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vendredi 3 octobre 2025

Emily Dickinson / Laissez-passer pour l’immortalité

 


Emily Dickinson, Correspondance complète

Emily Dickinson, Correspondance complète


Emily Dickinson

Laissez-passer 

pour l’immortalité


par Odile Hunoult

9 avril 2019


Emily Dickinson (1830-1886) est « un poète majeur de la poésie américaine » : c’est ainsi qu’on la présente d’ordinaire, sans qu’elle ait de son vivant publié un seul recueil, malgré l’insistance grandissante de quelques correspondants visionnaires.

Emily Dickinson, Correspondance complète. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Françoise Delphy. Orizons, 1 514  p., 40 €

samedi 3 août 2024

Esquif Poésie / Une moisson éclectique

 




Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

In « Paul Louis Rossi », éd. Herscher, coll. Carnet recomposé © Paul Louis Rossi


Une moisson éclectique

par Marie Étienne
7 juin 2023
9 mn

Esquif Poésie (12)

Les publications de poésie ne sont malheureusement pas toujours recensées autant qu’elles le mériteraient. En voici quelques-unes, qui ont tout particulièrement retenu notre attention.


Emily Dickinson, Where rode the bird. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Millet. Atmen, 2 vol., 80 p. et 76 p., 7,20 € chacun

Juliette Fontaine, La déployée suivi de Des pas sur Moà-Neige. Atmen, 64 p., 12 €


Les éditions Atmen proposent avec modestie des livres de petites dimensions (14/10) fabriqués artisanalement : le montage, le façonnage, la reliure (pages cousues) sont faits main. « La question est d’abord, précise leur responsable Nicolas Millet, celle du livre : de l’expression matérielle adéquate/juste de la dimension spirituelle du poème – étant entendu, qu’au fond, elles ne se dissocient pas. »

Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

Elles présentent deux publications. La première est un classique : Where rode the bird (Là où chevauchait l’oiseau), d’Emily Dickinson, en deux volumes, dans une traduction inédite (Nicolas Millet) et surtout avec la reproduction du manuscrit où les mots sont à peine visibles, comme en partie perdus, effacés par le temps, et c’est très émouvant.

« Fasse que la première de mes connaissances soit toi

Avec du matin la Lumière qui réchauffe –

Et la première de mes Frayeurs, de peur que des inconnus

T’engloutissent dans la nuit. »

La seconde est due à une artiste contemporaine, autrice, artiste plasticienne et commissaire d’expositions indépendante, Juliette Fontaine : La déployée suivi de Des pas sur Moà-Neige.

« elle est là

quand les jardiniers ouvrent la porte

elle dort dans le seuil. »


Gilles Jallet, Les Utopiques, I. La rumeur libre, 192 p., 18 €


Dans un très beau préambule, l’auteur propose une lecture de son livre et même un aperçu d’une poétique. Pourquoi ce titre ? « Les Utopiques, comme il existe Les Pythiques (Pindare), Les Bucoliques et Les Géorgiques (Virgile), Les Tragiques (Agrippa d’Aubigné), et la comparaison s’arrête là. »

Le ton est donné, Gilles Jallet vise haut. Mais il poursuit aussitôt, contredisant l’ambition du projet : « Sous ce titre, j’ai rassemblé un corpus de fragments poétiques […] qui m’auront conduit progressivement à l’impossibilité d’écrire ou d’achever quelque chose comme un poème ».

Le poème achevé est-il pour autant satisfaisant ? Ne peut-il pas au contraire être considéré comme figé par un académisme qui ne tient pas compte des états antérieurs ? Si l’on prend l’exemple de Mallarmé, « le corpus d’archives a remplacé le poème unique », et les chercheurs, peut-être même les lecteurs, s’intéressent davantage aux états successifs, comme si, au fond, l’état définitif n’existait pas. Une réflexion passionnante et très contemporaine que Gilles Jallet ne peut qu’esquisser ici, mais qui, manifestement, lui tient à cœur.

Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

Les Utopiques, pour lui, sont des poèmes qui « ont été construits en l’absence de tout fondement solide, et ne se soutiennent que par eux-mêmes, comme des constructions de tours dans l’espace ». Image magnifique, qui fait penser aux Tours de Trébizonde de Jean Tardieu, peut-être aux constructions de Piranèse, compliquées, torturées, suspendues dans l’espace. On y sent une tristesse, certainement un désarroi ; qui sait, un désespoir : « On y chercherait en vain le rêve du lieu où habiter, d’une maison qui penche ».

Et il conclut : « Je ne puis m’empêcher ici de penser à tous les anges pauvres de Paul Klee. Même celui qui parvient au zénith de sa plénitude est encore un ange pauvre. »

Les poèmes du recueil sont portés par la conviction que la poésie est grande et primordiale, à la manière d’un Mallarmé, mais aussi qu’elle s’écrit au bord d’un gouffre : celui de son échec.

« La lumière donne

l’ombre

comme soleil neige

Sur la pierre

épiée une hostie

de sang bleu 

À la voix simple

s’oppose

le mélange des voix

Qui soufflent

sur des braises encore

grises et vides. »

Rigueur de la forme, affirmée par des strophes régulières qui commencent souvent par des vers répétés d’un poème à un autre, préciosité des termes, exigence des références, concourent à donner de Gilles Jallet l’image d’un poète qui oscille entre philosophie et pratique de la poésie, entre ivresse des hauteurs et terreur de la chute. Ajoutons qu’il dirige, accompagné par le poète et homme de théâtre Xavier Maurel, la revue Monologue.


Séverine Daucourt, Les éperdu(e)s. Petit précis de psychiatrie poétique. Lanskine, 92 p.,15 €


Le livre est composé d’une alternance de phrases qui commencent par un « Quand » mais ne s’achèvent pas, et de textes tirés d’une prose médicale qui éclairent leur contexte. Ce qui donne un récit haletant, dont l’autrice, ou la narratrice, apparaît à la fois démunie et hors d’elle – en rage et en dehors, aux yeux des autres, de sa raison.

Elle adapte son langage à tout ce qui l’agite. Le désarroi : « Quand je parle à une blouse verte qui ne semble pas connaître ma langue, comme si j’étais désaccordée… » ; le sentiment de solitude : « Quand je me rends compte, bien après mon arrivée, que personne ne m’a jamais demandé comment je vais… » ; et d’insécurité : « Quand rien ne me protège et que j’acquiers la conviction intime que l’hôpital n’est pas un lieu sûr » ; la perte des repères et l’impression de fantastique : « Quand je me suis dit que mon visage avait fondu », « Quand je deviens un fantôme ».

Or, ce qui frappe, qui saisit, qui bouleverse, en lisant cette prose sur-tendue comme un cri qu’on expulse, c’est bien la clairvoyance, la lucidité quasi impitoyable d’une personne échappée de son suicide, qui juge et voit sévèrement le monde qui la soigne : « Quand je dois me déshabiller et traverser nue une chambre de huit malades… » et les proches qui l’entourent : « Quand ma cousine me fait la leçon au bout du fil parce que j’aurais pu gâcher son mariage en mourant trois jours avant… »

Les situations tragiques, humiliantes et absurdes en milieu médical, dont le projet paraît, plutôt que de soigner, de punir avant tout, sont narrées vivement, comme des récits hâtifs envoyés au lecteur, qui blêmit puis respire, soulagé, en même temps que la patiente lorsque la situation s’apaise, ou qui souffre avec elle lorsqu’elle est anxiogène : « Quand ils m’ont tellement enfoncée, ouvertement détestée que s’ils me relâchent, ils auront gain de cause : une fois dehors, je déserte définitivement, me jette sous les premiers rails. »

Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

Après la tentative de suicide, l’hôpital d’urgence, c’est l’hôpital psychiatrique. Avec sa cohorte de cabossés qui n’a rien d’avenant, d’accueillant. Avec l’incapacité des soignants à identifier la patiente : « autiste, dépressive, bipolaire, borderline, petite pute, post-traumatisée, hypocrite, hystérique, sanguinaire, poète ? ».

Puis c’est la tentative de sortir pour s’en sortir, sinon « je vais vraiment devenir folle ».

Et enfin, enfin, le retour à domicile, à l’existence normale ou qui se voudrait telle mais qui met bien du temps à surmonter le mal de vivre. « Quand je me dis : et si ma faiblesse était ma force ? » Qui y parvient grâce au divan de la psychanalyse et à la poésie.

Vers la mi-temps du livre, la narratrice bascule : suffisamment « guérie » et devenue poète, elle inverse les rôles et s’occupe à son tour de ceux qui sont atteints dans leur psychisme. À quoi lui sert, dans ce contexte, la poésie, activité en marge, que l’on sait inutile ? À rendre « non pas compréhensible mais lisible » la maladie. Elle, la narratrice, et eux-elles, les exclu-e-s car malades, les en dehors du corps social et en contestation, sont frères et sœurs, se tiennent la main. Ensemble, ils portent un œil critique sur ce qui les entoure. « Tout le monde rêve d’avoir des troubles mentaux, sauf ceux qui en ont » ; « Quand être malade, soudain, devient aussi naturel que les catastrophes » ; « Quand je passe plus de temps à rédiger des comptes-rendus qu’à écouter ceux qui ont besoin d’être entendus ».

La voix de Séverine Daucourt est à entendre absolument : bouleversante, tragique, humoristique parfois, elle n’est jamais pesante, dynamique au contraire, portée par un élan qui ressemble à la joie, qui est peut-être, tout simplement, le goût, l’amour des autres, l’obstination : ne pas couler, rester à flot, « partir en quête d’un soi non colonisable ».


Marc Blanchet, Suites et fins. Le Cormier, 112 p., 16 €


Marc Blanchet a publié des livres de poésie, de prose, des essais sur des peintres (Gérard Titus-Carmel, Jean-Gilles Badaire), sur des écrivains (Samuel Beckett, Lokenath Bhattacharya), et des ouvrages qui consacrent son travail d’écrivain et de photographe.

Les poèmes de ce volume sont brefs, calés en haut des pages. Dans la première série, Frères, ils évoquent une enfance malheureuse, une fratrie écrasante.

« Des années à me soustraire,

être moins que le dernier.

À rester au secret de la mère,

ne pas gêner

les ascensions en cours.

S’avouer pure perte,

Se cacher derrière la forêt.

Ailleurs qu’en la table garnie. »

Le ton : il oscille entre l’effacement de soi, enfermé dans une « cage/où la parole s’étrangle » et une violence intérieure qui « rêve de mettre le feu/à une vie d’archive ».

Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

Demeure sombre dans les deux ensembles suivants, Forteresse et Roses.

« Sachant plutôt mordre

que se dresser, ramper

que découvrir sa marche, il est

son propre animal de compagnie. »

On peut le constater : absence de compassion vis-à-vis de soi et peut-être des autres, hostilité de l’extérieur, souvent flou, comme vu à travers des lunettes de myope, ainsi qu’en témoignent les photos, visibles sur internet.

Dans En attendant Nadeau, Jean-Patrice Courtois analysait, en juillet 2021, Le Pays, paru à La Lettre volée, accompagné de photographies. « Le ton du livre, en effet, exclut la plainte et ne se signale que dans le “gris dire du gris”, qu’accompagne de temps à autre une couleur disparaissant sitôt apparue. Le poète et le photographe se tiennent la main. »

Une voix solitaire, qui a une force et une tessiture unique.


Christiane Veschambre, Julien le rêveur. Isabelle Sauvage, 92 p., 15 €


Il y a longtemps que nous suivons et aimons les livres de Christiane Veschambre, tantôt poésie, tantôt prose, tantôt les deux à la fois. Julien le rêveur fait partie de cette dernière catégorie. Il est rédigé en prose avec des mots, des formulations de poète, il raconte une histoire magnifique, bien que son autrice se dise peu encline à « écrire pour raconter des histoires ».

Et de fait, elle ne raconte celle-ci que partiellement, comme si, au fond, l’intérêt qu’elle y prenait était ailleurs, pas vraiment transmissible, ou tu, non révélé.

En quelques mots, voici l’intrigue : Julien est un inadapté, un sans talent d’aucune sorte, que l’employé de Pôle emploi essaie en vain de sortir du chômage : « Que savez-vous faire ? Rien, pensait Julien en regardant la cravate rose fuchsia à motifs vert amande… ». Un jour, l’employé apprend que les nuits de Julien sont habitées de rêves, cependant que les siennes sont vides : « Il s’endormait le soir avec l’espoir d’être traversé par la vie imprévisible des rêves, même les douloureux, et il craignait par-dessus tout l’insomnie totalitaire qui vous enclot entre les barbelés de la conscience ».

La solution au problème de Julien devient alors évidente : il fournira des rêves à ceux qui n’en ont pas.

Esquif Poésie (12) : Emily Dickinson, Christiane Veschambre…

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Rêver pour les autres n’est pas une sinécure, on s’y épuise, on y perd sa substance. De même que l’amie de Julien, devenue écrivaine publique, n’arrive plus à écrire pour son compte, « plus rien ne sort du silence qui me faisait écrire », de même Julien perd peu à peu son pouvoir onirique, il s’assèche : « De rêves, même amaigris, il n’en fait plus ».

L’autrice s’amuse, c’est évident. Aussi hésite-t-on à tirer de son texte une leçon, qui conclut, par exemple, de l’échec de Julien que l’art est une pratique secrète et solitaire. Elle s’amuse, elle s’efface, au point de raconter des rêves qui ne sont pas les siens, d’aller jusqu’à prétendre que l’histoire de Julien est racontée par une voisine (de son héros) et non par elle. La croira-t-on ? Pas sûr.

Christiane Veschambre a l’art des doubles, et des récits rêveurs à doubles-fonds. Elle fait parler des personnages, comme dans dit la femme dit l’enfant, paru chez le même éditeur en 2020 – un livre très prenant, très intrigant, dans lequel la parole se confond, circulant, l’identité aussi, le temps, le monde autour. «  c’est un soir, j’aurais mis longtemps à arriver, et dès lors je ne ferai que me remettre en route, par tous les temps, sur une route que je dois susciter avec mes propres pieds de marcheuse, la route unique de ma disposition absente infiniment secrète qui s’est un soir cristallisée sans rien retenir de tes, dit la femme, de mes, dit l’enfant, tournoiements sur échasses, de mon attente de l’autre monde, dit l’enfant ».

Il faut guetter ses livres, les lire absolument, ce sont des objets rares, des minerais précieux comme extraits d’elle avec du temps et beaucoup de patience.

EN ATTENDANT NADEAU




samedi 22 juillet 2023

Poésie de la neige

 



Poésie de la neige

Geetha Ganapathy-Doré
Publié: 19 décembre 2017, 21:37 CET

Dans les années 1950, l’anthropologue américain Edward Sapir et son élève Benjamin Lee Whorf avancent une thèse selon laquelle les êtres humains vivent à cause de leurs appartenances culturelles dans des univers mentaux différents ; les langues des uns et des autres témoignent de ces différences et sans doute les conditionnent-elles.

Pour illustrer ce relativisme culturel et linguistique, Whorf donne l’exemple, largement contesté depuis, de la langue esquimau avec ses dizaines de mots pour qualifier la neige.

Au-delà de la polémique sur l’existence ou non d’un tel vocabulaire, la neige fascine aussi bien les habitants des contrées froides qui la connaissent et la vivent que les habitants des régions chaudes qui ne la connaissent souvent que par l’image.

L’apparition des flocons immaculés surprend et constitue une rupture dans le train-train quotidien. Pendant que les enfants s’amusent à fabriquer boules et bonhommes de neige, les adultes contemplent leurs empreintes dans la poudreuse… Cet émerveillement a été restitué par nombre d’écrivains et de poètes.

Blanche

La poésie de la neige souligne d’abord sa blancheur. Cette blancheur qui accentue paradoxalement la forme de la végétation et des objets qui nous entourent. Des étendues enneigées se dégage une impression de vide cathartique. La blancheur de la neige renvoie à celle des nuages planant tout là-haut. C’est comme si le ciel était descendu sur Terre, nous rapprochant de la magie de l’Univers.

C’est une flotte dont la grâce
Fait rêver aux golfes des cieux,
Une blanche flotte qui passe,
Et qui semble au loin dans l’espace
Suivre un astre silencieux.

  • La Neige, dans La Vie intime (1833) d’Antoine de Latour

Ceux qui ont vu les sommets enneigés de l’Himalaya, sertis dans l’émeraude de la couverture forestière et nimbés par des nuages vaporeux, ont l’impression d’avoir atteint la demeure même des dieux.

La neige a aussi inspiré plus d’un conte merveilleux, à l’image de Blanche-Neige. Y aurait-il eu d’ailleurs autant de ces récits sans la neige qui oblige à passer l’hiver calfeutré à l’intérieur ?

En silence

Quand la pluie tombe, on l’entend. Mais la neige, à moins qu’il y ait une tempête, arrive à pas de velours. Ses flacons tombent gentiment et bien souvent la nuit. Au matin, son délicat tapis blanc ressemble à un cadeau de la nature.

La neige à travers la brume
Tombe et tapisse sans bruit
Le chemin creux qui conduit
À l’église où l’on allume
Pour la messe de minuit.

  • La Neige à travers la brume, dans Bonheur (1891) de Paul Verlaine

Dans son poème Nature, La neige, Emily Dickinson la voit, elle, comme une sorte de maquillage. La neige poudre la forêt et lisse le visage de la nature :

Elle met des dentelles aux poignets des barrières
Comme aux chevilles d’une reine ;
Puis elle impose silence à ses ouvriers comme à des fantômes
Niant qu’ils ont existé.

  • Nature, Poème 50 : The Snow, dans The Poems of Emily Dickinson : Series Two (1896) d’Emily Dickinson

Tandis que pour Wilfrid Sébaoun, c’est le fantôme de la page blanche :

C’est l’hiver. La neige qui tombe
Dehors, obstinément, sans bruit,
Entraîne un rêve de la nuit
Vers l’oubli qu’enfante la tombe

  • L’Absence de neige, dans Les Orphelins repentants (2007) de Wilfrid Sébaoun

Robert Frost – dont l’affinité avec la neige se lit jusque dans le nom de famille – souligne la force vivifiante de la neige :

La façon dont une corneille
A fait s’écrouler sur moi
La poussière de neige
D’un arbre ciguë
A apporté en mon cœur
Un changement d’humeur
Et sauvé une part
D’un jour que j’avais maudit.

Poussière de neige (Dust of Snow), dans New Hampshire (1923) de Robert Frost.

La nuit et la glace

La neige est synonyme de l’hiver, de cette immobilité dont profite la nature pour se reposer et mieux renaître au printemps. Seuls les chiens de traîneau osent se frayer un chemin à travers la glace ou encore ces quelques agneaux faisant leurs premiers pas sur la neige, comme le décrit Philip Larkin dans son poème First Sight.

Dans la pénombre de la nuit, la neige acquiert une autre beauté, mystérieuse et mortifère. En tombant sur la mer, c’est comme si un tableau japonais s’animait devant nos yeux : le liquide, le solide et la lumière se mêlent pour sublimer l’atmosphère.

À l’état de glace, elle devient source de vie et d’art. Les esquimaux construisent leur demeure avec quand d’autres créent des sculptures éphémères. Les compositeurs SchubertLisztTchaikosvkyDebussyProkofief et Sibelius s’en sont largement inspirés.

L’inexorable fonte ?

La neige peut aussi être dangereuse. Les icebergs détruisant le Titanic sont gravés dans notre mémoire collective, de même que les avalanches qui endeuillent chaque année les massifs montagneux. Et si une guerre nucléaire venait à éclater, il faudrait redouter un nouvel âge de glace. Nous expérimenterions alors cette solitude glacée dont Jack London fait l’effroyable tableau dans son livre Une Fille des neiges paru en 1902 :

« De ses myriades de facettes, la muraille de glace renvoyait les rayons du soleil et se revêtait d’une splendeur de joyaux. Le long de ses pentes cristallines coulaient des ruisseaux d’argent, et les claires profondeurs de son cœur glacé semblaient renfermer, avec les secrets de la vie ou de la mort, les promesses d’un repos infini. »

Aujourd’hui, à l’heure des dérèglements climatiques, notre sensibilité à la neige évolue ; on s’inquiète de sa disparition mais aussi des effets inattendus du réchauffement sur les étendues enneigées. Et la fonte de la calotte glacière nous désespère autant sur le plan écologique que symbolique.

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