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mercredi 19 octobre 2022

Silverview / John le Carré réapparaît

 

L’espion qui aimait les livres : John le Carré réapparaît

John le Carré © Stephen Cornwell


John le Carré réapparaît

par Claude Grimal
19 octobre 2022
Silverview, « dernier » roman de John le Carré, paraît aujourd’hui en français sous le titre de L’espion qui aimait les livres, sans doute pour rappeler que l’ouvrage est bien du célèbre auteur d’espionnage mort en 2020 (ah oui, L’espion qui venait du froid ! George Smiley, Karla… !). 
John le Carré, L’espion qui aimait les livres. Trad. de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Perrin. Seuil, 240 p., 22 €

Le livre est accompagné d’une postface de Nick Cornwell, le fils de John le Carré, destinée à rassurer les méfiants. Non, L’espion n’est pas un « fond de tiroir » mais un ouvrage que son père avait commencé en 2013 et complété un an plus tard ; il en était satisfait. Il n’aurait cependant pas souhaité le publier de son vivant parce que ses pages en disaient trop sur ses ex-employeurs et collègues du MI6, ou parce qu’elles mettaient en scène un personnage mourant du cancer, alors que cette maladie venait d’être diagnostiquée chez son épouse (et allait l’être par la suite chez lui).

Soit ! Les histoires de ce « paquet enveloppé dans du papier brun » décrit par Nick, les conversations père-fils à son sujet lors de promenades sur les falaises de Cornouailles, la promesse filiale que le manuscrit serait publié… sont épatamment romanesques (en plus d’être, probablement, vraies). Mais, plus important, comment est le livre ? Très bien, ma foi. Très bien dans le style rapide, drôle, acéré des œuvres de la dernière décennie de l’auteur (Un traître à notre goûtUne vérité si délicateL’héritage des espionsRetour de service…).Le héros, Julian Lawndsley, est un jeune trentenaire qui a abandonné une carrière assumée de « prédateur » à la City pour ouvrir une petite librairie dans une ville côtière d’East Anglia alors même que ses connaissances dans le domaine du livre sont légères. Elles n’incluent, par exemple, ni Chomsky ni Sebald (lequel habitait à deux pas), dont il va apprendre l’existence grâce à un de ses premiers visiteurs locaux, Edward Avon, enthousiasmé par sa boutique et le potentiel de sa salle en sous-sol. Cet euphorique chaland, qui est aussi le châtelain de la belle demeure Silverview, lui suggère d’y établir une « République des lettres » où figureraient les grands « classiques », et lui propose de l’aider dans la gestion de celle-ci. Ce fou de livres, ou fou tout court, se prétend aussi ami de jeunesse du père de Julian. C’est en partie exact, tout comme est exact le fait que le débordant Edward a derrière lui une longue carrière d’espion (en Pologne, en Bosnie, etc.), et qu’il est l’époux de Deborah, spécialiste du monde arabe, ex-éminence des services secrets britanniques, à présent très malade et attendant sa dernière heure à Silverview. Edward va devenir le pivot d’une intrigue assez mystérieuse dans laquelle Julian joue d’abord le rôle de témoin, puis celui de participant naïf, et enfin de complice actif.

Notre « espion qui aimait les livres », bien que retraité et retiré dans sa maison (enfin, celle de son épouse) du bord de mer, attire un jour l’attention du chef national de la sécurité du MI6, Stewart Proctor, informé d’une fuite dans ses services dont il doit découvrir l’origine. Enquête, suspense et grande perplexité pour le lecteur, réduit à toutes les conjectures par les faux-semblants et les dissimulations du texte. Qui aurait fait quoi, où, comment, pour quelles raisons et avec quelles conséquences ?

Le Carré maintient autour de ces questions un humoristique brouillard. Tout juste laisse-t-il filtrer quelques indices au cours de merveilleuses scènes de rencontre et de conversation entre ses personnages. Ces moments sont des modèles de « ménage en bateau », de drôlerie et d’acuité sociale où il est difficile de démêler le vrai du faux, la bourde de la manipulation, l’amabilité de la menace, mais où il est sûr que l’esprit comique triomphe. Ainsi, lorsque Proctor veut faire croire à un interlocuteur gouvernemental haut placé que son enquête vise à identifier une défaillance technique, celui-ci éclate : « Minute là, une fuite, c’est des mecs ! C’est pas de la fibre optique, nom de nom ! Ni des tunnels ! C’est bien des gens, pas vrai ? »

Vrai. Et c’est bien Edward qui a mené un double jeu, et qui, comme tous les espions sympathiques de le Carré, l’a mené par amour et par fidélité à un idéal – les antipathiques trahissant par idéologie ou intérêt.

L’espion qui aimait les livres : John le Carré réapparaîtEdward appartient bien à ce monde que le Carré n’a cessé de présenter dans son œuvre, celui où les questions de rectitude morale, même travesties par la drôlerie ou ébouriffées par l’aventure, sont aussi primordiales que le conflit entre les différents domaines où elle s’exerce. Que doit-on aux autres, à son pays, à son moi profond ? Comment choisir lorsque certaines allégeances viennent buter sur d’autres ? Et si la passion l’emportait sur les principes ? Et si des trahisons d’en haut rendaient toute adhésion à des valeurs dérisoire ? L’espion qui aimait les livres aborde ces problèmes.

Edward, membre du camp des passionnés et des trahis, prend en charge une partie de cette thématique. Mais, contrairement à ce qui arrive souvent chez le Carré, il sera sauvé, non broyé par sa passion… Enfin, sauvé à la manière elliptique de l’auteur. À la fin, alors qu’après avoir été démasqué, il fuit sur une route de campagne, surgit à l’improviste (pour le lecteur) une petite Peugeot noire, Machina cum Dea ou Deo au volant, qui le prend à son bord et l’emmène Dieu sait où pour Dieu sait quel avenir. Ciao Edward ! Et bravo !

Sauvé peut-être, contrairement à l’ancien agent secret à qui Proctor rend visite à un moment du livre et qui commente ainsi leur carrière : « On ne peut pas dire que nous ayons vraiment changé le cours de l’histoire de l’humanité, hein ? Moi, j’ai plutôt le sentiment, soit dit entre espions, que j’aurais été plus utile en directeur de club de jeunes ».

À côté de ces interrogations, L’espion qui aimait les livres réintroduit des situations et des personnages qui ont également toujours fasciné le Carré : pères difficiles, femmes infidèles, enfants sacrifiés, vrais ou faux naïfs, politiques gouvernementales meurtrières et imbéciles, services de l’État du même tonneau, morgue des classes dirigeantes…

Le livre est donc du le Carré classique et élégant, même s’il use parfois de raccourcis ou de coïncidences, même s’il simplifie ici ou s’attarde là… Peu importe, quel brio, quelle aisance dans les dialogues et l’agencement de l’action ! Quel naturel, quel chic et quelle fantaisie dans l’art de raconter une histoire ! John le Carré fait bien avec L’espion qui aimait les livres une ultime et brillante réapparition.


EN ATTENDANT NADEAU




mardi 29 décembre 2020

Gary Oldman / «Smiley, c'est l'anti-James Bond»

 Benedict Cumberbatch et Gary Oldman mènent l'enquête 
pour débusquer la taupe. La Taupe (c) Studio Canal

Gary Oldman : «Smiley, c'est l'anti-James Bond»

INTERVIEW - Le comédien endosse le costume gris du héros de La Taupe: un maître espion aux allures de simple quidam.

Jusqu'à présent, Gary Oldman, 53 ans, était habitué aux rôles de méchants. Le flic sadique dans Léon? C'est lui. Le comte Dracula dans le film de Coppola? Encore lui. Sans oublier son interprétation du sulfureux bassiste des Sex Pistols Sid Vicious dans leSid and Nancy d'Alex Cox. Depuis quelques années, Oldman inverse la tendance, notamment grâce à Harry Potter ou Batman. Aujourd'hui, il est George Smiley, le héros de La Taupe. En incarnant l'espion tranquille créé par John Le Carré, l'acteur britannique trouve son meilleur rôle, qui lui vaut d'être en lice pour l'oscar le 25 février.

LE FIGARO. - Qu'est-ce qui vous conduit à accepter de tourner La Taupe?

GaryOLDMAN. - Un simple coup de téléphone. Tomas Alfredson voulait que je joue George Smiley et souhaitait me rencontrer. Je connaissais son travail sur Morse. J'avais lu les romans de Le Carré. George Smiley n'était pas un inconnu pour moi. J'ai foncé. Je n'ai appris que bien plus tard que la production avait cherché durant 18 mois l'acteur capable d'interpréter Smiley…

Comment s'est déroulée votre rencontre avec Alfredson?

J'ai immédiatement compris que non seulement Alfredson aurait une vision originale du script, mais qu'en plus c'était quelqu'un de gentil, avec un grand sens de l'humour, vous savez, un peu au-dessous du radar (Rires).

De quelle manière êtes-vous entré dans la peau de l'agent secret George Smiley?

La silhouette originelle de Smiley m'a été inspirée par la photographie de Graham Greene avec son trench-coat, que m'avait fournie Tomas. Pour moi, ce fut comme un indice, un début de piste. En réalité, je ne me suis jamais vraiment aventuré en dehors des descriptions de John Le Carré. George Smiley est à l'exact opposé d'un personnage comme James Bond. Il est si réel, banal. Si vous le rencontriez dans la rue, vous ne le remarqueriez même pas. Je veux dire par là que James Bond est le fantasme masculin. C'est tout cet univers de smoking et de belles robes, de bolides luxueux et de femmes somptueuses. James Bond passe son temps à sauter dans le lit de ses conquêtes. Dans La Taupe, c'est l'inverse. C'est la femme de Smiley qui est de mœurs légères. Quant à la paire de lunettes de Smiley, en fait, elles sont iconiques. Elles sont à George Smiley ce que l'Aston Martin est à James Bond!

Comment avez-vous découvert ces étonnantes lunettes?

Par hasard. Tout a commencé en Californie. Mon œil a été attiré par un panneau d'affichage. J'ai d'abord cru que c'était une photo de Marcello Mastroianni. En m'approchant, j'ai découvert qu'il s'agissait de Colin Firth dans A Single Man! Un an plus tard, dans un aéroport, en feuilletant un magazine, je découvre un magasin de lunettes vintage à Pasadena. Me souvenant de l'affiche de Colin Firth, je note l'adresse. Lorsqu'on me propose le rôle de Smiley et qu'il est précisé qu'il lui faut des lunettes, je téléphone au magasin. J'y vais et je trouve les lunettes! Tout s'est enchaîné comme une histoire d'espionnage. Le plus drôle est que j'ai fini par tourner le film avec Colin Firth! Ce qui m'amuse avec cette paire de lunettes, c'est qu'elle me donne l'air d'être un vieux hibou! Dans le film, Smiley voit tout, entend tout. Il ne prononce pas le moindre son avant la vingtième minute. On se demande alors ce qu'il pense. Le personnage reste mystérieux, menaçant. Il peut même être cruel, très manipulateur.

Avez-vous eu des contacts avec John Le Carré?

Oui. Ce fut une rencontre merveilleuse, drôle et intéressante. J'ai pris le petit déjeuner chez lui à Amstead. Il a eu 80 ans en 2011 et termine son prochain roman. Il m'a raconté plein d'anecdotes, d'histoires d'espions. L'homme m'a paru tout ce qu'il y a de plus vivant! Ce fut un grand honneur de le rencontrer et d'avoir sa bénédiction pour Smiley, surtout quand on passe après Alec Guinness!



LE FIGARO



dimanche 27 décembre 2020

Le monde selon John le Carré

 

John le Carré

Le monde selon John le Carré

DOSSIER - Le maître du roman d'espionnage est surtout un grand écrivain dont les pairs s'accordent à penser qu'il mérite le prix Nobel de littérature. Un Cahier de l'Herne lève le voile sur sa personnalité mystérieuse.

Depuis le succès planétaire de L'espion qui venait du froid, on a catalogué John le Carré comme le «romancier d'espionnage». Au fil des décennies, il est pourtant apparu clairement que les préoccupations de ce gentleman anglais dépassaient de loin la seule littérature de genre. Témoin d'un monde en perpétuelle évolution, ce grand voyageur en a pointé, à travers ses personnages, les dérives, les aberrations. Homme et écrivain complexe, c'est ainsi qu'il apparaît dans le Cahier de l'Herne qui lui est consacré. Son dernier roman, qui clôt le cycle Smiley, donne raison aux nombreux auteurs britanniques qui voient en lui leur maître et un candidat légitime au prix Nobel.

Avec L'Héritage des espions, le maître du roman d'espionnage retrouve son double littéraire, Georges Smiley, et revisite l'affaire de L'espion qui venait du froid. En terrain familier, les lecteurs de John le Carré se réjouissent et applaudissent.

Ce bon vieux Smiley. Il y avait longtemps. Qu'était-il devenu? On n'avait pas eu de ses nouvelles depuis Le Voyageur secret (1990). Quel âge peut-il bien avoir? Cent ans, ou presque. Les héros de roman sont immortels. John le Carré remue de vieilles cendres. Elles sont encore chaudes. Le passé n'a pas dit son dernier mot. Peter Guillam, qui prenait une retraite paisible en Bretagne, reçoit une lettre de son ancien employeur. Le «Cirque» (aujourd'hui, on dit la «Boîte») le convoque à Londres pour une affaire le concernant. L'Intelligence Service ne se repose jamais. Que se passe-t-il? Guillam est sommé de s'expliquer sur l'opération «Windfall», qui date de 1959. C'était le sujet de L'espion qui venait du froid. Il y avait eu des morts (...)

La vie de David Cornwell, plus connu sous le pseudonyme qu'il juge lui-même assez ridicule de John le Carré, pourrait passer pour l'itinéraire d'un romancier glorifié à trente ans à peine par le succès planétaire de son troisième livre, L'espion qui venait du froid. Mais, bien que ses lecteurs aient mis du temps à l'apprendre, le destin de ce maître de l'embrouille, espionnage oblige, fut bel et bien d'abord celui d'un enfant triste. «Mon père était un escroc et un repris de justice et je n'ai pas connu ma mère avant mes vingt et un ans.» Celui qui avoue aussi avoir grandi dans une maison où il n'y avait aucun livre quitte bientôt ce foyer inhospitalier, où un Ronald Cornwell toujours entre deux aventures apparaît de temps à autre, tel un oiseau de mauvais augure, pour le collège de Sherborne puis l'université de Berne (...)

Extraits d'un inédit figurant dans le Cahier de l'Herne consacré au maître du roman d'espionnage. Intitulé en anglais Care and Maintenance of an Old Writer ce texte figurait à l'origine dans les premières versions des Mémoires de John le Carré, The Pigeon Tunnel: Stories from My Life (Le Tunnel aux pigeons: Histoires de ma vie, Seuil, 2016). Comme l'explique Isabelle Perrin, qui a dirigé le Cahier de l'Herne «John le Carré», et qui est aussi sa traductrice, ce texte n'avait pas été retenu «tant il détonnait par sa causticité et, peut-être, son honnêteté sans fard…»

Si tous les livres du maître sont disponibles au format poche, quelques-uns de ses plus grands succès seront disponibles à partir du 5 avril chez «Points» avec une nouvelle charte graphique signée Matt Taylor. On pourra ainsi relire trois romans sur trois décennies: Le Tailleur de Panama, paru en 1997 dans une traduction de Mimi et Isabelle Perrin ; un Smiley, La Taupe, paru en grand format en 2001 dans une traduction de Jean Rosenthal ; et Une vérité si délicate, sur fond de guerre au djihadisme du côté de Gibraltar, dans une traduction d'Isabelle Perrin.

LE FIGARO



mercredi 23 décembre 2020

«The Night Manager», quand John le Carré 
est bien adapté

 

Hugh Laure et Tom Hiddleston

«The Night Manager», quand John le Carré 
est bien adapté

La mini-série d'espionnage sort en DVD, ce qui permet de la déguster à nouveau, ou la découvrir. Elle en vaut la peine

Nicolas Dufour

Publié lundi 27 mars 2017 à 20:27

C’est un duel d’acteurs au sommet. Hugh Laurie (naguère Dr House) pour le méchant, Tom Hiddleston en gentil. Ce dernier, gérant de nuit dans des hôtels, se fait embrigader par une discrète cellule de l’espionnage britannique afin de pister un trafiquant d’armes aux stratégies de camouflage des livraisons particulièrement retorses – le personnage de Hugh Laurie, donc. De surcroît, l’hôtelier veut venger la mort d’une conquête (Aure Atika) trop brièvement connue et assassinée par l’entourage du vendeur de lance-roquettes.


The Night Manager: inspirée d’un roman de John le Carré, cette mini-série en six épisodes, montrée l’été dernier par la RTS, a divisé – c’est peu dire. D’un côté, des légions d’amateurs qui ont jugé l’œuvre fastidieuse et soporifique. De l’autre, des clients conquis et un establishment séduit: 12 nominations aux Emmy, deux prix – notamment pour la réalisation signée par la danoise Susanne Bier – et trois Golden Globes, honorant entre autres les deux acteurs principaux.

The Night Manager sort en DVD, ce qui permet de la (re)découvrir au calme. Et de savourer la qualité générale de l’ensemble, soutenue, voire parfois relancée, par les deux coqs acteurs. En sus, cette mini-série représente une bonne nouvelle: elle marque le lancement de nouveaux projets d’adaptations des romans de John le Carré par ses ayants droit, lesquels font preuve d’une certaine perspicacité. Lors du dernier festival Séries Mania, Simon Cornwell, fils de l’écrivain, racontait que «John le Carré a été adapté à la TV par la BBC trois fois, la dernière, il y a vingt ans. Nous avons repris les droits des romans, nous avons d’abord privilégié le cinéma. C’est la première fois que nous travaillons pour la TV…» Et c’est réussi, sans excès de respect de l’œuvre originale, et ainsi, avec l’intelligence de laisser les créateurs de la série mener leur projet à bien. Un bon début.

LE TEMPS



mardi 22 décembre 2020

John le Carré /Le tunnel aux pigeons / l’homme-caméléon



John le Carré, l’homme-caméléon

Avec humour, le romancier anglais revisite des moments de sa vie. Fils d’un gentleman-escroc et d’une mère absente, il s’est construit une identité en imitant les autres. Un mimétisme qui est à la base de son métier d’écrivain

John E. Jackson

Publié vendredi 7 octobre 2016 à 19:22

Un poète, dit Keats, n’a pas d’identité. Il n’est pas lui-même, il n’a pas de soi-même, il est tout et rien. Vivant caché derrière ses créatures, ce pauvre être est un caméléon. Sauf qu’un caméléon, ou du moins un écrivain-caméléon, peut être aussi – c’est le cas ici – non seulement quelqu’un plein d’humour, mais aussi quelqu’un de très joyeux. Et lorsqu’il entreprend de raconter des «histoires de sa vie», le lecteur peut être sûr d’être diverti.

«Le Tunnel aux pigeons» de David Cornwell, alias John le Carré, alias monsieur caméléon, alias chacune des couleurs adoptées par cet animal, est sûrement le livre le plus drôle publié à l’occasion de cette rentrée littéraire. Il est aussi, cela n’étonnera pas les connaisseurs de cet auteur, l’un des plus subtils.

Derrière la quarantaine de courts chapitres qui racontent, comme autant de morceaux choisis, une pléiade d’expériences vécues par l’auteur, et qui vont de l’évocation de personnalités politiques (un réveillon de Saint-Sylvestre avec Yasser Arafat, un déjeuner avec Margaret Thatcher, une rencontre avec Andrei Sakharov et sa femme Elena Bonner) à des portraits de gens des médias, du cinéma ou d’activistes ou victimes de toutes sortes, se profile une réflexion on ne peut plus profonde sur le métier de romancier.

Faire chanter les nuances

Des Mémoires? Sans doute. Le Carré revisite des moments de sa vie, les fait revivre pour nous, les rend présents, esquisse une personnalité, retrace une conversation avec l’exceptionnel talent verbal qui est le sien, bref, comme il le dit rapporte de mémoire des histoires vraies qui lui sont arrivées. Mais ces histoires, et c’est là que le livre devient passionnant, il nous permet de comprendre qu’elles ne sont que le matériau à l’aide duquel son imagination de romancier va se mettre au travail pour raconter ce qu’elle, et elle seule, est capable de voir et de comprendre.

Pour le créateur, écrit-il, les faits ne sont qu’une matière brute, ne sont qu’un instrument qu’il s’agît de faire chanter. Si tant est qu’elle existe quelque part, la vérité n’est pas dans les faits, mais dans les nuances. Tout l’art du romancier consistera à faire chanter ces nuances.

Portrait d’Alec Guiness

Cela d’autant plus que cet art ici est avant tout un art mimétique. Il faut lire le portrait que John le Carré brosse d’Alec Guinness – c’est le chapitre 29 du livre – qui, en son temps, incarna le personnage de George Smiley pour le film que la BBC tira de «Tinker Tailor Soldier Spy» (La Taupe en français).

Eperdu d’admiration pour celui qui fut en effet l’un des plus grands comédiens britanniques de l’après-guerre, le Carré le montre composant un caractère dans des termes qu’on pourrait transposer tels quels pour une définition de l’art du romancier: «Le regarder revêtir une identité est comme regarder un homme parti en mission sur le sol ennemi. Le déguisement est-il adapté à lui? (Lui étant lui-même sous son nouveau masque). Ses lunettes sont-elles adaptées – Non, essayons plutôt celles-là. Ses souliers, sont-ils de trop belle qualité, trop neuves, le trahiront-ils? Et cette manière de marcher, ce mouvement qu’il a dans les genoux, cette manière de regarder, cette posture – ne pensez-vous pas qu’ils sont trop…?» «Nuit et jour, poursuit-il, il étudie et enregistre les maniérismes des adultes ses ennemis, moule son visage, sa voix, son corps en d’innombrables versions de nous tout en explorant en même temps les possibilités de sa propre nature.» N’est-ce pas là, à sa façon, ce que Keats nommait le poète-caméléon?

L’art de John le Carré est à l’image de l’art d’Alec Guinness. Sa capacité mimétique est phénoménale, et c’est sans doute là l’une des raisons pour lesquelles il est un si bon romancier. Jamais dans ses livres le lecteur n’a-t-il l’impression de se trouver devant une simple projection de l’ego de l’auteur. Celui-ci n’est jamais qu’une sorte de virtualité indéfiniment changeante qui choisit de s’incarner dans des figures au profit desquelles il se dépouille de ses caractéristiques propres pour les rendre, elles, d’autant plus crédibles. C’est en somme un art du mime poussé à l’absolu.

Gentleman-escroc

Cet art – comme on l’apprend dans le seul chapitre de l’ouvrage qui relève véritablement de ce qu’on nomme d’habitude une autobiographie –, c’est de sa situation d’enfant qu’il l’a acquis. David Cornwell est le fils d’un gentleman-escroc et d’une mère qui disparut sans explication lorsqu’il était âgé de cinq ans et son frère de sept.

D’un côté, une sorte d’enchanteur beau-parleur prêt à escroquer quiconque l’écoute, poursuivi, emprisonné, ressurgissant comme un indomptable polichinelle, de l’autre une absente silencieuse. Comment s’étonner dans ces conditions que le langage soit devenu le milieu dans et par lequel l’enfant dut s’inventer une identité, écrit le Carré, une identité dont son milieu familial l’avait privé? «Je me souviens fort peu d’avoir été très petit. Je me souviens des mensonges à mesure que nous grandissions, et du besoin de me ficeler moi-même une identité, et de la manière dont, pour ce faire, je pillai les manières et le style de vie de mes pairs et de mes modèles, au point de prétendre que j’avais une vie familiale bien réglée avec des vrais parents et des poneys.» Si ce n’est pas là encore tout à fait l’art de l’espion, ce n’en est pas loin non plus que de l’art de l’écrivain.

Alec Guinness, écrit le Carré, adorait l’art du comédien comme il aimait les autres membres de la troupe avec qui il jouait. John le Carré, lui, adore l’art d’écrire comme il aime la troupe – ses lecteurs – pour lesquels il écrit. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle, à le lire, on se sent pris pour lui d’une telle affection.


John le Carré, «Le Tunnel aux pigeons. Histoires de ma vie», Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Le Seuil, 384 p.

LE TEMPS



mardi 15 décembre 2020

John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé



John Le Carre, le 10 janvier 2007, lors d'une interview à Barcelone, en Espagne. — © EPA /GUIDO MANUILO


John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé

 

Le maître britannique du roman d'espionnage, qui a vendu plus de 60 millions de livres dans le monde, est mort à l'âge de 89 ans d'une pneumonie. L'ancien espion laisse derrière lui plus d’une vingtaine de romans

Publié lundi 14 décembre 2020 à 04:00
Modifié lundi 14 décembre 2020 à 07:35


Le maître britannique du roman d'espionnage John le Carré est décédé d'une pneumonie, a annoncé son agent dimanche. «C'est avec une grande tristesse que je dois annoncer que David Cornwell, connu dans le monde sous le nom de John le Carré, est décédé après une courte maladie (non liée au Covid-19) en Cornouailles samedi soir, le 12 décembre 2020. Il avait 89 ans. Nos pensées vont à ses quatre fils, à leurs familles et à sa chère épouse, Jane», a indiqué Jonny Geller, PDG du groupe Curtis Brown, agence artistique basée à Londres.

«Nous avons perdu une grande figure de la littérature anglaise», a-t-il ajouté, louant son «grand esprit», sa «gentillesse», son «humour» et son «intelligence».

«C'est avec une grande tristesse que nous devons confirmer que David Cornwell - John le Carré - est décédé d'une pneumonie samedi soir après une courte bataille contre la maladie», a confirmé sa famille dans un message relayé par son agent.

Un «géant littéraire» salué

Le romancier Robert Harris a décrit le Carré comme «l'un de ces auteurs qui était non seulement un écrivain brillant mais qui a aussi pénétré la culture populaire - et c'est très rare».

Le roi du roman d'horreur, l'américain Stephen King, a déploré sur Twitter la mort d'un «géant littéraire» et «esprit humanitaire». L'écrivain et historien britannique Simon Sebag Montefiore s'est dit sur le même réseau social «bouleversé» par la mort d'un «titan de la littérature anglaise».

«Ses personnages étaient profonds et habilement construits... Jouer le rôle de George Smiley a été un des sommets de ma carrière. Nous sommes nombreux à beaucoup lui devoir», a déclaré l'acteur britannique Gary Oldman, dans un communiqué. Il incarnait le rôle-titre dans une adaptation sur grand écran de La Taupe en 2011.

Une carrière d'agent secret ruinée

John le Carré avait accédé à un succès international après la parution de son troisième roman, L'Espion qui venait du froid (1964), qu'il écrivit à 30 ans, «mangé par l'ennui» que ses activités de diplomate à l'ambassade britannique de Bonn en Allemagne lui procuraient.

Le roman, vendu à plus de 20 millions d'exemplaires dans le monde, raconte l'histoire d'Alec Leamas, un agent double britannique, passé en Allemagne de l'Est. Son adaptation au grand écran, avec Richard Burton dans le rôle-titre, marque le début d'une longue collaboration avec le cinéma et la télévision. 

La carrière de John le Carré comme agent secret avait été ruinée par l'agent double britannique Kim Philby qui avait révélé la couverture de nombreux de ses compatriotes au KGB. John le Carré – David Cornwell, de son nom véritable – avait alors dû démissionner du MI6.

Dans son dernier roman, paru en octobre 2019, l'europhile dressait un portrait sans concessions du premier ministre Boris Johnson dépeint en «porc ignorant» et qualifiait le Brexit de «folie». John le Carré a écrit vingt-cinq romans et un volume de mémoires, The Pigeon Tunnel (2016). Il a vendu au total plus de soixante millions de livres dans le monde. Une vaste entreprise de ré-adaptation de ses romans est en cours, le génie de John le Carré va perdurer.

John le Carré en quelques dates

19 octobre 1931: naissance à Poole dans le Dorset, au sud de l'Angleterre.

1958: commence à travailler pour les renseignements britanniques (MI5) et écrit son premier roman L'Appel du mort (1961), traduit en 1963 en français.

1960: commence à travailler pour les Services secrets (MI6) alors qu'il est deuxième secrétaire de l'ambassade du Royaume-Uni à Bonn, en Allemagne.

1963: publication de L'Espion qui venait du froid sous le pseudonyme John Le Carré.

1964: trahi par l'agent double Kim Philby qui dévoile sa véritable identité, il démissionne du MI6 et se consacre à l'écriture.

Janvier 2003: publie dans le Times, une diatribe contre l'Amérique de Bush intitulée The United States has gone mad (Les Etats-Unis sont devenus fous)

Octobre 2019: publication de son dernier roman, Agent running in the field (Retour de service pour l'édition française)

12 décembre 2020: décès d'une pneumonie dans les Cornouailles

LE TEMPS




FICCIONES

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Le Carré ante el fin de una era
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Autores británicos que devorar
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John le Carré / Cambios de lugar y protagonista
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DRAGON
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10 ways of getting to know John le Carré

RIMBAUD

John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé