnelles de sa naissance en firent une star mondiale : rejeté par sa mère, une ourse savante, ancienne pensionnaire d’un cirque de la RDA, il ne dut sa survie qu’aux soins de ses gardiens.

De cette histoire vraie, Yoko Tawada a tiré ce roman dans lequel les ours prennent la parole : avant Knut, c’est d’abord sa grand-mère, en proie à une impérieuse vocation littéraire, puis sa mère (que son nom, Tosca, destine de toute évidence à la scène), qui nous racontent leur apprentissage de la vie et leurs rapports compliqués avec les humains.

Alors que nous avons pris l’habitude de les considérer comme des objets d’amusement ou de curiosité, les animaux, ici, nous regardent. Ils jettent sur le monde contemporain et l’histoire de l’Europe un regard décalé qui fait d’eux les héritiers du chat Murr d’E.T.A. Hoffmann ou du héros des Recherches d’un chien de Kafka.


Yoko Tawada



Yoko Tawada : Histoire de Knut

 
PAR SACHA STEURER




Yoko Tawada s’inspire pour ce nouveau livre d’un fait divers : un ours devenu star dans un zoo de Berlin en 2008 et dénommé Knut. Elle imagine trois générations d’ours prenant la parole : grand-mère, mère et fils, ayant des activités, des pensées et des paroles humaines. La grand-mère de Knut décide d’écrire son autobiographie, Knut reçoit des lettres de fan, est transporté en limousine … La critique de la condition animale est latente de bout en bout. La mère de Knut pense que les zoos sont faits « pour que cela ressemble à une page de dictionnaire zoologique ». De belles métaphores sur l’acte d’écrire apparaissent au début du livre quand la grand-mère de Knut compare la page vierge d’un manuscrit avec « un champ enneigé ». La métaphore est filée sur toute la première partie : « Écrire ne se distinguait pas beaucoup d’hiberner. Peut-être donnais-je aux observateurs extérieurs l’impression de dormir, mais dans la tannière de mon cerveau, c’était ma propre enfance que je mettais au monde et que j’élevais en secret ». Mais ce sont des parallèles qui n’opèrent pas un réel changement de perspective. La voix des ours reste terriblement humaine. Qu’est-ce que le monde des animaux apporte au monde des humains ? Pour signifier l’écart entre les deux, n’est-ce pas au fossé qui sépare le langage des uns du langage des autres que l’auteur aurait pu s’attaquer ?

CCP


jeudi 29 octobre 2020

Les Dystopiques de Gene Wolfe

 

Gene Wolfe


Les Dystopiques de Gene Wolfe

Jean LEVANT

nooSFere, juin 2015

  Après celles de Tiptree, il était logique pour moi de jeter un œil sur les dystopiques de Wolfe, dont certaines ont la particularité d'être des images en négatif des mondes “utopiques” de Tiptree. Ce que Tiptree semblait voir comme son meilleur des mondes, Wolfe le peint au contraire sous les couleurs les plus sombres, ceci dans au moins deux de ses nouvelles. Cette coïncidence n'en est pas une. Wolfe connaissait et appréciait l’œuvre de Tiptree au moment où il a écrit ces histoires, qui peuvent être comprises en partie comme des réponses à leur discours franchement misandre (oui, c'est le pendant exact de misogyne, adjectif trop peu utilisé à mon avis quand le second l'est souvent à tort et à travers). Le seul fait qu'il ait eu l'envie d'y répondre montre son estime pour l'écrivain Tiptree, à défaut de la philosophe, estime qu'il a prouvée en donnant le nom de l'écrivain alors décédé au personnage principal, masculin, de sa nouvelle The man in the pepper mill.

     En fait, si on considère l'ampleur gigantesque de l’œuvre de fiction de Wolfe, la dystopie y tient très peu de place. Parmi tout ce que j'ai lu de lui, seules trois nouvelles peuvent répondre à peu près à cette dénomination : la nouvelle In looking-glass castle et les deux novellas The ziggurat et Forlesen. La dernière est une de ses histoires les plus mystérieuses et à mon avis les plus réussies de toute sa carrière. Totalement inclassable. S'agit-il de SF, de fable fantastique (la peine sans cesse renouvelée quasi à l'identique d'un damné), ou d'une allégorie sociale kafkaïenne ? Les trois probablement conviennent. Je la conseille d'autant plus volontiers qu'elle est pour une fois disponible en version française, du moins s'il est encore possible de dénicher son recueil intitulé Le livre des fêtes (Gene Wolfe's book of days) : pas le plus aisé de Wolfe mais de grande qualité. Néanmoins, parce qu'il faudrait y consacrer tout un article et parce que cette novella n'a aucun lien avec l'univers de Tiptree, je ne vais pas m'étendre dessus. Disons que ce devrait être la dystopie la plus parfaite qui soit s'il n'y avait pas cet aspect allégorique et onirique qui plane sur toute la nouvelle et qui empêche de prendre son propos trop au pied de la lettre. Difficile en effet de concilier réalisme social et personnage dont toute la vie dure une seule journée. Chose remarquable, au lieu d'alourdir le texte comme c'est souvent l'habitude avec l'allégorie, celle-ci l'allège et le rend plus digeste.

     The ziggurat, tout comme In looking-glass castle, est clairement une réponse à Tiptree et à certains de ses délires les plus flamboyants, en particulier Houston, Houston, do you read ? Cela tombe bien puisque j'en ai donné un résumé assez substantiel dans un précédent article. The ziggurat, une longue novella, presque un roman, met en scène un trio de voyageuses temporelles venue d'un lointain futur (lointain si on en juge par leur méconnaissance de notre société et par leur apparence physique assez changée) où les mâles n'existent plus et qui sont tenus pour des dangers mortels. On voit évidemment le rapport avec les mondes de Tiptree. La différence est que dans le cas du Ziggurat, cette société entièrement féminisée n'a rien de joyeuses pacifistes baba cool. L'utopie décrite dans Houston se transforme en dystopie. Ce sont elles les agresseuses, au même titre que la femme du personnage masculin, qui est prête à lui intenter un procès pour des raisons fallacieuses, et parfaitement abjectes, s'il persiste à refuser le divorce. Le combat qui s'ensuivra entre ces femmes et les deux hommes, le père et le fils, sera donc une lutte à mort, lutte qui ne peut au mieux avoir qu'un vainqueur amer. Si le Ziggurat n'est sûrement pas parmi les meilleures de Wolfe, malgré son grand intérêt, In looking-glass castle est une des plus belles, des plus émouvantes et des plus subtiles nouvelles de Wolfe à mon sens, ce qui pour une dystopie est un vrai tour de force. Le cadre est une Amérique assez comparable à la nôtre, semble-t-il, du moins pour l'aspect architectural et technologique, mais entièrement dominée par les femmes. Les hommes n'ont pas tout à fait disparu du pays, mais sont rares et font l'objet de chasses à l'homme ; Le mot « homme » (« man » donc dans le texte) n'est jamais employé de bonne grâce dans cette société mais est remplacé par le mot « pig », ce qui en dit long sans avoir à le faire sur l'état d'esprit qui y règne. Prononcer le nom d'un auteur ou d'un savant mâle célèbre est très mal vu, sauf dans quelques petits cercles privilégiés (par exemple, dans la nouvelle, l'héroïne peut encore mentionner le nom de Lewis Caroll, qui était professeur de mathématiques, parmi ses consœurs mathématiciennes). Comme chez Tiptree, la solution pour remédier à l'absence, ou plutôt au refus de l'autre sexe est le clonage des femmes, qui ont presque toutes un ou plusieurs doubles plus jeunes, quand leurs moyens financiers le permettent. Mais contrairement à Tiptree, Wolfe n'indique pas la catastrophe ou la solution qui a permis un tel nettoyage ciblé, le laissant à l'imagination du lecteur. Une des caractéristiques majeures de la littérature de Wolfe est en effet de laisser beaucoup à l'imagination, ce qui déplaît à certains lecteurs et en ravit d'autres.

     (Je fais ici une petite parenthèse, à propos de cette fameuse « solution » évoquée plus haut, d'un emploi extrêmement courant dans le monde de la dystopie (et même parfois de l'utopie : voir Houston). Il s'agit bien sûr de formes diverses de génocides. Mais dans la plupart des cas, l'écrivain, ou le militant, préfère reporter la cause du génocide sur des agents extérieurs à l'espèce, la nature, la déesse Gaïa, ou les extraterrestres, ce qui permet de dédouaner les personnages qui en « profitent », surtout dans le cadre d'une utopie, ou de se dédouaner eux-mêmes. Une pandémie, une catastrophe climatique, une grosse météorite par exemple ont ceci de pratique qu'elles permettent d'arriver au but sans verser de sang, si on ose dire, de sang intellectuel en tout cas pour celui qui s'autorise de telles idées. Personne n'a envie de tenir le rôle du méchant SS dans le Hollywood du futur. Ainsi, chez nos radicaux actuels, le taux de destruction de l'humanité fautive pour rétablir la beauté et l'harmonie universelle est généralement estimé à neuf pour dix sans distinction de sexe (quoique… lorsqu'on veut sérieusement réduire une population animale, il est plus indiqué d'abattre les femelles en priorité). On sent bien qu'ils ne se comptent pas, ni eux-mêmes ni leurs proches, dans les neuf. Dans la littérature de Tiptree, qui combine la haine, ou la peur du mâle, avec la haine du pollueur, ce nombre est plus près de cent pour cent. Oh naturellement, il ne s'agit encore que d'idées romanesques. Mais les idées romanesques deviennent quelquefois des idées politiques, des idées très sérieuses pour certain(e)s. Et parfois, quand le terrain est propice, les idées politiques se réalisent pour de vrai. Le terrain est justement propice, comme il l'a été vers 1930.)

     Je reviens à la nouvelle de Wolfe. Le personnage principal de In looking-glass castle est une femme célibataire, jeune, fraîchement faite docteur en mathématiques, qui vient d'être engagée pour participer à un projet d'envoi de vaisseau spatial. Quand je dis célibataire, je veux dire sans amie attitrée ni clone, célibat qui est assez mal vu dans sa société. Une remarque plus loin laisse à penser néanmoins qu'elle a eu un enfant, un clone sans doute, et qu'il, ou plutôt elle est morte. Pour son nouveau travail, elle doit déménager en Floride, là où sont effectués les tirs d'essais, et trouve une maison imposante, toute meublée et approvisionnée. Il s'agit bien sûr du « château » du titre. Sa précédente propriétaire, également jeune et célibataire ― une excentrique, comme elle ― vient de mourir noyée, sans clone, sans héritière donc, et a tout laissé sur place. Puis arrive l'événement principal de l'histoire, le seul événement à dire vrai, la découverte qu'il y a un homme caché dans l'immense demeure et que cet homme, ce fugitif pourchassé est la cause involontaire, dit-il, de la mort de l'ancienne locataire, noyée.

     Contrairement à Tiptree, Wolfe ne vit pas entièrement dans un monde idéal, où tout finit par se courber aux idées de l'auteur, et la réalité finit au contraire généralement par rattraper ses personnages, d'une façon souvent tortueuse et souterraine, convenons-en. Les femmes de ce monde ne sont donc pas celles de Tiptree, bien qu'elles vivent dans l'utopie décrite dans Houston. Elles ne sont ni saintes ni particulièrement féroces. Elles sont ordinaires et comme les femmes ordinaires, elles s'ennuient beaucoup sans leur complément naturel, papotant et jasant entre voisines ou collègues en rêvant secrètement, effrayées et émoustillées, des PIGS qui font les gros titres des journaux. La solitude est le sentiment dominant de ce monde unisexué. Le vide aussi. Et quand il y a un vide pareil, il faut bien le remplir. C'est pourquoi il est plus que vraisemblable que l'intrus dans la bâtisse est une hallucination, une vision créée par le subconscient du personnage principal pour pallier l'insupportable frustration. Et naturellement la fille est folle. Très probablement, elle finira elle aussi noyée en tombant du bateau où sa chef l'a envoyée après avoir de nouveau entrevu le fugitif sur le pont. Comme on voit, c'est une véritable démolition de la vision extatique de Tiptree à laquelle se livre Wolfe, démolition discrète, sans aucun effet grandiloquent ou sanguinolent (même la fouille en règle du « château » par la police ne donnera rien, ce qui n'a rien d'étonnant si on suit mon interprétation) mais un très efficace antidote au poison distillé par Houston et bien d'autres histoires de Tiptree, en fait la plupart.

     L'intérêt de cette nouvelle ne tient évidemment pas seulement à cette fonction de négatif de l’œuvre d'un autre écrivain. Wolfe a un goût certain pour le pastiche et pour le commentaire littéraire sous forme de fiction, ou devrais-je dire l'inverse ? Chez lui, au lieu de donner lieu à des textes de seconde importance, voire franchement anecdotiques, le pastiche, ou le commentaire de texte (comme dans le cas de In looking-glass castle), semble aiguiser son inspiration et comme élargir sa vision, déjà vaste. Au lieu de verser dans la parodie, la caricature, de réduire la pensée de l'autre auteur comme c'est régulièrement le cas, il l'élargit, l'approfondit, l'élève même. Et bien que l'aspect mimétique de ces histoires soit parfois saisissant ― Wolfe a un don de mimétisme hors du commun ― au final, elles ressemblent bien à du Wolfe. Certaines nouvelles créées de cette manière pourraient figurer facilement dans son best of. En plus de la nouvelle commentée plus haut, on pourrait ajouter A solar Labyrinth (pastiche de Borges), Le détective des rêves (pastiche de Poe et de son héros Dupin) et L'histoire de la rose et du rossignol (pastiche des Mille et Une Nuits) toutes deux parues en français dans le recueil Toutes les couleurs de l'enferCherry Jubilee (pastiche de Vance et de son héros-détective Magnus Ridolph), The rubber bend (pastiche de Conan Doyle et de son célèbre héros).

     Chez Wolfe, la dystopie n'est jamais totale, même dans les cas les plus extrêmes, comme dans Forlesen. Car de même que dans le jeu des ciseaux, de la feuille et de la pierre, où chaque élément l'emporte à son tour, l'idée pure l'emporte sur le rêve, la réalité l'emporte sur l'idée pure et le rêve l'emporte sur la réalité.


vendredi 26 janvier 2018

Chronique Livre / Après et avant Dieu d'Octavio Escobar Giraldo



Publié par Dance Flore le 11/01/2018

L'auteur

Octavio Escobar Giraldo est né à Manizales (Colombie) en 1962. Après des études de médecine, il se consacre à la littérature qu’il enseigne, à présent, à la faculté de Caldas. Il est l’auteur d’une dizaine de romans et de nombreux recueils de nouvelles et de poèmes qui lui ont valu les plus hautes distinctions dans son pays et notamment le Prix national du roman 2016 pour Après et avant Dieu.

En bref

« … le Greco est sinistre et ses couleurs ont dû naître de péchés jamais pardonnés. Il était grec. »
La Colombie. Dans la vaste demeure bourgeoise où vivent désormais la mère et la fille, secondées par une servante indienne, soudain, un drame. La fille larde la mère de plusieurs coups de couteau sous les yeux de Dieu en personne qui va avoir un mal de chien à accorder de nouveau sa confiance à sa brebis très égarée, après ce test si abominablement raté.
Surtout qu'il y avait déjà le père mort, homosexuel tardif, les comptes de l'agence immobilière, complètement véreux, la baisse conséquente du capital et la découverte par la fille maintenant matricide de l'amour charnel dans les bras de la bonne. Ça fait pas mal de petites cases infernales cochées, ça, dites-moi.
Heureusement, il y a la cavale... et la prière.

Un peu, pour voir

«  Quand je revins dans la chambre, le blanc avait redonné à ma mère son apparence virginale. En dépit des traces de sang sur le dessus-de-lit, de l'expression douloureuse de sa bouche, de la saleté de ses plantes de pied, c'était à nouveau la femme que tout le monde admirait et aimait, celle qui donnait à chaque acte de nos vies une touche de distinction et de beauté. Je m'approchai pour embrasser ses lèvres encore tièdes. Un moment je crus qu'elle allait ouvrir les yeux. C'était la première fois que je l'embrassais sur la bouche. Je glissai le crucifix entre ses doigts. Son alliance était incrustée dans son index gauche. Bibiana m'observait, droite dans sa robe aux couleurs délavées qui lui tombait un peu plus bas que les genoux. Son visage avait pris tout à coup l'apparence de ces masques résignés qui remplissent nos livres d'histoire et nos musées. Heureusement, sa jeunesse était plus forte que ses traits indigènes et son expression pieuse me donna envie de pleurer.
- Apportez l'autre chandelier. Nous allons la veiller.
- Pauvre Madame Carmelita, dit-elle.
J’acquiesçai, consciente de ma culpabilité.
- Nous allons beaucoup prier. Nous allons beaucoup prier pour elle et aussi pour nous.
Il était neuf heures du matin du premier dimanche de janvier. » ( p. 10 et 11)

Ce que j'en dis

Manizales : sa feria, sa ligue fasciste, son prêtre véreux, ses clubs dispendieux où se réunit la fine fleur de la haute bourgeoisie, ou qui feint encore de l'être après des placements illicites fort dangereux, sa bonne société qui se masse à la messe, égraine les rosaires et ne se mélange pas aux Indiens, quelle idée enfin voyons.
À la mort de son père, quinze ans auparavant, un père qui, soit dit en passant, s'est découvert, sur le tard une passion plutôt pour les hommes, la mère, Mme Carmelita, et sa fille – narratrice dont nous ne saurons jamais le prénom -, décident de continuer à s'ocuper des affaires de la grande agence immobilière ayant pignon sur rue à Manizales. Mais voilà, l'héritage est moins conséquent que prévu... D'ailleurs tout, dans cette bonne société colombienne, n'est qu'apparence, et la réalité est nettement moins belle qu'elle n'y paraît.
Pour se renflouer vite fait, la narratrice, à l'insu de sa mère qui a décidé, finalement, de se consacrer à de grandes entreprises de charité qui coûtent tout l'argent qu'elles n'ont pas mais donnent l'illusion qu'elles en ont, - élément de subtilité !!! - prend des risques financiers avec l'aval des banquiers dont le sourire s'est vite effacé au vu des résultats catastrophiques. Afin d'enrayer la débâcle financière, elle accepte d'investir dans le plan, qui s'avèrera une escroquerie, bien sûr, proposé par le prêtre de sa paroisse, Daniel Ardila, un homme très sensuel, beau et à la voix de baryton qui lui permet avec la même aisance de chanter à la messe ou « un air romantique à ses heures moins pieuses ».
Il la convainc d'aider d'autres bonnes familles pieuses plutôt désargentées, un service à se rendre entre gens de la même classe sociale, en fait. L'archevêque lui-même va apporter sa bénédiction à l'opération, c'est dire avec quelle facilité Ardila emporte l'adhésion de la narratrice, qui a un impérieux besoin d'argent, maintenant que sa mère s'est mise en tête de dépenser des sommes faramineuses pour acheter son salut dans l'au-delà. Un investissement, celui-ci, dont elle va avoir tout intérêt, et plus rapidement que prévu, à ce qu'il ne soit pas une vaste arnaque.
Madame Carmelita, une femme jadis très belle, entretient des rapports complexes avec sa fille avec qui elle dit le rosaire tous les jours à heure fixe mais qu'elle accuse, à cause de sa laideur, d'être la raison de la défection de son père... il faut dire que la narratrice est très laide, souffre d'hirsutisme en plus d'avoir un corps malgracieux et masculin.
Elle est peu amène, mal à l'aise en général avec les autres qu'elle soupçonne d'être prévenus contre elle à cause de son apparence peu flatteuse. Elle a une amie, sa comptable, Albita, une camarade de collège qui couvre ses agissements délictueux. La narratrice se débat en cachette de sa mère dans la situation désespérée dans laquelle elle s'est bêtement mise, avalant force pilules contre l'acidité gastrique et faisant bonne figure à l'agence comme à la maison. Cependant, voilà que sa mère découvre tout. Bien entendu, s'ensuit une algarade et tout d'un coup, le meurtre. Un matricide, rien de moins. Quatre ou cinq bons coups de couteau dans le dos, et voilà, le tout est joué. Certes, ça fait taire la mère, mais le regard de Dieu, pour silencieux qu'il soit, n'en reste pas moins pesant. Il pardonne à tous, mais il faut en être digne.
Avec l'aide de la bonne, Bibiana, une jolie fille indienne venue d'un patelin rural faire le ménage chez les riches, elle couche Madame Carmelita sur son lit, lui passe une robe blanche et la veille en priant.
Mais il faut agir vite, car, bien que ce soit la feria, il ne se passera que peu de temps avant que l'on comprenne ce qui s'est passé. Les tantes fouineuses et envahissantes appelleront vite la police et tout sera découvert très vite.
Elle a un plan tout simple : fuir et se cacher dans le logement inoccupé d'un client de son agence immobilière, un type fou de Rommel. C'est une simple cabane en préfabriqué, au milieu de rien, personne n'ira la chercher là. Ensuite ? Dieu y pourvoiera certainement.
Enfin LES chercher là. Car il faut compter avec Bibiana...
Elle est bien jolie Bibiana, et délurée aussi, elle n'aime pas les hommes assure-t-elle à la narratrice au cours d'un goûter pris chez elle, dans son petit logis minable, avec une lueur indiscutable dans les yeux...
Donc, je résume : matricide et désargentée, bien qu'extrêmement pieuse, formant un couple désassorti avec sa bonne, la narratrice va chercher à se cacher le temps que les choses se tassent dans une petite cabane appartenant à un de ses clients professeur d'histoire et dingue d'un haut dignitaire nazi.
Elle a réussi à emporter une bible avec elle, ses bijoux ainsi que l'argent qu'elle a trouvé sous le matelas où sa mère l'avait caché, sans aucun doute pour le soustraire à sa fille et le consacrer à Dieu...
Tout se passe à peu près comme prévu, la cabane est immonde, mais supportable. Comme la région est sous le contrôle d'un groupe paramilitaire financé par les éleveurs pour les protéger de la guérilla, elles sont bien tranquilles et s'ennuient avec plus ou moins d'entrain, la grande bourgeoise hommasse pieuse et la petite indienne amoureuse exhibitionniste.
On n'est jamais trahi que par les siens, c'est pas Jésus qui va dire le contraire, et l'oncle Annibal, le frère de son père défunt, avec l'aide de ses sbires dont les plus fiables sont muets, forcément, va les retrouver, et prendre les choses sérieusement en main.
Quel roman ! Quelle verve ! Tout le monde en prend pour son grade, Giraldo n'épargne rien ni personne ! Les bourgeois corrompus jusqu'à l'os, avides de fric, tout pétris de religion pour la galerie mais inscrits aux ligues fascistes, maintenant les apparences pour ne pas déchoir de leur rang ! Le prêtre, qu'on devine sensibles aux charmes féminins, prête la main aux arnaques, sa parole mielleuse déguise ses intentions coupables. Les propriétaires terriens paient des milices pour les protéger de la guérilla. La société est infiniment inégalitaire et raciste et les Indiens sont méprisés. Au sein même des grandes familles bourgeoises, sous des dehors puritains, les mœurs sont loin d'être chastes ni véritablement charitables, les apparences toujours. L'oncle Annibal est le personnage le plus effrayant de tous, totalement au-dessus des lois, arrosant qui il faut pour obtenir ce qu'il souhaite, les rouages habituels de la corruption généralisée et lubrifiant habituel.
La narratrice est particulièrement intéressante, toujours en négociation avec elle-même et avec ce Dieu qui tarde à se manifester, sauf par des tests toujours plus pénibles. Elle est tour à tour ironique et candide, de mauvaise foi et touchante, souvent leurrée croyant leurrer. Son duo avec Bibia est drôle et tendre, la narratrice ne baissant jamais véritablement sa garde, les apparences toujours...
Un voyage en Colombie drôle et farfelu teinté de noir bien sombre.

La musique

Principalement de Miguel Bosé puisqu'outre les deux titres ci-dessous, vous trouverez Linda et Amiga dans le roman.
Miguel Bosé - Morir de amor
Miguel Bosé - Creo en ti
Deep Purple - Burn

APRÈS ET AVANT DIEU - Octavio Escobar Giraldo – Éditions Actes Sud – 192 p. novembre 2017
Traduit de l'espagnol (Colombie) par Anne Proenza



RIMBAUD
Octavio Escobar / Après et avant Dieu