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mercredi 6 avril 2022

Le grand jeu de Pierre Lemaitre

 

Photo: Bruno Lévy 
«Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là,
je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original,
mais singulier simplement parce que c’est le mien», dit l’écrivain.


Le grand jeu de Pierre Lemaitre


Christian Desmeules
19 mars 2022


Formidable conteur, issu du roman noir, Pierre Lemaitre est passé à la « littérature blanche » à 62 ans avec Au revoir là-haut, remportant du même coup le prix Goncourt 2013. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans 42 langues, une adaptation au cinéma par Albert Dupontel qui lui vaudra un César en 2018. Il est depuis considéré comme l’un des meilleurs romanciers populaires de notre époque, au sens le plus noble.

Faisant le grand écart entre Paris, Beyrouth et Saigon, Pierre Lemaitre poursuit sa lecture fine et engagée du XXe siècle avec Le grand monde, premier roman d’une série de quatre intitulée « Les années glorieuses ». Il nous convie une fois encore à un complexe jeu de serpents et échelles, mêlant coulisses de l’Histoire, zones de guerre et d’après-guerre, personnages attachants ou repoussants, aventures et pulsions secrètes.

On l’attrape au téléphone alors qu’il se trouve en vacances en Provence, lui qui vit désormais près de Bordeaux. « J’ai décidé de feuilleter un siècle qui comprend quand même deux guerres mondiales et une tétrachiée de conflits coloniaux. On ne peut pas feuilleter ce siècle sans s’occuper de la guerre, parce que la guerre s’occupe de nous, hein », dit l’écrivain de 70 ans. Il se défend bien, du reste, d’avoir un goût particulier pour les guerres, mais aime prendre les choses de biais.

Il l’a fait en regardant la Première Guerre mondiale dans le rétroviseur et en « enjambant » la Seconde en parlant de l’exode. « Cette fois, j’ai enjambé les Trente Glorieuses en évitant la guerre d’Algérie et en parlant plutôt de la guerre d’Indochine. C’est un petit peu ma méthode. »


Les Trente Glorieuses

Le romancier s’attaque cette fois aux « Trente Glorieuses », comme on a surnommé les années 1945 à 1975. Une période marquée par une forte croissance économique, le plein-emploi, une explosion du pouvoir d’achat et de la consommation de masse. Il le fait à l’heure où l’empire colonial français commence à s’effriter, notamment en Indochine française (qui deviendra grosso modo le Vietnam, le Cambodge et le Laos).

Mais pas question pour le romancier de déboulonner des mythes. « Ce serait avoir des ambitions, ou pédagogiques ou révolutionnaires, et je n’en ai pas. Je n’ai de leçons à donner à personne. Je feuillette l’Histoire et à cette occasion-là, je donne mon avis. Je veux essayer de poser sur ce siècle un regard singulier. Il n’est pas original, mais singulier simplement parce que c’est le mien. Rien de plus. »

L’intrigue qui nourrit Le grand monde se déploie autour d’une famille d’industriels français qui sont à la tête d’un petit empire de la savonnerie à Beyrouth, au Liban. Jean (dit Bouboule), l’aîné, pressenti un temps pour prendre la tête de l’entreprise — ainsi que son épouse arriviste. François, parti faire de grandes études à Paris, journaliste qui sera aux premières loges du meurtre d’une actrice célèbre. Hélène, leur sœur adolescente qui rue dans les brancards.

Enfin, Étienne fera tout pour se rapprocher de son amoureux, un militaire posté en Indochine. Ayant déniché un emploi à l’Agence des monnaies de Saigon, il sera à la fois agent et témoin d’une fraude massive liée à des transferts de fonds vers la France — un scandale politique et financier véridique et connu comme « l’affaire des piastres ».

Parlant de l’Indochine française comme d’un « grand marécage », Pierre Lemaitre a le sentiment que cette guerre a un peu été effacée de la mémoire. « C’était une guerre purement capitaliste. On était là-bas pour des raisons capitalistes, uniquement pour défendre les intérêts industriels et commerciaux des gens qui y sont installés, et on va maintenir à bout de bras ce conflit à coups d’argent. Une guerre purement financière dans tous les sens du terme. Sauf qu’elle a fait des milliers de morts dans le camp indochinois. Mais le capitalisme ne regarde jamais le coût humain, ce qui l’intéresse, c’est le coût des dividendes. »

L’art et la magouille

Les lecteurs se rappelleront qu’il était aussi question d’arnaque dans Au revoir là-haut. D’où vient cet intérêt pour la magouille, qu’elle soit économique ou politique ? « La magouille, ça a un côté très réjouissant, avoue Pierre Lemaitre. Une arnaque, quand elle est bien faite, n’importe qui n’en étant pas la victime ne peut s’empêcher de l’applaudir. C’est très jubilatoire. C’est comme un tour de prestidigitation. Vous êtes devant lui, vous savez qu’il va mentir, bluffer, tricher. »

« Le roman, c’est exactement la même chose, poursuit-il. Quand je fais un roman, je dis à un lecteur imaginaire : je vais te raconter une histoire et dans quelques pages, si j’ai bien fait mon travail, tu vas croire qu’elle est vraie. En fait, quand il ferme le livre, il sait bien qu’il s’est fait avoir. Les personnages sont fictifs, l’histoire est fictive, mais il referme le livre en disant : bravo l’artiste. »

Auteur de plusieurs polars (de Travail soigné à Trois jours et une vie), et même d’un Dictionnaire amoureux du polar (Plon, 2020), qu’est-ce qui sépare, selon lui, ses premiers livres de ceux qui sont venus après Au revoir là-haut ? « Rien. Rien ne les sépare, répond Pierre Lemaitre, catégorique. Évidemment, je n’écris plus des romans qui relèvent du genre policier, mais rien ne les sépare dans la mesure où tous les éléments factuels ou structurels qui étaient dans mes romans policiers continuent d’être ma nourriture. Mes outils narratifs continuent d’être les mêmes. Je continue de raconter des histoires avec du suspense, des rebondissements, des fausses pistes. Bref, c’est une évolution, il n’y a pas de rupture. »

Il reconnaît toutefois qu’il y a eu une sorte de saut, un changement de genre. « Mais en même temps, j’emmène avec moi, comme unescargot, ma baraque avec tout ce qu’il y a dedans. Tous mes outils, mes savoir-faire, mes fantasmes, mes névroses. » Et n’importe quel lecteur un peu attentif de toute son œuvre, pense-t-il, pourrait voir la continuité. « J’espère qu’il n’y en a pas, parce qu’ils seraient de grands névrosés eux aussi », lâche-t-il avec son humour de pince-sans-rire.

Un névrosé de la structure

Avec sa vivacité et son talent de faiseur de fresques, ses phrases ciselées et sa fidèle tonalité bédéesque, l’écrivain se décrit lui-même comme un « névrosé de la structure ». « Je pense beaucoup à la question de la structure, reconnaît-il. Je crois qu’un livre bien structuré a des chances de devenir un bon livre et qu’un livre mal structuré n’a aucune chance de devenir un bon livre. »

À ses yeux, il doit exister une logique interne entre le sujet et les personnages, une cohérence entre le temps du roman et le temps de la lecture. « Tant que je ne suis pas rassuré sur ces questions structurelles, je ne commence pas le roman », ajoute-t-il.

Alors que paraît Le grand monde, le deuxième volet de la tétralogie est déjà bouclé, assure-t-il. « La grande angoisse du feuilletoniste est d’avoir écrit quelque chose dans un épisode précédent qu’il ne peut plus modifier, qui l’enchaîne et le prive d’une bonne idée qu’il aurait eue. » C’est donc dire que pendant toute l’écriture du volume trois, il va pouvoir corriger le volume deux. Et ainsi de suite.

« C’est la technique du romancier feuilletoniste qui essaie d’avoir un tout petit peu d’avance pour ne pas se faire piéger par sa propre histoire. » C’est la manière qu’il a trouvée pour faire cohabiter en paix, et devant la page, le joueur, le « grand névrosé » et le fin stratège.

Le grand monde

Pierre Lemaitre, Calmann-Lévy Paris, 2022, 592 pages

LEDEVOIR



lundi 4 avril 2022

Jim Harrinson / Dans la tanière d’un ours misanthrope

Photo: Jean-Luc Bertini Flammarion Épicurien jamais repenti,
Jim Harrison se raconte ici à la troisième personne du singulier,
comme un leurre sans malice.

 

Dans la tanière d’un ours misanthrope


Christian Desmeules
29 octobre 2016

Il y a une dizaine d’années, rongé par les abus de toutes sortes à l’âge de soixante ans, l’auteur de Dalva et de La route du retour était convaincu qu’il allait mourir bientôt. Une intuition qui l’avait poussé à écrire ses mémoires (En marge, 2003).

Avec un mélange de mélodrame et d’autodérision inimitable, Jim Harrison raconte qu’il se voyait déjà « écroulé sur le plancher de sa maison, ou près d’une des innombrables fontaines de Rome, ou encore affamé dans une chambre de bonne parisienne perversement située au-dessus d’un bistro »…

La troisième personne du singulier qu’il emploie cette fois dans Le vieux saltimbanque est un leurre sans malice. Car c’est sa vie que Jim Harrison raconte ici. Par cet artifice, l’écrivain décédé en mars 2016 à l’âge de 78 ans a simplement voulu « échapper à l’illusion de la réalité propre à l’autobiographie ». C’est l’ultime pied de nez d’un vieux malcommode.

Au crépuscule de sa vie, un Américain, auteur de Légendes d’automne, évoque l’alcool, la cuisine, les femmes, la France (« Paris, une ville infiniment plus fascinante que n’importe quelle métropole américaine »), les animaux, la poésie, le Michigan et le Montana. Les souvenirs qu’il ravive dans un joyeux désordre partagent un horizon avec ses lecteurs : la mort. « Nous vivons tous dans le couloir de la mort, occupant les cellules de notre propre conception. »

« Le sexe est le plus puissant despote qui règne sur nos vies », croyait cet épicurien jamais repenti. Obsédé par les femmes, le sexe, la nourriture, l’alcool et la poésie (sa plus forte drogue, depuis sa rencontre avec l’oeuvre de Keats à l’adolescence), son amour pour la vie n’a eu d’égal que sa passion des grands espaces. Et il faut aimer les deux pour devenir éleveur de cochons comme il l’a fait à une époque — des passages hilarants et pleins de tendresse.

Ce disciple libre de Thoreau et de Steinbeck, qui a aussi passé une grande partie de sa vie à torcher à reculons des scénarios pour Hollywood ou à sacrifier à « la sinistre routine de l’enseignement », ne laissait pas sa place quand il s’agissait de dilapider son argent et son énergie.

Mais Jim Harrison était aussi prodigue d’humilité. « Il savait depuis longtemps que l’humilité était la qualité la plus précieuse qu’on pût avoir. Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse. Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l’humanité ? Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d’autres tombaient dans le vide de l’oubli. »

Un autoportrait d’écrivain en ours misanthrope. Y en a-t-il une autre espèce ?

« Il attendait avec impatience l’anniversaire de ses soixante-dix ans, et l’événement arriva à point nommé. Ce jour-là, il envisagea de devenir un vieux chnoque voguant librement de-ci de-là, réfractaire à toute critique émanant des autres ou de lui-même. Il buvait quand il en avait envie et, après deux ou trois échecs sexuels retentissants, il se dissuada de tenter à nouveau sa chance. »
 
Extrait de «Le vieux saltimbanque»

Le vieux saltimbanque

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2016, 148 pages


LEDEVOIR

samedi 2 avril 2022

«Un sacré gueuleton» / Jim Harrison, modéré à l’excès

 

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres,
publiées à partir de 1981 dans divers magazines américains.

«Un sacré gueuleton»: Jim Harrison, modéré à l’excès


Christian Desmeules
2 février 2019

Barbue chaude au fumet de fenouil, joues de porc à l’italienne, monceaux d’abats, tamales à la viande de wapiti, litres de Romanée-Conti, de Bandol, de grappa.

Multipliez ça par mille, ajoutez-y un peu de poudre de perlimpinpin, et vous aurez une petite idée de l’appétit surhumain de Jim Harrison, décédé en mars 2017 à l’âge de 79 ans.

Une longévité plus que respectable, quand on connaissait le sens de la démesure de l’auteur de Légendes d’automne et de Dalva. Ses Aventures d’un gourmand vagabond et En marge (Bourgois, 2002 et 2003), ses mémoires, nous en avaient donné déjà un bon aperçu. L’écrivain, qui n’aurait fait qu’une bouchée du nouveau Guide alimentaire canadien, vivait à l’évidence comme il écrivait : avec les deux mains dans le plat et un appétit sans fin. Et surtout sans avoir peur de se salir

Chroniques gastronomiques toutes plus délirantes les unes que les autres, publiées à partir de 1981 dans des magazines américains, de Smoke Signals au New Yorker, Un sacré gueuleton rassemble 47 méditations sur la nourriture, le vin et l’écriture dont la règle de base est d’être « modéré à l’excès ».

Un « déjeuner » de 37 plats

Il nous promène de son ranch du Montana à un « déjeuner » de trente-sept plats dans un restaurant de trois étoiles en Bourgogne, en passant par la Patagonie et le souvenir d’un souper gargantuesque en compagnie d’Orson Welles. Pour cet ogre amateur de chasse et de pêche, de piments forts et de vin rouge, manger est de l’ordre du spirituel.

Mais qu’on se rassure, « Big Jim » n’est pas totalement omnivore. À preuve : « La viande d’écureuil me laisse froid. Ça me fait penser à un bébé extraordinairement prématuré. » Et puisque nous y sommes : le contenu de ce livre pourrait choquer certains adeptes du véganisme. Nous préférons les en avertir.

C’est brouillon, parfois sans queue ni tête, mais c’est surtout terriblement passionné, jouissif et gorgé d’humour. Tout ça couronné d’une philosophie à la logique implacable : « Tout ce qui vit finit en étron. »

EXTRAIT DE «UN SACRÉ GUEULETON»

« Mon authentique révolution personnelle a eu lieu l’automne dernier, à Parme, en Italie. J’ai découvert que je pouvais boire un verre de Prosecco di Valdobbiadene, puis reprendre mon dur labeur de touriste. Je préfère naturellement les marchés aux cathédrales. Quand je bois un verre de rouge, j’ai surtout envie d’en boire un autre. J’ai passé des heures dans le splendide marché de Modène en n’ayant bu qu’un seul verre de Prosecco. J’ai même découvert qu’en faisant la cuisine en buvant du Prosecco, on ne bousillait pas la recette. »
Un sacré gueuleton
★★★★

Jim Harrison, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2018, 384 pages