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mercredi 23 décembre 2020

«The Night Manager», quand John le Carré 
est bien adapté

 

Hugh Laure et Tom Hiddleston

«The Night Manager», quand John le Carré 
est bien adapté

La mini-série d'espionnage sort en DVD, ce qui permet de la déguster à nouveau, ou la découvrir. Elle en vaut la peine

Nicolas Dufour

Publié lundi 27 mars 2017 à 20:27

C’est un duel d’acteurs au sommet. Hugh Laurie (naguère Dr House) pour le méchant, Tom Hiddleston en gentil. Ce dernier, gérant de nuit dans des hôtels, se fait embrigader par une discrète cellule de l’espionnage britannique afin de pister un trafiquant d’armes aux stratégies de camouflage des livraisons particulièrement retorses – le personnage de Hugh Laurie, donc. De surcroît, l’hôtelier veut venger la mort d’une conquête (Aure Atika) trop brièvement connue et assassinée par l’entourage du vendeur de lance-roquettes.


The Night Manager: inspirée d’un roman de John le Carré, cette mini-série en six épisodes, montrée l’été dernier par la RTS, a divisé – c’est peu dire. D’un côté, des légions d’amateurs qui ont jugé l’œuvre fastidieuse et soporifique. De l’autre, des clients conquis et un establishment séduit: 12 nominations aux Emmy, deux prix – notamment pour la réalisation signée par la danoise Susanne Bier – et trois Golden Globes, honorant entre autres les deux acteurs principaux.

The Night Manager sort en DVD, ce qui permet de la (re)découvrir au calme. Et de savourer la qualité générale de l’ensemble, soutenue, voire parfois relancée, par les deux coqs acteurs. En sus, cette mini-série représente une bonne nouvelle: elle marque le lancement de nouveaux projets d’adaptations des romans de John le Carré par ses ayants droit, lesquels font preuve d’une certaine perspicacité. Lors du dernier festival Séries Mania, Simon Cornwell, fils de l’écrivain, racontait que «John le Carré a été adapté à la TV par la BBC trois fois, la dernière, il y a vingt ans. Nous avons repris les droits des romans, nous avons d’abord privilégié le cinéma. C’est la première fois que nous travaillons pour la TV…» Et c’est réussi, sans excès de respect de l’œuvre originale, et ainsi, avec l’intelligence de laisser les créateurs de la série mener leur projet à bien. Un bon début.

LE TEMPS



vendredi 14 août 2020

Ce que le monde doit au polar du nord


«Beck», honnête adaptation des romans fondateurs du polar suédois.
 © BENGT WANSELIUS PHOTOGRAPHER

Ce que le monde doit au polar du nord
Après les chocs The Killing et Borgen, puis une pause, les séries TV scandinaves explosent à nouveau. Du roman au feuilleton télé, le polar s’impose comme le génie du nord. Début de notre balade


Nicolas Dufour
Publié dimanche 3 juillet 2016 à 22:52


Les nouveaux éclats du nord
La création TV nordique s’est révélée au monde avec l'haletante The Killing, puis Borgen. Après un temps d’arrêt, les fictions scandinaves explosent, et de nouveaux pays se mettent sur la carte. En six parties, notre exploration des nouvelles perles du nord.
La qualité de la culture populaire scandinave est peut-être due à une volonté initiale d’exprimer une critique. De fissurer l’image d’une société en apparence parfaite. De dire haut et fort au pays – la Suède, en l’occurrence – combien sa tranquillité est factice. En 1965, avec le premier roman contant les enquêtes de l’inspecteur Martin Beck, le couple d’écrivains Maj Sjöwall et Per Wahlöö a ouvert un filon sans limite.
Martin Beck animera dix romans, durant une décennie. De l’avis général, c’est la naissance du polar suédois, et, par extension, scandinave. Du Norvégien Jo Nesbø au Danois Jussi Adler-Olsen en passant par les monuments suédois du genre Henning Mankell et Stieg Larsson, une production locale, à l’échelle de la planète, s’est structurée et imposée.

Une absence de préjugés

A considérer la ruche nordique, un point étonnant est l’absence de préjugé face à la culture populaire. Nul état d’âme à «écrire populaire», à se soumettre aux lois du suspense et du thriller. Le genre devient creuset autant que marque de fabrique. Le polar a été privilégié parce qu’il permet justement d’explorer les côtés sombres d’une social-démocratie battant de l’aile; mais aussi parce que ce genre s’exporte bien – dans le business des coûteuses séries TV, l’argument compte.
Et justement, après les triomphes littéraires, voilà que les séries TV explosent. Depuis une décennie, l’Europe du Nord a planté son drapeau, bien visible, sur la carte mondiale de la fiction TV. Le choc a commencé en 2007 avec Forbrydelsen, The Killing, un des feuilletons les plus haletants des années 2000. Du Danemark aussi, Borgen a ouvert les vannes de la fiction politique ancrée dans son contexte, fût-il bien particulier. Elle a rendu possible nombre d’autres projets, tels que Baron Noir en France cette année.
Le rayonnement anglais des séries danoises: la bande originale anglaise de «Forbrydelsen»



D’initiative suédoise, Bron/Broen (The Bridge) glorifie le pont entre Malmö et Copenhague comme lieu effilé du crime. La deuxième saison sort ces temps en DVD, la troisième, passionnante, est disponible avec sous-titres anglais, et il y aura un quatrième chapitre.
Aperçu de la saison 3 de Bron/Broen, brillante



Puis le mouvement s’est un peu tassé. Depuis 2010 environ, les nouvelles du Nord sont devenues sporadiques. Les créateurs ont investi le comique ou la comédie sociale, plus difficiles à faire comprendre au-delà du cadre national.

Reprise des activités

La pause est finie. La déferlante du Nord va reprendre avec une énergie démultipliée, les projets foisonnent, depuis l’Islande jusqu’à la Finlande télévisuelle, encore méconnue.
On y trouve plusieurs registres différents, mais le genre polar domine sans conteste, décliné entre le canal historique – un meurtre, une investigation – et des variations sur le mode économique (la norvégienne Mammon), sociopolitique en Finlande (Tellus), ou parodique avec la mafieuse Lilyhammer, en Norvège encore.

Grands romans, petites séries
Le paradoxe est que les grands polars littéraires n’ont pas donné lieu à de grandes séries. Martin Beck est décliné en d’honnêtes téléfilms depuis 1998. Erica, l’héroïne de Camilla Läckberg, a son feuilleton aux couleurs des maisonnettes de sa cité côtière, sympathique, sans autre – et contesté par l’auteure elle-même. Le Wallander suédois, avec Krister Henriksson, se révèle plaisant mais neutre, l’anglais (Kenneth Branagh) a un ton tragique de plomb. Pis, les premières adaptations du Département V de Jussi Adler-Olsen sont ratées.
Comme si le polar était devenu le trait du génie régional. Les plus éclatantes réussites télévisuelles, à commencer bien sûr par The Killing, sont de purs produits de télé, dus à des scénaristes. Au Nord, littérature et séries TV avancent en parallèle. Dans les deux cas, elles ne font que commencer leur conquête du monde.


lundi 17 février 2020

Commissaire à la pipe / totem de Maigret




Commissaire à la pipe 

L’animal totem de Maigret

Dans la tradition du roman policier, le détective est souvent associé au chien qui furette. Simenon, lui, fait de son commissaire un éléphant

Nicolas Dufour
Publié samedi 3 août 2019 à 18:01
Modifié mardi 6 août 2019 à 20:30.

L’animal totem de Maigret surprend. Quand on découvre le commissaire et ses enquêtes, on est frappé par le choix de l’analogie animalière – un passage obligé pour les personnages de romans policiers – opéré par Georges Simenon. Les fondateurs du genre tels qu’Arthur Conan Doyle puis Agatha Christie ont souvent associé leurs créatures au chien. Le quadrupède domestiqué tient même lieu de modèle des investigateurs, parce qu’il fouille, il renifle, il traque le nez tendu.

Le cas du chien

La manière agitée dont la bête à truffe découvre, quadrille, collecte, constitue le reflet expressif de celui qui se concentre sur la chasse à l’assassin. C’en est même physique: Sherlock Holmes comme Hercule Poirot se mettent volontiers à quatre pattes, qui pour chercher de parlantes cendres de cigarettes, qui pour relever une éloquente goutte de cire de bougie.
Georges Simenon recourt à quelques occasions à la métaphore canine – pour illustrer la quête d’indices, celle-ci semble irrésistible. Chez Maigret, il s’agit surtout de pourchasser les odeurs, qui racontent l’univers dans lequel il s’insère.

L'éléphantesque surprise
La surprise vient surtout du fait que l’écrivain compare son héros à… un éléphant. Il le décrit souvent comme «un pachyderme», gros et voûté, qui marche lourdement dans la phase de l’enquête où il se trouve, et se sait, dans le brouillard. Cette pesanteur représente une réalité dans la constitution fictionnelle autant que physique du personnage. En même temps, elle permet au romancier de jouer sur les impressions, les états d’âme, et le rythme.
Dans presque chaque intrigue, Maigret a sa phase éléphantesque; il a aussi son quart d'heure de légèreté, quand, on le devine – Simenon le laisse juste entendre –, le commissaire a résolu l’énigme. Puis vient le moment d’extrême tension, qui doit conduire à l’erreur fatale du coupable, sa capture organisée et argumentée, ou son effondrement. On est assez loin, alors, de l’éléphant.

mardi 24 décembre 2019

Commissaire à la pipe / Ces envoûtants débuts des romans de Maigret


Commissaire à la pipe
Ces envoûtants débuts des romans de Maigret

Le démarrage d’un Maigret plonge le lecteur dans l’intrigue d’une manière immédiate et d’emblée captivante. Même quand Georges Simenon semble temporiser, il précipite les choses

Nicolas Dufour
Publié samedi 20 juillet 2019 à 14:32
Modifié mardi 6 août 2019 à 20:31

Les romans de Maigret sont des appartements sans vestibule. Alors que nombre d’auteurs traînassent, zigzaguent ou font de l’accroche en flashforward (une scène située dans le futur) avant de rétropédaler pour diluer leur poussif démarrage sur d’interminables pages, Georges Simenon pose son personnage d’emblée, et son intrigue, presque toujours, sans chipoter. Les débuts des Maigret ont une extraordinaire manière de nous accrocher au nouveau défi du gros taiseux – lequel parle encore moins au début de ses investigations que pendant.

Le cas de «L’Affaire Saint-Fiacre»

Prenons l’introduction de L’Affaire Saint-Fiacre, où le commissaire revient dans son village d’enfance. Les premières lignes indiquent qu’il est cinq heures et demie, et que «le premier coup de la messe vient de sonner…». Or les messes vont jouer un rôle central dans l’intrigue: c’est durant l’une d’elles que la comtesse est morte, début de l’enquête.
Il est des cas où l’écrivain s’amuse, crée une diversion aussi ludique que brève. Maigret et son mort commence par une plaisante scène de discussion avec une vieille dingo qui s’imagine empoisonnée par l’ensemble de son entourage.

Le démarrage halluciné de «Félicie est là»

La plongée dans le nouveau roman, le nouvel univers, peut se révéler fort directe, comme dans Maigret chez le coroner, où le Frenchie est lancé sur le banc d’une procédure judiciaire au Texas, dont il restera spectateur jusqu’au bout. Et quand Georges Simenon recourt au flashforward, c’est le démarrage halluciné de Félicie est là, durant lequel le grand policier déambule en campagne avec l’étrange Félicie à ses côtés, se souvient de son enfance, avant de revenir à ses esprits dans le rude cadre d’une reconstitution.
On peut encore penser au roulis du train des premières pages du Port des brumes, quand Maigret regarde Joris, l’amnésique. Ses réflexions sont «les mêmes au début de chaque enquête. Est-ce que celle-ci serait passionnante, banale, écœurante ou tragique?». Et l’on tourne la page, assoiffé.

«Des faits le plus minutieusement reconstitués, il ne se dégageait rien, sinon que la découverte des deux charretiers de Dizy était pour ainsi dire impossible.»
L'amorce de Monsieur Gallet, décédé, le 3e Maigret:
«La toute première prise de contact entre le commissaire Maigret et le mort, avec qui il allait vivre des semaines durant dans la plus déroutante des intimités, eut lieu le 27 juin 1930 en des circonstances à la fois banales, pénibles et inoubliables.»
Le début de Félicie est là, 24e Maigret:
«Ce fut une seconde absolument extraordinaire, car cela ne dura probablement qu'une seconde, comme, assure-t-on, les rêves qui nous paraissent les plus longs. Maigret, des années plus tard, aurait encore pu montrer l'endroit exact où cela s'était produit, la portion de trottoir où il avait les pieds, la pierre de taille sur laquelle se profilait son ombre, il aurait pu, non seulement reconstituer les moindres détails du décor, mais retrouver l'odeur éparse, les vibrations de l'air qui avaient un goût de souvenir d'enfance.
C'était la première fois, cette année-là, qu'il sortait sans pardessus, la première fois qu'il se trouvait à la campagne à dix heures du matin. Sa grosse pipe elle-même avait une saveur de printemps. Il faisait encore frais. Maigret marchait lourdement, les mains dans les poches du pantalon. Félicie marchait à côté de lui, un tout petit peu en avant de lui, obligée de faire deux pas précipités chaque fois qu'il en faisait un.
Ils passaient tous les deux devant une façade neuve, en briques roses. Dans la vitrine on voyait quelques légumes, deux ou trois fromages, des boudins sur un plat de faïence.
Félicie se précipita davantage, tendit le bras, poussa une porte vitrée et c'est alors, sans doute à cause de la sonnerie qui se déclencha, que le phénomène se produisit.
La sonnerie de la boutique n'était pas une sonnerie quelconque. Des tubes en métal léger pendaient derrière la porte et, quand celle-ci s'ouvrait, les tubes s'entrechoquaient, formant carillon, émettant une musique aérienne.
Jadis, quand Maigret était gamin, il y avait dans son village, chez le charcutier qui venait de remettre sa boutique à neuf, un carillon pareil à celui-ci.
Voilà pourquoi la seconde présente resta comme en suspens. Pendant un temps impossible à déterminer, Maigret fut vraiment en dehors de la scène qui se vivait, il la vit comme s'il n'était pas dans la peau de l'épais commissaire que Félicie trainait derrière elle.
A croire que c'était le gamin d'autrefois qui était là, caché quelque part. invisible, et qui regardait avec une forte envie de pouffer.
Voyons! Tout cela était-il sérieux? Que faisait-il, ce monsieur grave, massif, dans un décor qui n'avait pas plus de consistance qu'un jouet, derrière cette Félicie au ridicule chapeau rouge sorti des pages d'un illustré pour enfants?
Une enquête? Il s'occupait d'un assassinat? Il cherchait un coupable? Et cela alors que les petits oiseaux chantaient, que l'herbe était d'un vert innocent, les briques d'un rose de bonbon fondant, qu'il y avait partout des fleurs toutes neuves, que les poireaux eux-mêmes à la devanture avaient l'air de fleurs?»

LE TEMPS




jeudi 19 décembre 2019

Commissaire à la pipe / Paris 1913, les premiers pas de Maigret



Commissaire à la pipe

Paris 1913, les premiers pas de Maigret

A son 30e roman du cycle, Georges Simenon décide de raconter la première enquête du futur commissaire. Tout y est placé
Nicolas Dufour
Publié dimanche 14 juillet 2019

Il a des moustaches, et même des fixe-moustaches pour la nuit: s’il ne les avait pas mis, il devait «redresser les pointes au fer chaud» le matin. Ainsi apparaît Jules Maigret, 22 ans, secrétaire de commissariat, Paris, 15 avril 1913. Dans La Première Enquête de Maigret, écrit en Arizona en septembre 1948, Georges Simenon conte les débuts de son personnage. Emouvants: tant d’indices sont glissés ici, pour mieux comprendre ce taiseux que les amateurs suivent déjà depuis un moment – c’est le 30e roman.
Hormis une allusion au fait qu’il est moins massif que plus tard, et la mention des moustaches, son créateur ne donne guère de détails physiques du jeune Maigret. Madame, avec qui il est marié depuis cinq mois, est d’abord décrite comme une «grosse fille fraîche».

Un drame qui tombe comme une brique

Sa première enquête tombe sur Maigret comme une brique. Un soir, alors qu’il révise ses manuels en rêvant du Quai des orfèvres, un homme affolé débarque au commissariat du quartier Saint-Georges. Ce musicien affirme avoir vu une femme appeler à l’aide depuis une fenêtre, et avoir entendu un coup de feu. Or l’hôtel particulier appartient à des gens de la haute société parisienne que fréquente le commissaire, son patron.
Le problème est là. Son supérieur le met en congé, sous-entendu: enquêtez discrètement. Mais le poids des deux clans concernés, deux familles mal entremêlées, va peser jusqu’au bout. A deux reprises, Jules, tout ambitieux qu’il soit, pense démissionner, froissé par les compromissions sociales: «On lui salissait sa police.»

La future posture du commissaire

Simenon ne le souligne jamais, mais tout Maigret se fabrique là, sa posture ambivalente, ce constant pas de côté qui sera le sien, sur un axe qui va de la loi aux malfrats. Son pragmatisme moral, en somme. L’investigation sur les Gendreau-Balthazar façonne Maigret dans le pire, pour le meilleur. Et puis, l’affaire est étouffée. Il entre au Quai.

Bonus pour nos internautes

■ La note personnelle inaugurale de cette Première enquête de Maigret:
«Trois fois déjà, depuis le commencement de la nuit le jeune secrétaire du commissariat s'était levé pour aller tisonner le poêle, et c'était de ce poêle-là qu'il garderait la nostalgie sa vie durant, c'était le même, ou presque, qu'il retrouverait un jour au Quai des Orfèvres et que plus tard, quand on installerait le chauffage central dans les locaux de la Police Judiciaire, le commissaire divisionnaire Maigret, chef de la Brigade spéciale, obtiendrait de conserver dans son bureau.»
■ Ce qu'il apprend durant son enquête:
«Car il comprenait que ce n'était pas seulement une question d'argent. A partir d'un certain degré de fortune, ce n'est pas l'argent qui compte, mais la puissance.»
■ La conclusion:
«La leçon qu'il reçut ce jour-là, sur un ton paternel, ne figurait pas dans ses manuels de police scientifique.
– Vous comprenez? Faire le moins de dégâts possibles. A quoi cela aurait-il servi?
– A la vérité.
– Quelle vérité?».


La pipe était rivée dans la mâchoire. Il ne la retirait pas parce qu’il était au MajesticCOMMISSAIRE À LA PIPE

COMMISSAIRE À LA PIPE

vendredi 6 décembre 2019

Pierre Assouline / «C’est le moment de découvrir Maigret»



Pierre Assouline: «C’est le moment de découvrir Maigret»

L’auteur et journaliste Pierre Assouline, biographe de Georges Simenon, inaugure la réédition des romans du commissaire Maigret, pour les 30 ans de la mort de l’écrivain belge. Discussion autour du policier le moins bavard de l’histoire
Nicolas Dufour
Publié dimanche 17 mars 2019 à 17:56, modifié dimanche 17 mars 2019 à 18:57.

Il a arpenté le monde de Georges Simenon, ses 200 romans, dont 75 Maigret. Il a écrit la biographie de l’auteur belge, ainsi qu’un Autodictionnaire Simenon. L’écrivain et journaliste Pierre Assouline signe la première préface des dix volumes de la nouvelle intégrale de Maigret. Celle-ci est publiée ces temps par Omnibus, à l’occasion des 30 ans de la mort de Simenon, décédé à Lausanne en 1989.
Le Temps: J’ai une chance dingue: je découvre ces jours les «Maigret». Que dites-vous à ceux qui s’y lancent?

Pierre Assouline: Qu’ils ont en effet beaucoup de chance. On ne peut pas vous dire: «Il était temps!», ce serait un peu bête et présomptueux. Parce qu’il n’y a justement pas de moment: les Maigret, comme tout Simenon, font partie des classiques modernes. En tant que tels, ces romans sont intemporels et universels. Ils attirent de nouveaux lecteurs à tout instant. Vous qui commencez maintenant, vous avez l’avantage de venir après des éventuels concurrents. Columbo, par exemple, qui a un peu écorné la puissance et le prestige de Maigret à la TV, et conséquemment, sur le livre – il y a toujours un lien entre cinéma, télévision et livre.
Aujourd’hui, il n’existe pas de concurrence à Maigret. Les binômes homme-femme des séries de Netflix représentent un autre monde, basé sur une police scientifique d’une expertise inouïe. Maigret demeure seul, il s’en remet entièrement au facteur humain. Il tranche tellement avec l’offre actuelle, face au camp d’en face, qu’il n’a pas de rival.
Vous mentionnez Columbo. Celui-ci avait quelque chose de Maigret, qui se disait «parfois imbécile» face aux suspects…
Oui, c’est en faisant l’idiot que l’enquête peut être résolue. Mais puisque Columbo est derrière nous, dans notre contexte éditorial ou télévisuel, le moment n’a jamais été aussi propice pour découvrir Maigret. Il retrouve tout son attrait.
On pourrait être pessimiste: Maigret, c’est vieux… Qui achètera ces gros volumes de romans agglomérés?
Je crois beaucoup à cette nouvelle édition. Les couvertures de Loustal donnent un coup de jeune et, surtout, de la couleur à un univers qui en manque singulièrement. L’univers de Simenon est gris, sombre; on en a fait un cliché, la pluie, le brouillard… Mais ils représentent quelque chose. L’œuvre est enveloppée d’un halo qui n’est pas toujours engageant. Or les couleurs de Loustal sont formidables. Je pense que cette édition va compter dans la redécouverte de Simenon.

La cause n’est donc pas perdue?
Il n’y a pas de cause! Simenon est lu depuis 1929, partout dans le monde. Pour chaque livre, les chiffres ne sont pas si élevés qu’on imagine, on ne peut pas comparer aux best-sellers d’aujourd’hui. Mais Simenon a publié jusqu’à quatre livres par an. C’est l’accumulation qui fait les chiffres.
D’ailleurs, l’édition Omnibus indique les dates de rédaction et de publication des romans. Parfois, il n’y a qu’un mois de délai. Alors qu’à présent il faut parfois des années pour qu’un éditeur publie un roman, cela paraît fou…
C’est particulier à l’économie de l’édition à cette époque, qui ne correspond pas à celle d’aujourd’hui. On publiait d’abord dans des journaux. Quand ils éditaient ce genre de littérature populaire, Tallandier, Fayard et les autres le faisaient de manière industrielle. Ce n’était pas corrigé, il y avait des coquilles, le papier était médiocre… Cela allait très vite.
J’essaie de comprendre en quoi Maigret fascine toujours. Ce monde-là, avec ses écluses et ses guinguettes épaissies de fumée, a pourtant disparu?
Pas vraiment. Ces petites villes de province, les chemins de halage que décrit Simenon, sont toujours là. Promenez-vous dans la France profonde, rien n’a changé. Allez à Moulins, où se déroule L’affaire Saint-Fiacre: le mobilier a changé, mais pas la géographie. On s’est rendu compte que la topographie des romans de Simenon est la même dans tous ses romans, et c’est, de manière subliminale, celle de la ville de Liège, la ville de son enfance. La mairie, le bistrot, l’école, vous retrouvez cette disposition partout.
On est aussi frappé par la variété des personnages, toujours surprenants…
C’est la pâte humaine propre à Simenon. Il a beaucoup vécu avant d’écrire. Certains écrivains américains se targuent d’avoir exercé de nombreux métiers. Mais dans le cas de Simenon, c’est réel, depuis ses reportages à l’âge de 16 ans; il a vécu les métiers qu’il décrit. Il possède un stock d’émotions, de choses vues, dans tous les milieux. Il a même été mondain. Quand il est entré chez Gallimard, il habitait Neuilly, il est devenu un peu parvenu. Mais ce n’est pas lui, il aime la campagne, être retiré. Toute la palette de personnages existe dans ses romans.
Dans les «Maigret» comme dans les autres livres, ceux qu’il appelait les «romans durs»?
Je fais de moins en moins la différence entre les Maigret et les romans durs. C’est Simenon qui a établi cette distinction, en disant qu’il écrivait des Maigret pour se délasser. Il voulait absolument entrer dans la vie littéraire parisienne, il a été adoubé par Gide et la NRF… Ses propres propos ont porté préjudice à une partie de son œuvre, alors même que le personnage de Maigret est devenu bien plus célèbre que son créateur. Le fait est que les Maigret se vendaient mieux que les romans durs. Il en a souffert, en rigolant. Il faut reconsidérer l’ensemble, tout Simenon, sous le même bandeau: la condition humaine, avec ce que cela comporte de tragique. Jusqu’à l’absence de rédemption.
Et il y a les personnages féminins. Dans certains cas, un auteur n’oserait plus dépeindre des femmes ainsi; et parfois, Simenon façonne des figures d’une force incroyable.
Quand je pense personnage de femme, je vous réponds Betty, mais ce n’est pas dans un Maigret. On peut évoquer Madame Maigret, effacée mais bien là. Cela dit, admettez que ce qui est parfois écrit dans Maigret est loin d’un Lolita de Nabokov, qui, lui, aurait vraiment du mal à paraître aujourd’hui.
Face à certains personnages, comme ces petites vieilles qui trottent pour servir les verres dans les bistrots, je songe à Jacques Brel…
La majorité des enquêtes de Maigret sont localisées à Paris. Mais ce n’est pas un hasard si vous pensez à Brel: Simenon entretient des souvenirs du même Plat Pays, avec son empathie. C’est le paysage humain de son enfance, dans son quartier populaire de Liège. Ce souvenir est sans doute un peu le même que celui de Brel.
Avez-vous une préférence dans les adaptations?
J’aime beaucoup La tête d’un homme, de Julien Duvivier. J’apprécie Jean Gabin, qui est aussi français que Maigret. Mais le meilleur reste Bruno Cremer. Il a la stature, il est grand, épais, il fait plus de 100 kilos. Et ce qui est le plus important, il sait se taire.
Le taiseux, c’est ce qui définit le personnage?
Maigret est l’homme qui fait parler les autres. Il a sa manière d’avoir davantage de compassion pour les coupables que pour les victimes, car le suspect risque sa tête. Les coupables l’attirent parce qu’il a la conviction d’être l’un d’entre eux. Ces romans illustrent l’idée que les gens derrière les barreaux ne sont pas des criminels-nés, mais des gens que la vie, les circonstances ont amené au point de rupture. Toute sa vie, Simenon a eu peur de basculer. Il a collé cela à Maigret.
Qui prolonge Maigret aujourd’hui?
Personne. Il est mort avec son créateur, comme Tintin avec Hergé. Si l’on parle de Simenon, Patrick Modiano a quelque chose de lui. Des amis m’ont dit que mon premier roman, La cliente, était totalement dans la veine Simenon; je pensais à plein de clins d’œil, mais je ne m’étais pas rendu compte que des situations aussi étaient proches de Simenon. J’étais pleinement imprégné.









Tout Maigret. Dix volumes paraissant jusqu’au 4 avril. Omnibus. Aussi en livres électroniques.


dimanche 24 novembre 2019

Rowan Atkinson / Maigre Maigret

Rowan Atkinson


Rowan Atkinson, 
maigre Maigret

L'acteur de Mr Bean incarne le commissaire de Simenon dans une étonnante nouvelle variation demandée par la chaîne ITV, famélique sur tous les plans
Nicolas Dufour
Publié dimanche 5 mars 2017 à 18:14, modifié mercredi 22 mars 2017 à 12:40.



Le comique qui se lance dans le registre dramatique, l’exercice est connu, et souvent réussi. Rowan Atkinson, Mr Bean, a déjà tenté d’autres aventures, s’en tirant plutôt bien. Le voici propulsé dans le personnage et le gilet de Jules Maigret, dans deux téléfilms de la BBC que France 3 a montrés ces temps, et qui vont sortir en DVD en édition francophone. Deux autres chapitres sont attendus cette année. Mr Bean en Maigret? Il y a là un défi stimulant, excitant, de quoi faire chauffer la pipe.

Revenons à Gabin, Cremer voire Richard

Elle refroidit vite. Ces enquêtes sont plates à presque tous les niveaux et offrent un piètre nouveau chapitre aux adaptations du commissaire de Simenon, magnifié naguère par Jean Gabin et Bruno Cremer – il faudrait même se pencher à nouveau sur Jean Richard, souvent un peu vite remisé comme paternaliste d’ancien régime.
Stewart Harcourt, le scénariste des nouvelles versions, a quelque expérience. Il a écrit Le Crime de l’Orient-Express dans la version portée par l’acteur David Suchet et il a adapté les enquêtes d’Agatha Raisin.

Les volutes comme palliatifs à la déco

Il fait ce qu’il peut, mais le cadre donné à ces Maigret paraît trop contraignant. ITV, la chaîne commanditaire, a limité les risques, et cela se voit. Les rues de Paris – c’est-à-dire Budapest, le lieu de tournage – se résument à des vignettes combinant bouts de trottoirs, antiques bagnoles pas trop nombreuses et vieilles enseignes fabriquées à deux sous. Les intérieurs, d’un vide déconcertant, sont remplis tant bien que mal par les volutes des cigarettes et des pipes, devenues palliatives pour une décoration en rade. Les intrigues se nouent ainsi dans une ambiance feutrée, diminuée, restreinte. Tout paraît posé pour réduire le propos, comme la réalisation.
Sourcils presque fillonesques toujours bien froncés, Rowan Atkinson fait le policier sérieux, et taiseux. Maigret n’est certes pas un bavard. Mais là aussi, la consigne semble se résumer simplement: en faire le moins possible. Dès lors, il ne se joue rien dans des téléfilms qui ne fabriquent rien. Maigre Maigret.

jeudi 3 octobre 2019

David Lynch / Le poids de «Twin Peaks»



Le poids de «Twin Peaks»

Sortie fin juillet, l’édition haute définition de «Twin Peaks» constitue un des moments de l’année pour certains sériephiles. Déjà, on mesure la popularité du feuilleton de David Lynch et Mark Frost, 24 ans plus tard
Nicolas Dufour
Publié vendredi 8 août 2014 à 18:16.


le temps des séries TV
Le poids de «Twin Peaks»
Pour les sériephiles, cet été ne connaît pas vraiment de creux. Sans parler de ce qui se glane sur la Toile, il y a quelques diffusions TV intéressantes, comme The Blacklist sur RTS Un. Et les publications en DVD n’ont pas faibli, par exemple Banshee ou, après la diffusion par Arte (enfin!), la troisième et ultime saison de Forbrydelsen/The Killing, la danoise. Mais de toute évidence, rien n’a autant suscité d’attente, voire d’espoirs, que la publication en disques haute définition de Twin Peaks, parue en sortie mondiale le 29 juillet. Un coffret de 10 Blu-ray comprenant les deux saisons ainsi que le long métrage de 1992, Twin Peaks: Fire Walk With Me, et bien sûr gorgé de suppléments inédits. A Los Angeles, cette parution a donné lieu à une cérémonie racontée avec gourmandise par Variety, ayant rassemblé David Lynch et une partie de l’équipe, et qui s’est conclue par une soirée au Bigfoot Lodge, un bar puissamment inspiré de l’esthétique de cabanes de bûcherons propre à la série.
On reviendra bien sûr ici sur cette édition et les documents inédits. Déjà, on mesure la popularité de cette série hors norme, 24 ans après son apparition: à la petite échelle de Lausanne, deux jours à peine après la sortie du coffret, les vendeurs de la place étaient à sec. Le feuilleton co-créé par David Lynch et Mark Frost a donné lieu à d’innombrables commentaires, c’est sans doute la série TV la plus analysée de l’histoire du genre. On l’a érigée en chef-d’œuvre (ce qu’elle est), et en principal jalon de l’histoire de la fiction TV – là, c’est plus discutable. Ce qui frappe dans Twin Peaks est sa radicale originalité, pas sa place supposée, ou fantasmée, dans la chronologie du genre.
Car on s’est emparé de ces 30 épisodes («pilote» inclus) avec des intentions souvent louables, parfois biaisées: les gens de cinéma ont ainsi été ravis de prétendre qu’il a fallu un cinéaste, David Lynch, pour donner sa maturité à ce secteur. Comme s’il n’y avait eu aucune série puissante avant le drame de la famille Palmer… Dans la foulée, combien de bêtises a-t-on dites sur le rôle de ces enquêtes en forêt pour l’ensemble du genre – et, dans le monde des feuilletons lui-même, combien d’âneries ont-elles été produites en se plaçant sous l’inspiration divine de cette fiction-là. Le jeu qui s’ouvre désormais est passionnant: à l’occasion de cette sortie en disques de luxe, et surtout dans la perspective du 25e anniversaire, revoir, relire Twin Peaks



mardi 1 octobre 2019

David Lynch / «Twin Peaks» revient, et elle rend l'Amérique plus belle



«Twin Peaks» revient, et elle rend l'Amérique plus belle

Les nouveaux épisodes de la série de David Lynch et Mark Frost sont dévoilés ces jours. Le feuilleton s'enrichit, tout en gardant une constance dans ses mystères, qui lui fait résister aux éructations acides du moment
Nicolas Dufour
Publié mardi 23 mai 2017 à 19:11, modifié mardi 23 mai 2017 à 19:12.



C’est aussi beau que simple. Le 31e épisode de Twin Peaks, un quart de siècle plus tard, s’ouvre sur l’une des dernières séquences du 30e, dans la loge noire – la salle aux rideaux pourpres –, lorsque Laura Palmer soufflait à l’agent Cooper: «Je vous reverrai dans 25 ans. En attendant...» , et elle faisait un geste-symbole, une main tendue vers le haut, l’autre barrant le poignet. Peu après, le générique: la musique d’Angelo Badalamenti, la chute d’eau – cette fois vue de haut –, les arbres, et les crédits en lettres vert électrique…
Un résumé en vidéo, proposé par Showtime:


Twin Peaks revient, jeudi sur Canal+, et à voir les deux premiers chapitres, ce retour repose sur une belle plénitude. Les amateurs sont placés au bord de trois champs, qu’ils commencent à arpenter, hésitants et heureux à la fois: les vieilles figures, les nouvelles pistes et les ténèbres inédites.

Les retrouvailles du spectateur et des acteurs

La joie des retrouvailles est réelle, même profonde. Les auteurs David Lynch et Mark Frost n’ont pas cherché à annuler le temps. Au contraire, ils s’en nourrissent. Les employés du poste de police de la petite ville du nord-ouest ont vieilli, la mère de Laura aussi, de même que James et Shelly, vus dans l’éternel Bang Bang Bar – on aperçoit aussi Jacques Renault, l’ignoble patron. A l’hôtel, Ben tient toujours la boutique, Jerry mise sur le cannabis légal.
Le vieillissement donne une épaisseur nouvelle à l’univers de Twin Peaks. Sheryl Lee, en Laura Palmer 25 ans plus âgée, filmée à l’envers – ses battement de cils ont l’air d’un regard de cette troublante chouette qui obsède David Lynch – devient la mère de toutes les victimes. Un visage est plus touchant encore à revoir, celui de la dame à la bûche, son interprète Catherine E. Coulson étant décédée peu après le tournage.
Ces petites gens-là n'ont pas changé, ce qui conférerait à Twin Peaks son caractère inusable. Il serait cependant trop facile de dire que David Lynch dépeint une Amérique immuable. Mais sa manière d’empoigner la pâte humaine, de sourire face à la sociabilité logorrhéique de ses compatriotes, lui offre une place à part.
Kyle MacLachlan, alias Cooper, a quant à lui les cheveux longs et la lèvre un peu tombante. La crinière pousserait encore, et il se rapprocherait de Bob, c’est-à-dire le Mal – n’oublions pas que l’ultime scène de la saison 2 le montrait en osmose avec Bob. Il est difficile de dire s’il est encore agent du FBI, puisqu’il tue des gens. Nouvelle histoire.


De nouvelles filières

En sus, Lynch & Frost délocalisent l’intrigue, qui a une arborescence à New York (une grande boîte de verre qui semble contrôler les choses, ou presque), dans une cité du Dakota du Sud, avec un meurtre spécialement horrible, et même à Las Vegas. Comment ne pas penser que tout se jouera néanmoins à Twin Peaks? Ces dernières années, David Lynch disait à ses acteurs: «Tu sais, la ville est toujours là.» La fiction vivait, elle n’attendait qu’à être revisitée.

Les secrets du moment

Et il y a les nouveaux mythes, les secrets confiés à rebours, les déroutantes visions. La loge noire demeure centrale. Cooper y revient souvent, en lien avec la boîte de verre. Un prêté pour un rendu, la partie new-yorkaise, avec son cube transparent, fait penser à Lost, laquelle avait bénéficié des portes ouvertes par Twin Peaks.
Au moment de l'édition haute définition: Le poids de «Twin Peaks»
Il y a longtemps, étant donné la nature si particulière de Twin Peaks, certains avaient considéré qu’elle marquait la fin de la fiction TV. La voilà qui revient en 2017, à l'heure où, avec la musique, la série TV constitue l’art le plus populaire qui soit. La légitimité de ce retour peut-être posée, au même titre que celui de The X Files. C’est parce qu’ils ne cherchent pas à dépasser le cadre, déjà dense, de leur mystère que les deux compères ont raison de s'en retourner dans les bois.

De Bush père à Donald Trump

Twin Peaks a rayonné sous George H. W. Bush et la guerre du Golfe. Elle revient à l’ère de Donald Trump. Chez Lynch & Frost, même les crimes ont l’air d’antidotes aux acides éructations de l’époque.
Ils ne cherchent pas à faire la même chose qu’il y a 25 ans; mais la constance de leurs obsessions, la permanence de leurs mystères, fait de leur série une œuvre toujours plus grande. Ces prochaines semaines, Twin Peaks va engloutir l’Amérique et le monde, ce qu’ils ont bien mérité.

Aux Etats-Unis: trois avis des critiques

La chaîne Showtime a réussi à bien garder le secret: aucune scène, encore moins un épisode, de la nouvelle Twin Peaks n'a fuité. Les critiques ont donc commenté les deux premiers épisodes après leur diffusion, dimanche soir. Trois avis.
Dans un podcast, Entertainement Weekly dit son enthousiasme et rappelle les étapes des premières scènes de ce retour, lesquelles passent par New York, Las Vegas et une ville du Dakota du sud. Les commentateurs s’interrogent sur le potentiel de mystère de la «boîte en verre», posée dans le premier épisode, et se demandent: après la loge noire, y a-t-il une chambre grise ?
Le New York Times rappelle à quel point la première Twin Peaks était imprégnée d’une culture télévisuelle (parfois «ennuyeuse») de son époque, en particulier les soaps. «La nouvelle itération nous montre ce que la TV a proposé durant ces quasi-trois décennies», dit le journal new yorkais: il y a du Lost (la boîte de verre, justement), du Fargo et du True Détective dans cette Twin Peaks. Et «l’imagination visuelle de M. Lynch», par ailleurs «maître de la tension», demeure. Le New York Times juge difficile de se faire une idée sur les deux seuls premiers épisodes, mais il sourit: «La première Twin Peaks reposait sur deux questions: «Qui a tué Laura Palmer?», et «Mais qu’est-ce que je suis en train de regarder?». La réincarnation n’a plus la première. Mais vous vous demanderez toujours comment répondre à la seconde.»
Le Los Angeles Times dit d’emblée son contentement: ce «reboot» est «splendide», tout simplement. Le «soap opéra hallucinatoire du nord-ouest» reprend exactement là où il s’était conclu dans les années 1990, avec ce curieux dialogue en Laura Palmer et Dale Cooper à propos d’un retour dans 25 ans ; et dès lors, on retrouve les ingrédients qui ont fait le succès des deux premières saisons, malgré le temps passé. «Il y a des traces du vieil humour, ce comique un peu enfantin et ironique, dans la nouvelle Twin Peaks. Si l’on ose dire, Lynch est un «sincériste», il propose des fictions qui, dans leur rapport au réel, ne mentiront jamais. La tragédie et la farce sont inextricablement liés.»