mercredi 12 août 2026

Quelques pensées en vrac sur les livres


Livres livre 2026
© Sergio Aquindo


Quelques pensées en vrac sur les livres


Pat Carl Watson
11 août 2026

On pourrait appeler ça le paradoxe américain : on publie aux États-Unis plus de livres que jamais et cette surproduction s’accompagne d’une dévaluation du livre. Soit considéré comme un objet encombrant, dont on confie la lecture à une intelligence artificielle. Soit changé en pur symbole culturel. Une bibliothèque personnelle, construite au cours d’une vie, échappe aux deux écueils. 

De nos jours, aux États-Unis, le livre est l’objet d’une production effrénée qui s’accompagne d’un sentiment de manque de pertinence. En effet, on imprime et on publie davantage que jamais. Les facilités de l’autoédition, combinées à l’absence de gardiens devant les portes de la littérature, génèrent chaque semaine un flot constant d’ouvrages – poésie, autobiographies, fictions, essais… Il vous suffit d’envoyer votre manuscrit à Amazon, et ils en feront un bouquin rien que pour vous. Félicitations ! Vous êtes désormais un auteur publié ! Qu’il soit bon ou mauvais, personne ne s’en souciera, parce que presque personne n’y accordera la moindre attention.

Néanmoins, le livre est encore un item culturel signifiant, un symbole, une profession de foi, le signe d’un engagement réfléchi dans le monde. On peut les collectionner comme des chopes de bière ou des ours en peluche. Ou pas. Les lecteurs tels que moi avaient l’habitude de composer leur propre bibliothèque, qui reflétait l’historique de leurs centres d’intérêt tout en fournissant des points de référence. Un vieux volume sur une étagère nous remet en mémoire non seulement son contenu, mais aussi une certaine période de notre vie intellectuelle.

J’ai toujours ma bibliothèque, qui compte environ deux mille ouvrages répartis entre mon appartement et ma maison de campagne. J’ai commencé à la constituer il y a plus de cinquante ans, parce qu’une fois que j’ai lu un livre, je n’arrive plus à m’en séparer. C’est comme un vieil ami. En outre, j’écris des remarques dans les marges. Je me dis qu’elles me seront peut-être utiles à l’avenir. Puis, quand je les relis, je trouve qu’elles n’ont aucun sens. Mais je continue d’en écrire, dans la mesure où je souhaite participer à la conversation que l’ouvrage m’inspire, bien qu’en réalité je ne parle qu’avec moi-même. D’une certaine façon, ma bibliothèque dessine la carte de mes voyages intellectuels et de ces conversations où j’étais mon propre interlocuteur. Bien sûr, dans la pratique, je ne relis jamais rien.

Étant du genre à critiquer, quand je vais chez les gens, j’examine toujours leurs livres. Beaucoup n’en ont pas. Certains déploient une collection d’ouvrages soigneusement choisis dans le but d’affirmer : « je suis une personne intéressante ». En fait, aujourd’hui, on peut engager un designer de bibliothèque, qui agencera la vôtre afin de produire l’effet que vous désirez. On trouve aussi des assortiments de livres prêts à l’emploi, que l’on n’a plus qu’à poser sur les étagères. À l’extrémité du spectre de l’absurde, on peut également acheter des panneaux de tranches de livres, et l’on décore ainsi ses murs d’une série de titres derrière lesquels il n’y a pas la moindre page.

Hélas, je suis vieux, à présent, et il faut que je me sépare de ma bibliothèque. En fait, il faut que je me sépare de tout. Je n’ai pas d’héritier, et aucun ami ne souhaite récupérer mes affaires. L’heure de mon sadhu est venue, et je dois évoluer librement, sans aucun fardeau matériel ou intellectuel. C’est pourquoi, il y a environ deux ans, j’ai acheté une liseuse Kindle, afin de ne pas devoir emporter de livres quand je voyage. Cela ne me dérange pas de lire dessus. On peut souligner des passages, noter des remarques, etc., mais ce n’est pas la même chose qu’un véritable livre. Il est difficile de revenir en arrière ou de le feuilleter au hasard, parce que… eh bien, parce que la liseuse n’a pas de pages et que ce n’est pas un livre. Je dois aussi admettre que, comme tout le monde, ma capacité de concentration a été détruite par la technologie et les distractions de la vie moderne. Je me languis de l’époque où je pouvais me plonger pendant une heure ou deux dans un roman captivant ou un gros tome de philosophie. La Terre continuait de tourner, mais je n’en avais pas conscience. Je n’avais pas d’ordinateur dans ma poche, et mon corps et mon cerveau n’étaient pas traversés par des ondes chargées de données. Aujourd’hui, en revanche, le monde empiète sur notre vie privée, et on ne peut y échapper.

Les définitions ont changé, c’est vrai. Les auteurs n’ont plus besoin d’être des auteurs – chacun a des nègres, surtout les célébrités et les sportifs, et même certains écrivains. Et bien sûr, il y a l’IA, qui peut écrire nos livres à notre place. Les lecteurs n’ont plus besoin non plus d’être des lecteurs. En fait, la lecture est devenue un problème. Aux États-Unis, ce « problème de lecture » est de plus en plus prégnant : les gens n’y arrivent plus, tout simplement. C’est trop difficile, et plus personne n’a le temps.

La technologie a résolu ce « problème ». En effet, on peut désormais lire sans lire. Aux États-Unis, nous sommes bombardés en permanence de pubs pour des applications qui rendent la lecture plus facile, et ce en la supprimant, tout simplement. L’une d’elles s’appelle Speechify. Un de leurs clips publicitaires montre un jeune homme dans une librairie, qui tient entre ses bras une gigantesque pile de livres. Un inconnu lui demande s’il va tous les lire, et il répond : « Bien sûr ! C’est facile avec Speechify : j’ai juste besoin de prendre la couverture en photo et l’appli va me le lire. Je peux même sélectionner la voix d’une célébrité pour le faire ! » Ensuite, il montre comment Snoop Dogg lit, et s’exclame : « Qui n’aimerait pas que Snoop Dogg lui fasse la lecture ? » À l’évidence, le jeune homme ne lit pas l’ouvrage, et Snoop Dogg non plus, même si ce dernier a dû empocher une grosse somme pour que l’IA utilise sa voix. On peut aussi accélérer la vitesse de lecture de Snoop Dogg, afin de perdre moins de temps.

Quand j’enseignais la littérature à l’université, j’étais souvent choqué par le manque de culture de mes étudiants. Ce phénomène se limite peut-être aux États-Unis, mais la plupart avaient les capacités de lecture et d’écriture d’un élève de sixième. Ils n’avaient aucune compétence dans l’un ou l’autre domaine. Alors qu’ils étaient à l’université ! Et cela, c’était avant l’irruption de l’IA sur le devant de la scène. Le « problème de lecture » est donc bien plus ancien.

Des recherches portant sur les étudiants des universités américaines montrent que la plupart éprouvent des difficultés à finir un livre. De nombreux professeurs leur en assignent de brefs extraits. J’en connaissais un qui avait tenté de remédier à cette situation en ne leur donnant à lire qu’un seul ouvrage pendant tout le semestre, qu’ils ânonnaient à tour de rôle en classe. Ils n’avaient pas besoin d’emporter le livre chez eux. Chaque étudiant avait parcouru une ou deux pages. Et à la fin des cours, ils étaient probablement convaincus de l’avoir vraiment lu.

La triste vérité, c’est que ce n’est même plus nécessaire, parce que l’IA peut écrire leurs devoirs à leur place. Et aujourd’hui, de nombreux enseignants se servent de l’IA pour les noter. On est donc confronté à une situation où le professeur IA interagit avec l’étudiant IA, sans que leurs homologues humains aient besoin d’intervenir.

Mais les livres ont une autre fonction. Dans certains cercles de jeunes, il est à présent bien vu de s’afficher avec un véritable livre. C’est devenu un accessoire de mode. On peut croiser ces jeunes dans le métro, ou sur un banc dans un parc, un ouvrage à la main. C’est souvent une sorte de performance, une façon maladroite de revenir à un primitivisme très en vogue. Cela me rappelle une tendance similaire, il y a une vingtaine d’années, quand les hipsters se promenaient dans Brooklyn avec une machine à écrire et s’installaient dans des cafés pour taper. C’était aussi une performance conçue pour retrouver une certaine physicalité, portée par une nostalgie mal placée pour le monde physique au moment où il disparaît de notre quotidien.

À vrai dire, pour la plupart de nos contemporains, les bouquins sont devenus des objets encombrants, un poids qu’il faut gérer. Il m’est arrivé de proposer à quelqu’un de lui en donner un, et de me voir opposer une expression perplexe qui semblait vouloir dire : « Mais qu’est-ce que je pourrais bien en faire ? » Souvent, les gens refusent poliment, en arguant qu’ils ne peuvent pas ou qu’ils ne souhaitent pas le « trimbaler », comme si un livre était une croix ou un gros morceau de plomb dans leur sac.

En tant qu’auteur, je suis tout à fait conscient que personne ne lit mes livres. L’autre jour, je suis tombé sur un vieux copain qui m’a dit :

— J’ai toujours un de tes bouquins.

— Ah ouais, lequel ?

— Je crois que tu m’avais dit que c’était l’histoire d’un type à Chicago ?

Je suis content d’avoir pu lui expliquer de quoi cela parlait. Il n’aura pas besoin de le lire. En revanche, je ne sais pas pourquoi je continue d’écrire. Si j’arrêtais, je pourrais peut-être mener une vie heureuse.


EN ATTENDANT NADEAU

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