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samedi 28 février 2026

Hamlet toujours recommencé

 




Hamlet toujours recommencé

Les fantômes de Hamlet avaient enflammé l’imagination romantique, et voilà qu’ils reviennent nous hanter [1]. En ce moment, Hamlet à l’Odéon et Hamnet au cinéma sont relayés par une foule d’articles de presse, en majorité sévères pour la mise en scène d’Ivo Van Hove et enthousiastes pour le film de Chloé Zhao inspiré du roman de Maggie O’Farrell.

mercredi 17 mai 2023

François Laroque / Dictionnaire amoureux de Shakespeare

 




Connaître et apprécier Shakespeare

par Maurice Mourier
17 mai 2016


Dans Les Enfants du paradis de Jacques Prévert et Marcel Carné, Frédéric Lemaître, qui deviendra vers 1850 le plus flamboyant des acteurs du romantisme, est confronté comme débutant à l’ignorance crasse du directeur du Théâtre des Funambules, temple du mime, qui ignore jusqu’au nom de Shakespeare et se moque du garçon désargenté venu lui proposer ses services : « Shakespeare, connais pas ! Et vous, qui vous connaît, qui vous apprécie ? »



François Laroque, Dictionnaire amoureux de Shakespeare, Plon, 918 p., 27 €.


Le dictionnaire de François Laroque qui se comporte en « amoureux fervent » plus qu’en « savant austère » de son auteur, pour le grand plaisir du lecteur, offre évidemment une entrée « Carné », où est fait le sort qu’elle mérite à la formidable interprétation de Pierre Brasseur en Frédéric Lemaître toute sa vie hanté par le personnage d’Othello auquel seule une bouffée tardive de jalousie en présence de Garance amoureuse de Baptiste permet enfin d’accéder à la démence du Maure assassin de l’innocente Desdémone. Et l’amoureux du Grand Will n’aurait garde non plus d’oublier d’autres comédiens de génie, Laurence Olivier en Hamlet et surtout Orson Welles, Falstaff prodigieux de Chimes at midnight (1966).

Mais à dire le vrai François Laroque n’oublie rien de ce qui concerne son héros, et pousse le scrupule, tout en adhérent pleinement à la biographie « autorisée » qui fait du barde pétri de culture latine un roturier fils d’un riche artisan gantier de Stratford-upon-Avon, jusqu’à laisser une place aux théories farfelues qui n’ont pas manqué d’attribuer ses pièces à nombre de gens titrés plus susceptibles d’avoir du génie que ce Monsieur Hochepoire comme disait Jarry. Le goût du complot est si bien partagé que Dominique Goy-Blanquet, éminente spécialiste du théâtre élisabéthain et quelques autres ont encore dû, tout récemment, faire pour la Nième fois justice de ces billevesées.

Le bonhomme reste pourtant suffisamment mystérieux pour nourrir les fantasmes. N’y a-t-il pas, dans sa vie, un trou de sept années entre le moment où il quitte sa province, sa femme et ses enfants (en 1585, il a 21 ans) et celui où il apparaît à Londres, en 1592 ? Dès lors, il ne quittera plus la lumière : membre et actionnaire de la troupe des Comédiens du Chambellan, puis auteur dont les pièces seront jouées au fameux Théâtre en rond au toit de chaume du Globe qui brûlera en 1613 et sera aussitôt reconstruit en dur, Shakespeare au cours de sa carrière a amassé une fortune. C’est cette année 1613 précisément, à quarante-neuf ans, qu’il prend sa retraite, pour rentrer à Stratford, où il mourra trois ans plus tard.

Les années inconnues de la formation au métier du théâtre ne sont du reste pas les seules à ne pas être documentées. On ne sait presque rien non plus de son enfance, et puis comment rendre compte d’une production aussi frénétique (38 pièces, deux longs poèmes narratifs, et les 154 sonnets dédiés à un Monsieur W. H. dont l’identité n’a pu être établie avec certitude) ? Shakespeare, c’est un monde foisonnant d’étrangetés, depuis les tragédies gore des débuts, qu’on peut ne pas aimer – c’est mon cas – jusqu’à cette Tempête testamentaire qui n’est pas l’œuvre ultime – c’est Cardenio, écrite en 1613 et perdue – mais qui, toute entière consacrée à la magie du théâtre et à la « mise en scène » machinée par Prospero, constitue pour certains – dont je suis – le chef-d’oeuvre des chefs-d’œuvre et peut-être la plus belle pièce baroque, de facture classique, qui soit au monde.

À propos de Tempête, j’ai un souvenir délicieux de certain séjour à Ajaccio, qui aurait été bien long si je n’étais tombé, dans une maison où il y avait peu de livres, sur le texte de la pièce en anglais dépourvu de notes. Comme je ne disposais pas de dictionnaire, j’ai lu, essayé de comprendre ce texte fantastique et inspiré et cru y parvenir. Le sentencieux magicien Prospero, qui transcende sa fonction de père noble et ses instincts de vengeance (thème shakespearien par excellence : ce théâtre est violemment pessimiste) par le plaisir presque naïf qu’il prend à ourdir le filet de sortilèges où se prendra l’affreux trio de ses ennemis (Antonio, Sébastien, Alonso), quel rôle ! Et la ravissante Miranda sa fille (elle est un peu gourde, il faut qu’elle soit ravissante, qui sait si son amour pour Ferdinand n’implique pas que son « caractère peut changer » comme l’espère Michaux de celui de Plume menacé de perdre un doigt) !

Mais rien n’égale en merveilleux le couple antagonique, et pourtant si Janus Bifrons, Ariel /Caliban ! On ne se lasse pas des chansons de l’Esprit de l’air, mais on communie avec Caliban dans une haine à la Spartacus à l’égard de son maître. Prospero a chargé ses deux créatures des chaînes de l’esclavage, on croit que la brute contrefaite est la plus méprisable, mais elle n’est pas assez bornée toutefois pour accepter son joug du cœur léger d’un Ariel sans cervelle.

Ce qui est fascinant dans Shakespeare, c’est l’insondable ambiguïté. Et je me rengorgeais de l’avoir mieux saisie, à l’état naissant en quelque sorte, par une immersion sans scaphandre dans le texte coton à souhait du vieil anglais retors qui, au mitan de l’horrible siècle des guerres de religion, quand le triomphe local des parpaillots mettait en charpie le catholicisme résiduel, était peut-être bien papiste, mais la chose est plus conjecturale qu’avérée. Pauvre de moi !

Maint lecteur fera son miel de tel ou tel article ou articulet du dictionnaire de François Laroque, découvrira les tréfonds et les doubles fonds de pièces qu’il n’a jamais vues sur scène, ou peut-être même jamais lues – tiens ! Peines d’amour perdues par exemple, ou bien Jules César. Il y a à grappiller partout, même si je conseille vivement de lire la totalité du livre en commençant par le début, c’est un peu long mais jamais ennuyeux, et instructif assurément, je l’ai éprouvé pour ma part, si on veut, à mes dépens.

Pauvre de moi en effet ! Car il ne suffit pas de connaître – de croire connaître – un peu d’anglais ancien. Savoir, constater par l’exemple que Shakespeare est un monstre de perversité, un as du jeu de mots à triple entente, voilà pour moi la révélation majeure apportée par la science linguistique de François Laroque. Pensez-vous qu’il soit anodin d’apprendre que le titre Much Ado about Nothing, dont on a toujours cru qu’il voulait dire innocemment « Beaucoup de bruit pour rien », prend un tout autre éclairage si « nothing », dans l’argot (distingué) d’époque, vaut pour « sexe féminin », dans sa matérialité physique d’objet de désir veux-je dire ? Mais « Will », abrégé du prénom de l’auteur (William), qui signifie « volonté », vaut aussi pour « pénis » et du reste, en autre contexte, pour « callibistris » aussi bien, le mot de Rabelais pour « con », ce Rabelais si français dont l’influence sur Shakespeare, autre « détail » que j’ignorais, a été profonde.

Les Elisabéthains, comme tous les affolés/affriolés des monothéismes ravageurs, étaient de sacrés pourceaux d’Epicure, démontre François Laroque. Mais Shakespeare, dont toutes les pièces, même les plus tragiques, les plus nobles, regorgent de sous-entendus facétieux, salaces, scatologiques, en somme hautement déviants et subversifs, était le plus cochon de tous, grossier, violemment obscène même, jamais vulgaire néanmoins, car la vulgarité, le plus souvent mâle, cette horreur, s’oppose à la grossièreté décapante comme la vinasse au vin clairet.

On comprend, à la lecture du livre emballant de François Laroque, que la question épineuse du comment traduire le barde y soit abordée en plusieurs lieux avec une dilection évidente. On comprend aussi qu’on ne comprend rien à Shakespeare si on n’est pas un angliciste confirmé. Mais ça ne fait rien. Car la magie du théâtre, vous le savez bien comme moi, ça ne passe pas seulement par les mots. Sinon, aurait-on goûté un bout du Mahâbhârata joué en cambodgien dans une salle au public de paysans à Siem-Réap (c’était avant les Khmers de sang) ? Aurait-on goûté Kantor, le plus grand « magnétiseur » de la scène comme aurait pu dire Breton, sans savoir un mot de polonais ? Vous voyez bien…


Retrouvez notre dossier consacré à William Shakespeare en suivant ce lien.




mercredi 30 mars 2022

Jeanette Winterson / La faille du temps / Métamorphoses de Shakespeare

 

William Shakespeare


Métamorphoses de Shakespeare

par Liliane Kerjan
9 avril 2019

À l’heure où se multiplient les adaptations de romans, films et nouvelles sur les scènes de théâtre, l’éditeur Harper a pris le pari inverse et passé commande de romans à partir des pièces de Shakespeare, pour commémorer le quatrième centenaire de la mort du Barde de Stratford. Jeanette Winterson a ouvert allègrement le bal avec La faille du temps, inspiré du Conte d’hiver.

Jeanette Winterson, La faille du temps. Trad. de l’anglais par Céline Leroy. Buchet-Chastel, 306 p., 22 €


Dès 2013, l’idée d’un nouveau travestissement est lancée et Harper sollicite des auteurs tels que Margaret Atwood, Anne Tyler ou Howard Jacobson pour réécrire Shakespeare à l’usage du public du XXIe siècle, tout en restant fidèle à l’esprit original. L’une des pièces de la dernière période, Le conte d’hiver, jouée pour la première fois en 1611, semble s’y prêter tout particulièrement puisqu’on l’a parfois appelée « romance », étiquette trompeuse pour une tragi-comédie qui continue d’exercer une fascination à travers ses péripéties et sa fantaisie. Dans l’ombre du grand Will qui a toujours aimé jouer avec les déguisements et flirter avec le transgenre, Jeanette Winterson accepte, et sans aucune hésitation car elle y trouve maintes résonances personnelles : « J’ai écrit cette reprise parce que cette pièce m’habite depuis plus de trente ans. Elle m’habite parce qu’elle fait partie des écrits et de cet univers sans lesquels je ne pourrais pas vivre, une pièce en dehors de laquelle je ne pourrais pas vivre. Cette pièce parle d’une enfant trouvée et j’en suis une. Cette pièce parle du pardon et des futurs possibles – de la façon dont le pardon et le futur sont liés dans les deux sens. Le temps est bien réversible. »

Reste à explorer la faille. Courant sur seize années, l’intrigue de ce conte romanesque que Shakespeare mène de Sicile en Bohême se nourrit d’un riche matériau : jalousie soudaine du roi Léonte, message surnaturel de l’Oracle, conflit des pensées et des sentiments, poésie des bergers de la scène pastorale, disparition et survie de Perdita, idylle et fuite des jeunes gens amoureux, épisodes de reconnaissance père-fille et de rencontre des rois, extraordinaire final avec résurrection de la statue d’Hermione. S’y ajoutent l’harmonie familiale et politique retrouvée en dénouement, la mise en œuvre du mythe des saisons, autant de signes de mobilité, de vie ardente appuyée sur la prosodie shakespearienne aux cadences variées qui enchante les cinq actes. Mais c’est sans aucun doute l’action du Temps, porteur du lent mûrissement de la prise de conscience, le soubassement religieux et le retour à la sérénité, ces données capitales, qui emportent l’adhésion de Jeanette Winterson car pour elle chaque vie n’offre que deux choix possibles : ou se recroqueviller sur le passé ou pousser vers l’inconnu.

Comme à son habitude, elle a toutes les audaces et, si la trame de l’action reste fidèle et solide, la licence fictionnelle sur les gens et les lieux s’en donne à cœur joie. De Bohême et Sicile, on passe sans ambages à Londres et à La Nouvelle-Orléans, incidemment à Paris. Chaque personnage d’aujourd’hui joue avec son double ancien, ainsi se campent Leo (ex-Léonte), devenu roi des fonds d’investissement à la City, jaloux et requin, MiMi (ex-Hermione), chanteuse franco-américaine à succès qui signe chez Virgin, Xéno (ex-Polixène), créateur de jeux vidéo perdu dans sa réalité virtuelle et sexuelle ; le berger et le clown de Bohême reparaissent dans le Sud profond des États-Unis, en Shep, pianiste de bar avec son fils Clo, tandis que le voyou Autolycus, « le méchant le plus attachant qu’ait créé Shakespeare, malin, lunatique et qui ne se laisse jamais abattre », vole à la tire, ment et trafique des voitures d’occasion. La liesse change de rive et la fête des moutons de 1611 tourne au bœuf au bar de la toison, le Fleece, dans sa version de 2015.

Jeanette Winterson, La faille du temps

Jeanette Winterson © Mark Vessey

La liberté joyeuse de ces translations amène tout naturellement Jeanette Winterson à une radioscopie de la société contemporaine, du pouvoir, de l’empire de la finance, du mélange racial et des aveuglements. La forme longue permet de multiplier les dialogues et anecdotes qui donnent chair à chacun, dépaysent le procès et assurent l’escalade. Trois actes, avec leurs séquences en chapitres brefs, peuplés de milans, corbeaux, loups et ours à la Shakespeare, deux entractes, et le tour est joué. L’ouverture, intitulée « L’astre des eaux », frappe fort, elle déroute, car, glauque à souhait, elle est consacrée à l’abandon d’une enfant par une nuit d’ouragan et de crime à La Nouvelle-Orléans, avec pour témoins deux Afro-Américains, Shep et Clo, bien intrigués par ces mystères. « Que les choses ne soient pas ce qu’elles semblent être fait la beauté et l’horreur du Conte d’hiver ».

Anglaise du Nord, enfant unique dédiée à Dieu par ses parents d’adoption, célèbre à 24 ans avec son titre à grand succès Les oranges ne sont pas les seuls fruits (L’Olivier, 2012), Jeanette Winterson s’y connait en émotions et en techniques littéraires, disposant après une dizaine d’œuvres « des clés de toutes les poternes ». Elle scrute le théâtre, écrit même une « pièce pour trois voix et une ribaude » qu’elle intitule Art et mensonge (1998), et, fascinée par les mots de la Bible, elle touche à tout, manie la violence, passant du brulot féministe au traité des passions. Adepte du « fleurir plutôt que périr », elle se sent missionnaire, apporte sa dynamite, discipline sa colère pour mieux inviter à se départir du fatalisme et à faire des choix, dans le défi permanent du changement.

Shakespeare pré-texte et prétexte, voilà qui ouvre des dérapages affinés. Pour l’observatrice du XXIe siècle, la société n’a pas changé : guerres, trahisons, rages et peines d’amour perdu, allégeances et revanches, tout est là encore aujourd’hui et elle le rend visible avec ses nouveaux oripeaux. Ainsi Perdita paie en dollars, Léo siffle de la vodka, pour Autolycus « quel que soit le moment, boire un bourbon, c’est faire la moitié du chemin vers la vérité ». Quant à Pauline, elle aime Marks & Spencer, tandis que les i-pads ont remplacé les parchemins. Mais à ces gamineries faciles, s’ajoute aussi le plaisir de maintes allusions au texte initial, à commencer par le titre de Winterson, La faille du temps, qui fait écho à la source de Shakespeare, Le Triomphe du Temps, roman de Greene (1588), plaisir qui devient vite un petit jeu addictif avec les clins d’œil malicieux au Songe d’une nuit d’été, au célèbre théâtre du Globe devenu la Roundhouse , voire la double entente avec la troupe et la librairie parisienne Shakespeare & Company. Les enjambements de période acclimatent les musiques, invitent au cœur d’un club de jazz, les pianos mélangent gospel et classique, Perdita peut à bon escient se mettre à chanter Summertime et tout s’achève un soir de concert par une nuit d’été.

« Mes livres sont extravagants », déclare Jeanette Winterson, cette amoureuse des dictionnaires qui travaille les mots – intitulant un de ses chapitres « Fouetté, fouaillé d’épines, d’orties » –, qui entend étirer le tissu de la vie, qui refuse réalisme et linéarité. Pour tous, Le conte d’hiver est un texte canonique, pour elle c’est un talisman, et son travail minutieux fait fi de toute timidité. Le hiératisme des cours royales s’estompe au profit des corps souvent sollicités dans leurs tâches concrètes et charnelles. Si La faille du temps reste un produit dérivé, il permet une seconde naissance, à l’instar de celle de l’héroïne, petite princesse élevée non plus par un berger mais par un Noir du monde interlope de la ville. Car l’intrigue s’amuse et joue avec les notions de bâtardise, de mise au monde bousculée et de naissances multiples – dont les triplées chinoises HollyPollyMolly. Tout comme elle incorpore Billy Joel et Marvin Gaye, T.S. Eliot et Thoreau et chante la gloire du livre.

Jeanette Winterson, La faille du temps

Illustration pour Le conte d’hiver de William Shakespeare de John Opie (1793)

Voici donc un texte multiple qui assume sa vigueur critique face à la gangrène de l’argent, à la violence et l’hypermasculinité d’une société, une réécriture qui pose le dilemme du pardon ou de l’oubli. C’est bien l’universalité des thèmes shakespeariens, la multiplication des points de vue, le paradoxe d’une analyse publique et intime ainsi que le tribut à l’innocence et la patience d’Hermione qui sont recousus, rebrodés pour faire un autre texte sur le changement possible et la seconde chance, thème privilégié par Winterson, militante du pardon et des futurs apaisés : « le temps peut se racheter », dit-elle. En lettrée, elle glose sur les fins possibles « Vengeance-Tragédie-Pardon » et sur les pièces tardives, pratique le défi littéraire qui bannit la tristesse. Une atmosphère d’attente émerveillée et de jubilation habite cette fiction qui combine une réponse au conte de fées original et une pochade savante destinée au monde contemporain pour lancer une hypothèse personnelle où tout s’envole, hors limites. Elle joue avec Shakespeare mais ne le relègue pas, ne le remplace pas. Sans vergogne, Jeanette Winterson bouscule le déroulement chronologique, citant en fin de partie la belle tirade de Léonte sur les prémices de la tendresse : « Chuchoter, n’est-ce rien ? S’appuyer joue contre joue ? … », car cette extravagante est conquise par l’éloge du rien, mot-clé de la pièce à ses yeux. Le conte d’hiver est devenu un philtre à passer de Bohême en Louisiane, à rejeter la souffrance pour mieux s’émerveiller. L’exercice de la reprise a tant plu à cette Perdita des temps modernes qu’elle songe à prendre l’attache de Shylock et à revisiter Le marchand de Venise.

Pour Jeanette Winterson, sensible au réversible, « la fin de la pièce, sans explication ni avertissement jette tous les personnages dans une nouvelle vie. Ce qu’ils en feront entre dans la faille du temps ». Sa fiction s’achève sur une voix de femme, la méditation de Perdita, porteuse d’une histoire « pareille à une poche d’air dans un bateau chaviré ». Au terme de cette adaptation très libre et inventive, qu’il nous faut prendre comme un hommage et une arabesque haute en couleur, laissons pourtant, quatre cents ans plus tard, William Shakespeare nous faire sens et signe dans les derniers vers de la pièce dits par son père, le roi Léonte :

« Emmène-nous d’ici, qu’à loisir nous puissions

 

Nous questionner et nous répondre, sur les rôles

 

Que nous avons joués dans ce vaste gouffre du temps

 

Depuis notre séparation. Oh, vite, emmène-nous.»

EN ATTENDANT NADEAU



vendredi 11 mai 2018

Shakespeare au coeur d’une manipulation



Shakespeare au coeur d’une manipulation


LE 17 FÉVRIER 2013

Voilà un « Du même auteur » qui pourrait s’intituler « Des mêmes auteurs ». Quitte à jeter un trouble, cela aurait pour vertu d’annoncer la couleur. Celle du double et de l’ambiguïté à l’œuvre dans La Tragédie d’Arthur (traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, 516 pages, 22 euros, cherche midi) d’Arthur Philips. Car vérification faite, il y a bien deux listes en page de garde : d’une part les œuvres de William Shakespeare, d’autres part celles un peu moins nombreuses et nettement moins connues d’Arthur Philips. On devine déjà que l’on va pénétrer dans un grand roman de manipulation, couronné par le New York Times et le New Yorker qui ont eu la main heureuse.
Essayons d’y voir clair. Non que ce soit accidentellement confus mais volontairement flou. Le héros, un jeune romancier, s’appelle Arthur Philips (toute ressemblance etc n’est pas fortuite). Son père n’est pas un cadeau : menteur, escroc, faussaire, condamné. Il n’en a pas moins trouvé le temps et le goût d’élever ses enfants entre deux séjours à l’ombre. Mais à sa manière : dans le culte du grand Bill. A l’instant de mourir, il leur a légué un cadeau empoisonné : un manuscrit qu’il dit être d’une valeur inestimable. Et pour cause : rien moins que ce qui se présente comme la vraie dernière pièce du dramaturge, inédite cela va de soi, qui daterait de 1597, intitulée La Tragédie d’Arthur. A rajouter aux trente-huit pièces canoniques. Le fils n’y croit pas ; la méfiance et le doute systématiques lui sont devenus une seconde nature tant son père l’a habitué aux coups tordus les plus improbables ; le pire est que son éditeur, Random House, une grande maison tout de même, et les experts en théâtre élizabéthain, eux, y croient. L’auteur pousse le vice jusqu’à les instrumentaliser sous leur vrai nom d’universitaires. Le narrateur se résout donc à publier la pièce à condition de raconter les coulisses de sa découverte en une sorte de préface de plusieurs centaines des pages, dans laquelle il ne cesse de se demander si son père-l’imposteur ne serait pas l’auteur de ce faux ; or aucun spécialiste ne parvient à le démontrer.
Cette mise en abyme, qui livre en passant une subtile analyse du shakespeareland, est le roman que nous tenons entre les mains ; elle se poursuit jusque dans les notes en bas de page ; malgré son titre arthurien, l’intrigue a moins partie liée avec la mythologie de la Table ronde qu’avec le Roi Lear puisqu’il s’agit d’une histoire de succession ; mais les fausses pistes s’entremêlent et se nouent si subtilement avec les vraies, qu’à mi-parcours de ce jeu de miroirs, on ne sait plus. Plus le récit est captivant, virtuose, brillant, excentrique, moins on s’y retrouve dans ce labyrinthe de signes et d’interprétations où l’auteur et le narrateur ne font qu’un, naturellement, mais lequel ? en l’observant rassembler son puzzle au cours de l’enquête, on se surprend même à douter de l’authenticité des citations de Coleridge et Melville.
La pièce en question, reproduite intégralement dans la dernière partie du livre, a tout d’une vraie ; Arthur Philips l’a imaginée dans le pur style du pastiche à partir des Chroniques d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande (1587) de Raphaël Holinshed. Le vrai, le faux, le réel, l’imaginaire, l’avéré, le vraisemblable, qu’importe au fond : à force de tournis, on veut juste savoir où mène cet entrelacs de vérités successives. A celle-ci : les romanciers sont les vrais faussaires – et Nabokov est leur maître en illusions. Ce qui se corse lorsqu’on devine que le traducteur Bernard Hoepffner, lui-même artiste en ironie, a pris goût à manipuler le manipulateur pour mieux lui être fidèle. Surtout dans le translation de la fameuse pièce elle-même : écrite en vers blancs en anglais, rendue en alexandrins du XVIème siècle, elle contiendrait six phrases piquées à Agrippa d’Aubigné ; enfin, c’est le traducteur qui le prétend mais faut-il le croire ? Tout cela n’est qu’un jeu auquel éditeur, universitaires et critiques ont accepté de se prêter. Jusqu’au maquettiste qui a confectionné une fausse couverture à s’y méprendre. Pour la plus grande gloire du plus grand des dramaturges.
C’est le quatrième roman d’Arthur Philips publié en traduction française. Ce new yorkais n’a que 43 ans. La réussite de sa Tragédie d’Arthur donne vraiment envie de le suivre, sourire aux lèvres, pour savourer les prochains. Car il nous aura bien baladé. A propos, son roman débute ainsi : « Je n’ai jamais beaucoup aimé Shakespeare ».
(Illustration de Lefteris Pitarakis)





dimanche 6 mai 2018

In Love with Shakespeare





In Love with Shakespeare


Shakespeare est partout, impossible d’y échapper, il est inépuisable. Cervantès aussi, mais beaucoup moins. Ils sont morts ensemble ou presque, léger décalage dû au calendrier grégorien, il y a quatre siècles. Mais si Shakespeare l’emporte et domine la célébration mondialisée, c’est que son pays a mis le paquet contrairement à l’Espagne. A lire sa presse, on dirait qu’elle se réveille à peine et qu’elle met les bouchées doubles pour chanter la louange du manchot de Lépante après s’être fait houspiller par ceux nombreux qui lui citaient en modèle la fiesta faite à l’Anglais.
En France comme ailleurs, les publications ne manquent pas. Pourtant, celle que j’ai retenue n’est pas la plus spectaculaire. Sa discrétion est remarquable. Juste un « Que sais-je ? » des familles, comme ceux de nos chères années de jeunesse, mais si dense, si riche, si intelligent, si perspicace. Tant de choses en si peu de pages, c’est à n’y pas croire. On doit ce Shakespeare (125 pages, 9 euros, PUF) qui ne se pousse pas du col à Jean-Michel Déprats, vieux loup de mer du shakespeareland, co-maître d’œuvre avec Gisèle Venet du « total William » dans la Pléiade en édition bilingue, lui-même traducteur de nombre de ses pièces et rompu à l’adaptation de ses écrits à leur passage à l’oralité. D’ailleurs, dès l’entame de son précis à l’usage des amateurs éclairés, il évoque la gestuelle intégrée par le dramaturge à ses pièces et, partant, la nécessité de restituer « la physique de la langue ».
A d’autres Shakespeare in love et ses succédanés, lui serait plutôt in love with Shakespeare mais avec une rigueur, une empathie et une érudition dignes de ces artistes qui veillent à ce que toujours la règle corrige l’émotionL’historique de la vie de Shakespeare et du contexte de son oeuvre est bien connu mais le rappel est bienvenu. Et au cas où l’on aurait oublié le mot de Pétrone inscrit au fronton du Globe Theater :
« Totus mundus agit histrionem » (Le monde entier joue la comédie ).Picasso ShakespeareTransp
L’amour, la mort, la haine, la vengeance, le ressentiment, la jalousie, l’envie, l’infidélité, le pouvoir à la folie, la douleur de l’absence, la beauté, la solitude… Les passions humaines, quoi ! Tout Shakespeare dans la Pléiade, à emporter sans hésiter sur une île déserte puisque tout y est. D’autres aussi ont écrit là-dessus. Sauf que Shakespeare l’a dit (on n’ose dire : « mis en musique », car d’autres l’ont réellement fait : Haëndel, Purcell, Rossini, Verdi, Berlioz…) avec un génie sans pareil pour que ses personnages s’inscrivent à la fois dans la société, dans la nature et dans le cosmos. On connaît ses armes : alternance de prose et de vers, exceptionnel réseau métaphorique, calembours sexuels, foisonnement lexical, pluralité des points de vue, abondance des mobiles, puissance du comique dans toutes ses nuances (que l’on retrouve dans les deux tomes de Comédies qui, à l’inverse des Tragédies, commencent dans l’agitation et s’achèvent dans le calme, à paraître dans la Pléiade le 11 mai) etc, last but not least,une permanente ambiguïté (Le Marchand de Venise est à cet égard exemplaire, oscillant entre philojudaïsme et antijudaïsme) et des contradictions fécondes.
Ce n’est pas de l’anglais d’aujourd’hui, ni même de l’anglais élisabéthain. C’est du shakespearien, autrement dit un idiolecte poétique qui possède son propre lexique, sa propre syntaxe, sa propre grammaire et qui s’est enrichi d’emprunts à plusieurs langues et dialectes. Amusez-vous donc à traduire « royal King » sans verser dans la facilité ! Ou encore A beggar begged that never begged before en respectant le contexte de Richard II. On en connaît qui traduisent encore to make love par « faire l’amour » en lieu et place de « faire sa cour ».
Il en est de Shakespeare comme de Jack l’éventreur : on a de cesse de lui trouver des substituts fantomatiques. Des authentiques à opposer à l’imposteur. Pour le grand Bill, marchand enrichi dont on n’imagine pas qu’il eut la finesse et la culture nécessaire à l’invention d’une œuvre aussi géniale, latiniste sans pour autant avoir fréquenté l’Université (il doit à Ovide, Plaute, Plutarque, Titre-Live) , acteur et ébranleur de scène à Londres, tout cela ne suffit toujours pas l’accréditer quatre siècles après ; il y a donc eu Christopher Marlowe, le comte de Derby, Lord Strange etc (on en dénombre environ quatre-vingts)et même la reine Elisabeth, certaines « candidatures » soutenues même par des personnalités aussi prestigieuses que Mark Twain, Henry James ou Sigmund Freud. Actuellement, la thèse John Florio, savant d’origine juive italienne, tient la corde grâce à Lamberto Tassinari et Daniel Bougnoux. Ce que, sans les citer ni s’appesantir, Jean-Michel Déprats balaie d’un revers de main en dénonçant leurs « contre-vérités ». A ceux qui pointent une érudition italienne du corpus shakespearien incompatible avec la biographie d’un homme qui n’y aurait jamais mis les pieds, il oppose justement le nombre d’erreurs relatives à l’Italie et à ses mœurs qu’elle recèle. Le fait est que les partisans de tel ou tel postulant à la gloire éternelle de Shakespeare n’ont qu’un faisceau d’intuitions basés sur des hypothèses, à défaut de preuves.
Oserais-je l’avouer ? ce débat ne m’intéresse guère plus qu’un whodunit à la Agatha Christie. C’est l’œuvre qui compte, universelle, intemporelle et inégalée, c’est elle qui l’emporte sur les bisbilles biographiques dont on n’imagine pas qu’elle aboutissent jamais à un bouleversement de grande ampleur dans notre intelligence des neuf pièces historiques, des tragicomédies et des Sonnets. D’ailleurs, puisqu’ils surgissent au détour de la plume, j’avoue également que le caractère homosexuel que l’on pourrait déduire de nombre d’entre eux, de même que la possibilité de triolisme avec la mystérieuse Dark Lady me laisse également à distance. Seul m’importe ce que moi lecteur je peux faire de ces Sonnets d’amour et de leur capacité à m’émouvoir.
Jean-Michel Déprats, qui attache une certaine valeur aux représentations picturales de son héros par Picasso et Adami, mais place au-dessus encore le préraphaélite John Everett Millais pour avoir su traduire comme personne « le lent enfoncement dans les eaux dormantes d’une Ophélie au corps statique constellé de fleurs », tient à intituler La Mégère apprivoisée (The Taming of the Shrew) à sa manière à lui, c’est à dire Le Dressage de la rebelle. Et pourquoi pas ? Non pour se singulariser par rapport à ses collègues de bureau mais parce que cela lui semble plus fidèle.
« Quoi qu’on fasse, interpréter Shakespeare, c’est le réduire à ce qu’il n’est pas, puisqu’il est cela et en même temps autre chose » écrit Jean-Michel Déprats
Il réussit le tour de force, malgré le cahier des charges d’un « Que sais-je ? » (incroyable tout ce que ce livre contient en si peu de pages !), à lancer de passionnants développements sur les mises en scène actuelles de ces pièces, et sur le dilemme : situer l’histoire dans l’Histoire ou la déployer du côté de l’intemporel ? Habits d’époque ou costumes à peu près contemporains ? Le risque de la trop grande fidélité à l’époque, c’est favoriser l’académisme, le conventionnel, le figé. Le risque de l’intemporel, c’est l’abstraction et sa froideur. Cela dit, ça n’aurait pas de sens de déclamer les vers comme on le faisait de son temps, et comme Hamlet lui-même s’en plaint dans sa tirade aux comédiens (III, II, 1-34). Non plus que de respecter à la lettre une distribution des rôles d’une époque où les comédiennes étaient quasiment interdites de planches en raison de leur potentiel érotique. A l’antenne ou à la moderne, l’important est de se l’approprier puisqu’il fait déjà partie de nous. D’ailleurs, à bien y regarder, il n’est guère de série télévisée, dont les téléspectateurs raffolent, qui n’ait à payer son écot à cette oeuvre, à commencer par House of Cards pour sa méditation sur la pathologie du pouvoir. Hamlet, « le » personnage qui réussit à intégrer en lui humeur noire et humeur folle, semble être partout sur les écrans.
Aujourd’hui, dans les librairies du Royaume, le rayon « Shakespeare » est encore plus vaste que le rayon « Churchill », c’est dire. Brexit or not Brexit, heureux les Anglais qui mourront persuadés que tout est dans la Bible et que ce n’y est pas se trouve dans Shakespeare !




samedi 28 avril 2018

La ruche de Shakespeare



La ruche de Shakespeare

PAR HENRY WESSELLS


Shakespeare’s Beehive (“La ruche de Shakespeare”) est le récit d’un exemplaire annoté d’An Alvearie or Quadruple Dictionary de John Baret, un grand in-folio publié à Londres par Henry Denham en 1580, qui ne fut ni réimprimé ni digitalisé jusqu’à nos jours. L’exemplaire en question porte des traces de la bibliothèque privée de Lady Georgiana Fullerton au XIXème siècle ; au XXIème siècle, il fut déniché par le « grand déluge » qu’est eBay, site de vente aux enchères sur internet, qui porte à la surface des eaux des matières qui demeuraient cachées. George Koppelman et Daniel Wechsler, antiquaires à New York, ont acheté le dictionnaire en 2008 ; puis ils ont entrepris d’examiner les preuves, visibles depuis le début, selon lesquelles ce livre, portant des centaines d’annotations de la main du poète, était rien moins que le trésor de mots de William Shakespeare.
C’est le sel de l’histoire littéraire qu’aucun manuscrit des pièces de Shakespeare n’ait survécu, et que chacun du très petit nombre d’autographes estimés authentiques révèle des variations considérables. La première partie de Shakespeare’s Beehive établit le sommaire de l’ensemble des connaissances nécessaires à une évaluation de l’Aleavearie et à l’identification de Shakespeare comme auteur des notes en marge. En même temps, Koppelman et Wechsler anticipent la plupart des objections possibles à cette candidature. Il y a des chapitres bref mais bien documentés sur les livres anciens et leur persistance, sur les dictionnaires de cette époque (dont ceux qui sont reconnus être proches du vocabulaire de Shakespeare, tel le Baret), sur la vie de William Shakespeare (y compris la théorie selon laquelle il travailla pendant un temps comme relecteur à l’imprimerie de Henry Dunham), et sur les indications nécessaires apportées par la paléographie.
Puis Koppelman et Wechsler passent à un examen des œuvres de Shakespeare, et ce qu’on y trouve sur l’écriture. La Beehive est partout illustrée avec des exemplaires en fac-similé de l’originale. Koppelman et Wechsler innovent joliment avec leurs mute annotations, autrement dit des « notes muettes » pour repérer les barres, cercles, soulignements, et les distinguer des mots ajoutés. Ils emploient spoken annotations ou « notes parlantes » pour les mots inscrits dans le texte et dans les marges.
L’Alvearie de John Baret était le dictionnaire anglais courant des années scolaires de Shakespeare ; il exerçait une très grande influence sur la formation des définitions anglaises de la génération de Shakespeare. Mais il est peu probable que Shakespeare eut préservé les usages, s’il n’avait lui-même consulté bien souvent le Baret bel pour ses nombreux synonymes. Le véritable apport de ces phrases se trouve dans la deuxième partie de Shakespeare’s Beehive, une lecture critique des annotations au Baret et leur place dans les pièces et poèmes de Shakespeare. C’est un livre d’une très grande érudition. Les preuves qu’apportent  Koppelman et Wechsler sont d’ordre linguistique et sont liées étroitement à cet exemplaire annoté de l’Alvearie. Le vocabulaire des écrits de Shakespeare est connu et les auteurs dressent un bon bilan des recherches. Il faut signaler le livre de Patricia Parker, Shakespeare from the Margins (1996) (Shakespeare à partir des marges). Les chapitres de cette seconde partie examinent successivement Hamlet, les poèmes narratifs, les Sonnets, les comédies, les Histoires antérieures à1600, le personnage de Falstaff, et la source des noms. Koppelman et Wechsler consacrent un chapitre à My dearling Ps. 22 (Psaume 22), qu’ils considèrent comme « la plus intéressante et importante note parlante de tout le texte de notre Alvearie ». Cette note est liée à la traduction anglaise de la Bible de 1540 ou 1568, maillon d’une chaine menant de la jeunesse de Shakespeare par Othello, les Sonnets, Coriolan et sa mère Volumnia, la traduction de Plutarque par North, à la mort de la mère de Shakespeare en 1608.alvearie
Les annotations sont ordinaires pour l’homme qu’il était, et pour moi, c’est exactement cela qui témoigne de leur authenticité : dans l’ensemble, elles forment non pas un brouillon d’un texte quelconque mais la boîte à outils de l’auteur. Les liens entre le thésaurus de Baret et les oeuvres pointent tous vers la transformation à l’oeuvre entre les notes et la composition. Autant dire : le jeu de la langue. Koppelman et Wechsler citent Stanley Wells sur le vocabulaire  fleurissant à l’époque élisabéthaine. « Ce procédé était affaire de formation de nouveaux mots, souvent à base du latin et du français en particulier, et encourageait l’emploi de vieux mots sous nouvelles formes, combinaisons et sens. Shakespeare était un innovateur infatigable. » Il y a partout des citations de choix de mots, de combinaisons, et d’inversions, chacun propre à l’oeuvre de Shakespeare, repérés dans les passages et colonnes annotées de cette copie de Baret. Il est curieux qu’on ne trouve qu’un seul emploi chez Shakespeare — motif qui est entièrement conforme à la coutume de Shakespeare de rechercher un choix verbal une fois et une fois seulement. » Ce qui rend soudainement très grise la normalisation orthographique que les lecteurs durent subir au cours des siècles.
La définition de Baret pour W.44 / ¶ Wanne. Vide Pale (avec cette barre rouge qui indique une note muette) figure dans la The Comedy of Errors« Aye me poore man, how pale and wan he looks. » (notez l’inversion plutôt qu’une répétition des mots.) Koppelman et Wechsler écrivent :« L’annotateur est obsédé par la nécessité de dire les choses selon deux modes, et Shakespeare tout autant, une fois et une fois encore. » Ces annotations ne semblent pas être une production de formation à l’envers (reverse engineering) ; la graphie est trop réticulaire. A la page 220 on trouve une transcription du texte ajouté en manuscrit à la dernière feuille, des ficelles de mots anglais, français, et latins — dite « salade de mots » par les auteurs — que l’on retrouve parsemées dans Henry IV, Merry Wives of Windsor, et Henry V. Ceci définit alors très étroitement la période des annotations. C’est une page superbe dans laquelle forme et fonction se révèlent inséparables ; un fac-similé de la page est joint en planche dépliante. C’est un des triomphes de la mise en page attirante par Jerry Kelly à New York. Il n’y a pas d’index. Juste un choix et une exhortation : lisez le livre.
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« Mais peut-être la plus remarquable des annotations dans notre copie de Baret, liée à Romeo and Juliet, est le mot ajouté Vagina à la définition de Scabberd, qui porte aussi une barre muette. » Koppelman et Wechsler racontent les citations pour scabberd et sheath (gaine) dans Shakespeare. Les dernières paroles de Juliet, «. . . O happy dagger / This is thy sheath, there rust and let me dye » sont liées au sens anatomique : « Son langage est sexuel. » Pourtant, l’Oxford English Dictionary ne cite vagina en anglais qu’en 1682, et les auteurs du dictionnaire latin Lewis et Short renvoient le sens anatomique à Plaute. T.W. Baldwin et d’autres ont trouvé des pistes selon lesquelles Plaute était au programme dans les écoles de l’époque ; Koppelman et Wechsler citent une passage du Pseudolus que l’on peut traduire « Ne rentres-tu dans ta gaine, soldat ? »
Sir Thomas Browne écrit, « Quelle était la chanson des Syrènes ? Et quel nom a pris Achille lorsqu’il se cacha parmi les femmes ? des questions déconcertantes qui ne sont pas au-delà de toute conjecture. » Koppelman et Wechsler indiquent rapidement la provenance du livre au dix-neuvième. Lady Georgiana Fullerton était romancière et philanthrope, mais elle était aussi la petite-fille du cinquième duc de Devonshire (elle porte le nom de « la ravissante Georgiana » sa grand-mère). Tous les ducs de Devonshire étaient hommes de lettres et collectionneurs de livres. La famille Cavendish était riche et puissante depuis l’épopée Tudor, malgré leurs dettes et l’exil. Il paraît fort possible que cet exemplaire de l’Alvearie appartint à leur grande bibliothèque — c’est bien parmi dix mille livres qu’un livre aura la meilleure chance de survivre — et peut-être fut-il considéré comme l’exemplaire de Shakespeare, jusqu’à ce que cela fut oublié et que le livre fut déplacé d’une étagère à l’autre. Il ne sera peut-être jamais envisageable de retracer toute l’histoire de l’Alvearie ; mais les indications linguistiques sont suffisamment fortes pour convaincre le plus grand nombre, mis à part les sceptiques pervers et les dubitatifs les plus obstinés. Toujours est-il que ce livre bouleversera bien des certitudes.
Avec la découverte de l’Alvearie, Koppelman et Wechsler ont éprouvé la sensation d’être entrés dans un labyrinthe borgésien ; et, bonheur suprême parmi les plaisirs imaginaires, pour connaître leur réponses à cet objet profondément intertextuel, ils pourraient avoir la joie de montrer le dictionnaire de Shakespeare à Borges, à Avram Davidson, ou à Virginia Woolf ; celle –ci aurait particulièrement apprécié (voir ce qu’elle écrivait sur la soeur de Shakespeare dans A Room of One’s Own/ Une chambre à soi)
Quant à moi, je n’ai pas vu l’Alvearie. J’ai juste reçu un exemplaire de Shakespeare’s Beehive. Pour l’avoir lu et relu, pour avoir examiné les preuves, je me suis laissé convaincre, non par amitié mais par la force des arguments concrets. Je sens que je vais lire et relire beaucoup de Shakespeare cette année ; et, avec le plus grand plaisir pour la tâche, faire ce que je fais d’habitude : regarder la danse des mots sur la page.
HENRY WESSELLS
Henry Wessells est antiquaire à New York avec James Cummins Bookseller. Il est auteur d’ Another green world (2003) et son livre The Private Life of Books va paraître en septembre. Il est éditeur du site The Endless Bookshelf http://endlessbookshelf.net .
Lire également deux articles récents : celui d’Adam Gopnik dans le New Yorker, et celui du Guardian.
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George Koppelman & Daniel Wechsler
Shakespeare’s Beehive. An Annotated Elizabethan Dictionary Comes to Light.
Avec planche dépliante en fac-similé à la p. 220. Texte imprimé en rouge et noir. xii, 339, [1] pp.
Axletree Books, 2014.