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mercredi 23 novembre 2022

Jón Kalman Stefánsson / L’univers dans un mouchoir de poche






 


L’univers dans un mouchoir de poche

par Maurice Mourier
19 septembre 2020
Lumière d’été, puis vient la nuit de Jón Kalman Stefánsson est un roman, bien qu’il ressemble superficiellement à un recueil de nouvelles, ou à une chronique d’existences villageoises, en Islande, aujourd’hui. C’est bien un roman parce qu’un narrateur extérieur aux huit histoires contées les relie, incarnant une sorte de chœur antique qui annonce, commente, s’étonne, s’amuse, avant de perdre la parole lors de la fin abrupte qui brise et clôt le récit.




Jón Kalman Stefánsson, Lumière d’été, puis vient la nuit. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Grasset, 320 p., 22,50 €

Récit unique, au sujet sans limites : la vie, l’amour, la mort, tout simplement. Et, comme il arrive aussi, tout naturellement, dans la vie, bien que le pessimisme brutal de l’épisode ultime assomme le narrateur et accable le lecteur, on ne saurait longtemps se révolter contre l’évidence : la mort, pour solde de tout compte, l’emporte à la fin et entraîne avec elle l’amour vers le néant.

C’est donc un roman philosophique ? Bien sûr, mais ça ne se voit pas, car le romancier, au sommet de son art de la dissimulation, et de son génie, cache merveilleusement son jeu. Comment croire en effet qu’une enfilade de tout petits fragments de toutes petites destinées d’un tout petit pays puisse renfermer en son noyau une méditation aussi sombre et lyrique sur l’abîme des destinées et la toute-puissance du hasard, une méditation assez profonde et poignante en son apparente sérénité pour que sa portée soit non point locale mais universelle ?


Il n’est question, dans ce livre dont la puissance d’émotion est telle qu’elle abolit toute lecture distanciée et fait de chaque lecteur un Islandais frémissant, que d’une minuscule parcelle de l’humanité, qui s’agite, se consume en passions diverses et meurt dans un canton reculé de l’île aux volcans, un village suffisamment insignifiant pour demeurer anonyme, bien qu’une singulière absence semble le caractériser : il ne possède ni cimetière ni église.

Il est d’ailleurs peuplé de gens simples, éleveurs de moutons, pêcheurs, artisans, employés de la Coopérative, de l’Atelier de tricot, enseignants de l’école élémentaire, ouvriers. Mais nous sommes en Islande, où le goût de la culture et du savoir, de la littérature et surtout de la poésie, est la chose du monde la mieux partagée. Donc, nombre d’habitants adultes ont poursuivi dans la capitale, et souvent complété à l’étranger, des études supérieures, beaucoup parlent des langues autres que la leur et pas seulement l’anglais ; on utilise l’hiver démesuré et sa nuit permanente, certes pour s’enivrer de vodka ou de whisky, mais d’abord pour lire, écouter de la musique, se créer des vocations étranges. Témoin le directeur de l’Atelier du tricot qui, ayant une fois rêvé en latin, bazarde son métier, sacrifie sa famille, se ruine en volumes coûteux et devient « l’Astronome ».

Jón Kalman Stefánsson, Lumière d’été, puis vient la nuit.

Jón Kalman Stefánsson © J.-F. Paga

On pourrait croire que ce personnage de cosmologiste autodidacte et conférencier d’occasion entame une série de portraits, de « cas » plus ou moins pittoresques (un menuisier qui est aussi policier à temps partiel ; une postière qui ouvre le courrier et informe, sans encourir aucune sanction, l’ensemble des villageois des liaisons et des adultères ; les manutentionnaires de la Coopérative qu’une panne électrique incite à croire aux fantômes). N’émane-t-il pas de leurs aventures grotesques ou tragiques une comédie dramatique provinciale douce-amère comme il s’en écrit tant d’autres dans certains pays intéressés par la société plus que par l’individu (la Chine, la Corée notamment), cent textes qui trouvent ici des éditeurs à cause de leur intérêt exotique supposé ?.

Tout européenne qu’elle est, l’Islande, plus encore que la Scandinavie, n’est-elle pas aussi pour nous pourvue d’un charme exotique grâce à ses paysages de mer et de ciel mêlés, à la violence de son climat, à sa terre rugueuse et noire, aux douceurs miraculeuses du court été célébré par un culte autochtone pour le moindre rayon de soleil ? Tout cela, qui est beau et différent, imprègne les descriptions de Stefánsson, peintre impressionniste de haute volée.

Il n’y a pourtant aucun effet d’exotisme dans son écriture entièrement rythmique et poétique qui, comme celle de Baudelaire, prend la boue et en fait de l’or. Car ce qui requiert Stefánsson, c’est moins la comédie humaine comme révélatrice du fonctionnement d’une société et de la singularité d’un milieu (bien qu’une lecture sociologique et politique de ses romans soit possible, ils sont assez riches pour cela) que le spectacle exaltant ou navrant des péripéties générées par le Destin, tel qu’il s’émiette en trajectoires individuelles.

De là ce don exceptionnel pour la création de personnages animés d’appétits vitaux et de capacités autodestructrices hors du commun. On a dit à juste titre – est-ce Flaubert, est-ce Albert Béguin, est-ce Proust, ou peut-être bien Baudelaire – que tous les personnages de Balzac avaient du génie, parce que ce génie était celui même de Balzac. J’appliquerais volontiers la même formule aux héros le plus souvent malheureux de ce grand livre, si pitoyables parfois que leur malheur ou leur échec nous glacent comme le feraient ceux des meilleurs de nos amis. Ainsi de Hannes, le menuisier policier buveur et lecteur de poèmes, incapable de surmonter la mort de son épouse et la prémonition du néant, qui se suicide à l’issue d’un second chapitre au titre sublime (« Les larmes ont la forme d’une barque à rames ») après avoir adressé à son fils Jónas une lettre d’une bouleversante splendeur.

Au fond, ce qui compte le plus, dans Lumière d’été, puis vient la nuit, roman de 2005 auquel le parfait traducteur Éric Boury a laissé son titre original, c’est l’inéluctabilité de l’enchaînement temporel : à l’été en forme de don du ciel, la nuit succède, après l’explosion de l’amour sous ses espèces les plus réelles, les plus sexuelles, l’amour qui se confond ici, comme ailleurs chez Stefánsson, avec la tendresse et la dévotion à l’être aimé – du moins cela se passe-t-il ainsi dans les couples dignes de ce nom –, rien ne peut advenir que la mort, éventuellement la plus injuste, celle qui brise dans l’œuf tout l’espoir d’un bonheur qui était en train de se construire (chapitre 8 et dernier).

Les villageois nommés d’un village sans nom, sans église et sans lieu où inhumer leurs défunts aiment se noyer dans les remous sanglants du soleil qui se couche. C’est leur façon à eux, archaïque et sensuelle, de méditer sur la mort, puisqu’ils sont autant de poètes-nés. Le narrateur essaie de se persuader que ce n’est pas triste, le hasard étant seul maître des fins premières et dernières. Mais il ne pourrait assurément dire, comme le curé de campagne de Bernanos sur son lit de jeune mort, que « tout est grâce ». Ni le roman dont les images nous hantent, ni la poésie qu’il amène à son plus haut période, ne sauraient être que mélancoliques s’ils se situent à ce niveau de beauté.

EN ATTENDAN NADEAU

lundi 21 novembre 2022

Jón Kalman Stefánsson / Ásta / Stefánsson l’incomparable

 




Stefánsson l’incomparable

par Maurice Mourier
17 septembre 2018

C’est peut-être un roman de l’autre pente, désormais descendante, que Jón Kalman Stefánsson a publié en 2017, à cinquante-quatre ans, jeune encore à notre époque où, quand on a la chance d’être un travailleur intellectuel, on ne commence à vieillir qu’après disons soixante-cinq ans, mais tout de même l’horizon, singulièrement, se rapproche, et cette avancée vers l’inéluctable produit des métamorphoses, moins dans les thèmes abordés que dans le système narratif qui préside à leur mouvement, et à notre émotion.


Jón Kalman Stefánsson, Ásta. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Grasset, 491 p., 23 €

La plus aisément repérable de ces métamorphoses affecte le statut du narrateur. Certes, celui-ci a toujours été très présent dans les récits de Stefánsson, qui même, en jouant sur la confusion coupable narrateur/auteur, ne s’est jamais interdit de manifester, au fil du texte, une présence réelle qui l’autorisait à intervenir en tel ou tel point des histoires riches en accidents, hautes en personnages, qu’il inventait, par exemple pour en tirer une leçon, souvent narquoise, ou bien afin de témoigner de son empathie à l’égard d’un être de papier, femme plus fréquemment qu’homme d’ailleurs. Au rebours de toute « écriture blanche » et sans hésiter un instant à encourager ou à sermonner ce personnage, à la manière de ces grands romanciers du XIXe siècle (d’avant « l’analyse textuelle ») : Balzac, Hugo, Dickens surtout.

Mais il franchit un pas de plus dans le dévoilement, en se mettant lui-même en scène et en abyme sous la forme d’un écrivain qui finit par accepter l’offre intéressée d’un couple d’habiles organisateurs de séjours culturels dans l’Islande profonde, dont la générosité – ils lui aménagent une douillette « résidence de travail » dans un ancien phare – se réserve le droit de le prier de s’en absenter certains jours où ils font visiter à leurs touristes le saint des saints : cette Thébaïde où un célèbre conteur ourdit la trame de son œuvre immortelle.

L’intention d’un autoportrait satirique, et même comique, est ici évidente et le lecteur pourrait être tenté de lire l’ensemble du roman comme un mélodrame auquel il convient de ne pas se laisser prendre tout entier, puisqu’il sort de l’atelier d’un homme dont on ne sait rien mais qui pourrait être l’image de l’auteur lui-même, prisonnier consentant de sa propre gloire.


Séduisante, cette grille de lecture est pourtant fausse, ou plutôt elle fonctionne comme un leurre, un subterfuge pudique grâce auquel le plus brillant des romanciers contemporains dissimule en partie derrière un dispositif littéraire ressortissant au divertissement autodépréciatif l’extrême pathétique d’une fiction qui peut-être le touche de très près (l’apparition, dans l’épilogue, du personnage de « ma fille », qui se mêle à l’action comme Tadeusz Kantor aux acteurs de sa troupe dans La classe morte, va dans ce sens, mais elle reste suffisamment discrète pour empêcher du même coup la propension trop fréquente du lecteur à se gargariser d’« histoires vraies »).

Je crois en revanche que le choix d’insérer un romancier à l’intérieur du processus de création obéit pour Stefánsson à deux fins. Il s’agit d’abord en fait, non pas d’édulcorer l’horreur du conte en nous permettant de retrouver in fine notre assiette sur le mode : ouf ! tout ça n’est que tragédie fomentée par un auteur plutôt douteux sur le plan de la déontologie personnelle, qui accepte de se faire héberger gratis par des margoulins qu’il paye en tranches de vie bien saignantes ; mais, bien au contraire, d’inviter à réfléchir aux pouvoirs, mais surtout aux limites des pouvoirs de la narration.

Comment raconter d’une façon plausible une destinée complexe (comme le sont toutes les destinées), puisque la contradiction, les changements brutaux de cap, l’apparente absurdité des prises de conscience, l’impossibilité de répondre honnêtement à la question « est-il bon ? est-il méchant ? », dont les éléments d’appréciation fluctuent sans cesse en fonction notamment des âges de la vie des personnages ? C’était le problème même auquel Proust se mesurait à propos de Gilberte, d’Odette, de Mme Verdurin, et auquel il ne fallait pas moins que l’immensité de la Recherche pour le déclarer enfin insoluble.

Jón Kalman Stefánsson, Ásta

Jón Kalman Stefánsson © Einar Falur Ingólfsson

J’ai cité trois personnages de femmes chez Proust, car c’est sur des femmes qu’il est instauré débat dans ce livre, en particulier sur une femme, qui donne son titre à l’ensemble, petite fille puis adolescente difficile et pour cela reléguée chez des paysans des terres désolées de l’Ouest ; jeune fille scolairement douée qui séduit et désespère les hommes ; une dévergondée incapable de comprendre l’amour de Jósef, un étrange garçon qui se suicidera pour elle ; incapable d’élever sa fille née d’une aventure absurde et sans lendemain ; elle-même suicidaire et victime d’une mère alcoolique et prostituée, demi-folle de surcroît, qui voit des extraterrestres : bref, une héroïne toute de négativité apparente, qui finira professeur d’université, solitaire et sans espoir.

Là réside  le caractère tragique de ce livre où s’enchevêtrent les destinées dans un désordre construit avec une prodigieuse virtuosité et qui aboutit à des révélations gigognes sur des trajectoires humaines fracassées. Les femmes, éminemment positives face à leurs hommes falots et poivrots dans tous les romans de Stefánsson jusqu’à celui-ci, y ont perdu une grande part de leur aura, et cela dès leurs jeunesse, l’extrême beauté ne les préservant nullement d’une déchéance à laquelle ne se dérobent que certaines aïeules (celle qui a perdu la tête dans les fjords de l’Ouest et que son fils traite si tendrement ; la vieille nourrice d’Ásta, morte avant son retour d’exil et dont elle a négligé les lettres ; la sœur aînée d’Ásta ; ses amies fidèles). Naturellement, il convient de ne pas s’y tromper. Si les hommes du livre sont le plus souvent de braves types, ils brillent rarement par la subtilité, et se réduisent parfois, même l’universitaire allemand spécialiste de Brecht, à de pures machines désirantes capables d’abdiquer toute dignité professorale devant l’offensive sexuelle d’une belle gamine (aucune condamnation moraliste ridicule, du reste, dans cette scène).

Mais le choix d’exhiber pour la première fois de manière non équivoque l’atelier romanesque au cœur même du roman en train de s’écrire, c’est-à-dire en l’occurrence de chercher dans la crainte et le tremblement la recette narrative qui permettrait (et en effet permet ici constamment) de transformer en splendeur lyrique émotionnelle la tristesse infinie de la réalité communément vécue, correspond surtout, à un niveau plus profond de l’intention d’art, à la tâche héroïque et désespérée du chroniqueur obsédé par le souci éperdu de rendre justice à chacun de ses personnages.

Or ils lui échappent, non parce que les êtres de fiction possèdent leur autonomie (excuse poussive que tant de mauvais romanciers mettent en avant pour expliquer, croient-ils, leurs insuffisances narratives), mais parce que tout personnage, si le potier pétrisseur a su doter son Golem d’assez de puissance vitale, devient rapidement trop riche de potentialités pour que le démiurge puisse espérer le raconter exhaustivement.

Il le peut d’autant moins que la mort les rattrape tous deux, être de fiction et créateur, et que même Proust est en fin de compte acculé à laisser en partie inachevée la Recherche, ce monument dans et contre le Temps.

Jón Kalman Stefánsson, Ásta

Hvalnes, en Islande

C’est pourquoi le plus touchant des personnages de ce magnifique roman est moins l’héroïne que son père, Sigvaldi, le peintre en bâtiment, qui dès la page 18 gît mourant sur le trottoir de Stavanger, ville norvégienne où il vit exilé en compagnie d’une seconde épouse depuis que Helga, la mère prostituée et ivrognesse d’Ásta, a inauguré, en cette famille et ses alentours, le cycle dans l’ensemble déprimant des chutes et des renaissances.

Dans une large mesure, c’est à travers Sigvaldi victime d’un coma éclairé de réminiscences qu’est bâtie la construction effilochée, brisée comme son corps souffrant, d’une intrigue qui de bout en bout lutte avec la mort, les morts successives, les suicides tentés ou réussis. Récit fait de pièces et de morceaux, où les époques, du XIXe siècle à nos jours, se chevauchent, se heurtent les unes les autres en autos tamponneuses, comportent toutes leurs zones d’ombre et dans un savant pêle-mêle convoquent écrivains, poètes, musiciens. Car la culture est partout, illuminant la misère islandaise qui souligne les péripéties joyeuses ou sombres du texte d’une sorte de basse continue, une culture accompagnant, chez cet admirable peuple de lettrés compulsifs, les décisions les plus graves afin de proclamer que la vie, tout de même, vaut la peine d’être vécue.

Le sous-titre du roman est fort étrange : « Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ? » Cette interrogation baudelairienne (« n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! ») décrit en forme d’utopie une aporie imprégnant le texte d’une couleur bien noire, car même le suicide, qu’élit Jósef comme remède au mal d’aimer sans vrai retour, ne mène pas « hors du monde », il mène au néant qui est le revers obscur du mur du Temps.

Mais l’œuvre de Dickens aussi était noire, témoin de la lugubre Angleterre victorienne. Or, comment la lire, souvent, sans allégresse ? Stefánsson, à qui un certain optimisme béatement chrétien, au contraire de son grand ancêtre anglais, semble faire défaut à la base, transcende néanmoins la désespérance parce que l’étroitesse pincée du naturalisme, la froideur du constat d’huissier, l’indifférence, le cynisme, la posture désinvolte de celui à qui on ne la fait pas, toute cette facilité d’écriture qui transforme tant de récits de vie en pipi de chat, tout cela lui est absolument étranger.

La mort hante son art, la disparition, l’irrémédiable. Mais il en est remué, touché, bouleversé . Le rythme syncopé de ses paragraphes, leur art grandiose du cut, signifient de page en page que son génie dramatique n’est pas de bois. Je reviens à Kantor, l’incomparable. Si vous ne savez comme lui, sans démagogie, sans tape-à-l’œil mais aussi sans détachement supérieur, pratiquer le « Théâtre de l’émotion », oubliez la scène, journalistes du pire, elle est faite pour Stefánsson, elle n’est pas de votre ressort.


EaN a également rendu compte d’À la mesure de l’univers, de Jón Kalman Stefánsson

 

EN ATTENDANT NADEAU