"Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans..."
"pour vous orienter, inutile de lire Marx. trop desséchée comme came. ne vous branchez, s'il vous plaît, que sur l'esprit. Marx, ce sont les chars à Prague. ne vous égarez pas sur cette voie de garage. plongez-vous en priorité dans Céline, le plus grand écrivain depuis 2 000 ans, mais bien sûr sans négliger L'ÉTRANGER de Camus. que vous ferez suivre par CRIME ET CHÂTIMENT et LES FRERES KARAMAZOV. tout Kafka également. ainsi que les bouquins du méconnu John Fante. ajoutez-y les nouvelles de Tourgueniev, évitez Faulkner, Shakespeare et surtout George Bernard Shaw, la plus abominable baudruche de notre Ère, un authentique con doré sur tranche qui ne s'est - promis, juré -imposé que grâce à ses relations politiques et littéraires. pour les contemporains, le seul qui me vienne à l'esprit et qui était parti pour tout casser mais qui s'est traîné à plat ventre quand on le lui a demandé, c'est Hemingway. reste qu'entre Shaw et Hemingway, il y a un gouffre : Hemingway a réussi dans ses débuts quelques bons trucs alors que Shaw a, sa vie durant, aligné des stupidités vaniteuses et soporifiques."
Charles Bukowski, Journal d'un vieux dégueulasse Grasset, Paris, 1996.
Un poète de ma connaissance, pas une flèche, m’a rendu visite l’autre soir. Il a fréquenté les bonnes universités, il paraît intelligent, surtout parce qu’il a confié aux femmes le soin de l’entretenir, ce qui me laisse à penser qu’il y a au moins un domaine où il n’est pas sanstalent.Ilaétéélevédanslecoton,çasauteauxyeux, il porte le masque de l’écrivain, et il ne sort pas de chez lui sans son carnet de notes noir dont, pour un oui ou pour un non, il vous lit des extraits. «Bukowski, m’a-t-il lâché l’autre soir, je pourrais écrire comme toi, alors que tu ne pourras jamais copier mon style. » Comme il a besoin de se sentir à l’occasion le plus fort, je me suis tu ; n’empêche, me suis-je dit, que cemec-làcroit pouvoir, si ça lui chante, s’approprier ton style. Le génie consiste à dire une chose profonde comme si elle coulait de source, ou d’aller à la simplicité sans effets de manche. Oh, soit dit en passant, si vous souhaitez identifier un scribouillard, sachez qu’il est toujours celui qui organise ou, mieux, qui s’arrange pour qu’on organise à sa place, une soirée en l’honneur de la sortie de son nouveau livre.
La corrida a inspiré à Hemingway une façon de faire, une manière d’être, la volonté de se mesurer à la phrase clairesesolderait-elleparunedéfaite,bref,toutcequel’on appelle la voie. J’assiste à des combats de boxe,à des courses de chevaux, pour les mêmes raisons. Et j’en ressens l’effet au niveau des poignets, des épaules, des tempes. C’est par l’observation que nous créons notre style,quenousnousrapprochonsdecequisonnerajuste,àlaconditionqu’ensuitenousinjectionstoutenotre énergie dans la fleur qui s’ouvre à la vie, dans le chien qui trottine dans la rue, dans les culottessales en déshérence sous le lit… Le seul son qui compte est le son de la machine à écrire, devant laquelle vous et moi sommes assis, c’est de là que s’envole la plus belle musique du monde lorsque nous trouvons enfin notre voie, notre vraie voix, c’est-à-dire notre style, notre souffle, et aucune femme au monde, serait-elleVénus réincarnée, ne nous paraîtra plus importante –rien,ni un tableau ni une sculpture, ne saurait se comparer à nos phrases ; l’écriture est l’art absolu, lasuprême valeur, sinon l’unique, le seul pari qui en vaille la peine mais que très peu d’entre nous gagnerons.
Un trou du cul m’a posé la question suivante :
« Bukowski, à supposer que tu animes un atelierd’écriture, que donnerais-tu à faire à tesélèves ? » Je luiai répondu : « Je les enverrais tous dans un hippodrome et je les obligerais à se mouiller de 5 dollars sur l’issue de chacune des courses. » Le trou du cul a cru queje blaguais. Erreur ! La race humaine n’est pasmanchote quandils’agitderetournersaveste,detricher,detrahir.Aussi les ceusses qui ambitionnent de devenirécrivains doivent se confronter à un monde où leurs dérobadesetleurscoupsbasneleurserontd’aucuneaide.Unmondequi sera l’envers de ces soirées mondaines où se massent des individus révélant leur abjection au fur et à mesure que refont surface leur jalousie,leur médiocrité,leurfourberie. Si vous voulez savoir qui sont vos vrais amis, organisez une fête ou allez en prison. Vous découvrirez alors que vous n’avez aucun ami.
Si vous pensez que je déraisonne, vous vous foutez le doigt dans l’œil, ou dans le cul, et vous en faites de mêmeavecvotrevoisin.Unechoseenentraîneuneautre dans de tels endroits.
Et puisque j’imagine que Small Press Review (je ne peux savoir par avance ce que va contenir ce numéro) mêleraàmonproposl’encensetlacalomnie,j’aimerais,tout en faisant un sort à ce pack de bières, dire deux, troischosessurlespetitesrevues,mêmesi,veuillezm’enexcuser, il me semble les avoir déjà dites ailleurs.Les petitesrevuessontaussistérilesquelesécrivainsqu’ellespublient. Dans les années 20 et 30, ce type de publications n’excédait pas la dizaine. Et, au lieu de nous tirer desbâillements,n’importelaquelled’entreellesétaitpain bénit. Leur existence s’inscrivait dans l’histoire de la littérature telle qu’elle était en train de se faire : je veux dire qu’elles suivaient l’ascension de leurs auteurs, dubasverslesommet,sibienqu’ellessemétamorphosaient continuellement. Et qu’elles suscitaient denouveaux livres – romans, récits ou essais.Aujourd’hui lamajoritédenospetitesrevuesnaissentetmeurentdans la médiocrité. Il y a cependant des exceptions. Par exemple, je me souviens avoir découvert Truman Capote dans une revue quasi confidentielle, Decade,et m’être aussitôt dit : « Tiens, en voilà un qui nemanque ni de vivacité ni de caractère, bref en voilà un qui a du style ! » Mais, en règle générale, que ça vous plaiseou non, le contenu des magazines à gros tirage est de très loin supérieur à celui des petites revues – enparticulier, dans le domaine dela prose. Car, hélas, de nosjourset en ce pays, le premier tocard venu s’accorde le droit de produire d’innombrables poèmes sans saveur. Et la plupart de ces trouducuteries trouvent refuge chezles« petites bites ». Youpi, et allez, un numéro deplus ! Accordez-nous une subvention, et admirez le résultat !… Alors que je n’ai rien réclamé, ces petites choses d’importancenulles’entassentdansmaboîteauxlettres.Je me sens obligé d’y jeter un œil. Le videintersidéral. Conclusion : la tragédie de notre époque vientde ce que tout un chacun s’estime fondé à pouvoir écrire des milliers de mots dépourvus de sens. Faites-envous-même l’expérience l’un de ces quatre. Vous pensez certainement qu’il est impossible d’aligner des mots qui ne riment à rien, eh bien, détrompez-vous, ils y arrivent,etilslefontsanss’interrompreuninstantetsans,biensûr,jamais fatiguer. J’ai participé à la sélection et à la composition des sommaires de trois numéros d’une revue intitulée Laugh Literary and Man the HumpingGuns. Les textes que nous avions reçus étaient si mauvais que nous devions, l’autre rédacteur et moi-même, enrécrire les neuf dixièmes. Mon collègue retravaillait lespremières lignes ou pages et je me chargeais de lasuite.
Avec la généralisation de l’usage des ronéos, le pays tout entier s’est peuplé d’éditeurs, tous persuadés d’être desdécouvreurssansqueçaleurcoûteenoutredesmille et des cents mais n’accouchant à la finale que de chefs-d’œuvre mort-nés. À l’exception d’Ole – maisje suis prêt à ajouter un ou deux autres titres dès l’instant où vous m’en apporterez la preuve.
Si l’on met de côté les ronéotés, il y a tout de même eu, parmi leurs concurrents bien imprimés,TheWorm‑woodReview (déjà 50 numéros) qui mérite que je l’applaudisse des deux mains pour avoir incontestablement su capter ce que notre époque aura produit de mieux
en la matière. Avec calme, sans gémissements nicris, sans plaintes ni temps morts, et sans jamais publier la moindre lettre de lecteur se glorifiant d’exploitsaussi ridicules que de s’être fait arrêter en état d’ivresse sur un vélo dans le quartier de Pacific Palisades ou d’avoir séquestré dans une chambre d’hôtel de Portland le représentant de la Fédération nationale deséditeursd’art (toutes les autres revues le font), Marvin Malonea réussi, année après année, à rassembler dans ses pages nos talents les plus authentiques. Il a laissé ses numéros parler pour eux-mêmes et s’est obligé à resterdans l’ombre.Cen’estpasluiquitaperaitàvotreporteau beau milieu de la nuit et qui hurlerait enbrandissant unmagnumdemauvaisporto:«Hey!c’estMarvinMalone, je viens de publier ton poème “Merde dechat dans un nid de merles” dans le dernier numéro de ma revue. Je suis sûr que je vais faire un malheur avec ça. Autre chose, tu ne connaîtrais pas dans le coinunenénette que je pourrais niquer ? »
Unultimerefugepourlesbranlotinsfrustrésetaigris,voilà à quoi servent ces revuettes dont les rédac chefs valent encore moins que les auteurs. Mais si vous êtes un écrivain qui se soucie de son art, et qui estallergiqueauclinquantdominant,sachezqu’ilexisteunpeupartout de modestes enclaves de créativité où la ligne éditoriale ne tourne pas autour de l’ego du patronet de ses comparses. Comme je vous l’ai dit, je n’aipas encore lu la revue à laquelle je destine ce que je suis en train d’écrire, mais je vous suggère d’aller vous plonger, après Wormwood, dansThe New York Quarterly,Event, Second Æon, Joe DiMaggio, Second Coming, TheLittle Magazine et Hearse, des titres qui ne transigent pasavec la dignité.
« Dis, t’es supposé être un écrivain, ne cesse-t-ellede me répéter, eh bien, si tu mettais autant d’énergie dans l’écriture que tu en déploies à parier sur tescanassons, tu serais un grand écrivain. »
LepoèteWallaceStevensavaitcoutumededire:
«Lesuccèsliéàlaproductionindustrielleestunidéaldepéquenot.»Sicen’estpastextocequ’iladit,ças’en rapprocheentoutcas.Enclair,l’inspirationnesecommande pas, elle survient à son heure. On ne peutrienfaire pour la hâter. La littérature ne pourra jamaisobtenir delavieplusqu’ellenousoffresurlemoment.Vouloirtenterdeluienarracherdavantageneferaqu’épouvantervotreâme,etparalyservotreinventivité.Quandledémon de l’écriture s’emparait de lui, Hemingwayselevait de bonne heure et n’arrêtait qu’aux douzecoupsdemidi.Bienquejenel’aiepasconnu,j’aiquandmême l’impressionqu’ilétaitpressédesedébarrasserdesontaf pourallersenoircirtranquillement.
Iln’estpasrare,hélas,quelesquelquesjeunesauteursprometteurs publiés par des revues en restent à leurs débuts. Pourtant, quand je les découvre, je me dis :
Enfinunquitientlebonbout,fasselecielqu’ilaille ens’améliorant.Vainespoir!Lenouveauvenunese renouvellepas,c’esttoujourslemêmerefrain.Toujoursdu déjà lu ! Il n’empêche qu’il continue de plaire,et qu’onlevoitpartout.C’estl’auteuràlamode.Ildort etsedouchesansseséparerdesaputaindemachineà écriresurlaquelleilnes’arrêtepasdetaper.DuMaineau Nouveau-Mexique, son nom figure auxsommairesde toutes les revues ronéotypées et, bien que saproductionneressembleplusàrien,onsel’arrachetoujours.
Lapreuve,c’estqu’unemaisond’éditionpublielelivrequ’il avait sous le coude et qu’aussitôt les universitésseledisputent.Deslecturessontorganisées,toutypasse, les6ou7premierspoèmes,lesbons,etderrièrelestrèsmauvais,lesplusrécents.Uneautrepetiterevuelequalifiede« grandnom»delanouvellelittérature.L’ennuiestque,pourn’avoireudecessequed’élargirsoncercle deprotecteurs,iln’écritplusquoiquecesoit.Ilachoisi lagloireimmédiatecontreletravaildelonguehaleine.D’ordinaire,lesécrivainssuccombentàuntelmiroiraux alouettesdansleurs20ansquandl’expérienceleurfaitdéfautetque,decefait,lamoelleduvécunesuffitpas encoreànourrirl’œuvre.Sil’onnepeutpasécriresansvivre,écriretoutletempsn’estpasunevie.Demêmeonnedevientpasécrivainens’enivrantetensebagarrantà toutboutdechamp.Pourm’estimerexpertencesdeuxdomaines, je sais pertinemment que la bouteille et la bastonnesontd’aucuneffetsurletalent,etquec’estlàl’expressionpurementcinématographiqued’unromantismepernicieux.Biensûr,ilyaunmomentoùilfautsebattreetunmomentoùilconvientdeboire,maisces momentsnesontpascréatifs,etquoiquevousfassiez,vous n’y changerezrien.
Écrire peut même se confondre avec un labeur dès le jour où vous décidez de gagner, grâce à votre talent, de quoi payer votre loyer et la pension alimentaire de votre petite fille. Mais, pour dur qu’il soit, c’est le meilleur des labeurs, le seul qui compte, le seul qui stimule votre rage de vivre, et c’est cette rage qui entre tiendra en retour votre créativité. Comme par magie, l’une nourrit l’autre. À 50 ans, j’ai lâché un boulotdes plustannant(ilsm’avaientpourtantfaitmiroiterenm’engageant que je n’aurais plus jamais à mesoucier desfinsdemois,ahah!)pourmeretrouverassisdevantune machine à écrire. Je n’en ai depuis éprouvé aucun regret. Il y a eu des journées où les flammes del’enfer semblaient vouloir me dévorer, et d’autres où jesentais la raison m’abandonner ; il y a eu des heures,des jours, des semaines où aucun mot ne me venait, où je n’étais entouré que par le silence… Et puis, soudain, elle débarque, et voici que, scotché à ma chaise, la clope au bec, mes doigts se mettent à courir sur le clavier tant etsibienquelamachinen’arrêteplusdetourneretrugir. Horaires libres, je peux me lever à midi et bosser jusqu’à 3 heures du matin. Mon seul problème, c’estle quidam qui radine à l’improviste. Et qui ne comprend pas ce que je fabrique entre ces quatre murs. Il s’assied sur un fauteuil et me regarde, il n’est là que pour capter mon énergie et me refiler du vent en échange. Il arrive qu’ils soient plusieurs, et qu’ils s’accrochent. Dans ces moments-là, à moins d’accepter de se laissersubmerger par cette équipe de bons à rien, il me faut êtrecruel – eux aussi, cela dit, le sont en ne respectant pasmon travail. Je les fous donc à la porte à coups de pied dans le cul. Mais, parmi ces visiteurs imprévus, il en est, je le reconnais, qui me donnent le meilleurd’eux-mêmes, qui m’offrent sans compter leur force et leurs lumières, sinon tous les autres se contentent de faire rejaillir sur moi leur propre inutilité. Je ne vois pas ce qu’il yaurait d’humain à tolérer à ses côtés la présence de morts, au contraire je contribue par ma seule présence à l’accélérationdeleurdécomposition,etd’ailleurs,lorsqu’ilsme quittent pour regagner leurs cercueils, ils laissenttoujours sur le plancher quelques lambeaux de leurs chairs méphitiques.
Etenfin,çavadesoi,ilyalesenjuponnées.Une femme préférera toujours coucher avec un poète plutôt qu’avec n’importe qui d’autre, serait-ce unberger allemand,bienquej’enaieconnuaumoinsunequin’avaitàlabouchequesanuitpasséeencompagnied’un certain président Kennedy. Je n’ai jamais pu le vérifier. Et donc, si vous avez l’étoffe d’un grandpoète, je vous invite à apprendre aussi à être un baiseur de haut vol – ce qui en soi est un acteéminemment créatif. Donc, entraînez-vous à faire l’amour lemieux possible,carlesoccasionsserontlégionlorsquevotretalent sera reconnu. Ne vous y trompez pas, vousne sereztoutdemêmepasunerockstar,maissoyezcertainque ça vous tombera dessus plus vite que vous n’aurez pu l’imaginer. De grâce, faites en sorte de ne pas gâcher un tel moment comme, précisément, ces rock stars qui liment façon robots, et encore faut-il qu’ils aientréussi à bander. Montrez aux femmes que vous vous posez là comme amant, l’idée étant qu’une fois repues, elles se ruent dans une librairie acheter vos livres.
Bon, je vous ai donné de quoi, pour un boutdetemps, faire fonctionner vos neurones. À présent, faut quejevousavouelavéritévraie:j’aigagné180dollars avant-hier à l’occasion de l’ouverture, j’en aiperdu 80hier,etjecomptebienaujourd’huidécrocherlatimbale. Il est 11 heures moins 10. Premier départà 14 heures. Je dois me concentrer et revenir à mes fondamentauxhippiques.Tiens,hier,j’aivuunmecsetrimballeravecunstimulateurcardiaqueattachéàsachaise roulante. Il pariait à tout-va. Si onl’enfermait dans une maison de retraite, pas sûr qu’il serait encore vivant le lendemain matin. Il y en avait un autre, un aveugle. La chance leur souriant, dit-on, sa journée adûêtre meilleure que la mienne. Ça me fait penser que je dois appeler Quagliano pour lui annoncer que j’ai terminé mon article. En voilà un, tiens, qui est un vrai fils de pute ! Et étrange avec ça ! Je ne sais pas commentil boucle ses fins de mois, et d’ailleurs il n’a jamais voulu m’en parler. À la boxe, j’aime bien l’observer. Il est assis sur les gradins, une bière à la main, l’air complètement détendu.Jemedemandebiencequ’iladanslatronche.Il m’inquiète…
Quatrième de couverture > Ce recueil de chroniques et de nouvelles inédites met en évidence la richesse et la variété de l’œuvre de Bukowski. Ses deux premières histoires témoignent de la double orientation stylistique qui marquera toute sa carrière de prosateur – « Contrecoup d’une lettre de refus plus longue qu’à l’ordinaire » (1944) trace le portrait imaginaire d’un jeune artiste épris d’idéal, un rebelle doublé d’un amuseur tandis que dans « 20 chars de plus, et Kasseldown tombait » (1946), il change de ton et donne dans la noirceur absolue. Bukowski confronte son personnage de prisonnier à une désespérante solitude spirituelle, comme s’il écrivait lui aussi du fond du souterrain, piégé dans une cellule trop petite pour un homme de sa carrure, mais qui s’en sort grâce à son sens de l’humour et à son goût de l’autodérision.
Dans sa dernière méditation sur l’écriture, « Les Bases », 1991, Bukowski apure les comptes et tire la leçon : « Plus mes phrases se rapprocheraient de la concision et du naturel, moins j’aurais de chances de me tromper et de tricher... Les mots étaient des balles, des rayons de soleil, ils n’avaient d’autre but que de contrarier le destin et mettre un terme à la damnation. »
Charles Bukowski, « Hank » pour ses amis, est né en 1920. Il est mort à San Diego le 9 mars 1994. Tour à tour postier, magasinier, employé de bureau, Bukowski, découvert tardivement, est aujourd’hui un écrivain culte dans le monde entier. L’ensemble de son œuvre est réunie en trois volumes de la collection Bibliothèque Grasset (Contes et nouvelles, 2003 ; Romans, 2005 ;Mémoires et poèmes, 2007), à l’exception de Le retour du vieux dégueulasse (Grasset, 2014).
Charles Bukowski. Un carnet taché de vin, traduit de l'américain par Alexandre et Gérard Guégan, Grasset, mars 2015, 464 pages, 22 €
Pages choisies par Annick Geille
Annick Geille est écrivain et journaliste. Après avoir été la plus jeune rédactrice en chef de France à la tête du magazine Playboy, où elle publia des inédits de tous les auteurs qu'elle aimait, Annick Geille fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle dirige la "Sélection" du Salon littéraire. Elle a écrit une dizaine de romans, dontUn amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard), qui vient d'être publié au Livre de Poche. Elle a obtenu le prix du premier roman pourPortrait d'un amour coupable et le prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse, traduit avec succès dans de nombreux pays. Elle siège au Prix Freustié - fondé, entre autres, par Bernard Frank - et au Prix du Premier Roman. Fine lectrice, elle sélectionne les meilleurs livres de la période, et analyse les succès.
« Je me suis levé avec ma lettre d'acceptation à la main. MA PREMIÈRE. Venant du premier magazine littéraire américain. Le monde ne m'était jamais apparu si bon, si plein de promesses. J'suis allé vers le lit, j'me suis assis, j'ai relu. J'ai scruté chaque boucle de la signature manuscrite de Gladmore. J'me suis levé, j'ai emmené la lettre à la commode et j'l'ai posée dessus. Puis j'me suis déshabillé, j'ai éteint les lumières et j'me suis mis au lit. J'arrivais pas à dormir. J'me suis levé, j'ai allumé la lumière, me suis pointé devant la commode et je l'ai relue: "Cher Mr. Chinaski" »
Charles Bukowski, Factotum, Grasset 1984, pp. 69-70
« J'avais cinquante ans et n'avais pas couché avec une femme depuis quatre ans. Je n'avais pas d'amies femmes. Je les regardais quand j'en croisais une dans la rue ou ailleurs, mais je les regardais sans désir, avec une impression de futilité. Je me masturbais régulièrement, mais l'idée d'entretenir une relation avec une femme - même sans rapport sexuels - dépassait mon imagination. »
« C'était encore mon bureau. Mais plus pour longtemps, puisque j'étais en fin de bail et que McKelvey devait fignoler les derniers détails de mon expulsion. Vu que l'air conditionné avait rendu l'âme, il y faisait aussi chaud qu'en Enfer. Une mouche se traînait sous mon nez. D'une chiquenaude bien appuyée, je la rayai du tableau, et j'étais en train de m'essuyer les doigts sur mon pantalon quand le téléphone sonna. Je décrochai.