Affichage des articles dont le libellé est Siri Hustvedt. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Siri Hustvedt. Afficher tous les articles

mardi 11 février 2020

Entretien avec Siri Hustvedt

 

Siri Hustvedt


Entretien avec Siri Hustvedt

par Steven Sampson
11 février 2020


Souvenirs de l’avenir, de Siri Hustvedt, raconte les débuts new-yorkais d’une jeune romancière à la fin des années 1970, vus à travers ses souvenirs. Pour l’auteure originaire du Midwest, aujourd’hui résidente à Brooklyn avec son mari, Paul Auster, imagination = mémoire. Venue à Paris pour présenter son roman, elle a accordé un entretien à EaN.


Siri Hustvedt, Souvenirs de l’avenir. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 333 p., 22,80 €  

lundi 15 avril 2019

Siri Hustvedt / «Aujourd'hui, il est de nouveau possible de se dire féministe»

Siri Hustvedt
Werner Pawlok


Siri Hustvedt: «Aujourd'hui, il est de nouveau possible de se dire féministe»

La romancière et essayiste américaine est venue à Lausanne recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Dans son dernier texte, la lauréate, quatrième femme à être ainsi distinguée, explore la place des femmes dans la littérature, l’art et l’inconscient
Eléonore Sulser
Publié dimanche 7 avril 2019 à 10:51, modifié dimanche 7 avril 2019 à 10:52.

Siri Hustvedt est la quatrième femme à recevoir le Prix européen de l’essai Charles Veillon depuis 1975, depuis que ce prix, l’un des plus prestigieux dans sa catégorie, est décerné. Professeure, romancière, essayiste, elle se retrouve ainsi aux côtés de Marcel Gauchet, Claudio Magris, Giorgio Agamben ou Jean Starobinski.
Ce 4 avril à Lausanne, où elle est venue recevoir ce prix remis par la Fondation Charles Veillon, elle s’émerveille de la neige qu’elle a réussi à saisir sur l’écran de son portable: il est si difficile de capter la chute des flocons. Anecdotique, mais révélateur néanmoins du regard sensible, curieux, ouvert qu’elle porte sur toute chose, sur tout ce qui touche à notre perception physique ou mentale du réel, de l’art, sur tout ce qui nous parle et nous constitue.
C’est en observant les liens que les humains tissent entre eux et avec le monde, en essayant de comprendre par la science, la psychanalyse et la neurologie mais aussi par l’intuition la façon dont ils le font, qu’elle fait œuvre, qu’elle écrit ses romans, ses essais, avançant toujours dans le doute, dans l’interrogation d’elle-même et des savoirs, dans la curiosité. Siri Hustvedt est une exploratrice. C’est ainsi qu’elle a écrit Les mirages de la certitude (Actes Sud, 2018), essai qui vient d’être salué par la Fondation Charles Veillon. Dans son dernier ouvrage paru en français en mars 2019, Une femme regarde les hommes regarder les femmes, l’exploration continue et interroge, cette fois, le rapport entre les genres, l’art et le travail de l’inconscient.
Vous recevez le Prix européen de l’essai Charles Veillon. Est-ce important pour vous d’être reconnue comme essayiste?

J’en suis très heureuse et tout particulièrement pour ce livre-là, Les mirages de la certitude, dont j’ai travaillé la matière des années durant.
Seules trois femmes ont remporté ce prix auparavant…

Je dois vous avouer que j’ai moi aussi fait ce compte. Mais j’ai aussi vu qu’un grand nombre d’anciens lauréats sont des écrivains remarquables et qu’il est extraordinaire de me retrouver parmi eux. Presque tous les prix littéraires ont un nombre très faible de lauréates. C’est peut-être d’ailleurs en train de changer. Cette situation plonge ses racines dans l’inconscient. J’appelle ça l’«effet de renforcement masculin», tandis que le féminin, lui, est marqué par un «effet de dévaluation». Pour combattre ces effets, il faut en prendre conscience et réaliser comment fonctionne notre perception. Ce problème ne concerne pas les hommes en particulier, c’est un problème collectif, culturel, c’est une idée du masculin et du féminin qui s’ancre profondément en chacun de nous.
Votre dernier essai interroge le regard des hommes sur les femmes. Quel est votre regard sur le mouvement #MeToo que certains ont pu accuser d’aller trop loin…
Il est toujours intéressant de replacer les choses dans leur contexte historique. Le mouvement des suffragettes en Angleterre, par exemple, a été très radical. Ces femmes ont fait des grèves de la faim, jeté de l’acide, etc. C’était violent. Peut-être trop. Mais je n’ai jamais entendu personne dire qu’il n’était pas juste de donner le droit de vote aux femmes.
Le mouvement #MeToo a redéfini les lignes, retracé des frontières. Ces derniers mois, et particulièrement en France, des gens se sont mis à confondre humiliation et flirt. Il y a une différence énorme entre l’humiliation et le flirt – même sans paroles – qui s’établit entre deux personnes. Le flirt est un jeu. Pour des gens sexuellement mûrs, qui ont appris le langage de la séduction, c’est un des grands plaisirs de la vie. Mais c’est un dialogue. Ce n’est pas un monologue! Il ne faut pas confondre les deux. Bien sûr, l’ambiguïté existe. Les malentendus aussi. Mais ces malentendus résultent souvent de présupposés masculins sur le pouvoir: «Bien sûr que tu me veux! Tout le monde me veut.» Beaucoup de femmes, à force d’être humiliées, n’en peuvent plus. Elles réagissent peut-être parfois un peu trop fort. Mais c’est comme ça que les choses progressent et, éventuellement, changent: en faisant beaucoup de bruit.
Qu’est-ce que #MeToo a changé pour vous?

Pendant des années, on me demandait précautionneusement si j’étais féministe. Et je répondais: «Bien sûr! Qu’est-ce qui vous fait croire que je ne le suis pas?» On répondait alors qu’on n’avait pas voulu m’attribuer d’office une étiquette qui pouvait être lourde à porter. Et je rétorquais: «Mais cette étiquette, je la revendique!» C’était l’effet du backlash qui était parvenu après les années 1970 à éloigner des femmes du féminisme. Les temps ont changé. Aujourd’hui aux Etats-Unis, il est de nouveau possible de se dire, simplement, féministe.
Dans ce dernier essai, vous notez que la culture française est marquée par un certain sexisme…

En France, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944 seulement. En tant que femme, je trouve que règne en France une forme de condescendance inconsciente à l’égard de mes semblables qui est frappante, et plus prononcée que dans la culture anglo-américaine. Cela vient en partie du fait que la France met en avant sa culture du libertinage comme si celle-ci pouvait être une réponse à la demande d’égalité des femmes! Mais cela n’a jamais été le cas. Même si certaines femmes, dans une classe sociale particulière, ont pu jouir d’une liberté sexuelle plus grande en France qu’ailleurs, cela ne peut pas être considéré pour autant comme un équivalent des droits politiques pour des femmes. En France, on traite avec déférence les écrivaines et les intellectuelles tant que celles-ci ne franchissent pas certaines lignes. Simone de Beauvoir est l’exemple même d’une intellectuelle dont l’intelligence et le féminisme ont choqué et qui l’a payé. Ce sont, en grande partie, les féministes américaines qui l’ont portée et réhabilitée. Malgré son importance, elle vient tout juste d’entrer dans la Pléiade. Des dizaines d’années après Sartre!
«Une femme n’a pas sa place en tant qu’artiste tant qu’elle n’a pas prouvé, à plusieurs reprises, qu’elle ne va pas se faire éliminer.» Vous citez cette phrase de Louise Bourgeois… Est-elle vraie pour vous aussi? 

Parfois, ces impasses, ces murs de condescendance qui se dressent devant vous, font de vous quelqu’un de plus déterminé. Ces obstacles placés sur le chemin des femmes vous renforcent et peuvent créer une sorte d’urgence. Lorsque vous vous retournez et que vous considérez ces moments de lutte, vous en voyez les bons côtés. C’est, je crois, ce que veut dire Louise Bourgeois, elle qui avait 70 ans au moment de sa première rétrospective au MoMA, qui l’a enfin fait apparaître aux yeux du public. Alors que dès les années 1940, elle avait créé des œuvres extraordinaires…
Vous citez aussi la chorégraphe Pina Bausch qui disait: «J’ai toujours su ce que je cherche, mais je l’ai toujours su par l’intuition, pas par la tête.» Il me semble que c’est central dans votre conception de la création?
Beaucoup d’artistes qui comptent pour moi dans tous les champs artistiques, qu’ils soient hommes ou femmes, partagent cette même vision. Comment sait-on qu’une œuvre est bonne, juste? On le sait de l’intérieur. En art, c’est le ressenti qui vous guide. Et je crois que c’est très important de le reconnaître, car sans cette impulsion intérieure à laquelle les artistes répondent, sur laquelle ils s’appuient, il n’y aurait pas d’art.

Vous notez encore qu’il faut écrire de l’intérieur et non de l’extérieur. Que voulez-vous dire? 

C’est une sorte de mesure – de sentiment, plutôt – ultime du juste ou du faux. Lorsqu’on écrit, le rythme est essentiel et il est intérieur. En relisant un texte que j’avais publié dans le Guardian, je me suis dit: «Tiens? Quelque chose cloche.» La rédaction avait un peu coupé le texte. Et, ce faisant, avait rompu le rythme intérieur de mon écriture. En le lisant, je l’ai immédiatement ressenti. Rien de grave bien sûr. Mais ce qui m’intéresse, c’est ce rythme qui est constitutif de nos créations.
Le rythme?

Nous sommes des êtres de rythmes. Il suffit d’y penser: les battements du cœur, la respiration, marcher, courir, sauter, le jour et la nuit, tous les rythmes circadiens, les êtres humains sont des processus, et la complexité de tous ces rythmes est, je crois, toujours présente en art. En musique, c’est très clair, en écriture aussi. Mais dans la peinture également on perçoit le rythme de la touche, des gestes, la présence du corps de l’artiste.




Essai
Siri Hustvedt
Une femme regarde les hommes regarder les femmes
Traduction de l’américain par Matthieu Dumont
Actes Sud, 238 p.






vendredi 12 avril 2019

Siri Hustvedt / «Si je n’étais pas devenue écrivaine, je serais sans doute plasticienne»


Siri Hustvedt

Siri Hustvedt: «Si je n’étais pas devenue écrivaine, je serais sans doute plasticienne»

«Un Monde flamboyant», le dernier livre de la romancière de Brooklyn, retrouve l’univers des arts plastiques, qu’elle explorait déjà dans «Tout ce que j’aimais». Elle y invente une artiste, puissante, en colère, trouble, qui joue des identités et des genres
Eléonore Sulser
Publié vendredi 12 septembre 2014 à 18:27


Siri Hustvedt: «Si je n’étais pas devenue écrivaine, je serais sans doute plasticienne»
«Un Monde flamboyant», le dernier livre de la romancière de Brooklyn, retrouve l’univers des arts plastiques qu’elle explorait déjà dans «Tout ce que j’aimais». Elle y invente une artiste, puissante, en colère, trouble, qui joue des identités et des genres
Genre: Roman
Qui ? Siri Hustvedt
Titre: Un Monde flamboyant
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Christine Le Boeuf
Chez qui ? Actes Sud, 410 p.

Un Monde flamboyant. A Blazing World. Tout un monde romanesque, un monde sauvage, labyrinthique, chaotique mais très coloré; un monde chatoyant, qui brille de reflets rouges et orangés, tout comme son personnage principal Harriet Burden. Harriet Burden – ou Harry – est l’héroïne du dernier roman de la romancière de Brooklyn Siri Hustvedt. C’est une artiste, une femme en colère, qui, le burin, la plume, le pinceau à la main et les cheveux en désordre se taille un chemin dans le monde de l’art, invente une œuvre étonnante, bataillant pour se libérer de l’ombre portée des hommes et pour casser la boîte dans laquelle son sexe l’enferme.
Car, pour le gratin new-yorkais, pour la critique, si ce qu’elle fait sous son nom propre ne manque pas d’intérêt, elle est avant tout la femme de Felix Lord, un célèbre marchand d’art. Pour briser sa condition de «femme de», pour interroger le public sur sa perception des œuvres, elle met au point une série d’œuvres diaboliques et complexes, intitulée «Masquages». Elle crée trois installations d’envergure qui, chacune, seront officiellement attribuées à un homme de paille, à un artiste au nom masculin, capable d’endosser en public le rôle du créateur. Mais le succès est si fulgurant que ces créatures vont, bientôt, échapper à leur créatrice.
Des voix multiples, Harry elle-même, ses enfants, des critiques d’art, des proches, des journalistes, des amis, des artistes s’emparent du récit. L’une après l’autre, ces voix empruntent une forme, journal intime, article, interview, essai, confession. Elles s’organisent en une suite de récits qui s’éclairent ou se démentent les uns les autres. Tous tournent autour du parcours de Harry sans jamais l’élucider tout à fait. Harriet Burden apparaît comme une lointaine cousine du Dr Frankenstein et Siri Hustvedt souligne – ce qui, ici, prend tout son sens –, que Mary Shelley, créatrice du mythe de Frankenstein, était une femme de 19 ans.
Comme dans Tout ce que j’aimais (2003), la romancière retrouve le monde de l’art. On croise même dans Un Monde flamboyant certains personnages du roman antérieur: «Il y a une géographie commune, des intersections entre les deux livres, dit Siri Hustvedt. La plus grande partie d’Un Monde flamboyant prend place après la fin de Tout ce que j’aimais, qui s’achève en l’an 2000. Le projet artistique de Harry s’étend de 1998 à 2002. Elle meurt en 2004.»
Samedi Culturel: D’où vient le personnage de Harry Burden?
Siri Hustvedt: Elle est apparue un peu comme dans un rêve. Tout à coup quelque chose accroche. Une voix a soudain le pouvoir de retenir quelque chose. Là, c’était la voix d’une femme artiste extraordinairement en colère, cela venait du plus profond… S’il y a une figure de l’art contemporain qui hante mon personnage, c’est celle de Louise Bourgeois. Même si ses créations n’ont rien à voir avec celle de Harry.
Vous rappelez dans le roman que Louise Bourgeois a dû attendre 70 ans et une rétrospective au MoMA, en 1982, pour être reconnue…
Louise Bourgeois était vraiment, tout comme Harry, très en colère. C’était aussi une remarquable écrivaine. J’ai lu certains de ses écrits et on m’a dit – et je crois que la source est bonne – qu’après sa mort, elle a laissé beaucoup de textes.
Ne devenez-vous pas, de livre en livre, de plus en plus féministe?
Je suis devenue féministe à l’âge de 14 ans, au moment de ce que nous appelons, aux Etats-Unis, la deuxième vague féministe. J’avais lu Simone de Beauvoir et une petite anthologie féministe intitulée Sisterhood is powerfull. Je m’y intéresse donc depuis longtemps. Mais il est vrai que dans mes deux derniers livres, la question du féminisme ressurgit. Cela dit, dans tout ce que j’écris, des gens passent d’un sexe à l’autre; le travestissement est très présent. J’ai toujours été passionnée par les mouvements qui vont du masculin au féminin, et du féminin au masculin.
Vous passez les lignes du genre?
Oui. J’ai d’ailleurs conçu ce livre pour brouiller, déstabiliser la perception des lecteurs. Harry et son projet artistique, «Masquages», sont au cœur du récit. Mais chaque voix du roman raconte une histoire différente. L’idée est que chaque lecteur trouve sa propre place dans une histoire qui n’est pas toujours nette. Et cela fait écho aux projets de Harry elle-même, en tant qu’artiste, qui explore la perception. C’était le plan, qu’on ne puisse jamais tout à fait fixer l’histoire…
Au fil des romans, à force de décrire les travaux d’artistes imaginaires, vous bâtissez une œuvre plastique…
On pourrait en effet penser aux œuvres que je décris dans mes livres comme à des œuvres d’art conceptuel. J’ai un imaginaire visuel très fort, et si je n’avais pas été écrivaine, je serais probablement devenue plasticienne. En créant ces œuvres d’art dans un texte de fiction, je poursuis certainement un des aspects de moi-même…
Et ces œuvres sont faites de mots…
Oui. Ce qui m’intéresse quand une œuvre d’art n’existe que dans le langage, c’est que chaque lecteur doit en construire sa propre image. Elle devient alors aussi multiple que le nombre de lecteurs.
Vote roman expose nombre de théories, artistiques, contient beaucoup de références. Pourtant, on a le sentiment que toutes ces thèses sont là non pas à visée pédagogique, mais, plutôt, pour créer une sorte de trouble…
Oui, toute référence est prise dans le texte, dans le récit. On y trouve une évocation de Mary Shelley et de Frankenstein, par exemple, mais le thème du monstre court dans le récit, s’inscrit dans les voix conflictuelles qui le composent. Rien n’est là pour lui-même, tout est pris dans des discours. Les thèses exposées sont constitutives du livre, on les sent vivre à travers ses différentes voix. Elles forment le cœur de cette grande controverse… Et toutes ne sont pas vraies!
Aucune voix ne détient la vérité?
Non, personne ne possède la vérité tout entière. Pas même Harry. Ecrire ce livre, pour moi, ça a été habiter, l’un après l’autre, mes différents personnages, ces voix. Quand vous êtes à l’intérieur d’une voix, vous commencez véritablement à voir les choses sous un angle différent. Ecrire, c’était être à l’intérieur d’une voix, même de celles que je n’aime pas. Et les personnages peu sympathiques avaient néanmoins d’extraordinaires capacités d’observation… En écrivant, j’ai pris tous mes personnages au sérieux.
L’architecture du roman est complexe. Comment avez-vous travaillé?
J’ai écrit le livre par séquences, dans sa continuité, en suivant, ce qui a été très important pour moi, une sorte de rythme physique. Passant d’une voix à l’autre, il y avait d’abord une appropriation puis une mise à distance. Je me sentais très proche de Harry, par exemple, puis, il me fallait la repousser, pour, plus loin, la reprendre. C’était assez organique comme processus, assez musical. Je finissais une voix un jour, le lendemain j’en prenais une autre. C’était un jeu de personnalités multiples. Pas toujours facile à faire, mais assez exaltant.
On croise dans le texte une certaine Siri Hustvedt, qualifiée de «cible mouvante»…
C’est un passage ironique. Harry cite ce nom, alors qu’elle écrit sous le pseudonyme de Richard Brickman, dans une revue universitaire, en parodiant le langage académique. Je me suis dit, avec tous ces emboîtements de personnages, c’est le moment de glisser le mien.
Ce livre n’est-il pas une forme de réponse à la questionqu’on doit vous poser souvent: «Qu’est-ce qu’une femme qui écrit»?
C’est assez juste, en effet. Je trouve très troublante cette idée que défendent des gens comme Hélène Cixous, qu’il y a de véritables différences d’écriture chez les femmes. Bien sûr, nos expériences, notre vie corporelle, notre vie quotidienne influencent ce que nous écrivons, mais en même temps, il me semble que par l’écriture on peut devenir aussi bien homme que femme. Nous devenons toutes les voix que nous avons entendues et habitées au fil du temps. Si on veut parler d’écrits masculins ou féminins, il doit être clair qu’un homme peut écrire un texte féminin et une femme un texte masculin. Ce ne doit pas être limité.
Comme pour Harry?
Harry passe toutes ces limites. Il est clair que pour les femmes les catégorisations sont plus contraignantes que pour les hommes. Comme Simone de Beauvoir l’a dit il y a longtemps, l’homme est voué à l’universel, la femme au particulier. Mais ne voulons-nous pas tous être universels? La perception joue aussi dans l’autre sens. Quand les hommes écrivent sur l’amour, sur la vie domestique, sur l’intimité, c’est reçu différemment que si c’est une femme qui écrit. N’est-ce pas?
Harry dit à sa fille Maisie que ce qui compte pour elle, c’est le brouillard, le chaos… N’est-ce pas aussi ce qui compte pour vous, dans ce roman-là?
Oui. Le mot juste en anglais, pour moi, est mess, désordre. Cela dit, le livre n’est pas «en désordre»… N’est-ce pas? Ce que je cherche à créer, en fait, c’est ce que j’appelle des zones de focalisation ambiguë. C’est ma position théorique, celle que je développe dans mes essais. Si vous appliquez des théories différentes au même problème, vous aurez des réponses différentes. Mais si vous rassemblez ces réponses, vous obtiendrez une sorte de «focalisation ambiguë». Ce livre est, d’une certaine manière, une version fictionnelle de ce projet. Les limites, les frontières, que nous tenons souvent pour fixes, sont faites pour être remises en question. Et là, de nouveau, le livre dépend de ses lecteurs…




samedi 2 mars 2013

Paul Auster et Siri Hustvedt / L'amour des lettres


Siri Hustvedt et Paul Auster
Foto de Sebestien Micke

PAUL  AUSTER 

& SIRI HUSTVEDT

L'AMOUR DES LETTRES

Le 02 mars 2013 | Mise à jour le 02 mars 2013
Paris Match. La légende veut que le jour de votre rencontre, le 23 février 1981, vous soyez tombés amoureux en soixante secondes. Est-ce vrai ?
Siri Hustvedt. C’est effectivement ce que j’ai dit plusieurs fois, mais j’ai ajouté : “Lui, il lui a fallu plusieurs heures !”
Paul Auster. Il y a toujours deux points de vue dans une histoire ! Siri m’a vu avant que je ne la remarque ! Il a fallu quelques minutes de plus pour qu’un ami commun fasse les présentations officielles.
S.H. Je sentais que je devais marcher sur des œufs pour arriver jusqu’à toi !
Dans quel état étaient vos vies ­personnelles avant cette soirée ?
P.A. J’étais séparé depuis plus de deux ans de ma première épouse, j’avais connu pas mal d’aventures avec différentes femmes. A ce moment-là, j’avais quelqu’un dans ma vie, mais ce n’était pas la grande passion amoureuse. Je ne pensais pas me marier une nouvelle fois, je croyais avoir raté ma seule chance dans ce domaine…
S.H. Moi, je venais de me séparer et j’étais aux aguets ! Notre ami commun m’a présenté Paul comme “poète” et cela m’a tout de suite plu. A l’époque, je lisais beaucoup de poèmes, j’en avais moi-même publié quelques-uns dans des magazines. Nous sommes montés dans un taxi tous les trois, et Paul s’est mis à parler de George Oppen, le poète objectiviste. J’avais très envie de prolonger la conversation...
P.A. Après la lecture à laquelle nous assistions, il y a eu une fête, downtown, c’est là que tout a commencé. Plus tard nous sommes allés dans un bar pour continuer la discussion…
Siri Hustvedt, Sophie Auster et Paul Auster

«Notre relation était une vraie surprise»

Saviez-vous que vous vous engagiez pour toute votre existence ?
S.H. Non, personne ne peut jamais être certain de ce genre de choses.
P.A. Il nous a fallu quelques mois avant de décider que cela serait une affaire à long terme.
S.H. Et aussi pour appréhender les sentiments et le désir de l’autre… Tout comme Paul, je ne songeais absolument pas à me marier. Je tenais à mon autonomie et à ma liberté, j’étais très bien toute seule. Cette relation était une vraie surprise. Et, subitement, quand nous avons décidé d’emménager ensemble, je lui ai dit : “J’ai réfléchi, je ne vais pas vivre avec toi tant que tu ne m’épouses pas.”
P.A. Et j’ai dit OK. C’était si romantique…
Paul, plus de trente ans après, vous écrivez à propos de Siri : “C’est l’une des étoiles qui brillent dans la vaste constellation d’un amour qui dure.”
S.H. C’est très gentil de ta part ! Quand j’ai lu cette phrase, je me suis sentie sanctifiée, mais je sais que ses sentiments vont dans ce sens, donc cela n’en était que plus émouvant. Nous avons une relation complexe, agrémentée parfois de disputes… Certains hommes espèrent trouver une épouse, je ne suis pas ce genre-là. Je cherche avant tout un alter ego intellectuel, et je peux vous dire qu’il n’y en a pas beaucoup… Je ne voulais pas quelqu’un qui s’occupe de moi et je ne me voyais pas au service d’un homme.
P.A. Tout comme moi…
S.H. Il faut aussi savoir et accepter que l’autre change. Je ne suis pas la même qu’il y a trente ans, tout comme Paul n’est plus le garçon que j’ai rencontré en 1981. Si nous sommes toujours ensemble, c’est que nous avons su faire des efforts pour évoluer, tout en laissant de la place à l’autre. Si vous n’acceptez pas cette évolution, votre histoire d’amour ne peut pas marcher.
P.A. Vous voyez comme elle est dure ? Mais elle a totalement raison. Je n’ai jamais voulu une charmante petite femme qui range mes chaussettes. Je voulais une camarade, spirituelle, intellectuelle et artistique. Sans vouloir être arrogant, Siri a toujours intimidé les hommes par sa grande taille, par sa grande beauté et par sa grande intelligence. Mais allez savoir pourquoi, moi, elle ne m’a jamais impressionné !
Paul Auster et Sophie Auster
Etiez-vous sûr de vouloir devenir écrivains ?
S.H. et P.A. Oh oui !
S.H. Quand nous nous sommes rencontrés, Paul n’était absolument pas connu. Il n’avait presque rien publié et travaillait sur ses romans…
P.A. J’ai longtemps été un écrivain obscur. J’ai ­commencé à vivre de l’écriture à la quarantaine. Nous étions déjà ensemble depuis six ans quand le succès est arrivé.
Vous entraidez-vous dans vos ouvrages respectifs ?
S.H. Nous lisons les manuscrits de l’autre avec ­beaucoup d’attention et nous les commentons. Nous fonctionnons ainsi depuis toujours. Paul est mon premier lecteur et je suis sa première lectrice. Ces derniers temps, les commentaires sont assez restreints, je note une répétition, j’évoque un point que je ne comprends pas dans le récit… Il nous est arrivé d’avoir aussi des remarques très importantes ; une fin dans l’un des romans de Paul ne me plaisait pas.
P.A. Je ne vous dirai pas laquelle…
S.H. Et il l’a retravaillée trois fois !
P.A. Je n’ai jamais été en désaccord avec Siri. Car moi aussi j’ai été amené à lui dire que son texte n’était pas bon. Ce fut une conversation difficile, mais je savais qu’elle était capable de mieux. Après le lui avoir dit, je ne l’ai pas revue pendant huit mois car elle a tout repris depuis le début.
Siri, qu’avez-vous ressenti à la lecture de “Chronique d’hiver” ?
S.H. J’ai trouvé ce texte très beau. “L’invention de la solitude” est un livre qui me tient particulièrement à cœur et “Chronique d’hiver” est dans la continuité, mais écrit par un homme bien plus mature. Le projet artistique en soi, les éléments autobiographiques, la forme du journal me plaisent, mais comme j’ai vécu toutes ces années auprès de lui, je n’ai rien appris, et même j’en sais beaucoup plus !
Paul, le récit autobiographique est-il plus dur qu’un roman ?
P.A. C’est le même effort, votre cerveau est juste dans un endroit légèrement différent. Et je n’ai écrit que sur ce dont je me souviens. J’ai pu cruellement constater qu’il y a beaucoup de choses dans ma vie que j’ai oubliées.
S.H. Cela m’arrive de plus en plus de croiser des gens qui se souviennent de moi et de ne pas savoir à qui j’ai affaire. C’est devenu un sujet intéressant pour mon travail scientifique…
Il est aussi facile de voir des éléments personnels dans vos textes.
S.H. Dans mon premier roman, il y avait des allusions très claires à Paul. Mais les gens en ont fait une telle ­montagne que, depuis, je fais très attention à ne plus l’inviter dans mes récits.
P.A. J’ai parlé de Siri deux fois, dans “La cité de verre”, où elle est l’un des personnages, et dans “Léviathan”, où elle apparaît sous le nom d’Iris, prénom utilisé dans le premier roman de Siri.
S.H. Cela a créé ensuite de nombreuses confusions, Paul a souvent dit qu’il ne fallait pas voir nos vies dans nos romans, mais les gens préfèrent continuer à chercher...

«Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits»

Pouvez-vous avoir de l’influence l’un sur l’autre ?
S.H. Les vraies influences se font de manière inconsciente. Notre intimité, notre dialogue permanent nous ont construits.
P.A. Siri m’a rendu beaucoup moins cynique. [Siri rit.] Oui, c’est vrai ! Et moins pessimiste. Sans elle, j’aurais écrit des textes si dépressifs que personne n’aurait eu envie de les lire !
La mort sous-tend “Chronique d’hiver”. Vous semblez en avoir peur…
P.A. Mes parents sont décédés assez jeunes, mon père avait 66 ans, mon âge aujourd’hui, ma mère, 77 ans... Je n’ai pas peur, mais je suis dans l’état de celui qui
regarde la dernière partie de sa vie. Je sais que la fin se rapproche.
S.H. Je travaille aussi intensément parce que je sens une autre forme d’urgence. Les années passent, même si je n’ai que 58 ans, et je sens aussi qu’il me reste moins à vivre que ce que j’ai déjà vécu. La mort devient de plus en plus présente dans notre vie, même si nous sommes toujours alertes, et qu’aucun de nous deux n’est malade.
P.A. Nous avons eu une conversation passionnante il y a deux ans à ce sujet avec l’une de nos amies. Elle a plus de 80 ans, elle régresse physiquement, et elle nous faisait part de sa peur de la mort. Pas de l’acte de mourir en soi, mais le fait qu’elle n’avait pas envie de ne plus vivre. Elle sait que le temps est compté. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler aussi clairement de la crainte de mourir. Puis elle a conclu la soirée sur une note d’humour : “Si vous vous réveillez après 60 ans et que rien ne vous fait mal le matin, c’est que vous êtes mort.”
S.H. Allez Paul, ne sois pas si dramatique…
P.A. [Il rit !]
« Chronique d’hiver », de Paul Auster, éd. Actes Sud, 252 pages, 22,50 euros, sortie le 6 mars.
« Vivre, penser, regarder », de Siri Hustvedt, éd. Actes Sud, 507 pages, 24,80 euros.