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vendredi 20 septembre 2024

La pandémie de grippe espagnole au Japon sous le regard de la poétesse Yosano Akiko


La pandémie de grippe espagnole au Japon sous le regard de la poétesse Yosano Akiko

 

Janine Beichman 

18 / 08 / 2020


Au tout début du XXe siècle, Yosano Akiko a réussi à se faire une place dans l’histoire de la littérature japonaise. En dehors des multiples recueils de poèmes qui l’ont propulsée au premier rang de la scène littéraire, elle a écrit une série de textes remarquables sur l’épidémie de grippe survenue au Japon aussitôt après la Première Guerre mondiale. Un témoignage instructif particulièrement d’actualité avec la crise sanitaire.


La « poétesse de la passion » 

En 1915, Yosano Akiko (1878-1942), la poétesse japonaise la plus célèbre du XXe siècle, a composé un poème intitulé From an Old Nest (« Du fond d’un vieux nid ») qui pourrait curieusement servir d’ode aux mois de confinement que nous venons de vivre.

Du fond d’un vieux nid

Tempêtes dans le ciel, ne m’invitez pas à vous suivre dans votre errance sans but, de ci de là, franchissant les montagnes et ravivant les champs –

Je suis si terre à terre que je ne le supporterais pas.

Parfums de fleurs sauvages, ne bruissez pas pour moi.
Si je devais me transformer en senteur florale
Ce serait pour parfumer le temps, l’espace d’un instant –

Avant de disparaître à jamais.

Oiseaux dans les arbres, ne chantez pas pour moi.
Vous qui êtes nés avec des ailes, vous volez
De branche en branche

En chantant de fleur en fleur.

Tout, absolument tout vous détourne de moi.
Je repose dans le nid du premier amour,
répétant encore et encore avec ma petite voix

le murmure qui ne change jamais.

Yomiuri Shimbun, 25 juillet 1915. « Vêtement de danse » (Maigoromo), 1916

La fin du poème nous réserve une véritable surprise. Le « vieux nid » est remplacé non pas par un « nouveau » comme on pourrait s’y attendre, mais par celui « du premier amour » Pourquoi ? L’amour survit au temps. Yosano Akiko en a toujours été convaincue, même dans les moments les plus difficiles de son mariage. Par ailleurs, que veut-elle dire par « murmure qui ne change jamais » ? S’agit-il de mots d’amour ou d’autre chose ? Quelle que soit la réponse, son poème nous rappelle qu’après tout, on peut avoir des raisons d’aimer rester chez soi. Il y a en effet des choses que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Une féministe engagée

Le ton romantique et inspiré de ce poème met en lumière une des facettes les plus remarquables de la personnalité de Yosano Akiko. Mais il ne faut pas oublier que la « poétesse de la passion » a été aussi la mère de treize enfants dont onze ont atteint l’âge adulte ainsi qu’une écrivaine engagée, auteur d’un nombre impressionnant d’essais souvent consacrés à la cause des femmes. Elle s’est notamment illustrée à l’occasion du débat sur la protection de la maternité qui s’est tenu au Japon entre 1918 et 1919.

À cette occasion, elle a publié de nombreux articles dans des revues à grand tirage avec ses amies féministes Hiratsuka Raichô (1886-1971), Yamakawa Kikue (1890-1980) et Yamada Waka (1879-1957). Au même moment, elle a commencé à faire paraître - dans le « Journal du commerce de Yokohama » (Yokohama bôeki shimbun), un des journaux progressistes de l’époque, une série de textes sur la pandémie de la grippe espagnole qui a fait des dizaines de millions de victimes à travers le monde à l’issue de la Première Guerre mondiale.

L’épidémie de « grippe espagnole » au Japon

Entre 1918 et 1921, le virus de la « grippe espagnole » a contaminé quelque 500 millions de personnes à travers le monde et il en a tué entre 17 et 50 millions, et peut-être même 100 millions si l’on en croit certains spécialistes. En clair, il s’est avéré plus meurtrier que la Première Guerre mondiale qui a pourtant fait plus de 20 millions de morts.  Au Japon comme ailleurs, il est impossible d’avoir des chiffres exacts à ce sujet, mais on estime que 42 % de la population de l’Archipel a été infectée et que le nombre des décès se situe autour de 400 000. L’épidémie a comporté trois vagues successives, à des dates légèrement différentes en fonction des pays. Au Japon, la première vague a eu lieu entre août 1918 et juillet 1919, la seconde, la plus virulente, entre octobre 1919 et juillet 1920, et la troisième, de juillet 1920 à juillet 1921.

En novembre 1918, au moment du pic de la première vague, Yosano Akiko a publié un article intitulé « Écrit depuis mon lit, avec la grippe » (Kanbô no toko kara) alors que dix autres des treize membres que comptait sa famille étaient affectés par le terrible virus. La première moitié du texte est consacrée à l’épidémie. D’après Yosano Akiko, la propagation de la grippe dans le monde entier était inévitable en raison des progrès des moyens de transports. D’autant que le degré élevé de contagiosité du virus était tout à fait inédit. La vitesse à laquelle une simple fièvre pouvait se transformer en pneumonie suivie d’une mort brutale prouvait à elle seule qu’il fallait absolument prendre des mesures pour enrayer sa diffusion.

La poétesse japonaise explique ensuite que, malheureusement, la tendance des habitants de l’Archipel à fermer les yeux au lieu de regarder les choses en face n’a fait qu’aggraver le problème. « Pourquoi », s’insurge-t-elle, « le gouvernement n’a-t-il pas ordonné, à titre de mesure préventive, la fermeture des lieux où un grand nombre de personnes se côtoient de très près, notamment les épiceries, les écoles, les salles de spectacle, les usines et les expositions importantes ? » Elle stigmatise le manque de vigueur et de réactivité des autorités ainsi que de graves négligences au niveau de la distanciation sociale et de la limitation des rassemblements, inadmissibles au XXe siècle.

Après quoi, elle rappelle le point de vue des médecins selon lesquels la grippe se manifeste par une forte fièvre suivie d’une pneumonie qui provoque la mort du patient. Le traitement qui s’imposait était donc un antipyrétique destiné à faire tomber la température. Mais il avait malheureusement le défaut d’être trop coûteux pour les pauvres. Yosano Akiko demande donc que le secteur public et le secteur privé collaborent pour rendre ce type de médicament accessible à toute la population. Et elle conclut d’une façon bien à elle en faisant un parallèle entre les classiques chinois et ses convictions démocratiques modernes.

« Jean-Jacques Rousseau n’a pas été le premier à plaider en faveur de l’égalité. Confucius avait affirmé bien avant lui ‘Ce n’est pas la pauvreté que je déplore, mais l’inégalité’. Et dans le Vrai classique du vide parfait (Lie zi), il est dit que ‘L’idéal sous le Ciel, c’est l’égalité’. Etant donné les nouveaux principes éthiques qui sont les nôtres aujourd’hui, je pense qu’il est vraiment insensé de priver certains de nos semblables du meilleur traitement et de leur infliger encore plus de souffrances et d’inquiétudes sous prétexte qu’ils sont pauvres.


Un manque flagrant de réactivité de la part des autorités

Yosano Akiko a ensuite évoqué la pandémie de grippe du début du XXe siècle dans « Pensées et impressions » (Oriori no kansô), publié le 12 février 1919. À l’époque, les effets de la première vague avaient commencé à diminuer avec toutefois un léger rebond. « La pandémie est de retour », affirme-t-elle en racontant comment elle a été contaminée à deux reprises avec son mari – Yosano Tekkan (1873-1935) – l’année précédente, alors que leurs enfants l’ont été l’un après l’autre.

Elle dénonce la situation déplorable de l’hygiène en milieu urbain, notamment dans les tramways bondés « comme des boîtes où l’on contamine de force les gens », avec « des poignées en cuir répugnantes » qui ne sont jamais désinfectées. Elle s’en prend aussi à l’état sanitaire déplorable des écoles, où il n’y a ni chauffage adéquat, ni lavage des mains, ni gargarismes. Elle déplore l’absence totale d’intérêt du ministère de l’Éducation pour ce genre de questions et avoue que, bien qu’elle soit favorable aux écoles maternelles – une innovation pour l’époque –, elle préfère que ses enfants en âge d’y aller restent à la maison.

Yosano Akiko (1878-1942), la poétesse japonaise la plus célèbre du XXe siècle. Cliché non daté. (Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque de la Diète nationale japonaise)
Yosano Akiko (1878-1942), la poétesse japonaise la plus célèbre du XXe siècle. Cliché non daté. (Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque de la Diète nationale japonaise)

L’omniprésence de la mort

Entre octobre 1919 et juillet 1920, le Japon a été la proie d’une seconde vague de grippe qui a culminé à partir de la mi-janvier. Ce pic de l’épidémie a duré trois semaines. Si le taux de contamination s’est avéré moins élevé que précédemment, celui de la mortalité a nettement grimpé tant et si bien que la crise sanitaire a fait à nouveau la une de la presse. C’est dans ce contexte que Yosano Akiko a publié un texte intitulé « La peur de la mort » (Shi no kyôfu), le 25 janvier 1920.

Contrairement aux deux articles précédents qui traitaient de questions d’ordre pratique et médical, « La peur de la mort » est entièrement consacré aux effets psychologiques de la pandémie. « En voyant les ravages provoqués par le virus et des gens en pleine santé tomber malades et mourir en l’espace de cinq ou sept jours, on en vient à penser à la précarité de l’existence et à la mort elle-même.

En temps normal, on considère que la vie va de soi et on se soucie seulement d’en profiter le plus possible. Mais à l’heure actuelle, nous sommes terriblement sensibles à l’impermanence des choses, comme les adeptes du bouddhisme. La peur de la mort en est même arrivée à occuper une place plus importante dans notre conscience que la quête obsédante de leur pitance pour ceux qui sont obligés de travailler pour survivre que ce soit avec leur esprit ou avec leur corps. »

L’intensité du texte atteint son point culminant quand Yosano Akiko écrit : « À présent, nous sommes entourés de toutes parts par la mort. Chaque jour, quatre cents personnes meurent rien qu’à Tokyo et Yokohama. Demain, ce sera peut-être notre tour. Mais je veux combattre le mieux possible cette mort contre nature, et ce jusqu’au bout, en brandissant bien haut l’étendard de la vie. »

Pour conclure, la poétesse affirme « J’ai fait l’expérience de la peur de la mort en accouchant et face à l’épidémie de grippe actuelle. Et c’est dans ces moments-là que j’ai senti la profondeur de mon désir de vivre non pas pour moi-même mais pour mes enfants que je dois élever. Quand les êtres humains deviennent des parents, leur attachement à la vie prend une toute autre dimension et une nouvelle coloration. L’amour pour ceux qui sont issus de leur propre corps inclut celui l’humanité toute entière. »

Des méthodes pour combattre la grippe complètement d’actualité

En octobre 1920, pendant la troisième vague de grippe qui s’est abattue sur le Japon de juillet 1920 à juillet 1921, Yosano Akiko s’est à nouveau exprimée à ce propos dans un texte intitulé « Hygiène et traitements » (Eisei to chiryô). De toute évidence, elle avait pris conscience qu’il était inutile de demander au gouvernement d’en faire plus, même si de son point de vue, son action était loin d’être suffisante. Dans « Hygiène et traitements », elle s’intéresse uniquement à ce que les individus peuvent faire pour eux-mêmes et leur famille. Elle pense que ce type d’épidémie est fait pour durer, ce qui s’est avéré exact.

« La saison où l’ogre effroyable de la grippe se réveille est de retour. »  En écrivant « La peur de la mort », elle s’était promis de tout faire, en tant que personne, pour résister à la maladie. Dans « Hygiène et traitements », elle explique comment elle s’y prend pour y parvenir. Ses méthodes sont d’ailleurs pratiquement les mêmes que celles qui ont cours aujourd’hui.

D’abord, une bonne alimentation, ensuite des gargarismes pour éliminer les toxines, en particulier quand on rentre chez soi après avoir côtoyé des foules. Elle conseille de fournir aux employés des entreprises et des usines des produits pour qu’ils puissent se gargariser régulièrement sur leur lieu de travail. Elle révèle aussi qu’elle a eu droit à des piqûres périodiques prescrites par Ômi Kôzô, son gynécologue et ami de longue date.

À l’époque, la majorité des spécialistes considéraient que les « vaccinations » étaient inutiles, mais Yosano Akiko n’était pas de cet avis. Aucun des membres de sa famille et des patients d’Ômi Kôzô n’ayant été victime de la grippe, elle est même allée jusqu’à donner l’adresse de la clinique de son médecin à ceux qui voulaient se faire vacciner. La grande poétesse japonaise avait indéniablement un côté pragmatique ne serait-ce que dans l’attention extrême qu’elle portait à la santé de sa famille.

Peur de la mort et instinct maternel

Yosano Akiko a abordé le problème de la mort une seconde fois dans un article intitulé « La terreur de la mort » (Shi no kyôi), paru le 12 février 1923. Les journaux de l’époque contenaient, semble-t-il, plus d’avis de décès et de notices nécrologiques que de coutume. Un médecin qu’elle connaissait lui avait d’ailleurs affirmé que le virus de la grippe sévissait encore.

Les enfants de Yosano Akiko ont été affectés l’un après l’autre par de la fièvre et de la toux. Sa famille a ensuite appris qu’un neveu de son mari, qui faisait des études de médecine à Berlin, avait succombé à une pneumonie la veille de son retour au Japon. Le jeune homme qui avait moins de trente ans était mort en un rien de temps. Touchée au vif par la précarité de la vie, Yosano Akiko a eu l’impression que ses enfants eux-mêmes étaient menacés.

Un an plus tôt, le calme et le renoncement avec lequel son ami le grand romancier Mori Ôgai (1862-1922) avait accueilli la mort, avait pourtant rempli la poétesse d’admiration. Les gens de sa trempe « ne craignent pas la mort comme les autres. Quand elle arrive, ils meurent aussi simplement que s’ils rentraient chez eux », avait-elle déclaré.

Mais Yosano Akiko ne se sentait pas capable d’une pareille équanimité. Elle considérait qu’elle faisait partie des « gens ordinaires » (bonjin) qui ressentent une vive inquiétude face à la mort. Elle conclut son texte en utilisant le même argument qu’en 1920, dans « La peur de la mort ». En tant que parent, « je ne peux pas me permettre de mourir ». « Je suis une mère de famille et à ce titre, je combattrai la mort jusqu’à mon dernier souffle sans avoir la moindre honte de me comporter en lâche. »

Le grand écrivain Mori Ôgai (1862-1922) est mort en 1922, à l’âge de 60 ans. La photo ci-dessus a été prise six ans plus tôt, en 1916. (Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque de la Diète nationale)
Le grand écrivain Mori Ôgai (1862-1922) est mort en 1922, à l’âge de 60 ans. La photo ci-dessus a été prise six ans plus tôt, en 1916. (Avec l’aimable autorisation de la bibliothèque de la Diète nationale)

Mais le message de Yosano Akiko dans « La terreur de la mort » ne s’arrête pas là. Plus haut dans le texte, elle évoque la crainte que lui inspire habituellement la mort et qu’elle attribue à son âge (45 ans), à la fréquence des accidents vasculaires cérébraux dans sa famille et au fait que ses deux parents sont décédés d’une hémorragie cérébrale. Elle raconte que lorsqu’elle apprend la disparition de quelqu’un, elle « se met à trembler comme s’il s’agissait d’un présage » de son propre trépas. « J’ai l’impression que mon cœur fond comme une neige légère. » Toutefois ajoute-t-elle, « une sorte de défi et de courage finit par émerger des profondeurs de mon âme terrifiée et déprimée par la mort. Je ne peux pas mourir. Quoi qu’il advienne, je dois vivre. »

Une force vitale profonde

La réaction de la poétesse face à la mort s’explique peut-être par la présence de ses enfants. Mais il y a aussi chez elle une forme d’audace et de courage, une sorte d’énergie vitale irrationnelle qui est une réponse à la terreur que lui inspire la mort et dont elle ne cherche même pas à comprendre l’origine. Bien que ce soit la seule fois où elle y fasse allusion dans ses écrits sur la pandémie de grippe espagnole, ce comportement semble correspondre beaucoup plus à sa nature profonde que tous les autres qu’elle peut invoquer.

Dans le monde où vivait Yosano Akiko, les maladies contagieuses, notamment le choléra et la tuberculose, étaient monnaie courante et les gens mouraient plus souvent chez eux qu’à l’hôpital. Elle a dû voir la mort de près, probablement dès l’âge de neuf ans, quand sa grand-mère paternelle qui vivait sous son toit a rendu son dernier soupir. D’après ce qu’elle dit dans « Mon enfance » (Watakushi no oitachi), c’est alors qu’elle a pris conscience de l’existence de la mort et qu’elle a commencé à en avoir peur.

Dans « Un matin » (Aru asa), elle avoue qu’une fois adolescente, la crainte de mourir est devenue une véritable obsession pour elle, obsession qui a fini par se transformer en une attirance secrète. Ce côté obscur de sa personnalité a disparu lorsqu’elle a découvert la poésie et l’amour et que sa vie est devenue ce qu’elle appelle elle-même « une danse, celle des flammes de mon existence. Il me faut danser sans honte cette vie de douleur, de violence, d’amour et de bonheur. Nouvelle danseuse, je veux m’élancer en tourbillonnant dans la libération de l’existence. »

Eros et Thanatos

Mais Yosano Akiko n’en a pas moins gardé une conscience aigüe de la présence de la mort, tapie derrière la vie, conscience qui se manifeste sous la forme tantôt d’une peur tantôt d’une attirance. Dans son œuvre aussi bien poétique qu’en prose, elle a évoqué ses multiples grossesses et ses accouchements comme autant de confrontations avec la mort qui ont abouti à une renaissance pour elle. La terreur de la mort de Yosano Akiko va indéniablement de pair avec un ardent amour maternel. Quand elle était malade, elle a écrit des poèmes dans lesquels elle souhaite en finir et mourir et d’autres où elle rêve d’un monde merveilleux après la vie.

Mais dans le même temps, au moment de choisir, la mort est toujours contrecarrée par une mystérieuse énergie vitale surgie du plus profond d’elle-même, une force étrange et bienfaisante qu’elle ne peut expliquer. Le va et vient permanent entre les deux pulsions à la fois contraires et complémentaires que constituent la vie et la mort, la création et la destruction, et Eros et Thanatos, est omniprésent dans l’œuvre de Yosano Akiko et il fait toute sa force.

(Photo de titre : des étudiantes japonaises équipées d’un masque pour les protéger du virus de la grippe espagnole, en février 1919. © Mainichi Shimbun/Aflo)

nippon



jeudi 19 septembre 2024

La poétesse Yosano Akiko et l’amour entre femmes : un récit sincère et émouvant

 

La poétesse Yosano Akiko et l’amour entre femmes : un récit sincère et émouvant

Janine Beichman

13 / 0L1 / 2020

Le récit sincère et émouvant de la célèbre poétesse Yosano Akiko et de son attirance passionnée pour une camarade de son école pour filles soulève des questions sur la manière dont l’amour et la sexualité sont perçues à différentes époques.

samedi 1 octobre 2022

« La sente étroite du bout du monde » / Marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

« La sente étroite du bout du monde » : marcher aux côtés de Bashô sur un chemin de création

Fukasawa Shinji 

La sente étroite du bout du monde, le chef-d’œuvre de Matsuo Bashô, est un journal de voyage basé sur une randonnée de 24 000 kilomètres, parcourus en cinq mois à travers le Japon. Cet ouvrage tout à fait classique, mais aussi très inventif sur le plan littéraire, porte la marque des écrits du temps jadis.

Presque un ouvrage de fiction

Matsuo Bashô avait approximativement 45 ans en mai 1689, quand il s’est lancé dans le périple de cinq mois à travers le Japon qui lui a inspiré le plus célèbre de ses journaux de voyage : Oku no Hosomichi (traduit par René Sieffert sous le titre La sente étroite du bout du monde dans son ouvrage intitulé Bashô Journaux de voyage, dont sont extraits tous les passages reproduits ci-dessous). Parti de Fukagawa, à Edo (aujourd’hui Tokyo), où il habitait, il s’est dirigé vers le nord jusqu’à Hiraizumi, dans l’actuelle préfecture d’Iwate, puis vers l’ouest, avant de descendre le long du littoral de la Mer du Japon et d’achever son voyage à Ôgaki, dans l’actuelle préfecture de Gifu.

Sur le plus gros du parcours, jusqu’aux sources chaudes de Yamanaka, Bashô a été accompagné par son disciple, appelé dans le texte Kawai Sora (Kasai Sora selon son vrai nom, identifié par l’érudit Muramatsu Tomotsugu). Il a également voyagé en compagnie du poète de haïku Tachibana Hokushi, entre Kanazawa et un endroit situé juste avant Fukui. Non content de visiter les lieux historiques associés à la poésie où célèbres pour d’anciennes batailles, il souhaitait rencontrer des poètes, créer avec eux des vers enchaînés, et faire connaître sa version du haikai, le genre littéraire humoristique qu’il a grandement contribué à façonner. (Voir notre article : Le haïku, ou l’art de la concision)

Autre facteur qui a sans doute joué un rôle, l’année de son départ était celle du 500e anniversaire de la mort de Saigyô, ancêtre littéraire très admiré de Bashô, qui avait lui aussi effectué un voyage à Hiraizumi. Le texte comporte de nombreux passages où l’on peut sentir la présence de Saigyô au plus profond de la conscience de Bashô. On pense qu’il a publié son ouvrage sous sa forme définitive entre 1692, soit trois ans après son voyage, et 1694, année de sa mort.

Le journal de Sora, qui raconte ce qui s’est passé au cours de l’expédition, laisse à penser que le récit véhiculé par La sente étroite du bout du monde s’écarte fréquemment de la réalité. Le journal littéraire du voyage de Bashô part certes du véritable périple, mais l’auteur y a intégré nombre d’idées qui lui étaient propres. Ce journal, qu’on pourrait presque qualifier d’œuvre de fiction, occupe, en ce sens, une place à part dans la littérature classique japonaise du voyage. Schématiquement parlant, trois priorités déterminent sa démarche.

1. Omniprésence du temps

Le voyage se déroule entre la fin du printemps et celle de l’automne, et l’ouvrage accorde une place prépondérante aux changements de saisons et aux célébrations auxquelles ils donnent lieu. Outre cela, il arrive souvent au narrateur d’être ému en prenant conscience de la fuite du temps lorsqu’il est en train d’observer des objets, des sites ou des coutumes rattachées au passé lointain.

2. Appel à des concepts puisés dans le théâtre nô

il existe une forme de  appelée mugen-nô (nô d’apparitions), dans laquelle le shite, ou personnage principal, est un fantôme qui apparaît dans le rêve du waki, ou second rôle. Il y a, dans La sente étroite du bout du monde, des passages où l’on ressent l’influence de dialogues avec des gens qui ne sont plus de ce monde.

3. Le voyageur marche sur les traces de Saigyô

Il existe bien un narrateur qui parle à la première personne, mais il n’est pas stipulé qu’il s’agisse de Bashô lui-même. Le narrateur tel que le décrit Bashô est un admirateur de Saigyô, en quête des faits et gestes du poète qui l’a précédé.

Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)
Yosa Buson, Oku no hosomichi-zu byôbu, 1779. Le paravent qui reproduit le texte de La sente étroite du bout du monde, illustré de dessins inspirés par divers épisodes, est l’œuvre de Buson et témoigne de son estime pour Bashô. (Avec l’aimable autorisation du Musée d’art de Yamagata, collection Hasegawa)

Un voyage dans le temps

Examinons, pour commencer, l’ouverture de l’ouvrage :

Mois et jours sont passants perpétuels, les ans qui se relaient, pareillement sont voyageurs. Celui qui sur une barque vogue sa vie entière, celui qui la main au mors d’un cheval s’en va au devant de la vieillesse, jour après jour voyage, du voyage fait son gîte. Des anciens du reste, nombreux sont ceux qui en voyage moururent. Et moi-même, depuis je ne sais quelle année, lambeau de nuage cédant à l’invite du vent, je n’avais cessé de nourrir des pensers vagabonds et j’avais erré sur les rivages marins…

Il y a un intérêt manifeste pour le temps, vu comme un concept indissociable des voyageurs et, plus spécifiquement, comme un compagnon de voyage du narrateur. Ce « je » va continuer de prendre des notes sur le début de l’été et de l’automne, ainsi que sur les festivals spécifiquement inscrits au calendrier, dont le Tango no Sekku (la fête des garçons), le Tanabatal’O-bon et le Tsukimi. Il contemple aussi des objets laissés en héritage par Minamoto no Yoshitsune et son serviteur Benkei — partis vers le nord, jusqu’à Hiraizumi, à l’instigation de Yorimoto, demi-frère du premier et fondateur du shogunat de Kamakura — et se rend sur des sites historiques comme le Konjikidô du temple Chûson-ji, à Hiraizumi. Ces rencontres avec le passé l’émeuvent jusqu’aux larmes.

Rencontres avec des fantômes

Examinons ensuite le secteur de Takadachi, à Hiraizumi, où s’est déroulée la bataille qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et ses suivants. Incidemment, il se trouve que Saigyô s’est rendu à Hiraizumi alors que Yoshitsune y avait pris refuge.

C’est là que les hommes de Yoshitsune ont vaillamment résisté et se sont couverts de gloire au combat, mais cet instant est passé et leur gloire s’est transformée en herbe. « L’État détruit, il reste monts et fleuves ; sur les ruines du château, le printemps venu, l’herbe verdoie. » Posant mon chapeau, j’ai oublié la fuite du temps, et j’ai pleuré.

夏草や兵どもが夢の跡
Natsu-kusa ya / tsuwamono-domo ga / yume no ato
Herbes de l’été
Des valeureux guerriers
Trace d’un songe

卯の花に兼房みゆる白毛かな 曽良
Unohana ni / Kanefusa miyuru / Shiraga kana
Dans les fleurs de deutzie
J’ai cru de Kanefusa
voir la tête chenue
(poème de Sora)

L’influence du mugen-nô est manifeste dans cette partie de l’ouvrage. Elle a été rédigée de façon à ce que le lecteur sache que le narrateur oublie la fuite du temps en se lamentant à propos de la bataille de jadis qui s’est soldée par la défaite de Yoshitsune et de ses hommes. Alors, les guerriers apparaissent dans son rêve pour lui faire un récit des épisodes de la bataille, et, à son réveil, il ne reste que les herbes de l’été.

Le passage suggère aussi que c’est en rêve que Sora a vu la tête chenue du guerrier Kanefusa, de l’armée vaincue. Le haïku, qui ne figure pas dans la version conforme à la réalité du journal de Sora, semble être une invention tardive de Bashô. Dans la terminologie du nô, le narrateur est le waki (second rôle) et Sora le wakitsure (compagnon du second rôle), et tous deux offrent des poèmes aux hommes morts au combat.

Un éloge de Saigyô

Le passage suivant, qui décrit l’arrivée de Bashô dans l’actuelle préfecture de Fukui, illustre bien la façon dont le narrateur est présenté comme un disciple de Saigyô.

À la frontière d’Echizen, je coupai en barque la crique de Yoshizaki, et j’allai voir les pins de Shiogoshi.

終宵嵐に波を運ばせて
月を垂れたる汐越の松  西行
Yo mo sugara / arashi ni nami o / hakobasete / tsuki o taretaru / Shiogoshi no matsu 
Toute la nuit
La tempête a soulevé
Les hautes vagues
Et les pins de Shiogoshi
Ruisselaient de clair de lune
(poème de Saigyô)

Ce poème rend pleinement compte de la beauté de l’endroit. Ajouter quoi que ce soit reviendrait à mettre un sixième doigt sur une main.

Dans ce cas précis, le poème a en fait été composé par un autre auteur, nommé Rennyo, et l’idée que c’est Saigyô qui l’a écrit est une invention de Bashô. Rennyo était une grande figure du bouddhisme, et la lune symbolise l’illumination. Bashô insère donc ce poème dans La sente étroite du bout du monde pour montrer, via la lune, que Saigyô est arrivé au terme de la formation bouddhique, et que le narrateur veut faire son éloge.

Un travail inachevé

Diverses versions du texte ont été publiées avant 1694, année de la mort de Bashô. Le manuscrit écrit à la main est connu sous le nom de version Nakao depuis sa découverte en 1996. La version Sora — qui doit son nom au fait qu’elle s’est transmise au sein de la famille Sora — est une copie fidèle, qui a été révisée et affinée. La version Nishimura, qui porte le nom de son propriétaire, est une copie de la version Sora réalisée à la demande de Bashô par le calligraphe Kashiwagi Soryû, auteur d’une autre copie appelée version Kakimori du fait qu’elle appartient à Kakimori Bunko.

Toutes ces versions sont écrites à la main. Bashô, semble-t-il, n’avait pas l’intention de publier La sente étroite du bout du monde. Comment expliquer qu’il n’ait laissé que des manuscrits écrits à la main ? Peut-être faut-il chercher une raison de ce fait dans l’avantage comparatif de la rareté, qui aurait été perdu si le manuscrit avait été tiré à de nombreux exemplaires. Il existe bien des façons d’interpréter la situation, mais je suggérerais pour ma part que le texte était aux yeux de Bashô une œuvre en cours, qu’il avait l’intention de peaufiner.

L’année de sa mort, Bashô revint dans sa ville natale de la province d’Iga (dans l’actuelle préfecture de Mie) et emmena avec lui la version Nishimura, qu’il montra à son frère aîné Matsuo Hanzaemon. Elle passa ensuite aux mains du disciple de Bashô Mukai Kyorai, et c’est sur cette version, publiée à Kyoto en 1702 par Izutsuya, que se sont basées les nombreuses réimpressions ultérieures. On a longtemps considéré qu’elle constituait la seule et unique version du texte, jusqu’à ce que divers manuscrits soient découverts au XXe siècle. L’original de la version Nishimura est réapparu en 1943, la version Sora en 1951, la version Kakimori en 1959 et la version Nakao en 1996. C’est en 1943 que le journal de Sora est sorti de l’oubli pour proposer une version alternative des événements. Toutes ces découvertes ont donné un nouvel élan à l’étude du classique de Bashô.

(Photo de titre : Yosa Buson, Shihon tansai oku no hosomichi-zu [Image de La sente étroite du bout du monde en couleurs claires sur papier], 1779. L’illustration de Buson montre Bashô et Sora à leur départ de Senju, dans l’actuel arrondissement d’Adachi, à Tokyo. Avec l’aimable autorisation de la Fondation culturelle Hankyû/Musée Itsuô)

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dimanche 25 juillet 2021

À Sète, 70 poètes de la Méditerranée réunis pour le festival Voix vives

La tombe de Georges Brassens à Sète.


À Sète, 70 poètes de la Méditerranée réunis pour le festival Voix vives

Dans la ville de Georges Brassens et Paul Valéry, concerts et lectures musicales honorent la prose d'auteurs palestiniens, roumains, libanais ou tunisiens.

 Les voix de quelque 70 poètes de la Méditerranée, entourés de conteurs, musiciens et comédiens, retentiront dans les rues de Sète (Hérault) jusqu'au 31 juillet à l'occasion du festival international de poésie organisé dans le port du sud de la France. Voix vives invite le public à «mieux connaître la poésie méditerranéenne contemporaine», à «s'emparer d'un imaginaire poétique et littéraire attaché à une géographie, à des territoires» dans un esprit de découverte et de partage des cultures de la Méditerranée, a souligné sa directrice Maïthe Vallès-Bled.

Pendant une semaine, le festival investira 25 lieux de «l'île singulière», qui a vu naître l'écrivain Paul Valéry et le musicien Georges Brassens. Il proposera plus de 600 rendez-vous tout au long de la journée, notamment des concerts et lectures musicales, des lectures en bateau «au fil de l'eau», des ateliers d'écriture et des rencontres poétiques, en particulier en langue des signes, des rencontres avec des éditeurs de poésie, des animations de rue et guinguettes. Samedi 24 juillet, la comédienne Brigitte Fossey créera pour le festival un hommage à Paul Valéry.

Parmi les poètes présents pour l'édition 2021 figurent notamment Raed Wahesh (Palestine), Valeriu Stancu (Roumanie), Amina Saïd (Tunisie), Vénus Khoury-Ghata (Liban) ou encore le poète performeur français Patrick Dubost.

En 2019, quelque 71.000 spectateurs avaient participé au festival. En 2020, dans un contexte de restrictions sanitaires dues à la crise du nouveau coronavirus, plus de 56.000 personnes avaient assisté à Voix vives.