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jeudi 3 octobre 2019

David Lynch / Le poids de «Twin Peaks»



Le poids de «Twin Peaks»

Sortie fin juillet, l’édition haute définition de «Twin Peaks» constitue un des moments de l’année pour certains sériephiles. Déjà, on mesure la popularité du feuilleton de David Lynch et Mark Frost, 24 ans plus tard
Nicolas Dufour
Publié vendredi 8 août 2014 à 18:16.


le temps des séries TV
Le poids de «Twin Peaks»
Pour les sériephiles, cet été ne connaît pas vraiment de creux. Sans parler de ce qui se glane sur la Toile, il y a quelques diffusions TV intéressantes, comme The Blacklist sur RTS Un. Et les publications en DVD n’ont pas faibli, par exemple Banshee ou, après la diffusion par Arte (enfin!), la troisième et ultime saison de Forbrydelsen/The Killing, la danoise. Mais de toute évidence, rien n’a autant suscité d’attente, voire d’espoirs, que la publication en disques haute définition de Twin Peaks, parue en sortie mondiale le 29 juillet. Un coffret de 10 Blu-ray comprenant les deux saisons ainsi que le long métrage de 1992, Twin Peaks: Fire Walk With Me, et bien sûr gorgé de suppléments inédits. A Los Angeles, cette parution a donné lieu à une cérémonie racontée avec gourmandise par Variety, ayant rassemblé David Lynch et une partie de l’équipe, et qui s’est conclue par une soirée au Bigfoot Lodge, un bar puissamment inspiré de l’esthétique de cabanes de bûcherons propre à la série.
On reviendra bien sûr ici sur cette édition et les documents inédits. Déjà, on mesure la popularité de cette série hors norme, 24 ans après son apparition: à la petite échelle de Lausanne, deux jours à peine après la sortie du coffret, les vendeurs de la place étaient à sec. Le feuilleton co-créé par David Lynch et Mark Frost a donné lieu à d’innombrables commentaires, c’est sans doute la série TV la plus analysée de l’histoire du genre. On l’a érigée en chef-d’œuvre (ce qu’elle est), et en principal jalon de l’histoire de la fiction TV – là, c’est plus discutable. Ce qui frappe dans Twin Peaks est sa radicale originalité, pas sa place supposée, ou fantasmée, dans la chronologie du genre.
Car on s’est emparé de ces 30 épisodes («pilote» inclus) avec des intentions souvent louables, parfois biaisées: les gens de cinéma ont ainsi été ravis de prétendre qu’il a fallu un cinéaste, David Lynch, pour donner sa maturité à ce secteur. Comme s’il n’y avait eu aucune série puissante avant le drame de la famille Palmer… Dans la foulée, combien de bêtises a-t-on dites sur le rôle de ces enquêtes en forêt pour l’ensemble du genre – et, dans le monde des feuilletons lui-même, combien d’âneries ont-elles été produites en se plaçant sous l’inspiration divine de cette fiction-là. Le jeu qui s’ouvre désormais est passionnant: à l’occasion de cette sortie en disques de luxe, et surtout dans la perspective du 25e anniversaire, revoir, relire Twin Peaks



mercredi 2 octobre 2019

David Lynch / Dernier train de nuit pour Twin Peaks

David Lynch

Dernier train de nuit pour Twin Peaks

Un quart de siècle après l’assassinat de Laura Palmer, David Lynch invoque les revenants. Il mélange comédie surréaliste, métaphysique et onirisme biseauté dans un jeu de pistes multidimensionnel qui se propulse au zénith de la création audiovisuelle. Les 18 épisodes de la saison 3 sont enfin disponibles en DVD
Antoine Duplan
Publié samedi 14 avril 2018 à 11:29, modifié mercredi 18 avril 2018 à 14:20.

Qui a tué Laura Palmer? demandait le sous-titre français de Twin Peaks. A cette question vieille d’un quart de siècle, David Lynch répond aujourd’hui: «Personne – peut-être…». En 1990, le cinéaste américain mettait le feu au paysage audiovisuel avec Twin Peaks, la mère de toutes les séries télévisées. Pervertissant les principes du soap opera, de l’enquête policière et de la causalité, l’auteur de Blue Velvet nous entraînait dans un monde bizarre sur les bords, sauvage en son cœur. Nous n’en sommes jamais revenus…




A la fin de l’aventure, Laura Palmer, passée dans l’au-delà, donnait rendez-vous vingt-cinq ans plus tard à l’agent spécial Dale Cooper. David Lynch, qui n’a plus tourné de long-métrage depuis Inland Empire en 2006, préférant se concentrer sur les arts plastiques et sur la méditation transcendantale, a décidé d’honorer ce rendez-vous. Avec le scénariste Mark Frost, son complice historique, il a imaginé neuf épisodes qui se sont vite dédoublés.
La chaîne Showtime a financé le projet, laissant une totale liberté aux créateurs. David Lynch a réalisé les dix-huit épisodes, entre septembre 2015 et avril 2016. Le coffret DVD propose en bonus une série de making of qui montrent le cinéaste au travail, attentif, concentré, vibrant, aimable, patient… Hyperactif, puisqu’il s’occupe aussi du sound design, écrit des chansons et met la main à la pâte pour les effets spéciaux: on le voit râper un cône de polystyrène, concocter un liquide sanieux ou sculpter un masque en pâte à pain.




Questions bleues

Dévoilées en mai 2017 au Festival de Cannes, les deux premières «parts» (appellation officielle) de Twin Peaks-The Return ont fait sensation. La série a enregistré un succès modeste lors de sa diffusion sur la chaîne payante; le streaming a toutefois amélioré le score. Et David Lynch figure en première place du Top Ten 2017 des Cahiers du cinéma.





«Est-ce le futur ou est-ce le passé?» La question résonne dans la Loge noire, cet hypogée tapissé de rouge où stagnent les agents du Mal et leurs victimes. Elle résume l’entreprise lynchienne. Excellant dans la composition de tableaux rétrofuturistes, ce maître du bizarre brouille les cartes du temps et attise la nostalgie. Il retravaille tous ses motifs, la bague à pierre verte, le café et la tarte aux cerises, les câbles électriques qui grésillent et les canards en bois équilibrant les décors intérieurs. Les épisodes se terminent au Bang Bang, le bar où se damnait Laura, sur une chanson live. Entre des cow-boys new wave et des bluesmen industriels se produisent Rebekah Del Rio, la diva latino du club Silencio (Mulholland Drive) et la diaphane Julee Cruise qui au même endroit, en février 1989, susurrait «Questions In A World Of Blue»…

En quel asile?

David Lynch convoque tous les personnages, les vivants et les morts, le shérif Truman, le deputy Haw, Bobby Briggs, Nadine la borgne dingue de tringles à rideaux, Shelly Johnson, Big Ed, le Dr. Jacoby… Ces icônes de la pop culture ont pris un coup de vieux. Le directeur adjoint du FBI, Gordon Cole (David Lynch), a les cheveux gris. Les jeunes filles en fleur de 1990 sont des femmes mûres marquées par la vie. Au Bang Bang, la séduisante Audrey Horne (Sherilynn Fenn) refait sa fameuse danse lascive. Une bagarre interrompt l’impromptu bouleversant. La danseuse se retrouve aussitôt, livide et terrifiée, face à un miroir. En quel asile, en quelle morgue repose-t-elle, cette rêveuse épuisée?





David Bowie, qui jouait le fantomatique agent Phillip Jeffries dans le prequel cinématographique Twin Peaks – Fire Walk With Me(1992), revient sous la forme d’une cafetière géante émettant des signaux de fumée. David Lynch filme la mort au travail. La Dame à la bûche (Catherine Coulson) fait ses adieux devant la caméra: «Je suis mourante. Vous savez que la mort n’est qu’une transition, pas la fin.» Atteinte d’un cancer, elle est décédée pendant le tournage. Depuis, Miguel Ferrer (l’agent Albert Rosenfeld) et Harry Dean Stanton (le gardien du camping New Fat Trout) l’ont rejointe.





David Lynch invente aussi de nouveaux personnages, comme Freddie, le petit Anglais dont la main droite est aussi puissante que le marteau de Thor. Et il donne un visage à Diane, la destinataire des messages que Dale Cooper laissait sur son dictaphone: elle s’incarne en Laura Dern, la comédienne fétiche de Lynch. Quand Diane embrasse Dale, on remonte le temps jusqu’à Blue Velvet (1986).





Fumée noire

Lorsque la tête d’une bibliothécaire est retrouvée plantée sur le corps décapité du major Briggs, le FBI commence ses investigations. Le code «Rose Bleue», qui indique une activité surnaturelle, est activé. Dale Cooper (Kyle MacLachlan) a disparu depuis vingt-cinq ans. Il végète dans la Loge noire, tandis que son double maléfique, Mr C. ou «Bad Coop», taille sa route sanguinaire. Le temps est venu pour l’agent de revenir du côté des vivants. Il réintègre la réalité sous forme d’une fumée noire et prend possession de Dougie Jones, son sosie grassouillet, un Américain moyen, agent d’assurances à Las Vegas, vivant dans un pavillon de banlieue avec sa femme (Naomi Watts, venue de Mulholland Drive) et son petit garçon.





La transmigration n’est pas une totale réussite: cerveau lessivé, Dougie est comme un enfant. Inadapté au monde, il plante une fourchette dans la prise électrique et tombe dans le coma. Il en sort brusquement, «réveillé à 100%»: Dale Copper est de retour, fringant, claironnant «Je suis le FBI»… Il lui reste à détruire son doppelgänger et exorciser les démons du passé.

Feu atomique

A la «part 8», David Lynch zoome à l’improviste sur l’explosion de la première bombe atomique, le 16 juillet 1945. Tandis que gronde le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima, de Penderecki, la caméra plonge au cœur de la fission nucléaire, se grise du tourbillon des isotopes. Tourné en noir et blanc, cet épisode de discontinuité narrative suit encore des spectres au visage de suie et montre l’éclosion d’une créature mutante, mi-grenouille mi-insecte…
Des entités maléfiques tels Judy ou Bob sont aux aguets. Entre les doubles, les fantômes et les «non-existants», aucun personnage n’est fiable – «Je ne suis pas moi!» crie Diane. Puissamment inquiétant, l’univers de David Lynch ne dédaigne toutefois pas le burlesque, en compagnie notamment des frères Mitchum, maffieux notoires découvrant qu’ils ont un cœur d’or.

Chambre rouge

A l’instar du chat de Schrödinger, Laura Palmer est vivante et morte à la fois. Dale Cooper ouvre la porte du passé. Le 23 février 1989, le soir où Leland Palmer a tué sa fille au fond des bois, le special agent se faufile dans les hors-champ de Fire Walk With Me et guide Laura hors de sa destinée. Le lendemain, en allant à la pêche, Pete Martell n’aurait pas trouvé le corps de la jeune femme emballé dans du plastique.
Au dernier épisode du Return, Dale Cooper prend la tangente vers une réalité parallèle. Dans quelque trou poussiéreux du Texas, il retrouve une serveuse du Judy’s, Carrie Page, sosie las de Laura. Il emmène cette perdante à Twin Peaks pour une tentative d’anamnèse. C’est un échec. Mais, entendant une voix montée du passé, la femme égarée pousse un hurlement effroyable, et les lumières s’éteignent. The Return se conclut sur ce cri exprimant le vertige des gouffres du temps et de l’illusion.
Est-ce le passé ou est-ce le futur? Au générique de fin du dernier épisode, Dale Cooper et Laura Palmer sont réunis dans la chambre rouge. Elle chuchote à son oreille des paroles de réconfort. Tout s’éclaircit peut-être pour lui; pour les autres, les mystères de Twin Peaks restent impénétrables.

«Twin Peaks – The Return». De David Lynch. Coffret 10 disques, 18 épisodes. Paramount, Showtime.


mardi 1 octobre 2019

David Lynch / «Twin Peaks» revient, et elle rend l'Amérique plus belle



«Twin Peaks» revient, et elle rend l'Amérique plus belle

Les nouveaux épisodes de la série de David Lynch et Mark Frost sont dévoilés ces jours. Le feuilleton s'enrichit, tout en gardant une constance dans ses mystères, qui lui fait résister aux éructations acides du moment
Nicolas Dufour
Publié mardi 23 mai 2017 à 19:11, modifié mardi 23 mai 2017 à 19:12.



C’est aussi beau que simple. Le 31e épisode de Twin Peaks, un quart de siècle plus tard, s’ouvre sur l’une des dernières séquences du 30e, dans la loge noire – la salle aux rideaux pourpres –, lorsque Laura Palmer soufflait à l’agent Cooper: «Je vous reverrai dans 25 ans. En attendant...» , et elle faisait un geste-symbole, une main tendue vers le haut, l’autre barrant le poignet. Peu après, le générique: la musique d’Angelo Badalamenti, la chute d’eau – cette fois vue de haut –, les arbres, et les crédits en lettres vert électrique…
Un résumé en vidéo, proposé par Showtime:


Twin Peaks revient, jeudi sur Canal+, et à voir les deux premiers chapitres, ce retour repose sur une belle plénitude. Les amateurs sont placés au bord de trois champs, qu’ils commencent à arpenter, hésitants et heureux à la fois: les vieilles figures, les nouvelles pistes et les ténèbres inédites.

Les retrouvailles du spectateur et des acteurs

La joie des retrouvailles est réelle, même profonde. Les auteurs David Lynch et Mark Frost n’ont pas cherché à annuler le temps. Au contraire, ils s’en nourrissent. Les employés du poste de police de la petite ville du nord-ouest ont vieilli, la mère de Laura aussi, de même que James et Shelly, vus dans l’éternel Bang Bang Bar – on aperçoit aussi Jacques Renault, l’ignoble patron. A l’hôtel, Ben tient toujours la boutique, Jerry mise sur le cannabis légal.
Le vieillissement donne une épaisseur nouvelle à l’univers de Twin Peaks. Sheryl Lee, en Laura Palmer 25 ans plus âgée, filmée à l’envers – ses battement de cils ont l’air d’un regard de cette troublante chouette qui obsède David Lynch – devient la mère de toutes les victimes. Un visage est plus touchant encore à revoir, celui de la dame à la bûche, son interprète Catherine E. Coulson étant décédée peu après le tournage.
Ces petites gens-là n'ont pas changé, ce qui conférerait à Twin Peaks son caractère inusable. Il serait cependant trop facile de dire que David Lynch dépeint une Amérique immuable. Mais sa manière d’empoigner la pâte humaine, de sourire face à la sociabilité logorrhéique de ses compatriotes, lui offre une place à part.
Kyle MacLachlan, alias Cooper, a quant à lui les cheveux longs et la lèvre un peu tombante. La crinière pousserait encore, et il se rapprocherait de Bob, c’est-à-dire le Mal – n’oublions pas que l’ultime scène de la saison 2 le montrait en osmose avec Bob. Il est difficile de dire s’il est encore agent du FBI, puisqu’il tue des gens. Nouvelle histoire.


De nouvelles filières

En sus, Lynch & Frost délocalisent l’intrigue, qui a une arborescence à New York (une grande boîte de verre qui semble contrôler les choses, ou presque), dans une cité du Dakota du Sud, avec un meurtre spécialement horrible, et même à Las Vegas. Comment ne pas penser que tout se jouera néanmoins à Twin Peaks? Ces dernières années, David Lynch disait à ses acteurs: «Tu sais, la ville est toujours là.» La fiction vivait, elle n’attendait qu’à être revisitée.

Les secrets du moment

Et il y a les nouveaux mythes, les secrets confiés à rebours, les déroutantes visions. La loge noire demeure centrale. Cooper y revient souvent, en lien avec la boîte de verre. Un prêté pour un rendu, la partie new-yorkaise, avec son cube transparent, fait penser à Lost, laquelle avait bénéficié des portes ouvertes par Twin Peaks.
Au moment de l'édition haute définition: Le poids de «Twin Peaks»
Il y a longtemps, étant donné la nature si particulière de Twin Peaks, certains avaient considéré qu’elle marquait la fin de la fiction TV. La voilà qui revient en 2017, à l'heure où, avec la musique, la série TV constitue l’art le plus populaire qui soit. La légitimité de ce retour peut-être posée, au même titre que celui de The X Files. C’est parce qu’ils ne cherchent pas à dépasser le cadre, déjà dense, de leur mystère que les deux compères ont raison de s'en retourner dans les bois.

De Bush père à Donald Trump

Twin Peaks a rayonné sous George H. W. Bush et la guerre du Golfe. Elle revient à l’ère de Donald Trump. Chez Lynch & Frost, même les crimes ont l’air d’antidotes aux acides éructations de l’époque.
Ils ne cherchent pas à faire la même chose qu’il y a 25 ans; mais la constance de leurs obsessions, la permanence de leurs mystères, fait de leur série une œuvre toujours plus grande. Ces prochaines semaines, Twin Peaks va engloutir l’Amérique et le monde, ce qu’ils ont bien mérité.

Aux Etats-Unis: trois avis des critiques

La chaîne Showtime a réussi à bien garder le secret: aucune scène, encore moins un épisode, de la nouvelle Twin Peaks n'a fuité. Les critiques ont donc commenté les deux premiers épisodes après leur diffusion, dimanche soir. Trois avis.
Dans un podcast, Entertainement Weekly dit son enthousiasme et rappelle les étapes des premières scènes de ce retour, lesquelles passent par New York, Las Vegas et une ville du Dakota du sud. Les commentateurs s’interrogent sur le potentiel de mystère de la «boîte en verre», posée dans le premier épisode, et se demandent: après la loge noire, y a-t-il une chambre grise ?
Le New York Times rappelle à quel point la première Twin Peaks était imprégnée d’une culture télévisuelle (parfois «ennuyeuse») de son époque, en particulier les soaps. «La nouvelle itération nous montre ce que la TV a proposé durant ces quasi-trois décennies», dit le journal new yorkais: il y a du Lost (la boîte de verre, justement), du Fargo et du True Détective dans cette Twin Peaks. Et «l’imagination visuelle de M. Lynch», par ailleurs «maître de la tension», demeure. Le New York Times juge difficile de se faire une idée sur les deux seuls premiers épisodes, mais il sourit: «La première Twin Peaks reposait sur deux questions: «Qui a tué Laura Palmer?», et «Mais qu’est-ce que je suis en train de regarder?». La réincarnation n’a plus la première. Mais vous vous demanderez toujours comment répondre à la seconde.»
Le Los Angeles Times dit d’emblée son contentement: ce «reboot» est «splendide», tout simplement. Le «soap opéra hallucinatoire du nord-ouest» reprend exactement là où il s’était conclu dans les années 1990, avec ce curieux dialogue en Laura Palmer et Dale Cooper à propos d’un retour dans 25 ans ; et dès lors, on retrouve les ingrédients qui ont fait le succès des deux premières saisons, malgré le temps passé. «Il y a des traces du vieil humour, ce comique un peu enfantin et ironique, dans la nouvelle Twin Peaks. Si l’on ose dire, Lynch est un «sincériste», il propose des fictions qui, dans leur rapport au réel, ne mentiront jamais. La tragédie et la farce sont inextricablement liés.»


lundi 30 septembre 2019

David Lynch / «Twin Peaks», rendez-vous dans vingt-cinq ans

«Twin Peaks», rendez-vous dans vingt-cinq ans

Il est heureusement impossible de dresser une conclusion de la troisième vie de «Twin Peaks». Signalons deux grands moments, la fin de la Dame à la bûche et le triomphe de Dougie, ou Jacques Tati dans un mall. Et si «Twin Peaks» continuait?
Nicolas Dufour
Publié jeudi 14 septembre 2017 à 20:44, modifié vendredi 15 septembre 2017 à 07:37

On l’admet sans peine, tirer une conclusion globale du retour de Twin Peaks se révèle impossible. Je parcours les propos de mes collègues: il s'agit de David Lynch, avec Mark Frost, et donc l’avis exhaustif et d’autorité relève du fantasme. Tant mieux.
Pendant 18 épisodes, les deux auteurs nous ont emmenés dans un voyage plus troublant encore que ce que l’on pouvait imaginer. Ce n’est pas le déconcertant ultime chapitre – alors, Laura ne serait-elle pas morte? Ou est-elle sauvée a posteriori? – qui remettra en cause ce constat.

Kyle MacLachlan superstar

Avec l’incroyable talent complice de l’acteur Kyle MacLachlan, Twin Peaks: The Return a condensé les univers de David Lynch, les identités troubles, les substitutions, les mystères de partout, les couches électriques du réel… Et ses obsessions visuelles, à commencer par les phares de voitures sur les routes forestières de l’Etat de Washington.

La «Log Lady», vedette du salon

Dans ce foisonnement, je retiens deux points forts. La Dame à la bûche d’abord, cette bonne mère au cœur du mystère, dont la seule image, avec son bout de bois tenu comme un bébé au coin de la lampe de chevet, porte Twin Peaks. Par sa proximité téléphonique avec l’adjoint Hawk, elle a ramené de l’esprit local dans ces nouveaux épisodes. Le décès de l’actrice Catherine E. Coulson, en 2015, confère à ces moments une émotion particulière. Cette disparition, honorée à propos du personnage lui-même dans un épisode, marque comme un retour du réel, douloureux et touchant.

Dougie, celui qui révèle tout

Et puis, souvenons-nous de Dougie, c’est-à-dire le personnage de l'agent Cooper tendance ahuri, découvrant chaque trait de la société américaine, incapable de parler autrement qu’en répétant la fin des phrases de ses interlocuteurs. Baragouinant et faisant des petits dessins, ce légume intellectuel réussit à déjouer une immense escroquerie à l’assurance, à sécuriser financièrement sa famille, et à éviter nombre de conflits.
Une figure bien lynchienne, comme le souffle de Jacques Tati dans les centres commerciaux des périphéries américaines. De quoi faire de Dale Cooper le personnage le plus protéiforme de l’histoire des séries TV. Il y a quelques jours, David Lynch n’a pas exclu de remettre l’ouvrage Twin Peaks sur le métier. Qui sait?



mardi 24 septembre 2019

David Lynch œuvre au noir en Suisse romande




David Lynch œuvre au noir en Suisse romande

Le cinéaste expose ses lithographies tourmentées à Morges et à Sion, où il rend hommage à Fellini. Contacté à Los Angeles par téléconférence, il éclaire quelques aspects de sa sombre créativité
Antoine Duplan
Publié jeudi 6 septembre 2018 à 13:38, modifié vendredi 7 septembre 2018 à 11:55.


L’encre la plus noire imprègne les salles du vénérable Musée Alexis Forel. L’institution morgienne marque le centième anniversaire de sa création en exposant des lithographies et gravures récentes de David Lynch. Elles plongent dans les tréfonds de l’inconscient. «J’aime la sensation d’un personnage qui sort de l’obscurité», rappelle l’artiste. Il arrache à la nuit des théories d’hères défectueux, embryonnaires, distordus, vaquant à leurs activités anodines ou affrontant des drames intimes. Tels des didascalies, de brefs textes ponctuent les œuvres, les inscrivent dans une perspective narrative. Laughing Womanmontre une squaw hurlant dans les ténèbres de sa bouche de lamproie, Woman With a Dream rejoue le Cri de Munch face à une limace spectrale; Billy Touches Sally suggère l’obscénité avec un patatoïde infantile touchant de son gant de Mickey la zone humide d’une ébauche de fillette… Fire in City rassemble les fragments d’une americana de l’ubac.
La beauté est-elle une sorte de violence? «Non! se récrie l’artiste en riant. La beauté, comme on dit, se trouve dans l’œil de celui qui regarde. La violence, la pourriture, certaines réalités organiques me paraissent magnifiques. Mais d’autres choses sont belles aussi. La beauté est partout, sans règles ni barrières.»

Avec Fellini

David Lynch investit aussi la Maison du diable, à Sion, avec Dreams – A Tribute to Fellini. Il rend hommage à Federico Fellini à travers des lithographies inspirées par la dernière partie de 8½. Ces œuvres s’avèrent plus apaisées que celles qui brûlent à Morges. «C’est ainsi que c’est sorti. Je les aime car leur qualité lithographique est plutôt fidèle aux images de Fellini.»


Fellini, il l’a rencontré à deux reprises. La première en 1987, quand il a passé une journée à Cinecitta sur le plateau d’Intervista. La seconde en octobre 1993, peu de temps avant le décès du cinéaste. Alors qu’il tournait une publicité pour les pâtes Barilla à Rome, le réalisateur de Sailor & Lula s’est assis une demi-heure au chevet du Maestro et lui a tenu la main. Il garde un «souvenir fantastique» de cette entrevue crépusculaire. Il évoque aussi la mélancolie de Fellini, navré de voir que les jeunes générations prenaient leur distance avec le 7e art. «Aujourd’hui c’est pire encore. Combien de salles montreraient les films de Fellini? Combien de temps resteraient-ils à l’affiche? Nous sommes dans un monde différent.»
Hormis la parenthèse grandiose de Twin Peaks 3, David Lynch a pris ses distances avec le cinéma depuis Inland Empire (2006) pour se consacrer à la peinture et à la méditation transcendantale. Comment vit-il ces allers-retours entre l’image qui bouge et l’image immobile? Il récuse l’idée d’un va-et-vient. Rappelle qu’une ampoule s’est allumée au-dessus de sa tête le jour où un de ses camarades lui a dit que son père était peintre: il venait de trouver sa voie. S’il s’est dirigé vers le cinéma par la suite, il n’a jamais cessé ses activités plasticiennes.
La violence, la pourriture, certaines réalités organiques me paraissent magnifiques. Mais d’autres choses sont belles aussi


David Lynch


En 2007, alors que la Fondation Cartier à Paris lui consacrait une fabuleuse rétrospective, David Lynch a été présenté à Patrice Forest, de l’atelier Idem. Celui-ci lui a demandé s’il serait intéressé par la lithographie; Lynch lui a répondu: «Est-ce que les oiseaux volent?» Chaque automne, il passe quelques semaines dans la fameuse imprimerie. Il y a créé 250 lithographies.

A la pêche aux idées

Le Musée Forel a organisé une téléconférence avec l’artiste. Il est 10 heures du matin à Los Angeles. Amical et enthousiaste, David Lynch est chez lui, dans la maison de Lost Highway dont on imagine qu’elle embaume le café frais. Le son laisse à désirer, il faut parler fort, comme lorsqu’on s’adresse à Gordon Cole, le directeur adjoint du FBI dur de la feuille qu’il incarne dans Twin Peaks. Revient alors cette impression grisante d’être intégré soudain à l’œuvre d’un grand créateur.

Maître de l’onirisme, David Lynch ne puise guère d’inspiration dans les rêves nocturnes. Il en apprécie toutefois la logique. Contrairement aux mots, le cinéma est à même d’exprimer cette «abstraction». L’inspiration est exogène. Il compare les idées à des poissons et file la métaphore: «Quand vous pêchez, il faut être patient. Les idées sont comme les poissons dans la mer: elles n’appartiennent à personne. Chercher des idées, c’est comme mettre un appât sur un hameçon. Vous ne fabriquez pas le poisson, vous l’attrapez. Parfois, vous ferrez une magnifique idée, comme vous attrapez un poisson fantastique. Vous pouvez en être fier. Après il y a différentes façons de l’apprêter. Mais une mauvaise cuisson peut le gâcher…»

Au feu

Une ville est en flammes (Fire in City). Deux figures humanoïdes aux os apparents s’accrochent à un poêle incendiaire (My House is on Fire). Le feu est consubstantiel à l’œuvre de Lynch: «J’aime le feu, dit-il. J’aime la fumée, les machines, les usines, les fumées industrielles. Le feu est un élément magique. On pense à lui comme à une transparence, mais il a certaines couleurs. Il est fait de combustible, d’oxygène et de chaleur…» De noirceur lithographique aussi.


En 2016, à Locarno, le comédien Bill Pullman racontait que le noir sidérant qui engloutit son personnage dans Lost Highway avait été obtenu par David Lynch en enlevant les lentilles de la caméra. Ce noir insondable, le trouve-t-il dans l’encre lithographique? Il se marre et propose une version alternative des souvenirs de l’acteur: ce n’est pas du «black» qu’il recherchait, mais du «blur», du flou. La seule manière d’atteindre la nébulosité à laquelle il aspirait était de démantibuler l’optique de la caméra – cette hérésie avait fait flipper le comédien Gary Busey…


Le cinéaste visionnaire de Blue Velvet, de Mulholland Drive, a-t-il un nouveau film en préparation? Non. «Mais j’ai ma canne à pêche et quelques très jolis hameçons… Alors on va voir ce qui arrive», glousse-t-il.

David Lynch-Fire in City, Musée Alexis Forel à Morges, du 7 septembre au 16 décembre.
David Lynch. Dreams – A Tribute to Fellini, Maison du diable. Espace culturel de la Fondation Fellini, Sion, du 8 septembre au 16 décembre.
Intégrale David Lynch. Cinémathèque suisse. Jusqu'au 16 octobre

lundi 23 septembre 2019

David Lynch / Bienvenue au pays de «Twin Peaks»

Bienvenue au pays de «Twin Peaks»

La série de David Lynch revient ce dimanche 21 mai aux Etats-Unis. «Le Temps» s'est promené dans les grands espaces et les petites bourgades du nord-ouest des Etats-Unis qui forment le décor de la série. Balade hantée
    Nicolas Dufour
    Publié dimanche 21 mai 2017 à 17:52.

  • Ce dimanche 21 mai, la chaîne américaine Showtime dévoile le retour de «Twin Peaks», 25 ans après la fin de cette série qui a chamboulé le paysage de la fiction TV.
  • David Lynch et Mark Frost, les créateurs originaux, ont piloté les 18 nouveaux épisodes. Plusieurs acteurs de l’épopée originelle sont de retour, d'autres, dont Monica Belucci, se joignent à l'aventure. Dans les derniers souffles de la série de 1990, un rendez-vous «dans 25 ans» avait été évoqué.
  • Pour ce reportage initialement publié le 3 avril 2015, Le Temps s’est promené sur les terres où ont été tournées les deux premières saisons, et une grande partie de la nouvelle. Des cités coquettes du nord-ouest américain, dans l’Etat de Washington, qu’aime tant David Lynch.
«Le dernier avant vous, c’était un Italien. Ils viennent de partout…» Lisa tient l’Edgewick Inn, un hôtel à environ cinq kilomètres du centre de North Bend. L’une des deux villes où a été tournée la majeure partie des plans extérieurs des deux premières saisons de Twin Peaks.
Etat de Washington, nord-ouest des Etats-Unis, près de la frontière canadienne évoquée dans la fiction. Vingt-cinq ans plus tard, la série représente toujours un filon pour la région. Lisa accueille les participants du festival annuel dédié au feuilleton. Cette année, début mars, son hôtel était déjà plein pour cette période, en août. Pourtant, Lisa n’a jamais regardé Twin Peaks: «Avec le travail, les enfants, on n’a pas le temps…»

Dans le restaurant mythique

En quittant l’Edgewick Inn, on passe devant un relais routier – les camions sont omniprésents dans la région – et on arrive à North Bend. Au Twede’s Cafe, on peut s’empiffrer d’un Twin Peaks Burger, double tranche de viande et bacon.

Une façade vante la fameuse tarte aux cerises tant évoquée par l’agent Cooper. Ce restaurant de banquettes et de chromes, fréquenté par des gens du coin et quelques visiteurs de Seattle en goguette, n’est autre que le Double R Diner, le lieu apaisant de la série où s’illustrent notamment l’agent Dale Cooper, la patronne Norma, le major Briggs ou la femme à la bûche.
Si, parmi les 50 hamburgers proposés sur la carte, on a choisi le modèle Twin Peaks, la serveuse propose d’emblée la tarte aux cerises: «Cela fait six ans que je travaille ici, j’ai l’habitude», sourit-elle. Pourtant, elle aussi n’a presque rien vu du feuilleton: «Le pilote, une fois, pendant le festival…» Elle a 22 ans, trois de moins que la série…
De fait, la région exploite peu le potentiel touristique de Twin Peaks. Alors que, dans les années 2000, Copenhague n’a pas tardé à créer ses circuits Forbrydelsen (The Killing), North Bend et Snoqualmie demeurent discrètes.

Dans l'hôtel de la chute d'eau

Au luxueux hôtel Salish Lodge & Spa, on se montre tout aussi réservé. Il s’agit pourtant du Great Northern, l’hôtel où loge Cooper, où il manque de mourir d’une balle dans le ventre. Le décor de scènes majeures, perché à côté des chutes de Snoqualmie, image cristallisant Twin Peaks à elle seule.

Ici, le touriste sériephile, pour peu qu’il le dise, reçoit une modeste feuille de ­papier avec les lieux emblématiques. Rien de plus. Pas même une petite plaque sur l’une des splendides cheminées, qui rappellent le cadre boisé du Great Northern – notons quand même que la réalité actuelle est bien plus élégante que les murs surchargés du feuilleton.

Le passé ferroviaire, plus glorieux

Cette réserve au pays de Twin Peaks ne semble pas due à une gêne ou une honte. Plutôt une modestie, peut-être une indolence locale. Ici, comme avec ces maquettes surplombant les tables du Twede’s, on vante avec plus d’énergie le passé ferroviaire de la région, pionnière du nord-ouest des Etats-Unis. Même si le train est réduit à quelques convois de marchandises et une attraction d’été. Le train, c’est le bois, donc la forêt: les trésors locaux, avec les chutes de Snoqualmie, deuxième site touristique de l’Etat de Washington après le mont Rainier.



A parcourir ces espaces, à croiser une immense bûche de bois exposée à Snoqualmie comme une pièce de musée, on comprend combien David Lynch et Mark Frost ont puisé dans une imagerie – et un parfum, boisé – ambiants.
Né et ayant grandi en partie dans l’Etat voisin du Montana – il y a des allusions à son lieu d’origine dans le feuilleton –, David Lynch a utilisé ce pays de rues proprettes, de camions alourdis par les troncs d’arbres et de rivières mystérieuses, comme une matière à réminiscences. La région rend cette mise en valeur à sa manière. Sans vacarme, plutôt dans un bruissement, comme celui des arbres, la nuit.