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dimanche 9 octobre 2022

Annie Ernaux & Edouard Louis / L’écriture comme acte politique

 

Annie Ernaux

Annie Ernaux & Edouard Louis : l’écriture comme acte politique

Hasard du calendrier ? Aux Etats-Unis paraissent presque simultanément les livres de deux écrivains français qui ont fait de leur milieu social d’origine la toile de fond de leur récit : Ce qu’ils disent ou rien, le deuxième roman d’Annie Ernaux, et Combats et métamorphoses d’une femme, le livre qu’Edouard Louis a consacré à sa mère.

Par Sophie Joubert
Octobre 6, 2022

L’une a grandi dans une petite ville de Normandie, l’autre vient d’un village de la Somme, dans le nord de la France. Tous deux sont issus de milieux populaires, un couple d’épiciers-cafetiers pour elle, un ouvrier et une femme au foyer pour lui. Nés à cinquante-deux ans d’intervalle, elle en 1940 et lui en 1992, ils ont presque deux générations d’écart. Pourtant, beaucoup de sujets et de préoccupations relient Annie Ernaux et Edouard Louis, qui est perçu, en France, comme l’un des héritiers directs de l’autrice de L’Evénement et des Années. A plusieurs reprises, Edouard Louis s’est d’ailleurs exprimé pour dire combien elle avait influencé son écriture, comme dans un entretien accordé en 2014 à l’hebdomadaire Télérama : « Ses livres sont aussi puissants parce qu’elle propose une nouvelle image de ce que construire un livre veut dire. J’ai essayé en écrivant de prendre cette interrogation pour point de départ. » En 2013, Annie Ernaux avait participé à L’insoumission en héritage, un ouvrage collectif dirigé par Edouard Louis qui rendait hommage au sociologue Pierre Bourdieu, théoricien de la distinction et de la reproduction des hiérarchies sociales.

 

Transfuges de classe, Annie Ernaux et Edouard Louis ont en commun d’écrire au plus près du réel, de mettre au jour les silences et les mécanismes de domination, au carrefour du genre et des classes sociales. Dans Combats et métamorphoses d’une femme, l’auteur d’En finir avec Eddy Bellegueule s’adresse à sa mère, Monique, pour retracer son parcours et l’histoire de leur relation complexe. Retrouvant une photographie d’elle à vingt ans, l’âge où elle aurait dû être « jeune et pleine de rêves », il ne voit que la violence, la pauvreté, le corps abîmé par les années passées auprès d’hommes brutaux qui l’humiliaient. « De voir cette photo m’a rappelé que ces vingt années de vie détruites n’étaient pas quelque chose de naturel, mais qu’elles avaient eu lieu par l’action de forces extérieures à elle – la société, la masculinité, mon père – et que les choses auraient donc pu être autrement », écrit Edouard Louis. Alternant la troisième et la deuxième personne du singulier, il suit la courageuse émancipation de sa mère après que lui-même a quitté la maison pour suivre des études. Ce faisant, avec le mélange d’impudeur, de violence et de colère qui caractérise son écriture, il manie la littérature comme une arme, tournant volontairement le dos aux canons bourgeois : « On m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un manifeste politique et déjà j’aiguise chacune de mes phrases comme on aiguiserait la lame d’un couteau. »

La formule, ce n’est sûrement pas un hasard, fait écho au livre d’entretiens entre Annie Ernaux et l’écrivain Frédéric-Yves Jeannet, L’écriture comme un couteau. « J’importe dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde qui a été complètement le mien jusqu’à dix-huit ans, un monde ouvrier et paysan », confie-t-elle. « Toujours quelque chose de réel. J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don. » La parution aux Etats-Unis de Ce qu’ils disent ou rien, son deuxième roman, publié en France en 1977, est d’autant plus intéressante qu’elle permet de mesurer le chemin parcouru. Sous le masque de la fiction, elle suit les métamorphoses d’Anne, une lycéenne qui vit ses premières expériences sexuelles et rêve de « changer la vie ». Par l’observation des gestes, des manières de table, par la restitution d’une langue populaire qui révulse peu à peu l’adolescente, Annie Ernaux fait ressentir le fossé qui se creuse entre Anne et ses parents. Si la langue est moins sèche et tranchante que dans ses livres suivants, on retrouve les thèmes de l’œuvre à venir : la peur de tomber enceinte dans une France d’avant la légalisation de l’avortement, la violence de classe et tous les rapports de domination, la relation contradictoire avec la mère.

« On ne peut plus écrire de la même façon après Annie Ernaux », disait Edouard Louis à l’occasion de la récente parution en France du Jeune homme, récit lucide de la liaison entretenue par l’écrivaine avec un étudiant de 24 ans, alors qu’elle en avait 54. En écrivant sur leurs origines et sur la violence que constitue le passage d’un monde à l’autre, Annie Ernaux et Edouard Louis ont osé écrire contre la littérature dominante pour faire apparaître d’autres vies et d’autres corps qui en étaient jusque-là exclus.


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Ce qu’ils disent ou rien d’Annie Ernaux, Gallimard, 1977. 168 pages, 14 euros.

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Combats et métamorphoses d’une femme d’Edouard Louis, Seuil, 2021. 128 pages, 14 euros.


SOPHIE JOUBERT

Sophie Joubert est journaliste au service Culture du quotidien L’Humanité où elle écrit essentiellement sur la fiction et les essais. Elle est également conseillère littéraire du festival Hors Limites, porté par l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis. Elle anime régulièrement des émissions et rencontres littéraires et vit à Paris.
FRANCE-AMÉRIQUE

samedi 8 octobre 2022

Annie Ernaux / Je suis "une femme qui écrit, c'est tout"

Annie Ernaux
Jerome Bonnet


Annie Ernaux: je suis "une femme qui écrit, c'est tout"

Publié le : 23/05/2022 - 19:22

Cannes (AFP) – "C'est à la fois le récit de ma vie mais aussi celui de milliers de femmes": dans "Les années super 8", qu'elle a réalisé avec son fils, Annie Ernaux raconte, avec ses mots, la décennie qui a fait d'elle une des plus grandes voix de la littérature française.

Présenté lundi à la Quinzaine des réalisateurs, ce film d'1 heure est né de l'envie de se réapproprier des dizaines de films super 8 tournés entre 1972 et 1981 par son ex-mari, aujourd'hui décédé.

"Ces films étaient stockés dans un tiroir depuis des années et on les avait un peu oubliés. Un jour, nous les avons regardés avec mes fils et mes petits-enfants. C'est là, de fil en aiguille, que David m'a proposé d'en faire un film sur lequel j'accolerai un récit", raconte à l'AFP la romancière de 81 ans.

Si l'idée de faire du cinéma ne l'a jamais vraiment intéressée, Annie Ernaux s'est laissée "prendre au jeu": "Je me suis vraiment investie dans ce récit qu'on entend car c'était important pour moi de me raconter dans mes mots", précise celle qui a été finaliste du prestigieux prix Booker international en 2019.

"Gagner ma liberté"

Dans le film, le spectateur découvre une Annie Ernaux mariée et mère de deux enfants en bas âge. A chaque fois, l'écrivaine est au premier plan, omniprésente. Mais à y regarder de plus près, c'est une femme frêle, mal à l'aise dans sa nouvelle vie que le public rencontre.

Une femme tiraillée entre ses devoirs d'épouse, sa vie bourgeoise, elle la transfuge de classe comme elle l'a racontée dans "La place", et son désir irrépressible d'écrire.

C'est d'ailleurs à cette époque qu'elle écrit son premier livre "Les Armoires vides" (1974).

Pas un film de souvenirs, il documente, certes, les années qui l'ont forgée comme écrivaine mais décrit aussi une époque, celle des Trente glorieuse et la soif de vivre d'une génération en quête d'émancipation, de loisirs et de voyages.

Aujourd'hui lue, traduite et étudiée partout dans le monde, Annie Ernaux aura pourtant mis plusieurs années à s'émanciper de sa vie domestique pour écrire.

"Je peux affirmer que ces dix années sont les années majeures dans ma vie parce qu'elles vont confirmer mon désir d'écrire. Et puis aussi parce que je vais gagner ma liberté. Une liberté que je souffrais de ne pas avoir, même si je pense que j'ai fait, moi, un mariage d'amour".

Pas une icône

"Je pense que pour le spectateur, c'est peut être un récit qui est nouveau, vraiment nouveau pour lui, de me voir et de m'entendre raconter des choses de mon intimité et en même temps, cette intimité appartient à tout le monde", poursuit-elle.

Finalement, "c'est à la fois le récit de ma vie mais aussi celui de milliers de femmes qui ont elles aussi été en quête de liberté et d'émancipation".

L'écrivaine française Annie Ernaux à la projection de son film  "Les Années Super 8", au 75è festival de Cannes, le 23 mai 2022
L'écrivaine française Annie Ernaux à la projection de son film "Les Années Super 8", au 75è festival de Cannes, le 23 mai 2022 Julie SEBADELHA AFP

Si plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, dont "L'évenement", récit autobiographique sur l'avortement clandestin qu'elle a subi en 1964, qui a raflé le Lion d'or à la Mostra de Venise 2021, Annie Ernaux raconte ne pas être intéressée par ce médium.

La raison ? "J'écris avec les images intérieures, les images de la mémoire. Le processus d'écriture pour le cinéma est très différent", explique-t-elle.

Au moment où le droit à l'avortement est remis en question aux Etats-Unis, que pense celle dont l'oeuvre est traversée par ces questions ? "Je crois qu'on pouvait attendre cette vague conservatrice car quand les femmes prennent le pouvoir .... ou plutôt quand leurs voix s'élèvent, les hommes sont solidaires entre eux", répond-elle. Et d'ajouter "qu'en France comme aux Etats-Unis, les femmes ne sont plus disposées à se laisser faire".

Véritable icône féministe pour plusieurs générations, Annie Ernaux confie simplement se sentir "femme. Une femme qui écrit, c'est tout". Son dernier livre "Le jeune homme" est paru début mai chez Gallimard.

FRANCE 24



jeudi 6 octobre 2022

Nobel / La Française Annie Ernaux remporte le prix « pour son courage » selon l’Académie

    Annie Ernaux


    Nobel : La Française Annie Ernaux remporte le prix « pour son courage » selon l’Académie

    LITTERATURE Le Prix Nobel de littérature a été remis ce jeudi à Stockholm


  • Le prix Nobel de littérature 2022 a été décerné jeudi à la romancière française Annie Ernaux, a annoncé l’Académie suédoise.
  • L’écrivaine de 82 ans est récompensée pour « le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », a expliqué le jury Nobel.

Pour une surprise, c’est une belle surprise : Annie Ernaux a remporté ce jeudi le prix Nobel de littérature, décerné par une Académie suédoise qu’on annonçait plus imprévisible que jamais. L'écrivaine de 82 ans est récompensée pour «le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle», a expliqué le jury Nobel.

La surprise est belle, donc, mais grande aussi, tant un autre Français, Michel Houellebecq, ou la Canadienne Anne Carson faisaient figures de favoris pour succéder au romancier britannique d’origine tanzanienne Abdulrazak Gurnah (2021) et à la poétesse américaine Louise Glück (2020).

Une académie qui défie les pronostics...

L’Académie aurait pu aussi récompenser l’auteur britannique des Versets sataniques, Salman Rushdie, victime d’une tentative de meurtre en août. Ou l’autrice russe exilée à Berlin Ludmila Oulitskaïa, adversaire déclarée du président russe Vladimir Poutine, qui aurait été un autre choix très politique dans le contexte de la guerre en Ukraine. Mais non.Le choix de l’Académie suédoise est moins politique que consesuel magré tout, tant l'oeuvre d'Annie Ernaux, d'abord couronnée en France, est de plus en plus traduite et diffusée à l'étranger, notamment Les Années, mais aussi L’événement récemment adapté au cinéma par Audrey Diwan. Ce prix s’inscrit surtout dans l’après #MeToo et l'attribution controversée du prix 2019 à l’écrivain autrichien Peter Handke connu pour ses sulfureuses positions pro-Milosevic. Réputée - et critiquée - pour ses choix masculins et eurocentrés, elle a depuis successivement sacré une Américaine et un auteur né à Zanzibar dont l’œuvre est centrée sur les tourments de l’exil et des réfugiés, l’anticolonialisme et l’antiracialisme. 

... mais reste soucieuse de son image

Cette fois, le jury Nobel récompense une femme française « pour son courage », social et féministe, mais aussi, bien sûr, « pour ses qualités littéraires », l’Académie n’ayant de cesse de préciser que son prix n’est ni politique, ni soumis aux règles de parité ou de diversité ethnique, et que le seul gage est la qualité des lettres et de l’œuvre.

« L’Académie est maintenant évidemment soucieuse de son image en ce qui concerne la diversité et la représentation des genres d’une tout autre façon qu’avant le scandale de 2017-2018 », expliquait mercredi à l’AFP Björn Wiman, chef du service culturel du quotidien suédois Dagens Nyheter. « Je pense que l’on veut un nom plus connu cette année du fait de la surprise de l’année dernière », pronostiquait le journaliste à quelques heures de la remise du prix. Et il avait raison.


20 MINUTES


DE OTROS MUNDOS

RIMBAUD


Annie Ernaux / « Passion simple » / Sensuel et sans suite

 


« Passion simple » – Sensuel et sans suite

Diane Lestage
24 AOÛT 2021

En adaptant le court livre d’ Annie ErnauxPassion simple, la réalisatrice Danielle Arbid réussit à retranscrire cinématographiquement l’écriture brut et authentique de l’autrice. Charnel et incarné, Passion simple est l’histoire d’une femme qui attend un homme.

Le visage de Laetitia Dosch. Ses yeux embués. La caméra tournoie autour d’elle. On peut lire dans les yeux de son personnage la tristesse et la résignation. Cette femme se raconte. Pendant plusieurs mois, toute sa vie quotidienne a tourné autour d’un homme, rythmée par la sonnerie du téléphone, et le bruit de moteur de sa voiture annonçant son arrivée. Très vite, la confidence littéraire laisse place à la jouissance. Danielle Arbid fait glisser son objectif entre les peaux qui s’agrippent, effleurant les chairs. Tandis que, les gémissements de plaisir se mêlent aux souffles des amants. Le temps est arrêté, seul compte ces corps imbriqués.

Par cette scène de sexe inaugurale, la réalisatrice installe le décor narratif et temporel du film. Une temporalité égoïste donnée par le personnage d’Hélène, professeure à l’Université et mère divorcée. La cinéaste décortique à l’image les étapes de la passion amoureuse qui embrase le corps et le cœur de la protagoniste jusqu’à l’obsession. Le diplomate russe marié (incarné par le danseur Sergei Polunin) qui lui fait perdre la tête, devient l’objet et l’instigateur des habitudes d’Hélène. Passion simple se découpe en deux espaces, le physique et le mental. D’abord celui amenant la présence de l’homme : téléphone, cérémonial de préparation, arrivée, sexe, et départ. Et le temps de l’absence où il vient s’infiltrer dans la vie réelle occupant la moindre pensée et le plus petit geste de la vie banale.

« À partir du mois de septembre de l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. »

Passion simple, Annie Ernaux, Gallimard

Corps à cœur

La cinéaste capture en alternance le tourbillon de l’ivresse fiévreuse à la solitude obsessionnelle. L’état des lieux amoureux disséqué par l’écriture brute et factuelle d’Annie Ernaux est ici directement incarné par Laetitia Dosch, marqué sur son corps, lisible dans son regard. En diapason plusieurs chansons d’amour parsèment le long-métrage marquant les étapes de l’évolution sentimentale et l’agitation perpétuelle d’Hélène. De « C’est merveilleux l’amour » de Gilbert Bécaud à « If You Go Away » de Rod McKuenen passant par « I Want You » de Bob Dylan. Cette bande-son retranscrit ces vertiges de l’amour, apparaissant ici comme des chorégraphies sensuelles.

Aimer déraisonnablement sans explication dans cette lumière de fin d’après-midi captée par la pellicule. C’est de ça dont il est question dans cette adaptation, sixième long-métrage de Danielle Arbid où pour la première fois, elle n’évoque pas ses racines libanaises mais poursuit son exploration érotique et sensorielle au cinéma, filmant comme rarement un corps d’homme désiré.

Passion simple apparait finalement comme une traduction filmique et contemporaine de la très célèbre citation d’Alfred de Musset, dans On ne badine pas avec l’amour : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

LIRE AUSSI : PASSION SIMPLE – DÉCRIRE LA VIE.

Auteur·rice

  • Diane Lestage
  • J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.
  • MAZE