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vendredi 17 avril 2015

Franz Kafka / La métamorphose

Franz Kakfa

La métamorphose


En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce – on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position.

jeudi 16 avril 2015

Franz Kafka / Dans la colonie pénitentiaire


Franz Kafka
DANS LA COLONIE PÉNITENTIAIRE


In the penal colony by Franz Kafka (Dragon)
Franz Kafka / En la colonia penitenciaria (De otros mundos)
Franz Kafka / Nella colonia penale (Rimbaud)
– C’est un appareil singulier, dit l’officier au chercheur qui se trouvait en voyage d’études.

Et il embrassa d’un regard empreint d’une certaine admiration cet appareil qu’il connaissait pourtant bien. Le voyageur semblait n’avoir donné suite que par politesse à l’invitation du commandant, qui l’avait convié à assister à l’exécution d’un soldat condamné pour indiscipline et offense à son supérieur. L’intérêt suscité par cette exécution n’était d’ailleurs sans doute pas très vif dans la colonie pénitentiaire. Du moins n’y avait-il là, dans ce vallon abrupt et sablonneux cerné de pentes dénudées, outre l’officier et le voyageur, que le condamné, un homme abruti et mafflu, cheveu hirsute et face à l’avenant, et un soldat tenant la lourde chaîne où aboutissaient les petites chaînes qui l’enserraient aux chevilles, aux poignets et au cou, et qui étaient encore reliées entre elles par d’autres chaînes. Au reste, le condamné avait un tel air de chien docile qu’apparemment on aurait pu le laisser librement divaguer sur ces pentes, quitte à le siffler au moment de passer à l’exécution.

mercredi 15 avril 2015

Kafka / Lettre au père

Lettre au père
Franz Kafka
Franz Kafka
LETTRE AU PÈRE


Franz Kafka
Très cher père,

Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.

En ce qui te concerne, les choses se sont présentées très simplement, du moins pour ce que tu en as dit devant moi et, sans discrimination devant beaucoup d'autres personnes. Tu voyais cela à peu près de la façon suivante : tu as travaillé durement toute ta vie, tu as tout sacrifié pour tes enfants, pour moi surtout ; en conséquence, j'ai « mené la grande vie », j'ai eu liberté entière d'apprendre ce que je voulais, j'ai été préservé des soucis matériels, donc je n'ai pas eu de soucis du tout ; tu n'as exigé aucune reconnaissance en échange, tu connais « la gratitude des enfants », mais tu attendais au moins un peu de prévenance, un signe de sympathie ; au lieu de quoi, je t'ai fui depuis toujours pour chercher refuge dans ma chambre, auprès de mes livres, auprès d'amis fous ou d'idées extravagantes ; je ne t'ai jamais parlé à cœur ouvert, je ne suis jamais allé te trouver au temple, je n'ai jamais été te voir à Franzensbad, d'une manière générale je n'ai jamais eu l'esprit de famille, je ne me suis jamais soucié ni de ton commerce, ni de tes autres affaires, j'ai soutenu Ottla dans son entêtement et, tandis que je ne remue pas le petit doigt pour toi (je ne t'apporte même pas un billet de théâtre), je fais tout pour mes amis. Si tu résumes ton jugement sur moi, il s'ensuit que ce que tu me reproches n'est pas quelque chose de positivement inconvenant ou méchant (à l'exception peut-être de mon dernier projet de mariage), mais de la froideur, de la bizarrerie, de l'ingratitude. Et ceci, tu me le reproches comme si j'en portais la responsabilité, comme s'il m'avait été possible d'arranger les choses autrement ― disons en donnant un coup de barre ―, alors que tu n'as pas le moindre tort, à moins que ce ne soit celui d'avoir été trop bon pour moi.

mardi 14 avril 2015

Kafka contre Kafka

Kafka par Sergio Aquindo

Kafka contre Kafka

Kafka contre Kafka - par Alexandre Gefen, Guillaume Métayer dans Mensuel n°539 daté janvier 2014 à la page 46 (889 mots) | Gratuit

En 1914, Kafka entame la rédaction du Procès. L’occasion, cent ans après, de revenir sur l’œuvre du Pragois, qui demeure l’un des totems essentiels de la modernité littéraire.
«Je ne suis que littérature et ne peux ni ne veux être rien d'autre», affirmait Kafka dans une notation restée célèbre de son Journal (1). Figure romanesque - de Vertiges de W. G. Sebald (1990) aux Études de silhouettes de Pierre Senges (2010) en passant par Nous sommes tous Kafka de Nuria Amat (1993), sans parler de la kafkaïenne année 2002 qui a vu paraître K. de Roberto Calasso, Kafka sur le rivage de Haruki Murakami et Le Mal de Montano d'Enrique Vila-Matas -, héros de cinéma (du Kafka de Steven Soderbergh en 1991 au Kafka au Congo de Marlène Rabaud et Arnaud Zajtman en 2010 via Kafka va au cinéma de Hans Zischler en 2002 et À la recherche de Kafka de Jorge Amat en 2006), romancier essaimant ses personnages dans d'autres fictions voire en bande dessinée (Tous les noms de José Saramago, 1999,Insect Dreams de Marc Estrin, en 2002 encore)... Il n'est nul besoin de lire la cohorte de critiques ou de philosophes qui, de Walter Benjamin à Pierre Klossowski, de Maurice Blanchot à Marthe Robert, ont placé l'écrivain tchèque au début ou à la fin de toute écriture, ni d'entamer la lecture d'une de ces biographies qui cherchent à transformer le mystère K. en réincarnant l'homme dans son contexte historique et dans la biographie la plus intime, pour comprendre à quel point Kafka est devenu l'un des noms modernes de la littérature. Ce que le critique universitaire Emmanuel Bouju nomme, d'après Deleuze et Guattari, « le théorème de fonction K (2) » consiste bien en cette capacité de la seule lettre K à produire une infinité de romans, au moment même où elle brandit l'idée de la fin, ou de l'impossibilité, de toute écriture.
Dès 1947 et la naissance de l'épithète « kafkaïen », une kyrielle de fantasmes et d'identifications, de projections de superstructures étatiques et d'infrastructures du Moi imposent l'exigence incessante de penser chacun, à chaque fois face à tant d'autres possibles, à l'instar de son premier découvreur français,« notre Kafka (3) ». Le danger d'arriver bardés de certitudes sur ce qu'est Kafka, et, au lieu de le lire, non sans sourire d'ailleurs, d'avancer dans les brumes chargées d'un monde arpenté d'avance, n'a cessé de croître avec la reconnaissance : oeuvre aussi inaccessible que le château, lettre toujours fuyante, tant il est impossible de se tenir au point de dénuement et de réalité exacts où son texte se place. Et en même temps, à peine voudrions-nous sortir Kafka des projections rétrospectives de l'univers totalitaire que nous reviendrait en mémoire la mort de Milena, à Ravensbrück.
Chez Max Brod, le premier des « kafkaïens », la trame des récits sauvés de la destruction n'est déjà intacte qu'au prix de l'allégorie, comme s'il était besoin d'une telle pression stratosphérique pour se maintenir à ras du texte. L'aimantation des exégèses n'est jamais aussi dangereuse qu'avec Kafka, car nul autant que lui ne vit du scrupule. Nul ne loge autant d'infinis dans le petit, d'abîmes intellectuels et moraux dans le moindre pli. Nul ne cherche à préserver à ce point le langage de lui-même, de ses facilités, de ses emballements. Nul écrivain n'use à ce point de la grande figure littéraire de l'épanorthose, ce « repentir » qui, plus que le « repeint », entraîne le langage dans le cercle vicieux de sa « dialectique tragique », au sens où l'entendait le grand critique hongrois Peter Szondi : la catastrophe qui retourne les moyens du salut en instruments de la chute. Plus la prose de Kafka cherche à éviter le malentendu inhérent au langage, plus elle recourt au langage et risque de faire proliférer le malentendu. Et pourtant, il ressort, malgré tout, à la place de l'enlisement annoncé, une grâce, que la lecture apporte ou accueille. Le lecteur comprend presque instinctivement le projet, la folle tentative d'écrire dans le dos du malentendu. Il considère avec empathie, et même avec compassion, le courage héroïque de cette écriture qui lutte avec elle-même, arpente et affronte sa fatalité. Non sans angoisse ni fièvre, il emboîte le pas de l'auteur dans les défilés du scrupule en quête d'une hypothétique méthode de dire sans donner prise au malentendu et à ses mortelles conséquences. Il y faut au moins un artiste du jeûne et un gymnaste hors pair, toujours sur le fil de la mort. Un Kafka prévenu contre Kafka et qui ne peut être Kafka qu'à cette seule condition.
Car c'est bien à notre propre murmure que le système de mort et d'oppression attache ses machines. Nos propres actes, nos gestes et nos paroles sécrètent les prétextes du malentendu meurtrier. Nous retrouvons Kertész et son idée de coopération de l'individu, par son peu de résistance même autant que par sa volonté de vivre, avec la machine qui l'écrase. Entre l'intenable néant de l'existence et l'impossible innocence de l'expression, Kafka cherche l'improbable issue. Penser Kafka, comme le font dans ce dossier les meilleurs spécialistes de son oeuvre, c'est se résigner au défi impossible de lire sans infléchir et d'analyser sans interpoler, d'écrire sans culpabilité, réelle ou prêtée. Poursuivre l'oeuvre de se rapprocher toujours plus de Kafka, par et par-delà Kafka. Avec, envers et contre Kafka.
Par Alexandre Gefen, Guillaume Métayer
(1) Journal, traduit et présenté par Marthe Robert, éd. Grasset, 1954, 21 août 1913, p. 288.
(2) « En finir avec les théories de la fin (par la vertu d'Enrique Vila-Matas) », Emmanuel Bouju (www.enriquevilamatas.com/escritores/escrboujue1.html).
(3) Mon Kafka, Alexandre Vialatte, éd. 10/18, 2001.
Illustration : Franz Kafka par Sergio Aquindo





vendredi 10 avril 2015

Biographies / Franz Kafka

Franz Kafka
Franz Kafka
(1883 - 1924)

Chronologie synthétique de la vie et l’œuvre de Franz Kafka, l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, auteur du Procès et de la Métamorphose. Son œuvre marque le combat de l’homme face à l’absurdité d'un système qui le dépasse et l'oppresse
1883 - Naissance (3 juillet) à Prague de Franz Kafka dans une famille de commerçants de langue allemande

1889 - Entrée à l’école primaire allemande. Naissance de sa sœur Elli.

1890 - Naissance de sa sœur Valli

1893-1901 - Etudes au Lycée allemand de la Vieille-Ville à Prague (situé dans les étages supérieurs du Palais Kinski). La plupart des élèves sont issus de la bourgeoisie juive.

1892 Naissance de sa sœur Ottla

1901-1906 Après une tentative avortée d’études littéraires, Kafka fait son droit à Prague, d’abord au Karolinum puis au Klementinum.

1902 - Kafka fréquente assidument les cercles littéraires et y rencontre Hugo Bergmann, Oskar Pollak, Max Brod, Felix Weltsch dans les cafés (l'Arco, le café Louvre ou le Savoy) et les cercles littéraires et philosophiques, clubs et partis politiques.

1903 - Année de lectures nombreuses et de solitude

1906 - Kafka obtient le diplôme de docteur en droit et fait des stages chez un oncle avocat puis dans deux tribunaux de Prague.

1907 - Premier emploi dans les assurances, dans la filiale pragoise des  assicurazioni Generali. Il en démissionne le 15 juillet 1908.

1908 - Kafka rentre à Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt für das Königreich Böhmen(Institution d'assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême), organisme semi-public où il restera jusqu'à sa retraite prématurée en 1922. Première publication d'un recueil de huit textes dans la revue Hyperion.

1909 - Kafka commence la rédaction de son Journal. Séjour à Paris avec son meilleur ami Max Brod, ils tentent d’écrire un roman à quatre mains, Richard et Samuel

1910-1911 Nouveaux voyages avec Max Brod à Berlin, à Paris et en Italie. Rédaction commune d'un roman "Richard et Samuel, un petit voyage à travers les pays d'Europe centrale". A Prague, Kafka fréquente les comédiens polonais du théâtre yiddish ce qui suscite chez lui une redécouverte du judaïsme.

1912 - Publication de Regards (Betrachtung). Rencontre le 13 août chez Max Brod Felice Bauer, jeune berlinoise. Débute alors une période de doute et d'hésitations entre le célibat et un éventuel mariage avec Felice Bauer. En écho à ses interrogations et à ses craintes, Kafka rédigeLe Verdict dans la nuit du 22 au 23 septembre. Rédaction d'un nouveau roman, L'Oublié.
Kafka commence à étudier le judaïsme et fait une conférence sur la langue judéo-allemande. Son judaïsme restera assez modéré

1913 - Rédaction de La Métamorphose. Kafka propose le mariage à Felice Bauer puis se désiste aussitôt. Alternance de peur du mariage et de peur de la solitude…

1914 - Reprise des relations avec Felice Bauer. Les fiançailles sont annoncées en avril mais au cours d'un séjour à Berlin, à l'Askanischer Hof, les amis de Felice et de Kafka leur conseillent de rompre et font peser la responsabilité de cette rupture sur Kafka. Dans son Journal, il parle du "tribunal de l'Askanischer Hof". Ce climat de culpabilité Kafka transparaît dans le roman dont il commence la rédaction, Le Procès.

1915-1916 - Faible production littéraire. Kafka revoit Felice Bauer à trois reprises et séjourne avec elle à Marienbad en juillet 1916.

1917 - Rédaction de Communication à une Académie (ce texte sera publié dans la revue Der Jude dirigée par Martin Buber). De novembre 1916 à février 1917, Kafka passe ses soirées chez sa sœur Ottla qui habite dans l'enceinte du Château. En mars, Kafka s'installe dans un appartement froid et humide situé dans une aile reculée du palais Schönborn (actuelle ambassade des Etats-Unis à Prague). Il commence à cracher régulièrement du sang, et en septembre, la tuberculose est diagnostiquée. Déjà hypocondriaque, il ajoute le stress, les migraines, les angoisses… Secondes fiançailles avec Felice Bauer en juillet et rupture définitive en décembre. 

1918 - Reflexions métaphysiques et religieuses, ainsi que plaintes de sur sa santé reportées dans le Journal.

1919 - Séjourne à la pension Stüdl à Schelesen où il recontre Julie Wohryzek, modeste employé de la synagogue. Il envisage de l'épouser, projet auquel son père s'oppose violemment. Comme exutoire, Kafka rédige la "Lettre au père"

1920-1921 - Kafka rencontre Milena Jesenska qui entreprend de traduire ses textes en tchèque. Milena le soutient moralement mais leur relation et leur correspondance se distendent peu à peu. Kafka reporte dans son Journal ses réflexions sur la religion juive, qu'il expose également dans ses lettres à Max Brod et à Robert Klopstock, étudiant en médecine atteint de tuberculose, rencontré au sanatorium de Matliary dans les Tatras. Rédaction de Première souffrance.

1922 - Séjour fin janvier, à Spindelmühle, dans les monts des Géants. Les paysages de neige inspirent à Kafka le décor de son nouveau roman Le Château. Rédaction d'Un champion de jeune.
Son état de santé se dégradant de plus en plus, il est mis en pré-retraite.

1923 - Séjour à Müritz, sur les bords de la Baltique. Kafka rencontre Dora Dymant, jeune Juive polonaise qui sera sa compagne jusqu’à la fin de sa vie. Ils s'installent en septembre à Berlin. Kafka qui s'est rapproché des milieux juifs envisage d'émigrer en Palestine. Rédaction de plusieurs textes : Une petite femmeLe TerrierJoséphine la cantatrice, Le peuple des souris.

1924 - En mars, devant la dégradation de son état de santé, Kafka revient à Prague et est vite admis au sanatorium de Kierling près de Vienne. Il y meurt le 3 juin, en présence de Dora. Il est inhumé à Prague dans le nouveau cimetière juif, à l'est de la ville.


Bibliographie

1912 - Regard (Betrachtung)

1913 - Le Soutier (Der Heizer. Ein Fragment), Le Verdict (Das Urteil)

1915 – La Métamorphose (Die Verwandlung)

1919 – La Colonie Pénitentiaire (In der Strafkolonie), Un médecin de campagne (Ein Landarzt. Kleine Erzählungen

1922 - Un champion de jeûne (Ein Hungerkünstler. Vier Geschichten)

Posthume

1925 – Le Procès (Der Prozeß)

1926 – Le Château (Das Schloß)

1927 – L’Amérique (Amerika)

1931 – Le Terrier (Der Bau)

1937 – Journal intime

1945 – Paraboles

2009 -  Cahiers in octavo (1916-1918)

2010 - Les Aphorismes de Zürau

Loïc Di Stefano



jeudi 17 avril 2014

Kafka / Devant la Loi


Franz Kafka
Devant la Loi
Devant la loi se dresse le gardien de la porte. Un homme de la campagne se présente et demande à entrer dans la loi. Mais le gardien dit que pour l'instant il ne peut pas lui accorder l'entrée. L'homme réfléchit, puis demande s'il lui sera permis d'entrer plus tard. "C'est possible", dit le gardien, "mais pas maintenant."
Le gardien s'efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l'homme se baisse pour regarder à l'intérieur. Le gardien s'en aperçoit, et rit. "Si cela t'attire tellement", dit-il, "essaie donc d'entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci: je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a des gardiens de plus en plus puissants, je ne puis même pas supporter l'aspect du troisième après moi."
L'homme de la campagne ne s'attendait pas à de telles difficultés; la loi ne doit-elle pas être accessible à tous et toujours, mais comme il regarde maintenant de plus près le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe de Tartare longue et maigre et noire, il en arrive à préférer d'attendre, jusqu'à ce qu'on lui accorde la permission d'entrer.
Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir auprès de la porte, un peu à l'écart.
Là, il reste assis des jours, des années.
Il fait de nombreuses tentatives pour être admis à l'intérieur, et fatigue le gardien de ses prières. Parfois, le gardien fait subir à l'homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d'autres choses, mais ce sont là questions posées avec indifférence à la manière des grands seigneurs. Et il finit par lui répéter qu'il ne peut pas encore le faire entrer.
L'homme, qui s'était bien équipé pour le voyage, emploie tous les moyens, si coûteux soient-ils, afin de corrompre le gardien. Celui-ci accepte tout, c'est vrai, mais il ajoute: "J'accepte seulement afin que tu sois bien persuadé que tu n'as rien omis."
Des années et des années durant, l'homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens. Le premier lui semble être le seul obstacle. Les premières années, il maudit sa malchance sans égard et à haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne à grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, à force d'examiner le gardien pendant des années, il a fini par connaître jusqu'aux puces de sa fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l'humeur du gardien.
Enfin sa vue faiblit et il ne sait vraiment pas s'il fait plus sombre autour de lui ou si ses yeux le trompent. Mais il reconnaît bien maintenant dans l'obscurité une glorieuse lueur qui jaillit éternellement de la porte de la loi. À présent, il n'a plus longtemps à vivre.
Avant sa mort toutes les expériences de tant d'années, accumulées dans sa tête, vont aboutir à une question que jusqu'alors il n'a pas encore posée au gardien. Il lui fait signe, parce qu'il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la différence de taille s'est modifiée à l'entier désavantage de l'homme de la campagne.
"Que veux-tu donc savoir encore ?" demande le gardien. "Tu es insatiable." "Si chacun aspire à la loi", dit l'homme, "comment se fait-il que durant toutes ces années personne autre que moi n'ait demandé à entrer?"
Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l'homme, lui rugit à l'oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte: "Ici nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée n'était faite que pour toi. Maintenant, je m'en vais et je ferme la porte."


vendredi 28 mars 2014

Kafka / Lettre au père / Le doute et le désespoir

Franz Kafka

Lettre au père
Le doute et le désespoir


Franz Kafka
Franz Kafka, écrivain tchèque d'expression allemande, est né à Prague (aujourd'hui en République Tchèque) le 3 juillet 1883.
Fils d'un commerçant juif aisé, son enfance s'écoula dans le vieil empire d'Autriche où, déjà, apparaissent les signes avant-coureurs d'une déflagration inévitable, au carrefour des cultures slave (tchèque), allemande et juive. Depuis des siècles, les trois humanismes, si différents, avaient pris racine à Prague et, pour chacun d'eux, cette rencontre fut la source d'un enrichissement spirituel intense.
Ses études dans une école, puis dans une université allemandes où il obtint son doctorat en droit, exercèrent sur Franz Kafka la plus grande influence. Plus tard, il subit l'attrait et la sagesse de la religion hébraïques transmise par ses ancêtres. Sioniste ardent, il comptait s'établir en Palestine, mais, voyant apparaître les premiers symptômes de la tuberculose, il dut renoncer à son projet (1917).
La culture tchèque, elle aussi, le marqua, comme les autres écrivains de l'école de Prague (Rainer Maria Rilke, Franz Werfel, Gustav Meyrink, etc...) d'une façon décisive. Ce qui distinguait cette école, c'était une grande propension à la métaphysique, un double attrait pour les aspects réalistes du monde et pour la musique qui s'en dégage, une synthèse de rêve, d'ironie et de lucidité raisonnée.
Ce monde du rêve, que Franz Kafka décrit avec un réalisme minutieux, est déjà présent dans sa première et longue nouvelle: Description d'un combat, qui commence par une leçon de danse, et dont le héros, transporté ensuite au Japon, subira les plus terribles épreuves spirituelles. Cette nouvelle parut en partie dans la revue Hyperion (1909) que dirigeait Franz Blei. En 1913, l'éditeur Rowohlt publia le premier livre de Franz Kafka, Considérations, recueil de petits fragments en prose, d'une inquiétude extraordinairement pénétrante, et dont le style, d'une frappante nouveauté, est tout ensemble lyrique, dramatique et mélodieux. Ces fragments, Kafka les avait choisis sur mon conseil, dans son Journal, commencé en 1910 et qu'il continua presque sans interruption jusqu'à sa mort. Le livre passa inaperçu, et les suivants n'eurent guère de succès, du vivant de l'auteur, en dehors d'un cercle restreint d'amis qui, dès le premier jour, l'avaient admiré jusqu'au fanatisme pour la noblesse de son caractère.
En 1914, des fiançailles malheureuses -- rompues, renouées, puis encore une fois rompues -- plongèrent dans le désespoir ce jeune homme avide de mener une vie saine et pure, épris de perfection et presque de sainteté. Malgré des épreuves de toutes sortes -- la Guerre mondiale, qui l'ébranla profondément, les incertitudes de sa vie professionnelle (il était employé dans une compagnie d'assurances) et des rapports difficiles avec ses parents -- Franz Kafka écrivit Le Procès, publia Le Chauffeur, qui formera le premier chapitre d'Amérique, et La Colonie pénitenciaire.
En 1916, il avait terminé La Métamorphose et Le Verdict. En 1919, l'éditeur Kurt Wolff publia un recueil de ses nouvelles sous le titre Un médecin de campagne. En 1920, ayant quitté son emploi, Kafka chercha la guérison dans un sanatorium, puis dans un pays où sa soeur possédait une propriété qu'il devait décrire dans Le Château. En 1920-21, il fit la connaissance de l'écrivain tchèque Milena Jesenska-Pollak (lire ses Lettres à Milena), mais ce fut seulement au cours de la dernière année de sa vie qu'il éprouva, pour Dora Dymant, le grand amour qui devait lui redonner espoir. Avec elle, il vécut les plus heureux jours de sa vie. Mais son mal ne pardonnait pas, et l'écrivain s'éteignit le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling, près de Vienne (Autriche).
Ses chefs-d'oeuvre: AmériqueLe ChâteauLe Procès, le Journal, ses aphorismes et ses lettres ont été publiés après sa mort. Mentionnons encore Un Champion du Jeûne (posthume, 1924) et La Muraille de Chine (posthume, 1931).
La vie lamentable de Franz Kafka ne justifie que trop, à la réflexion, le doute et le désespoir dont son oeuvre est imprégnée. Cependant, à la différence de ses romans et de ses récits, beaucoup de ses aphorismes font apparaître sa foi en un principe supérieur régissant le monde, et la certitude qu'il existe en l'homme quelque chose qui ne saurait mourir.


Franz Kafka
Lettre au père

La République des Lettres
ISBN 978-2-8249-0118-3
Livre numérique (format ePub)
Prix : 5 euros