Emma Stone : "Si je peux séduire, c’est par mon indiscipline"
Isabelle Girard
| Le 13 septembre 2018
Brillante, spontanée, facétieuse, l’actrice oscarisée pour La La Land règne sur Hollywood. Bientôt dans Maniac, la nouvelle série de Netflix, qu’elle coproduit, Emma suit son instinct et poursuit son irrésistible ascension.
Emma Stone
Souveraine des métamorphoses, ne cessant de montrer au monde du cinéma la puissance de ses compositions, Emma Stone, 30 ans, est devenue en quelques années la comédienne la plus courtisée de Hollywood. Oscarisée en 2017 pour son interprétation de candidate à la gloire dans La La Land, le film de Damien Chazelle, elle élargit aujourd’hui le spectre des possibles en coproduisant Maniac,une nouvelle série diffusée sur Netflix (1) dans laquelle elle joue, et en interprétant, pour son premier film d’époque, le rôle d’une servante dans La Favorite, de Yorgos Lanthimos, qui a fait sensation au dernier festival de Venise (2).
Emma Stone a passé sa jeunesse en Arizona. «Mon université», nous dit-elle. Il y faisait trop chaud pour sa peau de rousse. Il y avait des scorpions et des serpents à sonnette partout qui rampaient sous les rocailles. La jeune fille passait le plus clair de son temps à la maison, au frais, à regarder des films avec son père pour échapper à la canicule. «Surtout des comédies musicales des années 1970, avec des filles qui dansaient et portaient des choucroutes sur la tête. J’étais envoûtée. Je ne voyais pas le temps défiler. Et je ne pensais plus à rien. C’est là que mon goût pour le cinéma s’est s’esquissé.»
La révélation - qu’elle serait un jour comédienne et rien d’autre - vient plus tard, à l’âge de 13 ans, lorsque son psy lui suggère de faire du théâtre pour calmer ses angoisses et ses crises de panique. «Ma mère m’a toujours dit que j’avais les nerfs en dehors de mon corps», confiait-elle récemment à la presse américaine. Sur les planches, elle apprend à canaliser ses émotions et à appréhender son extrême sensibilité. Un jour, après une répétition de théâtre, Emma Stone a cette vision quasi mystique : il faut qu’elle parte s’installer à Hollywood. Immédiatement. Comment convaincre les parents ? Avec l’aide d’un ami, elle fabrique un tableau PowerPoint avec les inconvénients, mais surtout les avantages, d’un départ imminent. L’idée est acceptée. «Maman m’a accompagnée, et nous avons emménagé à Hollywood.»
Elle règne encore et toujours sur Hollywood, mais s’offre le luxe de se faire rare, cultivant son pouvoir d’attraction. Son prochain film, Wonder, est attendu en 2017. Rencontre avec une superstar reine du cool.
C’est d’abord une voix, claire, précise, à la fois cristalline, impérieuse et rassurante. C’est ensuite un débit, régulier, calme, ordonné. C’est enfin une pensée fluide et rigoureuse. Julia Roberts est une Américaine pragmatique, elle va droit au but et ne se perd pas dans un discours ampoulé. Elle est franche, directe, décidée, et ne se prend pas pour la légende vivante qu’elle est pourtant. « Ne m’embaumez pas trop vite », soupire-t-elle, amusée.
Native d’Atlanta, en Georgie, fille de ce Sud où les femmes ont la réputation d’être armées d’une volonté de fer, elle voulait être comédienne. Julia Roberts a assez peu connu les galères des débutantes. Une raison à cela ? Elle est unique. La chance est venue très vite : Garry Marshall lui offre le rôle de Vivian, la prostituée de conte de fées de Pretty Woman (1990), qui en fait instantanément une star absolue. Suprême même. Vingt-six ans plus tard, elle reste l’une des dix actrices les mieux payées de Hollywood. Longtemps, sa tête a été mise à prix par les marques de luxe. C’est Lancôme qui a remporté la mise : elle est l’égérie capiteuse du parfum La vie est belle.
Une star qui se fait aussi discrète que possible
« Entre deux films, j’ai besoin de temps pour lire, me promener, pour appartenir à la vie réelle... »
Photo Alexi Lubomirski pour Lancôme
Elle poursuit sa carrière, à son rythme, et n’a nullement l’intention de passer à la réalisation comme beaucoup de ses collègues à la recherche d’une autre vie. « Je connais mes limites : j’ai assez peu de patience et je ne sais prendre qu’une décision par jour », explique-t-elle en riant. Bref, cette femme structurée et déterminée donne le sentiment d’être un roc qui sait qui elle est et ce qu’elle veut, tout en s’offrant le luxe inouï de la rareté. On la suivrait au bout du monde à grandes enjambées (la légende la crédite d’un bon mètre de jambes), aimantée par le sourire extra-large le plus célébré de Hollywood, sa signature.
La star, devenue indispensable, se fait pourtant aussi discrète que possible. Il y a au moins vingt ans qu’elle a déserté les gazettes people. Un film par an. « Pas plus », pour être le plus souvent possible auprès de sa famille, qu’elle couve en mère louve. Exceptionnellement, deux films sont sortis en mai dernier à une semaine d’écart, Joyeuses Fêtes des Mères (1), réalisé par Garry Marshall, et Money Monster (2), de Jodie Foster (présenté au Festival de Cannes). On l’attend l’année prochaine dans Wonder, de Stephen Chbosky. Entretien.
Madame Figaro. - Depuis vos vrais débuts dans Mystic Pizza (1988), vous n’avez guère tourné qu’un film par an. Pourquoi ? Julia Roberts. -J’aurais pu en tourner davantage, mais j’ai le privilège d’avoir une vie de famille, et c’est mon bonheur de m’occuper des miens. De plus, entre deux films, j’ai besoin d’avoir du temps pour lire, écouter de la musique, aller me promener, appartenir à la vie réelle. J’ai besoin de calme et de sérénité. C’est ma manière à moi de développer ma créativité et de me régénérer. Il me serait impossible de tourner des films à la chaîne.
Vous avez aussi une responsabilité à l’égard de votre public, qui attend chacune de vos apparitions avec impatience…
C’est une manière de prendre mon travail très au sérieux et de le respecter, que de prendre le temps de m’arrêter pour souffler. J’ai besoin de ces moments de retrait et de repos avec ma famille pour me rassembler. Je crois que ma capacité à créer un personnage est proportionnelle au temps passé à me ressourcer.
Comment choisissez-vous vos films ?
Je ne dirais pas que je les choisis. Dans l’idée de choix, il y a celle de rationalité. Choisir, c’est réfléchir, calculer, faire un pari sur l’avenir, penser en termes d’avancement de carrière. La raison n’est pas mon genre. Mon moteur, c’est plutôt l’instinct. Il me trahit rarement. Je suis une impulsive. Heureusement, car il y a des films que je n’aurais sans doute jamais tournés.
Lesquels par exemple ? Pretty Woman avec Richard Gere… Mais enfin, jouer le rôle d’une call-girl qui descend dans la rue aurait pu me dissuader de le faire, d’autant que j’avais peur, à l’époque, de choquer ma mère. Et ce film a été un succès retentissant…
Divine icône, Julia Roberts, ambassadrice Lancôme, est mise en beauté avec Absolu l’Extrait, Élixir de Régénération Ultime, Teint Idole Ultra 03 et Belle de Teint 03. Mascara Hypnôse et Rouge à Lèvres Absolu Rouge la Base.
Photo Alexi Lubomirski pour Lancôme
Pour vous, quel est le plus important : le personnage que vous incarnez, le metteur en scène qui vous dirige, les acteurs qui vous donnent la réplique ?
Le metteur en scène. Mon travail est d’abord un travail d’interprétation. Je ne suis qu’une comédienne. Si un metteur en scène exprime le désir de m’engager sur un projet, c’est qu’il a déjà imaginé que je puisse être une bonne interprète. Jamais il ne me viendrait à l’idée d’en appeler un et de lui demander de construire une histoire autour de moi. Cela m’est pourtant arrivé une fois, pour Wonder, de Stephen Chbosky, mon prochain film tiré du roman de Steve Conrad. J’ai d’abord lu ce livre avant de l’offrir à mes enfants, et j’ai été tellement emportée par le sujet que j’ai pensé que s’il était adapté au cinéma, j’aimerais absolument en être. C’est l’histoire de la rentrée des classes d’un petit garçon au visage difforme, du regard que ses camarades et ses professeurs portent sur l’enfant. C’est une très belle histoire sur l’empathie et la différence.
Aimez-vous tourner des films à messages ?
Je préfère que les films ne soient pas trop premier degré, afin que les spectateurs puissent s’approprier l’histoire comme ils l’entendent. C’est bien aussi qu’un film puisse être juste reçu comme un simple divertissement et regardé comme une belle histoire. Mais il est vrai que, par exemple, Erin Brockovich était un film engagé, la bataille d’une femme contre une grosse compagnie d’électricité qui pollue l’eau de la rivière et empoisonne les habitants. J’aimais l’histoire, mais mon désir de travailler avec le réalisateur Steven Soderbergh, qui avait décroché l’oscar du Meilleur Réalisateur pour Traffic, a été déterminant. L’Affaire Pélican, quant à lui, menait mon personnage dans les milieux de la justice américaine pas toujours très clairs. Au-delà du scénario, il m’était impossible de ne pas travailler avec Alan J. Pakula, le réalisateur de Klute, des Hommes du président et du Choix de Sophie. Concernant Money Monster, le sujet du film - une critique des excès du capitalisme - m’a bien évidemment séduite dès le départ. Mais j’ai surtout accepté parce que Jodie Foster, que j’admire, en était la réalisatrice et que j’avais pour partenaire George Clooney, mon ami, mon frère, mon producteur.
Julia Roberts, Pretty Woman et dévoreuse d’hommes
Vous n’êtes pas seulement une actrice et une égérie. Vous êtes aussi une femme d’influence. Les femmes veulent partager quelque chose avec vous. Savez-vous que La vie est belle est le parfum le plus vendu en France et en Europe ?
C’est incroyable, non ? J’en suis très fière, car lorsque les émissaires de Lancôme m’ont approchée pour en être l’égérie, je leur ai demandé de participer au processus de fabrication. Pas par vanité, mais par sincérité et par plaisir aussi. J’aime le travail d’équipe. Je n’aurais pas voulu devenir l’image d’un parfum qui ne me plaise pas. Ils savaient exactement ce qu’ils voulaient et me connaissent bien.
Qu’est-ce que la beauté pour vous ?
Il y a différentes manières d’être beau. Mais en général, quand les gens sont sincères avec eux-mêmes et bien dans leur peau, ils sont beaux. La beauté esthétique ne s’exprime qu’après.
Êtes-vous fière de savoir que la plupart des femmes aimeraient vous ressembler ?
Bien sûr que je suis fière et ravie. J’ai presque 50 ans et j’espère que je vais savoir montrer que vieillir n’est pas forcément une épreuve.
Elle règne encore et toujours Hollywood, mais s'offre le luxe de se faire rare.
Photo Alexi Lubomirski pour Lancôme
Que pensez-vous de la pression que les réseaux sociaux exercent sur le monde du spectacle ?
Je trouve cela atroce, moche, intrusif. J’ai grandi en dehors de ces nouvelles habitudes de faire des selfies, de poster sur les réseaux sociaux, et je n’ai pas eu à me plier à cette dictature étrange pour faire carrière et asseoir ma notoriété. Heureusement, car je ne l’aurais pas supporté. J’en serais morte. En plus ces outils sont souvent utilisés pour colporter des rumeurs ou des choses négatives sur les gens. Chez moi, en Californie, je fais tout pour que mes enfants n’aient pas accès à tous ces instruments.
Ces réseaux sociaux ont-ils transformé Hollywood ?
Énormément. Il y a vingt ans, il y avait quelques shows télévisés, quelques journaux consacrés au cinéma. Maintenant tout le monde donne son opinion et tout le monde vous demande la vôtre sur des sujets que vous ne connaissez pas. Je suis assez old school. Rien n’est plus précieux pour moi qu’un petit dîner entre amis avec un bon verre de vin…
Pourquoi êtes-vous devenue comédienne ?
J’ai grandi dans un terreau favorable. Ma mère était comédienne, un peu bohème. Elle partageait avec mon père une vie d’artiste. Très vite, mon frère, acteur également, est parti à New York, et je suis allée le retrouver pour tenter ma chance. Rien n’a été simple. J’ai fait plein de petits boulots pour payer mon loyer : serveuse, vendeuse dans une boutique de chaussures. Et puis j’ai rencontré Garry Marshall qui m’a proposé Pretty Woman. C’est ce que l’on appelle la chance. À un moment tout se met en place. C’est la beauté de la vie.
Que dire de trois de vos prestigieux partenaires Richard Gere, Hugh Grant et George Clooney ?
Richard occupe une place particulière dans mon cœur puisqu’il est lié à mon premier succès, Pretty Woman.Hugh Grant est associé à Coup de foudre à Notting Hill, mon film préféré, et George, c’est tout simplement l’être humain le plus exquis que je connaisse.
Qu’est-ce que l’ambition pour vous ?
C’est être là où vous avez envie d’être.
Comment vivez-vous le fait d’être un mythe ?
C’est flatteur de se l’entendre dire, mais je ne le ressens pas ainsi. Savez-vous ce que fait un mythe entre deux tournages ? La lessive, la cuisine, la couture…
Carla Bruni et Cynthia Fleury : "l'amour construit l’être et la société"
Par Isabelle Girard | Le 14 décembre 2014
Face à face, l’auteur-interprète-compositeur et la philosophe-professeur-psychanalyste. Le dialogue fuse, entre émotion et réflexion. La toute-puissance des images, l’amour, le courage, la fidélité ... rien n’échappe à leur analyse.
Elles ont le même regard déterminé, des profils de médaille sortis de tableaux du quattrocento, l’allure féline, la simplicité apparente, les cheveux longs et châtains. Cynthia Fleury les tire avec austérité comme la Dame à l’hermine, de Léonard de Vinci. Carla Bruni, plutôt botticellienne, les lâche pour mieux jouer avec, et s’amuse à souffler dans sa frange la fumée de sa Kool, allumée presque en cachette. « Les filles, je grille une cigarette. On ne va pas en faire une histoire, d’accord ? Car il y a une chose que je peux vous affirmer aujourd’hui avec certitude, c’est que nous allons tous mourir… » Cynthia sourit aux propos de Carla, comme une enseignante devant une élève turbulente. La mort est-elle un de ses sujets ? « Non, répond-elle, moi, c’est plutôt la vie qui m’intéresse. » Elle a écrit sur le courage *, l’imagination, la tolérance, l’école, la démocratie et ses pathologies. Elle aime décrypter le monde, l’analyser, le théoriser, le penser. Le passer à la moulinette. « Qu’est-ce qui cloche ? » se demande-t-elle à longueur d’ouvrages, de conférences, de cours magistraux à l’École polytechnique et à l’Institut d’études politiques de Paris. D’un côté, donc, Cynthia Fleury, la philosophe. De l’autre, Carla Bruni, l’artiste et nouvelle image de Bulgari, dont elle porte les parures aux couleurs berlingot et aux noms de rêve, Dolce Vita ou Roman Sunset. Le monde est pour elle « son théâtre », qu’elle hume et retranscrit avec ses mots et avec sa musique. Cynthia est dans l’explication et la critique. Carla dans l’émotion. Elles ont accepté de converser.
Madame Figaro.– Comment analysez-vous l’importance que l’image ne cesse d’occuper dans notre société ? Carla Bruni. –Je constate qu’elle est omniprésente, puissante et trompeuse. Dans ma vie mais aussi partout ailleurs désormais. Elle domine le monde d’aujourd’hui. Elle nous tient par la barbichette. Personne ne peut la contrôler, il y a quelque chose de dangereux. Je travaille depuis longtemps avec mon image et j’ai vite compris qu’elle serait incontrôlable, qu’il fallait que je m’en détache au plus vite, pour être libre de son reflet et ne pas m’y perdre. L’image est une petite tragédie pour l’espèce humaine. Cynthia Fleury. – L’image, c’est l’illusion de l’intimité pour la photographie d’une personne, et l’illusion de la réalité pour celle d’un événement. De plus, Elle est reproductible et son langage est universel. Pas besoin de traduction. C’est immédiatement marchand. Après, c’est devenu pour beaucoup le seul moyen de certification de l’expérience. On le voit bien sur Facebook. Pas un voyage, pas un verre entre amis qui n’y soit consigné. Ça frise la pathologie sociétale, comme si le mode d’existence passait obligatoirement par la visibilité. C.B. – L’image est aussi une affaire de reflet de soi, de narcissisme. Chacun a un rapport secret et intime avec son reflet. Un rapport souvent compliqué. Le goût que notre époque a pour son image est comme une espèce de narcissisme collectif, c’est le fameux « quart d’heure de célébrité » d’Andy Warhol. En ce qui concerne le chemin que je fais avec mon image, par exemple dans le cadre de la campagne Bulgari, il s’agit pour moi de travailler dans la partie la plus créative, la plus subtile et la plus gaie que l’image peut offrir à une artiste. Je dois dire que c’est un plaisir de participer à la création de ces photos, dont l’esprit est très joyeux. C.F. – Aujourd’hui, impossible d’accéder à une sphère d’influence sans en passer par l’image. Sa force, c’est la puissance de l’évidence, évidence qui, bien sûr, est tronquée, tant on sait qu’une photo peut être retouchée, modifiée. Et comble de la non-évidence, l’égérie. C’est la quintessence du pouvoir de l’image, l’outil primordial de la « marchandisation » de la société. Comme hier l’idole, l’égérie séduit les foules pour qu’elles consomment. C.B. – L’égérie, il me semble, n’est que la cerise sur le gâteau, la muse d’un instant. Mon expérience avec Bulgari, cependant, s’inscrit dans une aventure, un travail d’équipe qui, à chaque étape, met en valeur des savoir-faire. Il y a ceux qui taillent les pierres, ceux qui dessinent les bijoux, qui les réalisent, tous ceux qui créent. Ma participation en tant que modèle, avec toute l’équipe – le photographe, le directeur artistique, la maison Bulgari, etc.– met en valeur ces longues heures de travail et de création, et révèle au public un univers de traditions. Je me souviens avoir rencontré deux personnes qui ont travaillé à la création et à la réalisation d’une sublime pièce Bulgari que je portais à l’occasion d’un événement. Je me rappelle de leur émotion de voir enfin leur bijou porté ce soir-là, leur petite œuvre, merveilleuse et parfaite, à mon cou. Fruit de longues heures de travail, de délicatesse, de minutie et de passion. C.F. – Certes, fabriquer de la haute joaillerie ou des robes de haute couture, c’est faire vivre des milliers de métiers différents. L’égérie, comme autrefois la muse, fait partie de ce système économique qui produit des images, de la circulation d’argent et préserve un artisanat et des traditions. Mais tout le monde n’est pas égérie, voyez la parodie de l’égérie : la it girl, littéralement la « fille chose », qui incarne pourtant, pour pas mal de jeunes filles, une réussite. La chosification comme réussite. Regardez aussi la télé-réalité. Pourquoi les jeunes s’y ruent ? Parce que l’ascenseur social est en panne et que le seul moyen d’avoir le sentiment d’exister socialement passe, pour certains, par la télé. Ce sont les gladiateurs des temps modernes. Ils savent qu’ils peuvent s’y brûler les ailes. Mais ils préfèrent tenter l’expérience plutôt que de pointer à Pôle emploi.
"La force de l'image c'est la puissance de l'évidence".
Photo Louis Teran
Comment essayez-vous de protéger vos enfants de ces dangers ? C.B. – Les enfants sont plus roués que nous. Ils vivent dans ce monde-là comme des poissons dans l’eau. Moi je ne les éduque pas tant que cela. Ce qu’on transmet vraiment nous échappe. Tout ce qui est important d’ailleurs nous échappe, l’amour, la santé, le désir, le destin, le sens. Entre notre naissance et notre mort, nous tricotons un petit chemin. Si je trouve que mon fils consomme trop d’images, je l’envoie vers un livre ou vers une autre activité. Je pense qu’on peut essayer de les protéger. C.F. – Il m’arrive de recevoir des jeunes patients en analyse. En face à face, pas sur le divan. Comme disent joliment certains d’entre eux : « Dans le petit bain avant d’entrer dans le grand bain. » Très souvent, la relation à l’image, aux réseaux sociaux, à la popularité, le regard omniprésent des pairs, sont des sujets très présents. Pas facile de se construire sereinement quand on est sous l’œil de l’autre de façon permanente. C.B. – Je me demande, d’ailleurs, comment on a pu croire à unmoment donné que la psychanalyse était une affaire pour adultes et pour intellectuels. Heureusement qu’il y a eu des Françoise Dolto ou des Donald Winnicott pour ouvrir la psychanalyse et la mettre à la disposition des enfants. Mais il ne faut pas oublier que ces nouvelles technologies liées à l’image peuvent être aussi créatives. Mon fils fabrique ses tutoriels pour apprendre les sciences. Ce sont les nouveaux « youtubers ». Ils picorent partout, mais ils créent, ils inventent, ils communiquent.
Vous, en tant que philosophe, et vous en tant qu’auteur, vous décryptez le monde. Comment le voyez-vous ? C.B. – Je ne décrypte pas grand-chose à part un peu de moi-même. Je ne sais pas comment j’écris, mais je crois que j’écris la vie, la mort, le sens, les éternelles questions. J’essaie d’écrire l’amour aussi, la tendresse ou le désespoir quand cela me vient. Je n’ai jamais écrit de chansons que l’on pourrait qualifier de sociales ou politiques.
Dans vos chansons, vous avez parlé de la dureté du monde politique. C.B. – Non, en fait je parlais de mon amoureux, de mon homme. Bon, c’est vrai qu’il a le job qu’il a ! Mais le sentiment de départ était d’écrire sur l’homme que j’aime, et non sur son boulot ou ses collègues de travail… C.F. – Moi ce qui me frappe, c’est la non-linéarité de l’existence. Avant, la lisibilité de la carrière était relativement simple. Aujourd’hui, ce sont des sables mouvants et des montagnes russes. Toute idée de construction pyramidale de sa propre vie semble impossible. Quand j’étais enfant, j’avais une immense capacité de projection de ma vie. Je me voyais à 30, 40 ou 50 ans. Désormais, je ne me vois même pas l’année prochaine. Nous vivons une période déstabilisante et précaire. La parole de mes patients raconte cette instabilité et l’angoisse de ne pas appréhender l’avenir, ce qui rend de surcroît impossible de vivre l’instant présent. Pour le vivre sereinement, il faut avoir une vision du futur qui ne soit pas anxiogène. Et à l’heure de faire le bilan de sa vie, comment s’y prendre quand le chemin d’une existence est fait de ruptures et ressemble plus à des montagnes russes qu’à une ligne droite ? Et comment avoir le sentiment d’avoir progressé dans sa vie quand on s’aperçoit qu’au moment où on a acquis quelque chose, autre chose se dérobe. La vérité du manque est encore plus prégnante. Nos vies ont au moins ce mérite de déconstruire d’emblée l’idée saugrenue de « réussir sa vie ».
Comment travaillez-vous ? C.F.– Ce qui me cadre, c’est la discipline. Travailler, pour moi, est athlétique et monacal. Rien ne surgit par enchantement. Je fonctionne à zéro inspiration. Le seul moment où il pourrait peut-être y avoir rumination, c’est quand je marche en ville. Je marche, j’ai une idée, elle chemine, je l’écris. J’ai toujours un carnet avec moi. C.B. – Pour que j’avance il me faut éprouver une émotion. Une phrase, un texte, un mot, une note de musique. Alors, je note. Même la nuit, je me lève pour noter. Je prends l’exemple de cette chanson que j’ai écrite : « Quelqu’un m’a dit… » C’est une expression banale qui revient souvent dans une conversation. Un jour, cette expression m’est apparue, avec une portée poétique, ludique, enfantine. « Tu sais quelqu’un m’a dit… tralalère… » ou « Quelqu’un m’a dit, mais je ne te le dirai pas… » J’ai vu tout ce qu’on pouvait faire autour. Et je l’ai notée tout de suite. Je suis certaine que sinon je l’aurais perdue. Je stocke, j’écris, et c’est seulement après que la discipline vient, au moment d’achever les textes de mes chansons et de les peaufiner.
Cynthia, vous avez écrit sur le courage ? C.F. – J’ai écrit sur le courage car sur le divan, l’expérience du découragement des patients est très forte. Ils racontent le désœuvrement dans lequel ils se trouvent, le sentiment d’érosion qu’ils ressentent. Une immense partie de l’analyse est consacrée au monde du travail. La névrose familiale est là, mais la névrose professionnelle domine : le patron, le collègue, le travail qui ne fait plus sens, le management qui harcèle, le manque d’argent. Je crois que je suis devenue analyste aussi pour cela : sonder la parole de la démocratie grâce à celle des individus. C.B. – Le courage ? Nous, les femmes, nous n’avons pas le choix. Nous devons mener tout de front, c’est saisissant… Je crois qu’il y a des gens courageux et des gens très lâches, j’ai l’impression que c’est un peu par hasard, comme la couleur des yeux ou des cheveux. C’est beau le courage, car en réalité c’est l’affaire de grands peureux. Les autres, ce sont des inconscients.
"Peu de gens supportent la calomnie"
Photo Louis Teran
Pensez-vous que la fidélité soit une vertu ? C.F. – La fidélité est une relation créatrice aux autres. Elle n’a pas qu’un chemin. Comme l’amour, la fidélité et la transmission ont une dimension immédiatement politique : elles construisent l’être et la société. C.B. – Je suis d’accord avec Cynthia même si elle vole un peu haut. Moi, je vois la fidélité comme une sorte de bouillotte. Ça m’apaise. Ça me plaît. Et ça me charme aussi. C.F. – C’est ça, bouillotte ou bougeotte… pour ceux qui voient la fidélité comme un poids… C.B. – Il est vrai que lorsque le désir vient se mêler de nos affaires, on part tous en sucette. Si d’un coup la personne que vous aimez vient vous dire : « Je suis amoureux fou de quelqu’un d’autre. » Qu’est-ce qu’on peut lui reprocher ? On peut se faire des reproches à soi. Aujourd’hui, on vit jusqu’à 100 ans. Peut-on, durant un siècle, être loups, pigeons ou castors, les rares espèces monogames ?
Comment jugez-vous le livre de Valérie Trierweiler ? C.B. – Je crois que Valérie Trierweiler a écrit ce livre pour donner sa version des faits, il est compréhensible qu’elle ait eu besoin de le faire au regard de tout ce qui a été dit, inventé ou écrit sur elle à l’occasion de sa présence à l’Élysée. Peu de gens supportent la calomnie, la distorsion que l’image publique fait de la personne privée, de la personne réelle. Peu de gens résistent au désir de rétablir la vérité de ce qu’ils sont. De plus, Valérie Trierweiler est journaliste, elle a l’habitude d’écrire, de noter, de raconter, c’est son métier. Ça aussi c’est une affaire d’époque, le journalisme, un esclavage à l’immédiat, un compte à rendre à toute image. À une autre époque, elle aurait peut-être fait comme Anaïs Nin, qui avait écrit deux journaux intimes, un vrai et un faux, en exigeant que le vrai ne soit publié qu’après la mort de son mari, pour ne pas le blesser. C.F. – Si je comprends bien, on n’est pas à l’abri du « vrai » qui risque de sortir plus tard.
Trouvez-vous que les hommes sont en train de se dissoudre dans une forme de féminité laissant à la femme le pouvoir de davantage s’exprimer ? C.B. – Il n’y a pas beaucoup de féminité chez l’homme que j’aime, je dois dire, mis à part peut-être dans la tendresse qu’il donne à sa famille et à ses amis, pour peu que la tendresse soit considérée comme une qualité féminine… Je crois qu’on a des natures assez déterminées, malgré tout. Je sais que ce sujet déplaît, et pourtant j’en ai fait l’expérience. À 30 ans, j’ai fait la connaissance de mon père génétique, et je n’en reviens toujours pas de nos si grandes ressemblances. Je ne croyais que dans l’apprentissage de la vie, dans l’éducation et dans l’expérience, en quelque sorte, et j’ai soudain réalisé combien on est fait de notre nature et de notre caractère, irrémédiablement. C.F. – Ce n’est pas rien de découvrir son père biologique à 30 ans. Était-ce d’ailleurs une découverte ? Souvent, les choses sont perçues avant, le non-dit reste un dit. C.B. – Vous avez raison. Ce fut une délivrance, et non un choc, au fond, de poser enfin un nom sur le visage d’un homme dont inconsciemment, je pense, j’imaginais l’existence. Cela relativise les choses. On se fait une autre idée de l’image des parents et du couple. On se libère. On peut entreprendre d’autres chantiers.
Auriez-vous envie de revenir à l’Élysée comme première dame ? C.B. – Cela ne dépend pas de moi. Je sais que la vie de mon homme, c’est la politique … Je le soutiens, mais je n’y pense jamais en vérité.
* La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique, éditions Fayard.