Avec un art consommé de la suggestion, l’auteure québéco-japonaise Aki Shimazaki tisse un récit familial empreint de mystères. A sa source, le poème composé par une mère…
Jean-François Schwab Publié dimanche 7 avril 2019 à 12:28
Modifié dimanche 7 avril 2019 à 12:32.
Aki Shimazaki, née au Japon en 1954, est l’auteure d’une œuvre originale et singulière: trois cycles romanesques composés chacun de cinq courts romans. Radioscopie épurée et pudique de la société japonaise contemporaine, sa psyché, ses règles, ses tabous, ses secrets, ses énigmes et ses mensonges. Avec parfois aussi des incursions dans des travées méconnues de l’histoire du Japon.
Chaque volume a son autonomie au sein d’un cycle choral, proposant le point de vue d’un personnage différent que l’on retrouve dans les autres livres. Au final, c’est tout à la fois un délicat puzzle perceptif qu’une œuvre cohérente et homogène, autour de grands thèmes plutôt classiques – famille, travail, amour et sexualité –, où chaque personnage cherche sa vérité, sa liberté et sa dignité.
Si les titres de ses trois pentalogies – Le poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’ombre du chardon(dont fait partie Maïmaï et qui clôt ce dernier cycle) – sont en français original dans le texte, c’est que l’écrivaine, installée depuis 1981 au Canada et dès 1991 à Montréal, s’est mise à apprendre la langue de Molière en autodidacte puis dans une école à l’âge de 40 ans. Et depuis 1999, elle écrit et publie en français un roman tous les ans ou deux ans. Chaque titre de ses quinze livres est en revanche un mot japonais.
Non-dits
«Maïmaï, maïmaï / Où vas-tu si lourdement? / Que portes-tu dans ta maison si grande? / Un chagrin ou un fardeau, ou bien les deux? / Ah, tu ne peux qu’avancer, comme la vie! / Bon courage, maïmaï! Adieu!» C’est le poème écrit par Mitsuko et récité à son fils sourd-muet, Tarô, quand il avait 7 ans, alors qu’ils observaient un escargot (maïmaï) dans le jardin. Une quinzaine d’années plus tard, la mère meurt d’une crise cardiaque et ce poème résonne de nouveau de tout son mystère. Quel chagrin? Quel fardeau? Tarô quitte son appartement pour aller habiter avec sa grand-mère au-dessus de la librairie héritée de sa mère. Et à 24 ans, il réalise son rêve d’ouvrir un atelier-galerie d’art, transformant ainsi la librairie pour exposer ses propres toiles, dont des portraits très sexy de sa mère, qu’il vend facilement à certains hommes ayant connu Mitsuko.
Peu à peu, de nouveaux détails de son histoire familiale apparaissent. Tarô tombe sur des affaires de sa mère, dont un passeport japonais vierge alors que Mitsuko lui avait toujours raconté avoir rencontré son père en Espagne. Un père que Tarô n’a d’ailleurs jamais vu ni connu. Alors qu’il doit se marier avec Mina, Tarô la quitte subitement lorsqu’il retrouve une amie d’enfance, Hanako, qui, contrairement à Mina, a parfaitement appris le langage des signes… Mais voilà que la mère d’Hanako s’oppose à ce mariage soi-disant impossible. Pourquoi? Quels non-dits l’escargot traîne-t-il derrière lui?
Avec une économie de mots, un art du dépouillement et de la suggestion, Aki Shimazaki se glisse avec discrétion dans la tête et surtout le cœur de ses personnages. L’auteure québéco-japonaise laisse ainsi au lecteur sa part d’auscultation pour entendre battre l’intimité affective de chacun des personnages d’un roman troublant.
Roman
Aki Shimazaki
«Maïmaï»
Leméac/Actes Sud, 174 p.
«Suisen» d’Aki Shimazaki ou le désarroi du narcisse
Comment un patron infatué fut contraint d’enlever sa cravate
Eléonore Sulser Publié vendredi 9 juin 2017 à 22:40
Modifié vendredi 9 juin 2017 à 22:40.
On s’y tromperait! D’autant que le titre du roman est en japonais. Sur la couverture, on lit un énigmatique «Suisen». Pas l’ombre d’un traducteur. Car, malgré ses phrases lapidaires, malgré sa brièveté, malgré son ambiance, le roman d’Aki Shimazaki a été écrit en français. La romancière est Québécoise, quoique née au Japon. Et elle a décidé sur le tard d’écrire ses romans dans sa langue d’adoption. Curieusement, ce français à usage japonais – puisque le récit est tout entier plongé dans la société nippone – renforce le sentiment d’exotisme et d’étrangeté qu’éprouve le lecteur.
«Suisen», c’est le narcisse. Nulle contemplation sereine et passionnée de champs fleuris dans ce roman, pourtant. Mais une cravate. Une cravate à motifs de narcisses, offerte il y a longtemps à Gorô, un homme marié, très satisfait de lui-même et qui dirige une société prospère de spiritueux.
Cocktail
La cravate, en général, est un accessoire indispensable pour Gorô. Elle pose son personnage de patron mondain, qui multiplie les maîtresses et les amis célèbres. Lorsque s’ouvre le roman, il contemple non sans vanité son reflet dans la glace. Il porte une élégante cravate rayée, un cadeau, reçu pour ses 50 ans, de Yuri K., une actrice en vue, dont il a fait sa maîtresse. Il s’apprête à la rejoindre d’ailleurs, à un cocktail.
Explosion
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Gorô, aimé de ses femmes et de ses enfants, apprécié par ses employés, adulés par ses différentes maîtresses, respecté par les milieux d’affaires et du show-business. Mais Aki Shimazaki ne va pas prendre de gants, avec lui. En quelques pages – 160 pour être précis –, elle va dynamiter l’existence de son héros. Une vengeance féministe, mais aussi un regard sur l’enfance, sur les réminiscences du passé. C’est ce à quoi il n’a pas été fidèle, tout ce qu’il a renié pour s’inventer un personnage neuf et en vue qui va faire exploser la vie infatuée de Gorô.
Le jeu est jouissif et, à la fin, il ne restera plus de lui qu’une cravate à motifs de narcisses.