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vendredi 31 juillet 2026

Une grammaire du français contemporain

 

Grande Grammaire du français : une grammaire du français contemporain


Une grammaire du français contemporain

Cette Grande Grammaire du français est un monument, un très bel ensemble d’études linguistiques qui a mobilisé 59 chercheurs éminents et 32 universités et laboratoires, tant en France qu’à l’étranger. C’est une somme de travail inédite, puisque notre cher et (relativement) grand pays manquait jusqu’à ce jour d’une grammaire exhaustive (écrit, oral avec toutes ses implications en matière sonore et musicale notamment) de la langue contemporaine pratiquée en France mais aussi un peu partout dans le monde.

dimanche 28 décembre 2025

Alain Veinstein / Venise, aller simple / Écriture résiliente




Écriture résiliente

Un poète d’une force, d’une originalité, d’une obstination singulières, qui fut d’abord un peintre puis y renonça pour se dire, inlassablement, de recueil en recueil, n’ayant, comme il est naturel pour un lyrique contrarié, d’autre sujet que lui-même, que ses questionnements insolubles, que sa difficulté d’être : Alain Veinstein a rassemblé sa production de quinze années en 2014 dans L’Introduction de la pelle.

mardi 9 décembre 2025

Le roman chinois d’un Tibétain

 

Destin trafiqué, de Dong Xi : le roman chinois d'un Tibétain

 

Le roman chinois d’un Tibétain

samedi 15 novembre 2025

Quelle était l’ambition d’Alain Robbe-Grillet ?

 


Quelle était l’ambition d’Alain Robbe-Grillet ?

Plus de dix ans après la mort d’Alain Robbe-Grillet, en 2008, ces deux ouvrages de Benoît Peeters, auteur, entre autres travaux, de merveilleux scénarios de bande dessinée, d’une exceptionnelle créativité (Les cités obscures, avec François Schuiten, Casterman), font le point sur l’écrivain qui a le mieux représenté le dernier mouvement littéraire français du XXe siècle et porté son rayonnement à l’international.  

Alain Robbe-Grillet et Benoît Peeters, Réinventer le roman. Entretiens inédits. Flammarion, coll. « Champs », 320 p., 12 € 

Benoît Peeters, Robbe-Grillet. L’aventure du Nouveau Roman. Flammarion, 384 p., 22,90

vendredi 14 novembre 2025

Maurice Mourier / Le nageur empoissonné

 


Nager (été 2022) : le nageur empoissonné

Affiche de Jules Chéret (1876) © Gallica/BnF


Le nageur empoissonné

Notre hors-série de l'été 2022 : Nager




 Maurice Mourier explore les activités aquatiques sous leurs angles théologique et sportif, à partir d’une mystérieuse sentence latine.

Lecteur passionné de Lucius Caecilius Firmianus Lactantius qui écrivit, à l’époque du regretté Constantin (272-337), de volumineux ouvrages sur le dieu unique, j’ai longtemps médité sur une de ses plus énigmatiques sentences, qui figure en exergue au De ira Dei. La voici dans toute la rigueur mais aussi la rudesse de sa langue latine : « Adeo frigida aqua cocti sunt ut pisces facti sint. » (« Ils ont été cuits dans une eau si froide qu’ils furent changés en poissons. »)

jeudi 13 novembre 2025

Anton Beraber / Un superbe personnage

Braves d'après et Celles d'Hébert : les nouveaux romans d'Anton Beraber

Anton Beraber © Francesca Mantovani/Gallimard


Un superbe personnage


Ici, plus rien de l’épopée. Mais, dans Braves d’après, un récit de couleur naturaliste et un anti-héros cherchant à comprendre un obscur conflit qui a opposé, du temps de son grand-père dont il vient d’hériter une maison décatie, ce personnage haut en couleur – mais strictement locale – à un ouvrier agricole polonais. Il s’agit d’un accident de chasse banal où l’immigré a perdu un œil, à moins qu’en réalité l’affaire ne dissimule quelque vengeance. Décor : la grande banlieue parisienne, ses terres agricoles argileuses, lourdes, riches, ses personnages taiseux, renfermés sur leurs secrets. Époque : aujourd’hui, mais aussi le passé proche, celui de la Seconde Guerre mondiale, de l’Occupation, d’après 1945.Pourtant, au-delà de l’anecdote traitée avec une belle rigueur documentaire (les Yvelines de Beraber sont criantes de vérité observée et me rappellent mon propre Vexin français), l’essentiel est ailleurs. Car l’anti-héros, l’héritier d’une propriété à l’abandon qu’il ne songe qu’à fuir et dont il se fait le chroniqueur, capte toute l’attention de la voix narrative. Dépeint comme une sorte de raté congénital, velléitaire, incapable de savoir s’il doit bazarder son héritage et laisser derrière lui un environnement mi-chèvre mi-chou, ni ouvrier ni paysan, ou plutôt s’y incruster et faire revivre une culture régionale en friche, émiettée, pleine de fantômes dans les placards et d’histoires en marge de la légalité, c’est un superbe personnage nihiliste et ingénu, mal dans sa peau et agité d’espoirs grandioses.

Les gens qu’il côtoie sont les descendants de « braves », réels ou supposés, qui ont vécu les années accablantes et exaltantes de la France stoppée dans son élan vers la modernité par la défaite de 1940 et n’en émergeant peu à peu (surplus américains, combines) qu’« après ». Lui-même, plus jeune, arrive encore après cet après et il est complètement hors-jeu, sans autre avenir que celui du vague regret, de la ratiocination, du rêve aux ailes coupées par la réalité plate.

Braves d'après et Celles d'Hébert : les nouveaux romans d'Anton Beraber

Dans un tel marais, le curieux jeune homme sans qualités, étrangement solitaire, est montré ruminant sa rancœur, dans une langue absolument littéraire en ce qu’elle constitue un mixte à peu près inédit de différents jargons contemporains qui doivent beaucoup à un terroir peuplé moins de paysans traditionnels (qu’on rencontre aujourd’hui seulement dans la France profonde) que d’ouvriers agricoles immigrés dans les années 1920 puis fixés, ou de « Français de souche » retraités et retournés à la terre. Mais cette parlure composite qui trouve sa place naturelle dans le récit à la troisième personne y est fréquemment bousculée par un usage tout poétique, et même de tendance symboliste, d’inversions syntaxiques qui appartiennent au « beau langage » du classicisme, ou de mots du vocabulaire le plus relevé. Affectation de « parler supérieur », comme disait notre maître Georges Gougenheim dans son cours de linguistique de la Sorbonne vers 1960 ? On pourrait le croire, la dimension drolatique du livre n’étant pas négligeable. Je préfère y voir un souci purement esthétique, celui de fabriquer un instrument stylistique tout à fait original, puisant dans toutes les strates historiques de notre langue.

Cette interprétation me semble corroborée par Celles d’Hébert, portrait d’une tendre drôlerie d’un de ces zigues improbables qui traînent en arrière-plan dans la faune pseudo rurale de Braves d’après. C’est en effet le même contexte de survie précaire, d’histoires pas nettes, de débrouillardise et de dèche que dans le premier livre, mais le point de vue surplombant du « Il » est ici remplacé par celui d’un « Je » narrateur qui, en quelque sorte, effectue un zoom sur l’un des figurants potentiels de la chronique villageoise. Un de ces formidables emmerdeurs que nous avons aussi bien connus à la campagne, dans le décor boueux et néanmoins charmant d’une quelconque grande banlieue : il s’invite dans votre environnement, vous abreuve de ses aventures à dormir debout, vous saoule de la saga ininterrompue de ses conquêtes.

Braves d'après et Celles d'Hébert : les nouveaux romans d'Anton Beraber

Tel est Hébert, un « type », pas vraiment un brave type car il traficote, joue au chat et à la souris avec la maréchaussée, manque assez nettement de scrupules et considère que les « nanas », quelles qu’elles soient, incapables de résister à sa tchatche, n’attendent toutes que ça. Hébert ne vit (et il le fait intensément) que par son langage, à la fois inculte et orné, prolixe et parfois profond, saisi à la racine même de son élocution bâtarde par une capacité de mimétisme littéraire qui rappelle les plus grandes réussites d’un romancier aussi important – et injustement oublié – que Marcel Aymé. Capable comme lui de recréer la verve d’un prolo insupportable et touchant, l’auteur de Celles d’Hébert (il s’agit de « ses » femmes, bien sûr) fait non seulement preuve d’une maîtrise rare dans la captation d’un personnage, mais il réussit à le faire voir sans description précise et à restituer, en deçà des apparences assez peu sympathiques du mec, le fond de tristesse et de conscience de l’échec qui lui donne toute son authenticité d’homme.

Hébert est un pauvre diable, et cela d’abord parce qu’il est effectivement un pauvre, acharné par la parole à se constituer, contre les coups durs et la vacherie générale de l’existence, une armure de respectabilité, de dignité. Que cela émane du texte sans pathos, c’est un des mérites du romancier. Mais il nous séduit surtout par l’invention d’une langue, de différentes langues étrangères « 

donnant un sens plus pur aux mots de la tribu », ou, sinon plus pur, au moins tout autre. À cette faculté de création, et à elle seule, on reconnaît le véritable écrivain.

EN ATTENDANT NADEAU

mercredi 12 novembre 2025

Henri Michaux / Donc c’est non.



Il n’y a pas de camarades du Non

samedi 8 novembre 2025

László Krasznahorkai Un vrai Nobel de littérature


Le baron Wenckheim est de retour, de László Krasznahorkai
László Krasznahorkai (2018) © Jean-Luc Bertini


Un vrai Nobel de littérature

« Tant crie-l’on Noël qu’il vient », clame Villon en refrain de sa « Ballade des proverbes » pour tenter de retrouver la faveur de son mécène, l’immense poète Charles d’Orléans. Ainsi l’amateur de littérature salue-t-il un Nobel attribué à László Krasznahorkai, un prix qui porte enfin clairement son nom.

dimanche 2 novembre 2025

Günther Anders / La mémoire comme arme de guerre

 


La catacombe de Molussie, de Günther Anders


La mémoire comme arme de guerre

Le temps passé à lire, ou plutôt à relire deux fois après une première lecture, ce gros volume prouve, en ce qui me concerne du moins, qu’il ne se lit pas comme un roman. En effet, contrairement au désir exprimé par son auteur, Günther Anders (1902-1992), ce n’en est pas un.


Günther Anders, La catacombe de Molussie. Trad. de l’allemand par Annika Ellenberger, Perrine Wilhelm et Christophe David. Postface de Gerhard Oberschlick. L’Échappée, 574 p., 24 €


Est-ce dû à la simplicité de l’intrigue (deux hommes enfermés dans un souterrain obscur discutent pendant 44 jours – ou ce qui en tient lieu puisqu’ils ne voient rien – de la révolution à venir, destinée à balayer la tyrannie qui les a emmurés vivants), une simplicité qui tend à l’absence pure et simple ? Non, car l’un, le vieux sage Olo, et l’autre, Yegussa, tout juste arrivé et qui mourra peu après son aîné et mentor, font suffisamment revivre la Molussie, leur patrie, au fil de longs échanges, pour que de nombreuses anecdotes restituent mouvements et personnages extérieurs à leur sépulcre.C’est la structure même de l’œuvre qui n’est pas romanesque. Une succession de scènes, elles-mêmes entrecoupées de contes, qui revêtent le plus souvent la forme de saynètes, crée une sorte de spectacle permanent, dont le but est l’initiation de Yegussa, ce qui entraine le lecteur du côté du théâtre, de la partition, voire – à cause de l’utilisation du poème récité, ou de la chanson populaire – du canevas pour une revue de music-hall très particulière.

mardi 21 octobre 2025

Philipp Weiss / Le grand rire des hommes assis au bord du monde / Beaucoup de bruit pour rien

 

Le grand rire des hommes assis au bord du monde, de Philipp Weiss


Beaucoup de 

bruit pour rien

 

Disonsd-le tout de go : Le grand rire des hommes assis au bord du monde, le premier roman de l’Autrichien Philipp Weiss, qui nous arrive précédé d’un battage médiatique énorme et d’articles promotionnels sans modestie excessive rédigés par l’auteur lui-même, est un pétard mouillé.

mardi 25 juillet 2023

Le Nouveau Roman par ceux qui l’ont fait

 


De 1946 à 1999, les lettres inédites du Nouveau Roman


Le Nouveau Roman par ceux qui l’ont fait

par Maurice Mourier
9 août 2021

Tandis que Gallimard vient d’intégrer à son groupe les éditions de Minuit, la maison historique du Nouveau Roman, un volume de lettres inédites paraît – chez Gallimard, et non Minuit –, rassemblant des lettres échangées entre 1946 et 1999 entre les sept écrivains.


Nouveau Roman. Correspondance, 1946-1999. Michel Butor, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon. Édition de Carrie Landfried et Olivier Wagner, sous la direction de Jean-Yves Tadié. Gallimard, 325 p., 20 €


Ils sont tous là, de Michel Butor à Claude Simon, sous la forme de 243 lettres où la correspondance entre Alain Robbe-Grillet et Claude Ollier se taille d’abord la part du lion, parce qu’ils furent de vrais amis dès l’âge de 21 ans, s’étant rencontrés en Allemagne, à la « faveur » du STO, en 1943. Mais les cinq autres membres du septuor du Nouveau Roman, dont la doyenne est Nathalie Sarraute (née en 1900), suivie à distance, en ancienneté, par Claude Simon (né en 1913) et le benjamin Michel Butor (né en 1926) – les deux derniers par ordre de présence épistolaire étant Claude Mauriac et Robert Pinget, qui naissent respectivement en 1914 et en 1919 –, sont également bien représentés, chacun par plusieurs lettres au contenu notable.

De 1946 à 1999, les lettres inédites du Nouveau Roman
Jean Ricardou (à gauche) et Claude Simon à Cerisy © CC/Philippe Binant

 

Le menu fretin des échanges sociaux (simples billets informatifs ou mondains), qui obère trop souvent les correspondances exhaustives, ayant été écarté par les éditeurs, l’ensemble donne non pas une chronique – il y a beaucoup trop peu de lettres écrites ou conservées – mais un excellent film accéléré de ce mouvement, le Nouveau Roman, ainsi baptisé, de manière dépréciative, par le critique traditionaliste Émile Henriot, arbitre des élégances littéraires du journal

 Le Monde.

 

Le Nouveau Roman se montra actif durant plus de cinquante ans et ne prit pas pour autant la forme d’une véritable école. L’introduction de Carrie Landfried et Olivier Wagner, remarquable de clarté et de précision, le montre bien, dans son effort inédit (on n’avait jamais encore publié de correspondances croisées d’un si grand nombre d’écrivains) pour restituer les couleurs d’un groupe qui a effectivement défini par ses ouvrages une tendance nouvelle de l’écriture romanesque et défendu ses choix contre la masse formidable du roman et de la critique consacrés. 

En reconstruisant en quatre épisodes (prodromes, apogée, différenciation des trajectoires, consécration puis effacement) cette grande aventure iconoclaste, épisodes de durées très inégales (10 ans, 5 ans, 8 ans, 28 ans), les éditeurs soulignent, par la structure même de leur démontage, que le moment n° 2, celui de l’apogée et du triomphe apparent d’une littérature où la transformation du matériau tiré du réel trivial par la puissance révolutionnaire de l’écriture substituait au respect du petit fait vrai la création par l’imaginaire d’une réalité purement textuelle, donc effectivement nouvelle, ce moment inauguré par La jalousie de Robbe-Grillet (1957) et la réédition de Tropismes de Nathalie Sarraute, publié en 1939 mais alors méconnu, a été excessivement court : cinq ans, de 1957 à 1962, date où sortent, aux éditions de Minuit, à la fois l’admirable Inquisitoire de Robert Pinget, Instantanés de Robbe-Grillet et Le palace de Claude Simon. L’étape suivante (1963-1971) est certes celle des accomplissements, mais le fait que le prix Médicis, pourtant fondé en 1958 dans le but explicite de promouvoir les auteurs qui offraient une nouvelle façon d’écrire, et dont Robbe-Grillet et Nathalie Sarraute étaient membres, ait échoué à faire couronner L’inquisitoire, est hautement significatif de la résistance et de la victoire à venir des Anciens contre les Modernes. 

Le Nouveau Roman a eu ses heures de gloire médiatique. Robbe-Grillet lui-même, ainsi que Sarraute, seront célébrés et vendront bien certains de leurs livres. Mais, dans l’ensemble, le mouvement demeurera cantonné au public, notamment universitaire, le plus élitaire qui soit et ne suscitera aucune mutation en profondeur du paysage éditorial. Cinq ans après la disparition, en 2016, du plus jeune, prolifique et d’ailleurs très tôt dissident de ses principales figures, Michel Butor, qu’en reste-t-il dans une production romanesque vouée à l’enquête journalistique teintée de sociologie, submergée par l’évocation très classique des « problèmes d’époque » ou par l’évocation ressassée d’anecdotes jugées authentiques parce qu’elles reposent sur l’expérience même du « vécu » ? 

Il n’est toutefois pas surprenant de constater l’oubli dans lequel est tombé, sans grand espoir de résurrection future, un mouvement d’autant plus problématique qu’en ses meilleurs achèvements – Le libera de Robert Pinget en 1968, Leçon de choses de Claude Simon en 1975, Topologie d’une cité fantôme de Robbe-Grillet en 1976, et ce chef-d’œuvre absolu, L’acacia de Claude Simon en 1989, quatre ans après que le prix Nobel eut été décerné à son auteur, à la consternation des critiques français les plus réactionnaires – il ne cachait pas sa filiation avec le surréalisme, et traitait la prose comme l’aurait voulu Mallarmé, c’est-à-dire en ne la distinguant de la poésie que par une « accentuation » un peu moins marquée de la langue. 

De plus, les écrivains cités ci-dessus n’ont en fait guère de ressemblance entre eux, ayant plutôt cultivé chacun la pleine liberté de l’imaginaire, et seule les unissait leur appartenance conjointe à la même écurie, celle des éditions de Minuit où Robbe-Grillet, depuis la publication des Gommes (1953), formait avec Jérôme Lindon une équipe témoignant d’une ambition commune, qui allait tenter d’imposer aux milieux intellectuels le label Nouveau Roman, label qu’on peut donc considérer au moins autant comme une marque – rassemblant des crus divers – que comme une école.

Nathalie Sarraute

 

Cette riche correspondance fait à merveille ressortir la diversité des tempéraments et des destinées. Peu de rapport entre le fantaisiste passablement déjanté Pinget, qui partage humour fracassant, impécuniosité et irrémédiable mélancolie avec  son compatriote suisse Robert Walser, le méticuleux et angoissé Claude Ollier, l’habile mais charmant calculateur Robbe-Grillet, et Claude Simon, ancré dans sa réalité terrienne par son métier de vigneron et par ailleurs sans doute le plus « artiste » de tout le groupe.

Tous les membres du Nouveau Roman ont reçu une bonne éducation bourgeoise et possèdent le capital culturel qui va avec. Néanmoins, certaine distinction mondaine, outre l’élément déterminant qu’est l’âge, rapproche Claude Mauriac (né en 1914) de Nathalie Sarraute, la grande dame russe de quatorze ans son aînée ; devenus amis sincères et fidèles, ils seront rejoints dans cette proximité « de classe » par Michel Butor, pur produit de l’Université.

Robbe-Grillet, ingénieur agronome de formation, et Claude Ollier, administrateur dans le cadre du protectorat français au Maroc, sont plus liés à Robert Pinget, qui a fait des études de droit et n’a que trois ans de plus qu’eux. Exploitant agricole, ex-peintre raté, d’une jalouse indépendance, Claude Simon quant à lui tient presque le rôle du cavalier seul (ce cavalier qu’il était en 1940, à 27 ans, lors de la défaite, et qui figurera comme narrateur dans nombre de ses livres où les souvenirs autobiographiques – au rebours de la doctrine du Nouveau Roman – ont une si grande part).

Là-dessus intervient le sort inégal des livres. À la réussite des uns, même si elle est tardive (Sarraute, Simon) ou sporadique (Robbe-Grillet, mais son rôle de chef de file lui assure un public international, et puis il se rattrape au cinéma), s’oppose l’échec relatif (Pinget, qui a tout de même des satisfactions d’estime au théâtre) ou total de certains autres (Claude Ollier, qui pourtant l’emporte par sa verve, son honnêteté critique, sa lucidité, dans cette correspondance). Habent sua fata libelli, rappelait Cendrars. Le sort a été injuste envers Claude Ollier, qui, comme Du Bellay, aurait pu dire : « Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau ».

Notons enfin que, faute de documents, ce livre ne saurait être exhaustif. Des écrivains considérables (Beckett, Duras) manquent au tableau. Notons aussi que les écrivains présents, qui n’ont vraiment vécu que pour et par leurs livres, parlent bien rarement métier dans leurs lettres. Sauf Claude Ollier, précisément, dont j’ai souvent salué les prouesses d’écriture dans La Quinzaine littéraire, et parfois un peu Claude Simon, pour se démarquer du terrorisme anti-humaniste de Jean Ricardou, organisateur doué de l’enterrement du Nouveau Roman par le biais de colloques. D’un côté le romancier méconnu, de l’autre le prix Nobel conspué en son propre pays. Y a-t-il leçon à tirer de ce rapprochement ? Aucun, sinon que le succès des livres est tout, sauf littérature.

EN ATTENDANT NADEAU