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jeudi 6 octobre 2022

Annie Ernaux / « Passion simple » / Décrire la vie



« Passion simple » – Décrire la vie

Anaïs Dinarque
19 AOÛT 2021

Alors que sort au cinéma le film Passion simple de Danielle Arbid, revenons sur le court livre éponyme qui l’a inspiré. Publié chez Gallimard en 1992, ce sixième roman de l’écrivaine Annie Ernaux est un petit précis feutré sur la passion amoureuse et l’attente.



« J’avais le privilège de vivre depuis le début, constamment en toute conscience, ce qu’on finit toujours par découvrir dans la stupeur et le désarroi : l’homme qu’on aime est un étranger. »

Annie Ernaux, Passion simple, 1992

L’attente

Il faut entendre le titre Passion simple dans le sens de passion ordinaire. La narratrice attend un homme marié, elle attend qu’il soit disponible, qu’il vienne la voir. De lui on en saura le minimum : il s’appelle A. Il est marié, il vient de l’Est, aime « les costumes Saint-Laurent, les cravates ». De leur relation aussi on ne saura pas grand chose. Seulement qu’il ferme les yeux en embrassant, ce qui est signe d’amour d’après le roman Vie et destin (1980) de Grossman. Sont surtout décrits les moments d’attente, d’entre-deux et d’ennui, d’obsession.

« D’une certaine façon, je ne voulais pas détourner mon esprit vers autre chose que l’attente de A., ne pas gâcher celle-ci. » La narratrice pense à son amant tout le temps, donne de l’argent à des associations et à des gens dans la rue presque par superstition « en faisant le vœu qu’il [l]’appelle le soir au téléphone. » Elle décrit son état de fébrilité, d’anxiété et de jalousie. Elle nous fait comprendre que la passion prend sa racine dans la souffrance. Mais qu’elle est heureuse de vivre un état qui se rencontre rarement.

« Tout ce temps j’ai eu l’impression de vivre ma passion sur le mode romanesque, mais je ne sais pas, maintenant, sur quel mode je l’écris, si c’est celui du témoignage, voire de la confidence telle qu’elle se pratique dans les journaux féminins, celui du manifeste ou du procès-verbal, ou même du commentaire de texte. »

Annie Ernaux, Passion simple, 1992

Auto-sociobiographie

Le style d’Annie Ernaux se veut direct, brut et sans fioritures. Cette neutralité souhaitée permet de ne pas magnifier ou dévaloriser les faits racontés. Faits qui sont généralement quotidiens et simples. Sont entrecroisés à ces faits, des parenthèses métalittéraires. L’écrivaine reprend alors le pas sur la femme amoureuse. C’est pour cela que le recours à l’autofiction, ou plus précisément à « l’autobiographie impersonnelle » ou à « l’auto-sociobiographie » pour reprendre les termes de l’autrice, est primordial. Puiser dans la vie et le présenter de façon limpide sans l’artifice du fictionnel pour toucher le réel.

Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral.

Annie Ernaux, Passion simple, 1992

Regards d’époques

On ne reproche pas aujourd’hui les mêmes choses à l’histoire de Passion simple. Lors de la parution du livre, c’était le contenu jugé « pornographique » qui avait choqué la critique. Récit trop brut, trop nu, trop à vif, trop intime. Trente ans plus tard, c’est l’emprise de la narratrice qui est reproché. Son obsession pour cet homme. Dans le film de Danielle Arbid, le personnage interprété par Laetitia Dosch supplie A. (Sergueï Polounine) dans une scène par exemple. Elle s’avilie, s’humilie. Est humaine. Avec Passion simple, film ou livre, la passion prend son apparence de kaléidoscope, simple, ordinaire parce que complexe et composite.

[L’écriture] peut, sur le long terme, imprégnant l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle.

Annie Ernaux, « Littérature et politique » dans Ecrire la vie, Quarto Gallimard, 1989

Ecrire la vie donc, et la passion. Analyser ce qui semble à priori irrationnel et spontané. Voici le pari réussit par ce court récit limpide qu’est Passion simple.

Passion simple, Annie Ernaux, 96 pages, Folio, Gallimard, 6€90

MAZE

vendredi 26 mars 2021

Sally Rooney / « Normal People » / Orgueil et Préjugés de classe XLISTO 2021

 



LES MEILLEURS 

LIVRES DE 2021

« Normal People » – Orgueil et Préjugés de classe

Anaïs Dinarque
26 MARS 2021

Après le jubilatoire Conversations entre amis (2019) les éditions de l’Olivier publient (enfin) le deuxième roman de l’Irlandaise Sally Rooney. Un livre qui mêle histoire d’amour et histoire de classes sociales.

Sally Rooney figure certainement parmi les nouvelles plumes les plus rafraichissantes de ces dernières années. Tout semble sourire à la jeune Irlandaise de trente ans. Adapté en série, son deuxième roman Normal People est traduit dans de nombreuses langues et cumule le million d’exemplaires vendus. Son premier roman, Conversations entre amis


 est lui aussi en court d’adaptation avec au casting Alison Olivier, Sasha Lane (American Honey) et Jemima Kirke (Girls).

Marianne et Connell vont tou.s.tes les deux au même lycée d’une petite ville irlandaise. Elle est riche et très solitaire, il est d’origine modeste et très populaire. Iels se connaissent parce que la mère de Connell fait des ménages pour la famille de Marianne. Au lycée, chacun.e prétend ne pas connaître l’autre même lorsque tou.s.tes deux commencent à se fréquenter. Après le lycée, la balance s’inverse : il ne s’intègre pas à Trinity College, elle s’y sent comme chez elle. D’année en année leurs rapports évoluent et se transforment entre attraction et répulsion.

«  Je pense que le mieux que je puisse faire c’est d’observer comment la classe, entendue au sens large de structure sociale, a un impact sur nos vies personnelles et intimes. C’est à dire comment on porte en nous les réalités matérielles et économiques dans nos relations interpersonnelles.

 

 »

Sally Rooney, pour Lousiana Channel, le 26 février 2019

 

Sally Rooney

Avide jeunesse à tout asservie

Fidèle au ton de son précèdent livre, la jeune autrice explore à nouveau dans Normal People le thème des relations chaotiques et passionnelles. Dans Conversations entre amis, elle décortiquait les espoirs et les déboires d’un couple à quatre. Ici, le couple se fait duo mais la relation est tout aussi compliquée. Chacun.e blesse l’autre avec son orgueil tout en cherchant sa voie. Sally Rooney nous donne à lire le portrait d’une jeunesse en quête de sens qui n’est pas sans rappeler celle qui se questionne dans les films de Greta Gerwig et Noah Baumbach.

L’histoire coche à priori toutes les cases du stéréotype de la romance : l’intello impopulaire et le sportif viril se rencontrent et tombent (étonnamment) amoureu.x.se. Mais Sally Rooney le sait et joue avec ces codes en ajoutant la dimension des classes sociales. Chez Rooney, les personnages aiment en ayant conscience de la lutte des classes. Déjà dans la nouvelle Mr Salary (2019), Sukie analysait sa relation à Nathan par le prisme de son appartement et de sa dépendance affective et financière avec lui. Dans Normal People, l’autrice adopte principalement le point de vue de Connell, qui est mal à l’aise. Mal à l’aise parce qu’en faisant des études il a le sentiment de trahir sa classe et mal à l’aise parce qu’il se compare à Marianne issue d’un milieu plus élevé (mais aussi plus pervers).

« – Je veux dire, le temps, c’est réel.

– L’argent aussi, c’est réel.

– Mais le temps l’est davantage. Le temps c’est de la physique, l’argent n’est qu’une construction sociale. »

Sally Rooney, Normal People

Un style laconique qui fait mouche

La phrase de Sally Rooney est sèche, grinçante et efficace. L’écrivaine a passé de nombreux années à écumer les concours d’éloquences dans le monde entier. De cette expérience fondatrice, l’autrice a gardé une langue mesurée au cordeau et très bien rythmée. Elle en a également fait le sujet de l’un de ses premiers textes Even if You Beat Me (2015). Ce style à la fois drôle et intelligent – que l’adjectif anglais « witty » caractérise parfaitement – permet aux lecteur.ice.s d’avoir de l’empathie et une distance ironique vis-à-vis les personnages.

Celle que la presse surnomme « la Jane Austen du précariat » ou « l a J.D. Salinger de la générations Snapchat » est assurément l’une des nouvelles voix littéraire à suivre. Ses livres affutent nos sens critiques avec humour. Un troisième roman est en route intitulé Beautiful World Where Are You, prévu en septembre prochain. Il devrait mettre en scène quatre ami.e.s vivant à Dublin, Alice, Felix, Eileen et Simon.

Sally Rooney, Normal People, 2021, Éditions de L’Olivier, 320 p., 22 €

MAZE