Affichage des articles dont le libellé est Per Olov Enquist. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Per Olov Enquist. Afficher tous les articles

mardi 5 mai 2020

Per Olov Enquist / Les errantes de La Baltique






Extradition des baltes (l') bab n 449 (Babel): Amazon.es: Per-Olov ...

LES ERRANTS DE LA BALTIQUE

Par Olivier TRUC— 5 octobre 2000 à 05:05
En s'attaquant à l'Extradition des Baltes dans les années soixante, Per Olov Enquist plonge sa plume dans une plaie profonde de la société suédoise. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des dizaines de milliers de Baltes fuient l'avancée soviétique et traversent la mer Baltique pour se réfugier en Suède. Parmi eux, une poignée de militaires qui portent l'uniforme allemand, soit qu'ils aient été engagés volontaires, soit enrôlés de force. Au total, comme le note Per Olov Enquist dès les premières lignes du livre, 167 hommes dont 7 Estoniens, 11 Lituaniens et 149 Lettons, la plupart ayant servi dans la 15e division SS lettone. Emprisonnés en Suède, ils furent réclamés par l'URSS. Le gouvernement suédois s'empressa d'accepter. Pendant la guerre, la toute neutre Suède avait eu des tendances collaboratrices avec l'Allemagne. Comment refuser ce petit service à une grande puissance victorieuse alors que la Suède n'avait pas franchement la conscience tranquille?
Malgré une forte mobilisation de l'opinion suédoise, une grève de la faim des Baltes, deux suicides, les 146 Baltes en état de faire le voyage sont extradés en janvier 1946 vers l'URSS. Certains furent envoyés en Sibérie, d'autres relâchés après six mois de prison. Comme avec le Médecin personnel du roi, Per Olov Enquist se livre à un minutieux décorticage d'une crise politique, de ses mécanismes, de l'engrenage dans lequel tombe le petit homme, qu'il soit soldat balte ou fonctionnaire suédois, avec une précision presque clinique, une façon très particulière de soumettre un événement à des lumières rasantes placées sous différents angles pour mieux en faire ressortir les détails, parfois jusqu'à l'absurde.
Pour Enquist, il s'agissait de trouver des réponses, «à propos du grand schéma idéologique et du petit schéma humain qu'il enferme». L'Extradition des Baltes était dès lors un sujet de rêve tant il a traumatisé les Suédois des années durant. Il fut l'événement le plus discuté de l'après-guerre. Et pour tenter d'effacer un peu de cette tache d'avoir envoyé ces hommes à un avenir sombre, une quarantaine de ces Baltes ont été invités en 1994 en grande pompe en Suède, par le roi lui-même, et ont reçu une sorte d'excuses du gouvernement suédois. Aujourd'hui, trente ans après avoir écrit ce «roman documentaire» pour lequel il a voyagé au Danemark, en Angleterre et dans la Lettonie soviétique d'alors, consulté des monceaux de documents et interviewé de nombreux acteurs, Per Olov Enquist a le sentiment que son livre était vrai. Il a gardé le contact avec certains de ces soldats maudits. «Mais ceux avec qui je suis resté ami étaient des engagés de force, pas de ceux qui ont participé aux exécutions de masse.»
Finalement, on a le sentiment qu'Enquist les considère toujours un peu comme son Struensee, le médecin personnel du roi, des gamins dans un cas, un intellectuel idéaliste dans l'autre, qui n'ont pas su voir le jeu du pouvoir, les vrais ennemis. «Il faut voir à la fois les mécanismes et les hommes», insiste Per Olov Enquist, qui avait gagné, après la publication de l'Extradition des Baltes, l'étiquette d'écrivain engagé.
Olivier TRUC Per Olov Enquist L'Extradition des Baltes 
Traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach. 
Babel, 524 pp., 63 F.
LIBÉRATION

samedi 2 mai 2020

Per Olov Enquist / Le piétiste et la petite reine

Per Olov Enquist








ENQUIST, LE PIÉTISTE ET LA PETITE REINE

Par Olivier TRUC Stockholm de notre correspondant— 5 octobre 2000 à 05:05

Le roi joue sous la table avec son chien et son petit valet noir, le ministre travaille, signe des centaines d'édits. «Il faisait l'amour, rédigeait et signait.»

Per Olov Enquist habite Vaxholm, dans l'archipel de Stockholm, mais reçoit dans son bureau, un vaste appartement encombré de livres et de papiers à même le sol, dans un des immeubles en demi-cercle construits par l'architecte catalan Ricardo Bofill dans un quartier sud de Stockholm.
Vous avez habité à Berlin, Los Angeles, Paris, Copenhague, d'où vient cette bougeotte?
A Berlin, j'avais une bourse d'un an, à Los Angeles, j'étais professeur un an aussi à l'université de Californie. A Copenhague, j'étais marié avec une Danoise, attachée culturelle. J'ai passé quinze ans là, avant de la suivre deux ans et demi à Paris. Et puis retour en Suède..
Une nouvelle femme. C'est toujours pareil. Mais comme écrivain, on peut être mobile, et ça a des avantages. J'ai beaucoup appris de mes séjours à l'étranger, notamment au Danemark, et le Médecin personnel du roi en est une illustration.
Qu'est-ce qui vous a décidé à l'écrire?
C'est une histoire curieuse. Un intellectuel solitaire, Struensee, homme des Lumières, obtient l'inconcevable. Il reçoit tous les pouvoirs durant deux ans. Je crois que la plupart des intellectuels qui écrivent sur les problèmes de société rêvent au plus profond d'eux-mêmes de prendre le pouvoir pour appliquer leurs théories. Cet homme, médecin et idéaliste, fit de son mieux durant deux ans et produit une révolution danoise.. vingt ans avant la révolution française. Cela s'est mal fini mais cela a beaucoup marqué le Danemark et la Scandinavie. Aujourd'hui encore, le radicalisme culturel, né de cette période, est encore vivace. A cela s'ajoute une histoire d'amour avec un personnage féminin, une gamine terrifiée qui va se transformer en une femme très étrange.
Vous décrivez l'éducation assez étonnante du jeune roi danois..
C'est terrible. On écrase un jeune homme sensible dont on dit après qu'il était fou. Mais je ne crois pas qu'il était fou. Je crois qu'il devait se voir comme une sorte de star rock de l'époque, à jeter des meubles par les fenêtres ou détruire une chambre d'hôtel. Un mélange d'agressivité et d'extrême intelligence. En dépit de cette éducation qui l'a aliéné, il parlait couramment danois, français, allemand et anglais et avait une correspondance avec Voltaire.
Lequel de vos personnages vous a le plus touché?
C'est bien la petite reine, que je considérais d'abord comme un personnage assez falot, qui passait son temps à pleurer, mais s'est muée en une femme au destin très intéressant. Mes sentiments vont aussi vers ce pauvre roi, bien sûr. Je crois toutefois que j'ai eu un respect grandissant pour Guldberg, l'homme de la réaction anti-Lumières. Il n'était pas seulement le méchant. Il avait aussi une culture colossale. Quand il a été renversé en 1784, il a fait ce que beaucoup devraient faire, il s'est retiré à la campagne pour continuer à écrire. Il n'était pas un homme méchant. C'était un piétiste conservateur et le piétisme joue là un rôle énorme.
Vous-même, vous avez été élevé dans un contexte très religieux. Cela explique-t-il votre faible pour Guldberg?
Je suis né dans un petit village du grand Nord de la Suède, à mille kilomètres au nord de Stockholm. J'ai habité seul avec ma mère et ma demi-soeur, je l'ai raconté dans la Bibliothèque du capitaine Nemo (1). Dans ce village, il y avait aussi un mouvement du réveil, c'était une église libre-évangélique, avec de nombreux traits extatiques.
Que reste-t-il de cette éducation en vous?
Beaucoup. Ce sont les quinze premières années de ma vie. J'étais trois à quatre soirs par semaine dans la salle des prières. C'était une éducation très stricte, extrêmement fondamentaliste au sein de cette église libre. Ma mère, profondément religieuse, y était très active. Ce qu'il en reste, c'est le fait de savoir que le fondamentalisme est terriblement destructeur. Mais il y a eu beaucoup de bons côtés aussi. J'ai appris les questions qui se posaient: ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu'est le sens de la vie, le ciel et l'enfer, la morale, etc. C'était des questions remarquables, des questions existentielles qu'il était précieux de connaître enfant si l'on voulait devenir écrivain! Il n'y avait rien de mauvais dans les questions. C'étaient les réponses, qui étaient fondamentalistes et définitives. Et aujourd'hui, je suis toujours intéressé par ces questions existentielles, toutes ces questions sans espoir sur le bien et le mal, ces questions carrées et simples, que, je crois, il est important de garder à l'esprit dans notre monde très compliqué.
Vous disiez que le médecin Struensee était un intellectuel solitaire. Est-ce votre cas?
Oui, d'une certaine façon, mais j'ai aussi grandi dans un monde très spécifique, dans un contexte suédois, dans ce que l'on appelle ici les mouvements populaires. J'ai grandi dans le mouvement ouvrier, dans celui des tempérants (les ligues antialcooliques sont toujours largement représentées, Ndlr), de l'église libre, du monde sportif. Je suis l'enfant parfait du mouvement populaire suédois. Même au Danemark, c'est dur à expliquer, c'est typiquement suédois et j'ai appris beaucoup de cela.
Comment le décririez-vous?
C'est un mouvement démocratique où des gens qui partagent un même intérêt ­ sport, tempérance ou mouvement ouvrier­ se rassemblent au niveau de la base. Des petits groupes collaborent. Ce n'est pas dirigé d'en haut mais ça pousse par en bas et cela a imprégné toute la société suédoise.
Vous avez aussi rêvé de prendre le pouvoir?
Oui, comme tous ceux qui s'intéressent à la société, j'imagine. J'écris des textes politiques dans des journaux. Je suis social-démocrate. Mais j'ai compris que la seule façon pour moi d'agir n'était pas d'être un politicien, mais de faire à ma façon, en écrivant. Si j'emploie des mauvais mots, aucune influence. Avec des bons mots, une petite possibilité..
Après «la Bibliothèque du capitaine Nemo», vous aviez décidé de ne plus écrire de romans. Pourquoi?
J'ai écrit ma première pièce de théâtre en 1975 et, chose insolite pour un début, elle a été jouée dans le monde entier en quelques années. Après, j'ai écrit beaucoup de théâtre, et le capitaine Nemo était un peu inhabituel car je décrivais ma propre enfance. J'avais attendu longtemps pour l'écrire, car je ne voulais pas le faire du vivant de ma mère. Mais ensuite, on ne décide pas de ce qu'on écrit. Maintenant, j'ai fait le Médecin. En ce moment, je travaille à un roman et j'écris du théâtre en même temps. Je passe de l'un à l'autre. Ce sont deux graines différentes qui m'enrichissent.
C'est important pour vous?
Oui, car j'ai découvert cela tardivement. Pendant quinze ans, je me suis considéré comme un auteur de roman, point final. Et puis il y a eu ma première pièce, j'ai vu que je pouvais faire autre chose, et j'en suis encore étonné.
Vous êtes l'auteur dramatique suédois le plus joué à l'étranger après Strindberg, comment écrivez-vous pour le théâtre?
Avec pas mal d'espace entre chaque pièce, mais quand j'écris, c'est très vite. J'ai écrit une dizaine de pièces, chacune en deux semaines environ. Je ne pense presque pas. Je m'assied, j'écris, vite, à l'intuition, et la pièce est là. Alors que pour un roman, je compte deux ans. J'ai fait notamment des romans documentaires, comme l'Extradition des Baltes et maintenant le Médecin personnel du roi, qui ont demandé beaucoup de recherches et d'enquêtes. Mon roman actuel, je l'avais démarré il y a huit ans, je l'ai repris, je vais peut-être écrire mille pages, et le reprendre. J'en suis à la deuxième version et je vais en faire une troisième à partir de novembre. Je trouve toujours que j'écris tellement mal au début, avec de longues phrases, tellement de mots. Pour le Médecin personnel du roi, j'ai bien dû écrire trois mille pages comme ça.
(1) Actes Sud, 1992.
LIBÉRATION

mercredi 29 avril 2020

Per Olov Enquist / Au royaume de Danemark



Le Médecin personnel du roi

AU ROYAUME DE DANEMARK

Par Claire Devarrieux





Le Suédois Per Olov Enquist met en scène l'histoire de la révolution danoise au temps des Lumières, sous le règne du peu éclairé Christian VII. Les intellectuels doivent-ils exercer le pouvoir? Entretien à Stockholm avec un tenant du «roman documentaire».

Le Suédois Per Olov Enquist, dès les années soixante (il est né en 1934), a mis en place le rouleau compresseur critique qu'il allait ultérieurement définir ainsi: «Sois soupçonneux. N'accepte rien. N'accepte pas une version donnée: pense par toi-même. Sois soupçonneux. Il n'y a pas de sainte objectivité, pas de vérité ultime, il n'y a pas à faire abstraction de l'interprétation politique. Soupèse, soupçonne, mets en question.» (Programme souvent cité, notamment par Régis Boyer, dans son Histoire des littératures scandinaves). L'Histoire, ses personnages (Hess ou Messmer le magnétiseur, Strindberg ou Hamsun), ses traces écrites, représentent un terrain d'application idéal. Enquist n'a pas imaginé que des «romans documentaires» ou des scénarios du réel, mais il a trouvé là de formidables leviers, pour reprendre une image qu'il aime bien.
Il dénude les forces de coercition, le moment où un piège se referme sur l'individu. Le Second (traduit en 1989 chez Actes Sud) raconte l'histoire d'un sportif qui se met à tricher pour la bonne cause du sport ouvrier suédois. Les Récits du temps des révoltes ajournées évoquent des contemporains déboussolés, prêts à trier eux-mêmes le bon grain de l'ivraie, cette dernière bien sûr d'essence communiste ou gauchiste. C'est au nom de la purification, pour éradiquer les radicaux qui prétendent instaurer le ciel sur terre, et aussi pour conjurer ses propres démons que Guldberg le nabot, en 1772, saborde la révolution danoise, dans les faits, et dans le nouveau roman historique d'Enquist, le Médecin personnel du roi.
Pourquoi faut-il au roi un médecin personnel? «Parce que sa Majesté est folle.» Christian VII du Danemark, couronné et marié à 16 ans, en 1766, sans être un débile profond comme son frère, entretient des relations difficultueuses avec le monde. Le monde se réduit pour lui à la cour, la cour est un théâtre où il est censé aligner ses répliques. Seulement il n'est pas certain du rôle à jouer, et ça le rend malade. Il a tellement peur d'être puni.
«Christian n'avait jamais su distinguer la réalité de la représentation. Pas à cause d'un défaut d'intelligence, mais à cause des metteurs en scène.» Les fonctionnaires du royaume confisquent traditionnellement le pouvoir qui revient au monarque de droit divin: soit on mise sur une incapacité congénitale, soit on lui donne une éducation appropriée. On le casse. Par exemple, en ne cessant de le battre. Le jeune Christian s'en remet alors à deux bienfaiteurs successifs, deux partisans des Lumières. L'un d'eux se nomme Struensee, c'est un médecin allemand, doux et secourable, qui n'aime pas le pouvoir et se retrouve pourtant à l'exercer.
L'Europe des Lumières met ses espoirs dans les petits pays du Nord. Ici, la bizarrerie est grande. «La lumière. La raison. Mais Struensee savait aussi que cette lumière et cette raison se trouvaient entre les mains d'un garçon qui, tel un énorme flambeau noir, portait en lui l'obscurité.» En un peu moins de deux ans, Struensee réduit les dépenses de l'armée, accorde la liberté de parole et la liberté du culte, ouvre au public les parcs royaux, imagine «des réformes inouïes qui se glissent sans douleur dans la vraie vie». Et cette révolution sans heurt se glisse pareillement dans le livre. Le roi joue sous la table avec son chien et son petit valet noir, le ministre travaille, signe des centaines d'édits. «Il faisait l'amour, rédigeait et signait.» Struensee, le ministre, le médecin du roi, vit une passion torride avec la reine Caroline Mathilde, «la petite putain anglaise» dont Guldberg, associé aux reines douairières, a juré la perte.
Le Médecin personnel du roi est infléchi par la métaphore théatrale, malédiction shakespearienne. Il suffit de se reporter à la correspondance de Voltaire avec Catherine II, au moment où Struensee est condamné à mort: «J'attends le dénouement de la pièce qui se joue actuellement au Danemark». La jeune reine est la seule à lutter de toutes ses forces contre ça, contre l'attrait morbide : «Elle haïssait Hamlet. Elle ne voulait pas que sa vie soit écrite selon une pièce de théâtre. (..) Je n'ai que vingt ans; elle se le répétait sans cesse, elle n'avait que vingt ans et elle n'était pas prisonnière d'une pièce de théâtre danoise écrite par un Anglais, et elle n'était pas prisonnière de la maladie mentale d'un autre, et elle était encore jeune.» Trois ans plus tard, elle était morte. Guldberg eut son règne, «puis, comme d'autres, il prit fin.»
Per Olov Enquist, 2011
Philippe Matsas


Claire Devarrieux Per Olov Enquist Le médecin personnel du roi 
Traduit du suédois par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach. 
Actes Sud, 368 pp., 149 F.
LIBERATION




DE OTROS MUNDOS
Per Olov Enquist / ¿Tiene límite la desesperación en la economía de Dios?
Per Olov Enquist / "Suena cursi, pero un libro me salvó la vida"



mardi 28 avril 2020

Mort du romancier Per Olov Enquist, l'observateur engagé

Per Olov Enquist


MORT DU ROMANCIER PER OLOV ENQUIST, L'OBSERVATEUR ENGAGÉ

Par Claire Devarrieux— 26 avril 2020 à 16:30

A 85 ans, l'auteur suédois laisse une œuvre documentée, de «l'Extradition des Baltes» à «Une autre vie».


Le romancier suédois Per Olov Enquist, l’auteur de l’Extradition des Baltes et du Médecin personnel du roi, est mort samedi soir à 85 ans. C’était un grand écrivain, à double titre : son œuvre, majoritairement traduite aux éditions Actes Sud depuis 1985, est considérable. Et puis, long et maigre, il mesurait presque 2 mètres.

A quoi ressemble le monde vu d’aussi haut ? Son éditeur et traducteur, Marc de Gouvenain, a souvent insisté sur le titre du premier roman d’Enquist, l’Œil de cristal (paru en 1961), et le décrit en 1985 dans le Magazine littéraire, se profilant derrière ses personnages, «s’avançant parmi les autres avec son œil d’espion et son désir de carapace d’invulnérabilité. Le corps, lui, souffre […]. Alors, le rêve : être un œil qui voit tout mais ne sent rien». Dans son autobiographie, Une autre vie (2010), Per Olov Enquist évoque la manière dont il a couvert, pour le quotidien Expressen les funestes Jeux olympiques de 1972 à Munich : «Il est un observateur timide. Grand et silencieux, il se promène et regarde. C’est sa méthode de travail. Un pin ambulant.» Le livre qui résulta de ses reportages, la Cathédrale olympique, est également écrit à la troisième personne. Qui écrit ? A quel moment de la vie prend-on le chemin de la littérature ? «Il n’était pas le seul à chercher à savoir pourquoi les choses étaient devenues ce qu’elles étaient devenues.»

«Un récit prodigieux où tout menait inexorablement en avant»

Orphelin de père, héritier du prénom d’un frère mort, Enquist imagine dans la Bibliothèque du capitaine Nemo (1992) une substitution de nouveau-né. A l’âge de 6 ans, le narrateur doit quitter le foyer privilégié qu’il a cru être le sien pour laisser la place à son double. Dans sa déchéance, sauvé cependant par son élévation morale, l’enfant a la certitude d’être protégé par le capitaine Nemo. Quelques années auparavant, l’Ange déchu (1986), bref triptyque sous-titré «un roman d’amour», conte, entre autres, l’histoire d’un homme affligé de deux têtes. Dans l’Ange déchu, on peut lire une phrase qui reviendra, presque telle quelle, dans le Médecin personnel du roi (2000) : «Je croyais autrefois que l’histoire était un fleuve qui avançait majestueusement, calmement, comme un récit prodigieux où tout menait inexorablement en avant, vers la mer.» Tous les romans d’Enquist s’emploient à pulvériser cette croyance enfantine. Il n’y a pas de linéarité de l’existence, il n’y a que des faisceaux de faits recoupés, de suppositions, de bifurcations, de visions, aussi l’écrivain doit-il parvenir à fondre dans une prose équilibrée ces éléments contradictoires.
Chaque roman d’Enquist est un dossier, social ou historique, mais les pièces ne sont pas produites dans l’ordre. Il s’agit de ne pas être démonstratif. Le souffle de la narration soulève tout ce que les analyses pourraient avoir d’austère. Le Médecin personnel du roi, adapté au cinéma en 2012 (Royal Affair, de Nikolaj Arcel) raconte «la contagion des Lumières» à la cour du Danemark en 1770. Christian VII, le roi fou, se voit flanquer d’un médecin, Struensee, par ses conseillers. Mais le médecin est trop avisé, trop éclairé. Il va plaire à la reine, mais pas à la noblesse. C’est une des rares incursions d’Enquist dans un pays étranger (il faut signaler aussi, par exemple, Blanche et Marie, traduit en 2006, qui mêle les vies de Marie Curie et d’une patiente de Charcot). Généralement, il préfère s’en tenir à l’histoire de la Suède, pour mieux en creuser les particularismes et les tares.

Fidèle à ses racines

Un de ses premiers romans, l’Extradition des Baltes, paru en 1968, et avec lequel Actes Sud en 1985 a fait connaître son œuvre, enquête sur un scandale de l’immédiat après-guerre, quand le gouvernement de la Suède renvoie en Union soviétique des réfugiés militaires originaires des pays baltes qui avaient combattu, malgré eux ou pas, dans les rangs de l’armée allemande. Enquist devait écrire, à propos de ce livre, qu’il avait voulu poser quelques questions «à propos du grand schéma idéologique et du petit schéma humain qu’il enferme, à propos des mécanismes politiques et des victimes de ces mécanismes» (préface à la nouvelle édition parue en poche chez Babel). La culpabilité, l’effort et la chute sont des thèmes qui reviennent, dans le Cinquième hiver du magnétiseur (1964), ou dans le Second (1971), magnifique fiction sur le sport à travers la figure d’un champion du lancer de marteau qui a réellement existé, un représentant de la classe ouvrière qui finit dans l’enfer des tricheurs.
Enquist lui-même est resté fidèle à ses racines. Issu d’une lignée paysanne, fils d’une institutrice qui l’éleva selon les stricts principes de la religion, il est entré en littérature comme le provincial qu’il était : en restant sur ses gardes. Il était sans doute représentatif de la littérature engagée et réflexive des années 60 et 70, mais possédait, outre son talent, une originalité particulière. Etudiant, il ne disait jamais à l’université qu’il était un sportif de haut niveau. Et au stade (saut en hauteur), personne ne savait qu’il allait à la fac. Dans le Livre des paraboles, sous-titré lui aussi «un roman d’amour» (2013), son dernier livre, qui prolonge son autobiographie, Per Olov Enquist écrit : «Voilà pourquoi il s’embrouillait. Comme s’il y avait ce tas de bouquins par terre devant lui et qu’il envoyait un coup de pied dedans, comme s’il n’était pas coupable ! Comme s’il se départageait. Une part de lui-même était la part couchée par écrit, celle qu’il nommait. Une autre était le frère, mort au bout de deux minutes à l’état de fœtus, à peine arraché du ventre vorace de la Mère. C’était lui qui détenait la solution.»
LIBÉRATION



DE OTROS MUNDOS
Per Olov Enquist / ¿Tiene límite la desesperación en la economía de Dios?
Per Olov Enquist / "Suena cursi, pero un libro me salvó la vida"