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mardi 20 janvier 2026

Un Meursault hongrois / entretien avec David Szalay

 



Un Meursault hongrois : entretien avec David Szalay

Chair, de David Szalay, Booker Prize 2025, est le sixième livre de l’auteur anglo-hongrois né à Montréal. Il suit le parcours rocambolesque d’Istvan, truand en Hongrie devenu chauffeur puis riche homme d’affaires en Angleterre. C’est un destin du XXIe siècle, l’expression du rêve de millions de migrants de l’Europe de l’Est partis vers l’eldorado de l’Ouest. Un roman sensuel et magnifique.

mardi 16 décembre 2025

Yasmin Zaher / Dans ma peau / Moi et Hermès

 

Yasmin Zaher Dans ma peau
Deux jeunes filles dans le quartier de Dumbo à Brooklyn avec vue sur le Manhattan Bridge (mai 2013) © Jean-Luc Bertini

Moi et Hermès

Dans ma peau, de Yasmin Zaher, est un Bildungsroman corporel relatif à la sexualité et à l’identité d’une riche Palestinienne exilée à New York. Ce texte drôle, poétique et surprenant fait autant penser à Sex and the City qu’à Ottessa Moshfegh. Il dépeint avec précision et cynisme le mode de vie de trentenaires citadins et aisés d’aujourd’hui. Hélas, rien ne laisse croire que la narratrice prenne du recul par rapport à la misère affective de l’époque.

mardi 25 novembre 2025

Une famille new-yorkaise et le monde / Entretien avec Jess Row

 

Jess Row, Un monde nouveau
Jess Row (2025) © Jean-Luc Bertini


Une famille new-yorkaise et le monde : entretien avec Jess Row

Un monde nouveau de Jess Row est le cinquième livre de l’auteur, professeur à l’université de New York, plus connu pour ses nouvelles et ses essais que pour ses romans. Celui-ci suit l’histoire d’une famille juive new-yorkaise sur cinquante ans, avec leurs engagements – le climat, la Palestine – et leurs tragédies. L’auteur a accordé un entretien à EaN lors de son passage à Paris.

samedi 1 novembre 2025

Philip Roth dans tous ses états

 



Roth dans tous ses états

Romans, 1993-2007 constitue le troisième volet de l’œuvre de Philip Roth publié dans la Pléiade. Il regroupe quatre romans hétérogènes, chacun étant à sa manière une réponse à un livre antérieur. Comme d’habitude avec le dernier Roth, des moments brillants sont enrobés de longueurs. L’introduction de Philippe Jaworski vaut le détour à elle seule. On ne peut en dire autant de l’essai que publie Marc Weitzmann, exercice d’autopromotion. Quant à Ira Nadel, il comprend l’inspiration européenne de Roth – en l’occurrence, Marcel Proust –, évitant le piège essentialiste dans lequel tombent Weitzmann et beaucoup de ses compatriotes, qui considèrent le romancier comme une métonymie de l’Amérique. Ah, pauvre Roth, de quoi est-il devenu le nom ?

mardi 7 octobre 2025

Jesmy Ward / Nous serons tempête / La saga d’une esclave

 


La saga d’une esclave

Nous serons tempête de Jesmyn Ward, seule femme et seul membre de la communauté afro-américaine à avoir remporté deux fois le National Book Award, raconte l’esclavage d’une adolescente dans le Sud américain. C’est un roman bouleversant, écrit dans une langue magistrale.

Descente aux Enfers / Entretien avec Jesmyn Ward


Jesmyn Ward Nous serons tempête
Jesmyn Ward (2022) © Jean-Luc Bertini


Descente aux Enfers : entretien avec Jesmyn Ward

Pour expliquer sa conception de Nous serons tempête, ses recherches en amont et la place qu’occupe ce roman dans son œuvre, Jesmyn Ward a accordé un entretien par visioconférence à En attendant Nadeau, répondant à nos questions depuis DeLisle, Mississippi, ville où elle a grandi et où elle habite toujours, inspiration du lieu fictif Bois Sauvage.

jeudi 4 juillet 2024

Une odyssée spatiale à orbite basse

Samantha Harvey Orbital : Une journée, seize aurores
L’astronaute Stephen K. Robinson, maintenu au bras Canadarm2 de la Station Spatiale Internationale © CC0/WikiCommons


 

Une odyssée spatiale 

à orbite basse

par Steven Sampson
4 juillet 2024

Orbital, cinquième roman de Samantha Harvey, nous embarque dans la station spatiale, une auberge espagnole interplanétaire où des astronautes de tous bords – russe, japonais, italien, américain, britannique – profitent de l’accélération temporelle pour ralentir leurs perceptions, trouvant dans la légèreté non gravitationnelle l’occasion de prendre du recul, d’avoir enfin les pieds sur terre. On comprend pourquoi la romancière anglaise a été comparée à Virginia Woolf. 
Samantha Harvey | Orbital. Une journée, seize aurores. Trad. de l’anglais par Claro. Flammarion, 224 p., 22 €

On songe à Rocket Man (Elton John), à Space Oddity (David Bowie) ou à Walking on the Moon (The Police) : des chansons vertigineuses qui transportent l’auditeur vers des cieux vaporeux, où les langues terriennes n’ont plus cours. Ou encore à des films tels que 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick) ou Interstellar (Chistopher Nolan), des spectacles visuels et auditifs à la fois claustrophobes et infinis. Comment se fait-il que, depuis H.G. Wells, ce sont les Anglais – même Kubrick a vécu quarante ans en Angleterre, où il a créé 2001 – qui ont le mieux imaginé des traversées fictives de l’espace ? Les Américains, focalisés sur la conquête réelle, sont-ils passés à côté de la poésie cosmique ? Est-ce de perdre son empire qui aide à élaborer des royaumes fantasmatiques ?

Orbital, justement, représente l’extension du domaine anglophone dans l’espace, c’est-à-dire dans un petit îlot au milieu de l’immensité extraterrestre. Mais l’intérêt du roman ne réside pas dans les échanges entre les membres d’une équipe hétéroclite, il est à trouver dans la prose de leur créatrice : tels les six personnages principaux des Vagues, les six astronautes coincés dans la promiscuité de l’installation divaguent librement dans la pensée, une fois délivrés de leurs tâches quotidiennes. 

« Quotidien » : l’adjectif est-il pertinent dans cet environnement éthéré ? Au début de l’histoire, on est un mardi matin à quatre heures quinze, il y aura seize orbites au cours des vingt-quatre heures dans ce texte rempli de chiffres, comme pour souligner l’arbitraire de la mathématique. On commence par entrer dans la tête d’un cosmonaute russe, Roman, lorsqu’il s’extirpe de son sac de couchage et « nage » vers le hublot. C’est son quatre cent trente-quatrième jour dans l’espace, un total cumulé sur trois missions différentes. Une mission de neuf mois comporte environ cinq cent quarante heures d’exercices matinaux et cinq cents réunions avec les équipes au sol. En plus de quatre mille trois cent vingt levers de soleil et quatre mille trois cent vingt couchers de soleil. Tout cela étalé sur trente-six mardis, dont celui d’Orbital. Comment ne pas penser à la profusion des chiffres dans l’Ancien Testament, notamment dans le Livre des Nombres, dont le nom en hébreu, Bemidbar, signifie « dans le désert » ? L’espace est désertique, on est plus près de l’ambiance de la Bible que de celle, aquatique, du roman de Virginia Woolf, bien que les astronautes se déplacent en « nageant ». En hébreu, les mots « désert » (Bemidbar) et « parler » (Deber) ont une racine commune : le titre du quatrième livre de la Bible se lit aussi comme « Dans le Lieu de la Parole ». Samantha Harvey place la parole au-delà de l’atmosphère. En regardant par le hublot, Roman se projette dans l’avenir ; il s’imagine quelques mois plus tard, chez lui à Moscou, toujours en train d’observer par la fenêtre, pour contempler la même lune qu’il voit depuis le hublot, mais qui aura alors le caractère d’un souvenir touristique.Quant à Shaun, seul Américain à bord, il se remémore une leçon au lycée sur Les Ménines : le professeur expliquait qu’il s’agissait d’une mise en abyme, d’une peinture dans une peinture, du fait que Vélasquez se mettait dans le tableau. Quel serait le véritable sujet de l’image ? On ne voit qu’une pièce dans laquelle sont introduites quelques personnes ainsi qu’un miroir ; Vélasquez a-t-il réalisé une représentation du néant ? Orbital serait-il investi d’une mission semblable ? Comme Beckett, Samantha Harvey communie avec le néant, localisé à quelques centaines de kilomètres au-dessus de la Terre.

Lorsqu’on traduit un livre ayant atteint les sommets, il faut un traducteur à la hauteur ; ici, le texte français reste terre à terre. Claro, « passeur » de littérature américaine et considéré comme l’un de ses meilleurs traducteurs hexagonaux, est célèbre pour l’impressionnante quantité de sa production : chaque année, il traduit des milliers des pages, tout en publiant son propre roman, en s’occupant de son blog et en se dépensant en tant qu’éditeur et chroniqueur. Trop, c’est trop ! Surmené, il a fini par intégrer l’idéologie de l’impérialisme yankee dont il est l’idiot utile : à tout prix, la mécanique et l’efficacité !

Samantha Harvey est anglaise, outre-Manche la communication se passe à un autre niveau, e décalage entre elle et ses confrères outre-Atlantique ressemble à celui entre Tony Blair et George W. Bush, ou entre BoJo et Donald Trump : même lorsqu’ils sont bêtes, les Anglais sont linguistiquement plus subtils. La faiblesse de cette traduction saute aux yeux dès la première phrase du chapitre « Orbite 1 » : Harvey évoque des pensées et des mythologies qui « convene » ; le verbe nous interpelle, le lecteur doué d’une oreille fine entend une note perçante, absente dans la traduction tricolore : « se rejoignent ». À la fin de ce paragraphe, quand la romancière évoque le « raw space » (« l’espace nu » pour Claro, qu’on aurait traduit par « brut » ou « cru »), elle le compare à une panthère ; une panthère « rêvée » de manière transitive par les astronautes : « they dream it stalking through their quarters », tandis que le « Clavier Cannibale » – pour reprendre le nom du blog du traducteur – mortifie la phrase : « ils rêvent qu’elle rôde dans leur habitacle ». En anglais, la magie se cachait dans cette transitivité inattendue. À la page suivante, c’est une faute de sens frappante : « un » mardi devient « le premier » mardi à bord pour Roman, alors qu’il participe à cette mission depuis quatre-vingt-huit jours. Et ainsi de suite…Le cannibale ferait mieux de renoncer à sa poursuite d’auteurs britanniques pour rester dans sa chasse gardée américaine, peuplée d’écrivains virils. Feu Bernard Hœpffner, Claro ne l’est pas. 

Qu’importe, même mal traduit, Orbital vaut l’escale.  





jeudi 16 novembre 2023

« L’héroïne est pour ceux qui ne veulent rien ressentir » / Entretien avec Jerry Stahl

 


Permanent Midnight, Jerry Stahl
Jerry Stahl (2023) © Jean-Luc Bertini


« L’héroïne est pour 

ceux qui ne veulent 

rien ressentir » : 

entretien avec Jerry Stahl

par Steven Sampson
16 novembre 2023
8 mn

Permanent Midnight de Jerry Stahl aura bientôt trente ans, occasion de faire paraître en poche une traduction révisée de ce récit culte sur l’addiction et la désintoxication, qui s’inscrit dans la lignée de Burroughs et de Thomas de Quincey. EaN a pu s’entretenir avec l’auteur américain lors de son passage à Paris.

mardi 17 octobre 2023

Entretien avec Dario Diofebi


Dario Diofebi, Paradise, Nevada
Dario Diofebi (2023) © Jean-Luc Bertini


Entretien avec Dario Diofebi

lundi 25 septembre 2023

« Un livre délirant » / Entretien avec Emily St. John Mandel

Portrait de Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Emily St. John Mandel © Jean-Luc Bertini


« Un livre délirant » : 

entretien avec 

Emily St. John Mandel

par Steven Sampson
13 septembre 2023
8 mn

Emily St. John Mandel vient de publier son sixième roman, La mer de la tranquillité, l’histoire d’un voyageur du temps qui traverse plusieurs siècles. C’est aussi une œuvre d’autofiction, à travers le personnage d’Olive Llewellyn, romancière du vingt-deuxième siècle qui entreprend un tour promotionnel pour son bestseller, comme l’a fait St. John Mandel pour son roman Station Eleven. EaN a pu s’entretenir avec l’autrice canadienne lors de son passage à Paris.

Emily St. John Mandel | La mer de la tranquillité. Trad. de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé. Rivages, 304 p., 22 €

Votre livre est complexe, construit autour de quatre ou cinq intrigues. 

En effet, c’est difficile à résumer, en gros c’est l’histoire d’un détective, un voyageur du temps qui habite une colonie lunaire en l’année 2401 et qu’on rencontre en 1912, la première période couverte par le roman. Il est venu enquêter sur une « anomalie », c’est-à-dire une situation dans laquelle divers rapports temps/espaces s’affrontent et se corrigent. Certains de ses collègues dans l’année 2401 croient que l’anomalie prouve qu’on vit dans une simulation. C’est un livre étrange qui reflète les circonstances de sa création, en mars 2020 à New York (le début du confinement), une période folle. À n’importe quel autre moment, je n’aurais peut-être pas formé un tel projet.

En quoi le confinement à New York a-t-il influencé l’histoire ?

En mars 2020, tout était bizarre, j’étais à la maison avec ma fille de quatre ans, je l’ai enlevée de l’école, tout était intense, l’effort de garder une petite enfant en sécurité pendant une pandémie dont on savait si peu, on ignorait si elle était dangereuse pour les enfants, quels étaient les modes de transmission, et puis il y avait cette ambiance de mort. Aux mois de mars et d’avril, New York était affreux, j’ai décidé que ce serait bon pour ma santé mentale de commencer un nouveau roman même si je venais de publier L’hôtel de verre, sorti  en mars 2020, parce que commencer un livre permet de rentrer dans un monde privé que tu peux contrôler absolument, contrairement à la vie pendant la pandémie. Sinon, je n’aurais probablement pas écrit ce livre délirant. 

La mer de la tranquillité raconte une pandémie, tout comme Station Eleven. C’est incroyable que vous ayez pu anticiper ainsi les événements de 2020.

Je n’ai rien anticipé : quand tu fais des recherches, il devient clair assez rapidement qu’il y aura toujours une nouvelle pandémie, c’était complètement prévisible. Prévoir l’épidémie, ce n’est pas la même chose que de savoir si on survivra. J’ai été autant prise au dépourvu que n’importe qui. C’est drôle, la pandémie de Station Eleven était presque accessoire par rapport à l’intrigue : mon but était d’écrire sur le monde moderne en évoquant son absence, de dresser le portrait d’un univers post-technologique. Mais il fallait procéder du point A au point B, trouver un moyen d’arriver à cette temporalité, et une pandémie m’est apparue comme une façon horriblement efficace de le faire. En fait, je ne l’ai pas considéré comme un roman post-apocalyptique, ni comme l’histoire d’une pandémie, il s’agissait juste d’un dispositif littéraire. Il n’empêche, j’ai fait beaucoup de recherches sur les pandémies, je les trouvais fascinantes. Puis il y a eu l’irruption du covid, et tout d’un coup je me suis trouvée dans une situation étrange où on m’a présentée comme une sorte d’expert, alors que je ne suis pas épidémiologiste. Qui plus est, Station Eleven raconte l’histoire d’une grippe qui est peu plausible sur le plan scientifique. En tout cas, on me demandait d’écrire des éditoriaux, c’était surréel, et j’avais envie de transmettre tout cela dans La mer de la tranquillité.

Olive Llewellyn, la romancière dans le livre, dit qu’elle n’aime pas l’autofiction.

C’était une blague. En tant que lectrice, je l’ai toujours appréciée : j’admire le travail de Rachel Cusk et d’autres, mais je n’avais jamais songé qu’un jour je le ferais moi-même parce que j’écris de la fiction, pas des mémoires. Auparavant, quand je lisais de l’autofiction, j’étais un peu choquée, je me demandais pourquoi l’écrivain me permettait de lire son journal intime, qui se présente comme personnel et réel. 

  1. Cela dit, le premier jet de La mer de la tranquillité a été la partie autofictionnelle où Olive est en tournée pour la promotion de son roman, je l’ai commencée trois mois avant la pandémie, elle procédait des cent vingt-sept événements auxquels j’avais participé pendant ma propre tournée promotionnelle pour Station Eleven, dans sept pays sur quatorze mois ; 90 % des échanges que j’ai eus étaient fantastiques, ce fut un vrai privilège de pouvoir parler avec des lecteurs, de rencontrer des gens intéressants. Mais si vous faites autant d’événements, il suffit que 1 % des conversations soient déconcertantes, cela fait pas mal d’expériences bizarres. Donc j’ai tenu un journal pour enregistrer à chaud ces échanges, je pensais pouvoir jouer avec l’autofiction comme expérience formelle. En mars 2020, quand j’ai commencé le roman sur le voyageur du temps, j’ai fait passer ces pages à travers le filtre de la science-fiction. Ce fut une bonne leçon pour moi en tant que lectrice : contrairement à Olive, je ne me sentais pas exposée ; beaucoup de ses expériences sont les miennes, mais sa vie est tellement fictive que je ne me suis pas sentie plus exposée par elle que je ne l’avais été par Miranda dans Station Eleven ou par Vincent dans L’hôtel de verre. Ça aide qu’elle vive dans l’année 2203. Et si elle a une enfant de quatre ans comme moi, le mariage est différent.  

La lointaine colonie lunaire du roman renvoie-t-elle à votre enfance en Colombie-Britannique ?

Peut-être. Pendant le confinement, je voulais situer l’intrigue sur la Lune pour que ce soit aussi loin que possible de mon appartement : n’importe où sur terre était trop proche. Finalement, je me suis rendu compte que les colonies lunaires étaient des espaces clos avec des limites discrètes, comme les appartements pendant le confinement, donc c’est possible que j’aie fini par réaliser l’opposé de mon intention initiale. 

Shakespeare est une présence récurrente chez vous. Ici, Olive Llewellyn le cite dans son roman Marienbad : « Est-ce la fin promise ? »

Un livre est une capsule temporelle, c’est le témoin d’un moment précis, aujourd’hui si j’écrivais Station Eleven, le répertoire du théâtre ambulant serait plus large, mais à l’époque je croyais que ce n’était pas logique que la compagnie monte des pièces modernes ; l’ère post-technologique ressemblait à celle de Shakespeare, où les théâtres étaient illuminés par des bougies. Et quand j’ai fait des recherches, j’ai découvert des parallèles entre l’univers post-grippe de mon roman et l’Angleterre élisabéthaine. À l’époque de Shakespeare, le théâtre consistait souvent en ces petites compagnies ambulantes ; quand la peste gagnait Londres, ce qui arrivait souvent, ces troupes quittaient la ville. Ils jouaient devant un public traumatisé, des gens hantés par la peste, c’est exactement l’ambiance que j’ai essayé d’évoquer dans Station Eleven.  

L’épidémie ressurgit dans La mer de la tranquillité : le commandant George Vancouver, lors de son voyage d’exploration de la côte ouest du Canada, voit des Indiens décimés par la variole, puis en 2020 il y a le covid. D’où vient votre intérêt pour les pandémies ?

Entre septembre 2014 et le début du confinement en mars 2020, j’ai sillonné les États-Unis, pour donner des conférences au sujet de Station Eleven, de l’écriture, et de l’intérêt contemporain pour la fiction post-apocalyptique. La communication s’appuyait sur mes recherches pour le roman. Pour La mer de la tranquillité, j’ai confié la meilleure partie de cette présentation à Olive. En ce qui concerne le voyage du commandant Vancouver, quand vous lisez le récit, il est évident qu’une maladie a détruit toute une civilisation. 

Indiens variole Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Nahuas infectés par la variole, Codex de Florence (16ᵉ siècle) © CC0/WikiCommons

Avez-vous été inspirée par d’autres fictions ?

Enfant, je lisais sans cesse de la science-fiction, surtout Isaac Asimov et d’autres classiques. Je m’intéresse au genre noir, donc la figure du détective voyageur était irrésistible pour moi. 

Pourriez-vous expliquer le concept de l’anomalie, ainsi que l’articulation entre l’anomalie et la simulation ?

L’anomalie est comme une corruption de fichier, quand un fichier en corrompt un autre, sauf qu’il s’agit de deux instants chronologiques. Quant au rapport entre l’anomalie et la simulation, l’une fournit la preuve de l’autre, l’anomalie sert d’évidence pour la thèse qu’on vit dans une simulation. En fait, les récits traditionnels de voyage dans le temps ne fonctionnent pas : lorsque le voyageur remonte dans l’Histoire pour effectuer un changement, il ouvre la porte à des modifications infinies, il crée une brèche dans l’Histoire. En cherchant à éluder ce problème, j’ai trouvé une seule solution : ajouter une couche supplémentaire de bizarrerie, à savoir l’hypothèse de la simulation. Donc, l’un de mes personnages dans l’année 2401 affirme qu’on ne peut expliquer le voyage dans le temps, on ignore pourquoi l’Histoire se referme sur elle-même pour réparer la brèche ; il en déduit qu’on vit dans une simulation.

Qui a formulé l’idée de la simulation ?

Je crois que c’est Nick Bostrom à l’université d’Oxford. Je l’ai découvert il y a quelques années, il y a des gens brillants capables de défendre de manière convaincante le pour et le contre. 

Avez-vous un film préféré à ce sujet ?

Looper, de Rian Johnson. C’est l’histoire d’un jeune assassin, un voyageur du temps, qui se déplace chronologiquement, attend sa victime et la tue. Ensuite, il arrache un sac, rempli de pièces d’argent, du cadavre : c’est sa paie. Il sait qu’un jour il arrachera un sac rempli d’or, ce jour-là il se sera tué lui-même, il aura assassiné son propre avenir. Cela s’appelle boucler la boucle (closing the loop). 

Emily St. John Mandel La mer de la tranquillité - Anomalie
Lune ( Mare Serenitatis et Mare Tranquillitatis) © CC0/Flickr

Il y a une vidéo, devenue une œuvre d’art, qui capte l’anomalie dans La mer de la tranquillité.

Le point de départ a été une série de courts métrages de Warhol que j’avais vue à Brooklyn. Au premier abord, ils paraissent banals, ce sont de petits aperçus du quotidien. L’un d’entre eux s’appelait « John », il montre un homme en train de faire la vaisselle. J’aimais l’idée qu’un artiste puisse être suffisamment inspiré par une vidéo amateur pour composer de la musique. Dans mon livre, le personnage de Vincent – familier des lecteurs de L’hôtel de verre – portait sa caméra pendant qu’elle traversait une forêt, elle est passée sous un érable où elle a enregistré quelque chose qu’elle ne pouvait comprendre : une explosion d’obscurité, une musique venue de nulle part, une étrange sensation d’être à l’intérieur d’une aérogare, puis tout d’un coup, tout s’est remis en place. Elle a capté cet instant sur la vidéo, plus tard son frère Paul, habitué à voler son travail, s’en est servi comme base d’une nouvelle composition. C’est la seule fois qu’on a pu enregistrer l’anomalie.

La scène dans l’aérogare en 2185 est presque mystique.

Un violoniste joue une composition originale, elle n’a jamais été enregistrée, il l’avait composée pour sa femme défunte, il la joue dans le terminal d’Oklahoma City, et, subitement, plusieurs choses arrivent simultanément : d’abord, Olive Llewellyn, en pleine tournée promotionnelle pour son roman, passe devant l’anomalie et perçoit une explosion d’obscurité ainsi que la sensation bizarre qu’elle se trouve dans une forêt. C’est l’inverse de ce que Vincent avait vu. Cela ne dure qu’une seconde, puis tout se remet en place. Elle décide de transmettre cette expérience dans un roman, c’est pour cela que plus tard il attirera l’attention du détective. Quant à lui, il était présent au même instant dans l’aérogare, il venait de sortir d’un cagibi, il s’approche du violoniste, l’anomalie se passe derrière lui, il ne l’a même pas vue. Enfin, le violoniste et le détective, séparés chronologiquement (sauf à ce moment-là), sont une seule et même personne, .

L’anomalie apparaît combien de fois ?

Elle relie 1912 et 2185, et puis… est-ce seulement ces deux moments-là ? Oui, c’est ça. Lorsqu’on la revoit en 2203, c’est juste dans les écrits d’Olive. 

La mer de la tranquillité couvre un vaste laps de temps, à partir de l’Empire romain, mentionné dans le discours d’Olive.

On trouve en ligne des textes écrits par Ammien Marcellin, historien du quatrième siècle, sur une épidémie du deuxième siècle ; aujourd’hui, on croit qu’il s’agissait de l’arrivée de la rougeole à Rome, maladie qui a décimé l’armée, parfois une personne sur trois est morte. J’avais trouvé cela en faisant mes recherches sur la peste pour Station Eleven.  

EN ATTENDANT NADEAU