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samedi 11 mars 2023

Biographies / Tristan Felix

 


Tristan felix

Tristan Felix est née au Sénégal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et polymorphe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle publie en vers comme en prose, chronique et, pendant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poétiques. Elle est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le Petit Théâtre des Pendus), conteuse en langues imaginaires et clown trash (Gove de Crustace). Elle donne des spectacles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, instituts culturels ou scolaires, festivals. Elle expose ses dessins et photographies. Elle organise des lectures-prouesses sur scène ou à la radio, des Troquets Sauvages, des ateliers de calligraphie et des conférences animées sur la manipulation, à Paris comme en province. Elle enseigne parallèlement les lettres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris.

En 2008, elle fonde avec le musicien compositeur Laurent Noël L’Usine à Muses, pour la promotion des arts vifs et de la poésie, et fabrique des courts-métrages avec son complice nicAmy, cameraman. Elle cultive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créatures venues d’ailleurs tentent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquiétant et jubilatoire, entre théâtre de rue intérieure, cabinet de curiosités et cirque poétique.

Recueils

  • Heurs, Dumerchez, 2002.
  • Franchises, avec Philippe Blondeau, L’Arbre, 2005.
  • À l’Ombre des Animaux (poèmes et photographies), L’Arbre, 2006.
  • Coup Double, (poèmes et photographies), avec Ph. Blondeau, Corps Puce, 2009.
  • Ovaine (contelets et dessins), Hermaphrodite, 2009.
  • Gravure, V.Rougier éd. 2011 (pour Pile de Proverbes de C. Kaïteris)
  • Journal d’Ovaine, L’Atelier de l’Agneau, 2011.
  • Triptyque des Abysses (dessins) ; Quatuor à fils (dessins/poèmes), L’Atelier de l’Agneau, 2011.
  • Volée de Plumes (dessins à 2 plumes avec Gabrielle B. Peslier), L’Atelier de l’Agneau, 2013.
  • Trois ouvrages collectifs chez Corps Puce.
  • Aphonismes et Avis de Recherche, Flammarion, 2013, 2015 (collectifs).
  • Les Farces du Squelette (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2014.
  • L’Ivre de Bords (textes de M. Mourier, dessins de T. Felix), Caractères, 2014.
  • Sorts, poèmes, Henry, 2014.
  • Bruts de Volière (textes et dessins, avec M. Mourier), L’Improviste, 2015.
  • Zinzin de Zen (textes et photographies), Corps Puce, 2016.
  • Pensée en herbe du XXIe siècle (aphorismes de collégiens), Corps Puce, 2016.
  • Observatoire des extrémités du vivant (textes et photographies), Tinbad, 2017.
  • Alphabête, (dessins, poèmes et collages, avec Laure Missir), Les deux Corps, 2017.
  • Aphonismes (textes et dessins), Venus d’Ailleurs, 2017.

Revues

La PasseDiasporiquesDiérèseDissonancesSarrazineTraction-BrabantComme en PoésiePoésie PremièreContre-allée, DéchargeLe GrognardEmpreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tinbad




RECOURS AU POEME

vendredi 10 mars 2023

Tristan Felix fait une halte

 


Laissés pour contes et Faut une faille : Tristan Felix fait une halte



Tristan Felix fait une halte

Tristan Felix, étale de poésie. Après plus de vingt recueils publiés (d’autres restent encore inédits) où se répondent textes, photographies et dessins, elle est devenue si assurée de son talent en plusieurs genres qu’un regard d’ensemble sur une des œuvres les plus novatrices d’aujourd’hui devient possible. Mais comme sa furia naturelle ne laisse guère de place à l’analyse pondérée que tel de ses lecteurs attentifs produirait ou produira peut-être un jour, mieux vaut pour elle, artiste entre tous impatiente, mais néanmoins lucide, mieux vaut tenter l’aventure de son propre chef.


Tristan Felix, Laissés pour contes. Journal des douleurs. Tarmac, 63 p., 12 €

Tristan Felix, Faut une faille. Z4 éditions, 159 p., 13 €


Cela passe d’abord, pour Tristan Felix , par un retour sur des « choses vues » dans Paris depuis une vingtaine d’années d’un œil exceptionnellement aigu, qui aboutit à « dix-huit drames » mettant en scène telles silhouettes d’immigrés transformés par la misère et l’abandon en tas de hardes agglutinées sur un trottoir. Du côté de La Chapelle, du trou des Halles, d’un peu partout surgissent ainsi des humains transformés en fantômes. 

Pourquoi, à l’heure du premier bilan, revenir vers le réalisme ? Sans doute pour le fixer dans ses limites acceptables en poésie. Car chacun de ces « dramolets », comme aurait dit Robert Walser, est construit comme un poème en prose dans une langue tendue, elliptique, riche en tournures complexes ou en énigmes, toujours savante et presque impossible à citer, tant la distance s’y abolit entre la précision figurative du sujet concret peint sur le motif et la transmutation de ce même concret en images jamais abstraites. 

Ainsi, ce portrait saisissant d’une jeune toxicomane vautrée dans l’épave d’une voiture vandalisée : « Dedans la caisse est un corps lové, un Z langé dans un duvet vaguement rose, singulièrement soulevé par le souffle irrégulier d’une invisible tête. Ce sera chez elle au moins, pour l’infini du rêve létal qui dans son sang file à toute vitesse, affleurant parfois par les trous d’une peau fouillée à l’aiguille. » 

Le danger est grand, ici, de changer, par l’opération frauduleuse de la littérature, l’horreur de la réalité en spectacle. Mais tout le recueil, précisément, semble fait pour conjurer ce péril auquel ont succombé tant d’esthètes fin de siècle. Car la description y remet sans cesse la prétendue beauté du malheur à sa place. En témoigne l’empathie avec laquelle chaque personnage de cette cour des déchéances est traité pour que dignité humaine lui soit rendue. 

Et c’est là un premier effet de la tendresse non larmoyante à l’égard des déshérités qui imprègne tous ces poèmes : définir une morale de l’écriture contre tout esthétisme dévoyé. Ainsi paré à récuser les dérives du misérabilisme en art, le poète a le droit de s’atteler à une sorte, ludique mais sérieuse, de discours de la méthode, et c’est ce qui fait l’objet de Faut une faille, remarquable série de réflexions sur ce qui fait, malgré la diversité extrême de ses enjeux, l’unité d’une œuvre dorénavant assez mûrie pour supporter les exégèses de sa créatrice elle-même.Tout est excellent dans Faut une faille, qui parvient à cerner en effet en quoi la fêlure, son acceptation et son usage esthétique sont au centre de toute une constellation de gestes de l’artiste occupée, pour la première fois avec cette rigueur, à comprendre comment son imaginaire fonctionne et s’organise en textes, sketches clownesques, films, dessins et tableaux. Elle revient donc sur sa double expérience formatrice (difficulté d’apprivoiser sa propre langue dans son enfance en partie passée au Sénégal ; choc frontal avec des élèves incapables aujourd’hui de maîtriser le français, gavés de publicités ineptes, hébétés, dans sa pratique de professeur de lettres d’un collège du XVIIIe arrondissement de Paris) et en tire un vibrant et magnifique éloge de la poésie comme remède à la stupidité (le texte « Faut une faille », qui donne son titre au recueil). 

Mais on trouvera également dans ce livre une tentative d’autoportrait à partir de l’injonction initiale (« Je me concentre pour ne ressembler à rien »), à laquelle l’auteur se montre au fil de son être multiforme éperdument fidèle, toujours en train de traverser, sur le tranchant du Pont de l’Épée de ses amours médiévales, le flot d’inanité qui sépare le monde effarant et morbide qui est communément le nôtre des territoires de toutes les magies où elle déploie ses inventions saugrenues. 

Manigances prophylactiques, puisque, en aucun cas – voir Laissés pour contes –, elle ne sépare son sort de celui de ses contemporains, surtout les plus déchus On plongera avec intérêt les mains dans les coffres de cette caverne d’Aladin, en faisant d’abord retour sur les dix années d’expérimentation poétique consacrées à la fondation et à la direction, en compagnie de Philippe Blondeau, autre poète de grande qualité, de la revue La Passe, dont les thématiques festives (l’enfance, la transmission, le rêve, l’animalité, la folie, la farce et la tragédie, le mystère des langues, page 31) en ont fait jubiler et réfléchir quelques-uns, d’autant que la liberté de création la plus absolue était l’unique ciment entre ses adeptes. 

Suivent les analyses vraiment éclairantes de deux des plus étranges pratiques de Tristan Felix, celle de clown féroce et décérébrée (sous le nom de Gove de Crustace) et celle d’inventeur de spectacles farfelus et tendres (sous le nom de Petit Théâtre des Pendus) à base de marionnettes composées d’ossements ramassés, de tissus et de toutes sortes d’objets de rebut souvent lessivés par la mer. Ces analyses permettent de mesurer en quoi tout cet hétéroclite (poèmes, dessins, contes, performances fixées en vidéos) est rassemblé sans disparate dans une personnalité d’artiste unique qui ne rend de comptes qu’à ceux qu’elle admire (une panoplie de romanciers et de poètes, car elle est éclectique, et puis ces géants définitifs : Baudelaire, Kantor, Béla Tarr…). 

Les derniers textes du recueil contiennent une dizaine de pages sur les activités graphiques de ce Fregoli de l’expression poétique (dessins à l’encre de Chine, plus récemment enrichis de couleurs faites de pigments aussi expérimentaux que ceux de Hugo, mode de création où, je ne suis pas spécialiste, il me semble qu’elle excelle). Je ne voudrais pas abuser du terme de « chamanisme », plutôt galvaudé, mais là il s’impose. 

« Entrez dans la danse » : il n’y a pas que le tango (voir le recueil Tangor, précédemment paru) qui fait frétiller les méninges de notre multiculturelle. Enfin, une profession de foi clôt ce volume riche de pages qui devraient parler à chacun : foi en l’amour de la poésie qui se dresse en rempart destiné à contenir certain pessimisme narcissique de nantis ou de méprisants qui se trouvent être, fondamentalement, de droite (de Léon Bloy à Houellebecq). 

La célébration de la fuite permet ici de refuser tous les pouvoirs exercés arbitrairement sur le réel, et notamment sur sa composante humaine humiliée par les puissants et malheureuse de son impuissance. On est loin de la naïveté des lendemains qui chantent. Mais loin aussi du refuge hautain dans la tour d’ivoire. Ce pessimisme actif aux bras largement ouverts nous convient assez : «  Contre les bruits, mon bruit », disait Michaux. Seul mon bruit, en effet, s’il est authentique, peut servir à d’autres, peut-être panser leurs plaies visibles ou secrètes, en tout cas ne pas s’abîmer dans la vanité.

EN ATTENDANT NADEAU


mercredi 8 mars 2023

Tristan Felix surmonte le tango


Tristan Felix


Tristan Felix surmonte le tango

par Maurice Mourier
3 février 2021

Cela faisait longtemps que je voulais dire tout le bien que je pense de Tristan Felix, poétesse au nom d’homme qui est aussi dessinatrice en noir et blanc de grand talent (mais s’est mise tout récemment à la couleur), fondatrice et animatrice d’un étrange « Petit théâtre des Pendus » où elle chante, vaticine en langues inventées, joue avec des poupées qu’elle fabrique à partir de squelettes d’animaux, photographe, danseuse, inquiétante clownesse sous le nom de Gove de Crustace, scénariste, ensemblière et actrice de courts métrages (images de Nic’Amy), en somme une femme-orchestre d’une assez imprévisible ubiquité mais que seul le concept englobant de poésie définit suffisamment.


Tristan Felix, Tangor. 9 dessins à l’encre de Chine, pastels gras, secs et crayon pour 27 figures improvisées. PhB éditions, 75 p., 10 €


Auteure, depuis 2002, d’une vingtaine de recueils chez divers éditeurs, généralement ornés de ses dessins ou photos, Tristan Felix a publié, sous le titre Ovaine, la Saga (Tinbad, 2019) ce qui est à ce jour son opus le plus accompli, fait de « contelets » mettant en scène un personnage féminin tout à fait étourdissant d’extravagance, engagé dans des aventures fabuleuses et pourtant concrètes, d’une inventivité folle bien que fondées sur une vision souvent désopilante de notre quotidien trivial.

Tristan Felix ne tient pas en place. Son domaine n’est pas circonscrit, c’est celui de l’expérimentation, et elle surprend toujours. Qui aurait pu penser que cette dissidente par vocation s’enflammerait pour le tango, une danse pratiquée il est vrai par des amateurs passionnés, mais enfin au look un peu désuet, à l’idéologie machiste, aux relents vaguement louches, née sur les trottoirs de Buenos Aires dans un milieu de filles et de marlous cher à Borges


 ?

© Tristan Felix

Mais le fait est là, elle s’en est entichée, et produit aujourd’hui un nouveau recueil où une suite de dessins figuratifs pour un quart et pour les trois quarts échevelés, satiriques, comiques, est accompagnée de poèmes en vers ou en prose qui disent, jusqu’à la moitié du recueil, l’admiration pour la découverte d’une gestuelle savante et sensuelle, avant que la seconde moitié reprenne et remette en cause ce mythe dans des morceaux parfois vengeurs.

En réalité, il me semble que le tango a donné lieu ici à une tentative (pulsion expérimentale essentielle) de figurer la pratique poétique dans sa plus évidente contradiction. Car, à pourchasser, dans le rythme en particulier, l’équivalence entre un spectacle charnel, matériel, fait de figures réglées, de pas, de prise et de déprise, de simulacre amoureux où les rôles sont interchangeables (qui séduit qui, dans cet affrontement muet de deux corps qui jamais ne se trouvent, sur une musique populaire d’origine mi-gitane mi-africaine ?), et un tissu de mots, on découvre très vite que le prétexte – la danse – ne peut que s’effacer devant le texte, si celui-ci prétend accéder au statut de poème.

En littérature comme en peinture, le figuratif est un leurre. « Sous l’arche du tango passe et repasse avec fièvre une rivière suspendue à ses rives », écrit justement Tristan Felix dans le poème inaugural du recueil. « Suspendue à ses rives » et strictement limitée par elles, la rivière ondulante des mouvements n’a de réalité que les mots qui la disent. La poésie ne peut rien décrire précisément – ni d’ailleurs le récit. Elle est un « valant pour » la sensation qui, si elle voulait se transformer en imitation, échouerait complètement dans cette tâche.

Avec Tangor, la poétesse Tristan Felix surmonte le tango

© Tristan Felix

Aussi, comme il fallait s’y attendre, les meilleures de ces évocations s’inscrivent-elles dans un paysage imaginaire, même lorsqu’elles s’efforcent de donner consistance à des personnages, ce que montre bien l’attaque du texte intitulé « Aimants » : « Du fond du tableau, glissée d’une ligne de fuite en diagonale, torse en proue vers un corps dont l’espace à distance a bougé à la vitesse invisible d’un songe… »

Ce qui compte, ce n’est pas la danse, c’est le tableau. Et celui-ci n’existe que dans le songe. Faut-il s’étonner dans ces conditions que, pour un lecteur profane à qui le tango « ne dit rien », les textes les plus mystérieux (« Sanglier des brumes », qui en réalité sort d’un des spectacles envoûtants du « Petit théâtre des Pendus ») n’offrent aucun accès à ce que peut être la jouissance réelle d’une danseuse ou d’un danseur de tango ? Le but du poème est moins de restituer quelque chose de cette hypothétique ivresse que de faire sentir l’inanité de tout réalisme en matière de poésie – et de tout art.

Les poèmes de la fin, ouvertement critiques, où sont rappelées les origines coloniales du tango, et présentées des saynètes incisives de certaines prestations ridicules des tangueros mâles et de leurs victimes énamourées, servent de formidables contrepoints à ce que pourrait être une interprétation tendancieuse du recueil comme éloge naïf d’un divertissement populaire codé. En fait, la poétesse retorse n’a voulu mettre en lumière que la subordination de la matière (ici une danse) à la poésie (aux mots). Même si la femme en désirs et en muscles qu’est par ailleurs, quand elle n’est pas poète, l’auteure, peut aussi vibrer en vrai dans les bras de quelque pseudo gaucho de comédie.

Tangor ou la transformation du monde, toujours plus ou moins immonde, sinon gore, en cette matière impondérable qu’est un texte. Que ce recueil vous soit une entrée divertissante, et commode, dans une œuvre qui vaut la peine.

EN ATTENDANT NADEAU


lundi 6 mars 2023

Tristan Felix / Augures

Tristan Felix
 


Tristan Felix


Augures (extraits inédits)

à la vie, imprévisible 

 

 

 

En sous-titre de chaque poème,
une concrétion littérale des poèmes eux-mêmes, en italiques.

 

L’augure est l’alibi du poème 
son identité transfuge
Gwen Dhu
L’Albatroce

 

 

 

elle tenta la figure de l’oiseau
percutant le ciel

perdant tout d’elle
par morceaux
à genoux dans le vide
où tournoyaient des ailes

sans corps

(civid)

 

 

pris d’un doute
le vigile crève l’alvéole noire
d’un coup d’ergot, tac

 

qui demeurerait en sa larve
à touiller un sang d’encre ?

aussitôt elle s’envole, hilare
vers une cime d’air
avec sa mort acrobatique

(meurhil)

 

 

la pulpe d’horizon
une fois seule

s’ouvre à chair

aux hébétudes aussi
des berges où court un demi-chien
vêtu-vif

combien de bris de vie qui courent
ras la tranche
à demi vêtus-vifs !

(ubris)

 

 

flanque ta voix dehors

claque entre les pavés
où le sabot gelé trébuche
ton écho d’insomnie

quand ta viande ne pourra plus arquer
te viendra une mouche
brailler tes humeurs frelatées

des gueules de fleurs
figent en suc mortel
la sueur de la nuit

flanque ta voix dehors

(guehors)

 

 

elle est tu
d’une maison tout en paille

sous la grand’nuit d’été à respirer
trois fois les bois huants

prête à brûler quand midi
brandira la sentence

légère adossée contre un semblant
elle est têtue

(fédoss)

 

 

sans appui que l’air
la marche d’un cheval de biais

qu’en foraine idylle on surprendra
l’âme pincée

alors ne pas
dégringoler de l’arçon

revenir à tâtons
au point ferré d’oubli

(dydoubl)

 

 

dans l’antre aux aurochs

si cru de son corps
que dedans le roc
se griffe et récidive
en dix doigts écarlates

l’os pariétal cogne
se fêle et se brise
qu’il sache dedans lui
qui l’a orné de cornes

lui l’aurochs   le chantre

(rocorn)

 

 

au nœud des terres meubles
j’enfonce inexorablement

et loque à loque ruisselantes
défilent les Absentes  les Inouïs
et les Proies de la soif

que ralentisse la mort
couchée dans notre loup !

le bleu des écorces au crépuscule
quitte les bois et hisse aux cimes
une lumière prochaine

être loin de soi
où nuiter !

(rupucim)

 

 

 

revenue du pont suspendu
où l’insecte blanc se lançait dans l’éclair

e d’une poudre d’enfant
à la lisière de son incandescent suaire

un clown vague en sa grime

un vagabond assis par la stupeur

(nefansu)

 

 

— pourquoi tuer cet oiseau si petit ?

— il chantait dans les dunes, il frôlait de ses ailes l’écru du sable

— il n’avait pas le droit d’identifier ton désir de le savoir vivant ?

— son chant n’avait presque plus d’air, ses ailes que l’ombre pour agiter sa fin

— un oiseau t’a tué et tu ne sauras où il t’a échoué

— j’aurai donc dormi tant et tant

— à tire d’aile

(ombaile)

 

 

de ses yeux l’enfant-carbon tire
une colle noire

pâte à souiller les genoux
sculpter l’informe

il passe la nuit au bloc de sa falaise

et tout tombe au fond de soi
enraciné par les cheveux

(olloc)

 

 

on a froid vert
contre la pierre d’église

les fougères tiennent leurs crosses

et les vents de prière
paissent à mi — mots

la tiédeur de nos assassinats

(piross)

 

 

poisse et mouise en besace
tout luit hors du visible champ défécatoire

comment dire pétunia, courroux, mica

courir écervelée là-bas
brouiller sa forme
se perdre au mot

desserrer l’étreinte des joies feintes ?

(poinia)

 

 

un quart d’assise
un demi-ponton
un revers d’équilibre
cent fois la ligne de flottaison
moins la coque

la reine abyssale n’a pas quitté son roc
ni sa robe ôtée   elle pense dessous

invisible soit-elle
morte peut-être

notre hésitation juste
dans l’axe du corps défait un mystère

(ortyst)

 

 

Face
l’empreinte acéphale d’un lézard

Pile
la crête d’un roi

l’Idiot retrouvera une écaille de sa tête
entre ses doigts frotteurs d’écus

il en mourra de rire

(fadio)

 

 

entre les œillères brûlantes
sa tête cogne à sa carcasse

remorque de phrases d’abattoir
qui sonnent à cloche-fêlée

un âne blanc, hi ! la carriole pleine de têtes, han !
traverse la place à grand fracas

« cherche poète à main nue
pour taire un peu tout ça »

(pharriol)


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