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jeudi 21 février 2019

Le couturier Karl Lagerfeld est mort


Karl Lagerfeld




Le couturier Karl Lagerfeld est mort

Marie-Caroline Bougère
  |  Le 19 février 2019
Le créateur le plus connu au monde, directeur artistique de la maison Chanel et figure légendaire devenue logo, est mort ce mardi 19 février 2019, à l’âge de 85 ans. Retour sur une icône.


Enfant précoce, grand couturier, créateur, photographe, designer, dessinateur hors pair, homme logo... Difficile de réduire Karl Lagerfeldà un seul costume. Nous avons appris la disparation ce mardi 19 février 2019 de celui qui avait ceint sa vie d'une aura de mystère. Une information confirmée par la maison Chanel. «Au-delà du grand créateur auquel j’ai donné carte blanche au début des années 80 pour réinventer la marque, c’est un véritable ami et complice que je perds aujourd’hui» a déclaré Alain Wertheimer PDG de Chanel.

 «Le plus grand hommage que l’on puisse lui rendre aujourd’hui est de suivre la voie qu’il a tracée en - je le cite- « continuant à embrasser le présent et à inventer le futur » ajoute Bruno Pavlovsky, président des activités mode de la maison de la rue Cambon. Le PDG du groupe de luxe LVMH, propriétaire de Fendi, s'est dit «infiniment attristé» par cette nouvelle et a salué le «génie créatif» d'un «ami très cher».



Du jour de sa naissance, que nombreux se sont accordés à définir au 10 septembre 1933, à sa vie intime, de nombreux secrets l'entouraient. Fils d'un entrepreneur allemand et d'une mère vendeuse de lingerie berlinoise, il a abandonné la banlieue de Hambourg pour Paris au milieu de l'adolescence afin de terminer l'école secondaire au lycée Montaigne, dans le VIe arrondissement. Il ne quittera plus la capitale française.

L'amitié avec Yves

Résident de la rive gauche, Karl Lagerfeld devient assistant chez Pierre Balmain où il apprend le savoir-faire qui fera des étincelles tout au long de sa carrière. Étudiant à l'École de la Chambre syndicale de la couture parisienne, il y rencontre Yves Saint Laurent avec lequel il se lie d'amitié. Mais l'année 1954 divisera les jeunes talents. Ils gagnent tous deux les premiers prix du Concours du Secrétariat international de la laine – Yves pour une robe, Karl pour un manteau. Sourd alors une rivalité qui durera quarante-quatre ans, passant de l'affection à l'amertume, lorsque le compagnon de Karl, le dandy Jacques de Bascher, devint l'amant de Saint Laurent. L'idylle reste à ce jour le conflit le plus légendaire de la mode.

En 1962, Karl Lagerfeld quitte Pierre Balmain pour rejoindre la maison Jean Patou. Mais c'est en 1964 qu'il décroche le premier poste important de sa carrière en entrant chez Chloé auprès de Gaby Aghion, la fondatrice de la maison parisienne. Il fait de la griffe un grand nom de la création, aux mythiques robes nude inspirées des étudiantes du Quartier latin qu'il fréquente. Il réalise aussi les célèbres publicités de la marque en collaboration avec le grand photographe Helmut Newton. Mais c'est surtout chez Chanel que Karl Lagerfeld va se révéler en directeur artistique.


mercredi 20 février 2019

Karl Lagerfeld par Carla Bruni / “J’ai tout aimé, tout goûté, tout été”


Karl Lagerfeld
Poster par T.A.

Karl Lagerfeld par Carla Bruni : “J’ai tout aimé, tout goûté, tout été”


Richard Gianorio
Le 19 février 2019

À l’occasion de la sortie de Lagerfeld confidentiel en 2007, nous avons confié à Carla Bruni la mission d’interviewer le couturier. Entre cocasserie et gravité, le maître de l’esquive nous laissait entrevoir quelques parcelles de son intimité. Karl, c'était phénoménal…


Cet article initialement publié le 6 octobre 2007 a fait l'objet d'une mise à jour.
Un hôtel particulier cossu du VIIe arrondissement, celui de Karl Lagerfeld, qu’il est en train de quitter. Les volumes immenses sont à moitié désertés, le grand escalier de l’entrée, orné d’un néon blanc, conduit vers des appartements mystérieux. On serait presque dans «l’Année dernière à Marienbad», si Esther, employée de maison, ne vous offrait aimablement du jus de pomme dans des verres en cristal.
Carla Bruni, longue et joyeuse, arrive la première. À l’occasion de la sortie d’un documentaire signé Rodolphe Marconi, Lagerfeld confidentielMadame Figaro lui a proposé d’interviewer Karl Lagerfeld. Karl et Carla, Carl et Karla, l’association s’imposait. Ils se connaissent depuis une quinzaine d’années, depuis l‘époque où la chanteuse italienne était encore top model. Chacun dans leur genre, «extra-ordinaires» dans la jungle de la mode, indestructibles, elle, la séductrice impénitente impertinente, lui, l’ultra-créatif génial.
Il finit par survenir, une apparition, littéralement, coulé dans sa panoplie-signature, une épure de noir et de blanc, mitaines zippées, flèche-bijou traversant la cravate étroite. Karl et Carla, l’irréel et la charnelle, improbables compagnons.

Les muses de Karl Lagerfeld

Ils s’installent dans une salle à manger lumineuse – avec vue sur le mini-parc. L’antre d’un collectionneur esthète. Superbe mobilier mi-Werkbund allemand, mi-Art déco américain. Des affiches publicitaires du début du XXe siècle tapissent le mur, de l’argenterie de Jensen orne la cheminée, une sculpture polonaise, une tête, surplombe la table de jeu où le maître s’assied avec Carla Bruni. Témoin marmoréen, elle est baptisée Sérénité.
Karl se raconte à haut débit, frivole et grave, délicieusement féroce, parsemant sa conversation de cocasses aphorismes de son cru (ses précieux garde-fous), et de références littéraires (Léautaud, Proust, Balzac) ou mondaines (Meg de Saint-Marceaux). Au passage, on apprend que son look postmoderne lui a été inspiré par deux dandys du Weimar des années 20 (Walther Rathenau et Harry Kessler, à vos dictionnaires).
Face au maître, Carla, visiblement intimidée, redevient la jeune fille de bonne famille qu’elle n’a jamais vraiment cessé d‘être, délicate, bien droite sur sa chaise, tirant avec élégance sur ses fines cigarettes. Que le spectacle commence !...

Les dix phrases marquantes de Karl Lagerfeld

Les dix phrases marquantes de Karl Lagerfeld
Karl Lagerfeld était connu pour ses propos parfois drôles, choquants ou farfelus sur le monde de la mode et sur lui-même. Petit florilège de phrases prononcées par ce personnage hors du commun.

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Carla Bruni. – Dans le documentaire qui vous est consacré, on voit des photos de vous, très beau gosse. Y a-t-il des choses que vous regrettez, cette première jeunesse par exemple…
Karl Lagerfeld. – Non, rien, si on regrette le passé, on est foutu : cela fait de votre présent un truc de second ordre. Il n’y a rien de pire que d‘évoquer le «bon vieux temps», à mes yeux, c’est un constat d‘échec sans appel. Par ailleurs, il y a un temps pour tout. La jeunesse est en location : ceux qui l’ont aujourd’hui vont la perdre demain. Je n’ai aucun regret parce que je l’ai eue et que je l’ai pleinement vécue.
La mère de tous les crimes, c’est la frustration, et je ne suis pas frustré du tout. C’est pour ça que je suis si relax avec les autres et que je ne me compare jamais à personne : premièrement par prétention, deuxièmement parce qu’il n’y a rien à comparer, puisque chaque parcours est atypique. Et puis aussi, je suis dans un meilleur état que beaucoup de gens de ma génération parce que je suis un puritain involontaire, ce qui fait que je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me suis jamais drogué.
Pourtant, j’aime les gens qui sont tout le contraire de moi, je ressens même une certaine admiration pour ceux qui se foutent en l’air même si ce n’est pas drôle. Oui, j’ai plus d’estime pour les gens qui se perdent que pour ceux qui, comme moi, sont bardés de bouées et se sauvent…
Jamais de glissement..
Jamais, jamais, jamais. Je n’ai aucune pitié pour moi, je ne me cède rien. Il existe des principes et des barrières infranchissables même si ça ne se voit pas, car je ne suis pas exactement une leçon de morale ambulante. Je glisse, je ris de moi-même et, surtout, je ne me cramponne à rien. L’essentiel reste. Il ne faut pas s’encombrer de choses passagères, inutiles, secondaires. Je suis contre la possession matérielle.
Vous disiez ne pas aimer l‘évocation du «bon vieux temps». Mais moi, ce «bon vieux temps» me ramène à avant mes 30 ans, une période où personne dans ma vie n‘était mort. Ma mère a vu mourir son fils…
– Il faut vivre avec les morts comme avec les vivants. Vous sortez de cette pièce ou vous êtes morte, Carla, c’est pareil, vous n‘êtes plus là. Dès qu’un être s’absente physiquement, il ne reviendra peut-être pas, non ? Il faut garder une sorte de communication imaginaire avec les absents. Des morts, dans ma vie, il y en a…, c’est le prix de la vie. Voilà, le sens de la vie, c’est la vie, et rien d’autre.
Je suis pour la méthode des Esquimaux : quand le grand-père est gaga ou malade, on l’emmène mourir au loin dans les glaces. Je pense qu’on ne doit pas devenir un fardeau pour les autres, il vaut mieux s‘évanouir dans l’oubli. À ce titre, le suicide – et je n’ai aucune intention de me suicider – est un acte de liberté suprême. Si j’ai une maladie horrible ou un Alzheimer, j’espère qu’il me restera assez de lucidité pour me dire : «Mon vieux, tu es bon pour la poubelle.» Il y a un temps pour tout le monde…
Je vois chez vous un bel équilibre…
Je suis un trapéziste avec un filet très épais. La vulnérabilité me touche mais elle m’est étrangère. Mes principes s’opposent violemment à ça, j’ai un instinct de conservation tragique. C’est ma nature. Et puis, il y a autre chose. Vous savez quoi, Carla ? J’ai un grand problème dans la vie : c’est l’indifférence. Quelquefois, je donne des coups de pied dans le derrière contre ça… Mais elle ne m‘épargne pas non plus : je ne suis jamais complaisant avec moi-même. En même temps, il n’y a guère de raisons de se plaindre, non ? Nous possédons, vous et moi, quelques privilèges qui font que notre réalité est différente de la moyenne. Nous ne sommes pas des randonneurs du quotidien. Nos vies sont stylisées…
J’ai l’impression que votre équilibre vient de votre enfance. Vous avez été très aimé...
Oui, d’une façon presque pas nette : j’avais des sœurs et des demi-sœurs mais mes parents n’aimaient que moi. J‘étais le centre du monde, c‘était génial. Mes sœurs étaient dans des pensionnats, moi, je faisais ce que je voulais. Pourtant, je haïssais l’enfance et je n’avais qu’une idée en tête : la quitter et devenir adulte. À 6 ans, je parlais allemand, français et anglais. Mes parents me paraissaient idéaux, ce sont les parents des autres qui ne me rassuraient pas. Pourtant, les gens disaient que ma mère était cruelle ; mais elle était bien pire : elle était ironique.
Était-elle belle ?
Elle trouvait qu’elle était la plus belle femme du monde. Elle avait quelque chose que personne n’avait, elle était arrogante et rigolote à la fois, odieuse, mais ça plaisait beaucoup. Elle ne faisait jamais rien pour personne, je ne l’ai jamais entendue dire merci, mais elle possédait le charme de pouvoir transformer n’importe qui en esclave. On luttait pour lui plaire. C’est pour ça que je parle si vite. Elle me répétait : «Pour les conneries que tu as à dire, parle plus vite, on n’a pas de temps à perdre.» De la même façon, quand je racontais une histoire – j‘étais bavard -, il fallait que je termine avant qu’elle ne gagne la porte puisqu’elle ne voulait pas m‘écouter. C’est ainsi que mon débit s’est tellement accéléré.
J’imagine que ses méthodes auraient pu en traumatiser d’autres, pas moi. Ma sœur, ma mère la trouvait mignonne enfant ; un jour, elle a dû la trouver tarte et ne s’est plus intéressée à elle. Elle vit en Amérique avec plein d’enfants, je ne la vois presque jamais. Une autre est morte. Née sous une mauvaise étoile, tout ce qu’elle touchait ratait, cinq maris dont quatre de trop…
Aujourd’hui, je vois ma mère très proche de mon petit garçon. Mais lorsque nous étions enfants, mes parents étaient incroyablement occupés et ne se souciaient pas de nous… Ce qui n’est pas si mal puisqu’il a fallu puiser ailleurs…
Votre mère est d’une génération et d’un milieu où on ne s’occupait pas trop des enfants et c’est une bonne chose. Moi, c’est ma nature puritaine qui me tient, cela a peu à voir avec mon éducation mais beaucoup avec ma colonne vertébrale prussienne : on ne peut pas sauter par-dessus sa propre ombre…

Freud appelle ça le surmoi.
C’est un grand mot.

Sartre, dans Les Mots, découvre qu’il n’a pas de surmoi et qu’il est libre…
Ce livre est un chef-d‘œuvre, un des livres français que je préfère…

Autre chose, je pensais à nos prénoms, Karl et Carla, et à leurs cousins, Caroline ou Charlotte. Connaissez-vous leur étymologie ? Ils veulent dire «force virile»...
En ce qui concerne les femmes, je crois au matriarcat. Ma mère, encore elle, disait : «On peut faire un enfant avec n’importe quel homme. Il ne faut donc pas exagérer leur importance.» On ne disait pas des choses comme ça à l‘époque. Pareil lorsque je l’ai questionnée sur l’homosexualité, elle m’a dit : «Ce n’est pas grave. C’est comme une couleur de cheveux. Il y a des blonds et des bruns, comme il y a des homosexuels.» Elle avait vécu à Berlin dans les années 20, elle en avait vu d’autres…
Il y a une question que je souhaitais vous poser depuis longtemps : avez-vous déjà eu un chagrin d’amour ?
Le grand chagrin d’amour, c’est quand la mort s’en mêle, autrement non, pour le reste, rien ne s’est jamais trop mal passé. Je n’ai pas souffert de ça, toujours mon instinct de survie. Ça s’est passé, puis c‘était dépassé. Trente ans après, on se dit : «Comment ai-je pu ?»

Moi, j’ai du mal avec la passion ; c’est très douloureux pour moi. Je n’aime pas les relations passionnelles, ni dans l’amitié ni dans l’amour. Je n’aime pas perdre la tête…
Perdre le contrôle, c’est horrible, je déteste ça, c’est des conneries. Vous savez, ces gens-là, ce sont ceux qui ont le moins aimé en fait. Pour s’attacher, il faut qu’il y ait un peu de résistance. Sinon, on est dans la victimisation. Mais je ne vous vois pas du tout avec une tête de victime, ma pauvre Carla…

La garde rapprochée de Karl Lagerfeld

Non, mais cela peut rendre malheureuse…
Je vais encore citer ma fameuse mère : «Il faut d’abord penser à soi, ce qui permet aux autres de s’occuper des autres.» Parce qu‘à force de se sacrifier, il n’y a plus rien à demander, on devient juste bon à être jeté.
Je pense que les sentiments peuvent être tendres dans la modération. Est-ce une absence de grande sensualité ? Je pense a contrario à certaines filles qui disent : «Cet homme, je l’ai dans la peau…»
Qu’elles aillent consulter un dermatologue ! C’est Piaf, c’est Mon homme, ce sont des conneries. Je veux bien admettre que cela existe mais quand même, restons lucides ! Je déteste aussi cette expression : l’amour rend aveugle. Il y a des lunettes pour ça…

Le mot de la fin ?
Quand on est honnête, on connaît la question et la réponse, comme disait encore ma mère. Je pourrais aussi reprendre à mon compte une phrase de Paul Klee : «J’ai tout aimé, tout goûté, tout été, et maintenant je suis astre glacé...»
(1) Lagerfeld confidentiel, de Rodolphe Marconi, sortie le 10 octobre 2007.



jeudi 16 novembre 2017

Karl Lagerfeld / "Généralement, je déteste être photographié"





Karl Lagerfeld : "Généralement, je déteste être photographié"

Par Richard Gianorio | Le 31 octobre 2017

Photographe éclairé, le couturier est l’invité d’honneur de Paris Photo. Interview et confidences d’un esprit libre, subtil et visionnaire.


L’œil de Karl Lagerfeld. Celui du couturier, bien sûr, mais aussi celui du photographe. Un œil qui regarde et considère les autres, un œil vif, rapide, concentré, qui guette et qui saisit. « La photo est question et réponse », disait Cartier-Bresson. Pour Lagerfeld, c’est également une évidence qu’elle soit photo de mode - son premier « choc » visuel a été la découverte des images d’Irving Penn -, photo classique - il aime Steichen, Stieglitz ou Kertész - ou photo contemporaine - avec une prédilection pour l’abstraction.

Si l’image a toujours fait partie intégrante de sa vie, Karl Lagerfeld est véritablement devenu photographe à la fin des années 1980, en réalisant des campagnes pour Chanel, dont il est le directeur artistique. Depuis, il alterne photos de mode publicitaires et travaux personnels avec la créativité et l’énergie débordante qu’on lui connaît. Curieux de tout, explorateur sans préjugés, il a expérimenté des procédés d’impression inédits et abordé à peu près tous les genres sans jamais intellectualiser sa démarche : chez Karl Lagerfeld, c’est la beauté qui a toujours le dernier mot.
Photographe reconnu, il est l’invité exceptionnel de Paris Photo, première foire mondiale de la photographie, qui partage une centaine de ses coups de cœur parmi les milliers d’œuvres exposées sous la nef du Grand Palais, le long d’un parcours balisé prolongé dans un album à paraître chez Steidl.

En exclusivité, Karl Lagerfeld nous a reçus dans son antre de la rue de Lille, galerie, studio photo, bibliothèque et laboratoire d’idées. Comme à chaque fois, sa parole est éclairée, sa délicatesse remarquable, grand seigneur espiègle, généreux de son temps et de ses bons mots.

Madame Figaro. - Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ? Est-ce une chose de l’enfance ?
Karl Lagerfeld. 
-De l’enfance, je ne crois pas. Les photos étaient rangées dans des albums de famille, et seules ma mère et mes cousines disposaient d’un appareil photo. J’ai eu le mien à 16 ans : un Minox - je l’adorais. Je me souviens aussi de la première image de mode qui m’ait vraiment frappé : c’était dans un Vogue que ma mère avait rapporté d’Amérique, la série était signée Irving Penn et figurait sa femme, la mannequin Lisa Fonssagrives. Mon premier portrait, c’était celui de la mannequin Victoire Doutreleau, très jolie en Espagnole avec une mantille. La qualité imprimée était impeccable. Mais je me suis vraiment intéressé à la photographie plus tard, par le biais de Francine Crescent, du Vogue français, qui faisait travailler Guy Bourdin et Helmut Newton, qui sont devenus mes amis. Aujourd’hui, leurs photos sont considérées comme de l’art sacré, mais à l’époque on était violemment contre. J’ai rencontré Newton à l’occasion d’une publicité pour Patou, où je travaillais. Il photographiait une it girl anglaise, Tania Mallet - je me souviens de son nom -, dont j’avais dessiné la robe. Cela a été le début d’une longue amitié. Je possède les droits de trente-cinq portraits que Helmut a faits de moi, lui qui ne photographiait jamais les hommes. J’adorais la façon qu’il avait de faire des photos : il arrivait avec son appareil et ses films dans un sac plastique, et ça durait cinq minutes. Aujourd’hui, la moindre séance prend des siècles, ils font trois mille photos avec vingt-cinq assistants. Moi, j’aime que cela aille vite, je sais ce que je veux et je ne suis pas là à compter sur le hasard. C’est souvent la première ou la deuxième photo la meilleure.

Quel genre de modèle étiez-vous pour Newton ?
Quand on posait pour Newton, on devenait un Newton, on se sentait fondu dans la vision de quelqu’un d’autre - quelqu’un avec un talent fou. Généralement, je déteste être photographié, exception faite pour Helmut Newton, Irving Penn, que j’adore, et Richard Avedon.
Les photos de mode ont longtemps été sous-estimées avant de devenir des trésors convoités dans les salles des ventes…
Il faut relativiser : la photo de mode s’est ennoblie avant la Première Guerre mondiale. Il y a eu le baron de Meyer, Steichen et Stieglitz, que j’adore. Hoyningen-Huene n’était pas mal non plus. Mais pour moi, le vrai départ, c’est Irving Penn dans les années 1950. Sans parler d’Avedon : ses photos avec Suzy Parker, ce n’était pas rien.
C’est quoi, une photo réussie ?
C’est un choc visuel dont on se souvient. C’est un œil, c’est une ambiance. Il ne faut pas expliquer les choses. Voltaire disait : « Toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas. »


Dans quel genre, Karl Lagerfeld est-il le plus à l’aise ?
Je suis à l’aise et balaise partout car je ne veux pas avoir de genre, justement. Je trouve cela très ennuyeux les photographes qui font toujours la même photo : je ne vais pas vous donner de noms ! J’aime expérimenter et je valorise la liberté créative plutôt que de me cramponner à un prétendu style qui serait le mien.
Avez-vous des modèles de prédilection ?
Non, je n’aime pas la routine. Mais j’adore photographier les architectures : la villa Noailles, la villa Malaparte, les fontaines de Rome ou, bientôt, la villa Savoye.
Y a-t-il une sensibilité allemande ?
Oui, je suis schleu à fond, un schleu de Weimar au goût du jour. C’est dans mes gènes et je ne me gêne pas. Et ce n’est pas parce que Mme Merkel fait des bêtises que je vais renoncer à être allemand. Je suis contre la double nationalité : il faut assumer ce que l’on est. Disons que cela fait partie de mon petit folklore personnel. Pourtant, j’ai très peu vécu en Allemagne et mes références sont des gens que je n’ai pas connus, et que personne ne connaît, d’ailleurs : Harry Kessler ou Walter Rathenau. Sans parler de Goethe, bien sûr.
Le prochain défilé des Métiers d’Art Chanel se déroulera en décembre à Hambourg, la ville où vous êtes né. Une démarche émotionnelle ?
Émotionnelle, c’est exagéré, c’est un boulot aussi. Il ne faut pas donner une trop grande dimension sentimentale à une chose professionnelle. Les émotions, il vaut mieux ne pas les formuler. Une émotion que vous galvaudez n’est plus une émotion mais un truc de communication…