un chien blessé heurté par une voiture et qui se traîne vers le trottoir hurlant à la mort et devant tant de sang qui coule de sa bouche et de son cul vous frissonez.
je n'en crois pas mes yeux mais je continue à rouler comme si j'allais descendre le chercher pour m'en occuper m'occuper de ce chien agonisant sur Arcadia sur un trottoir alors que son sang s'infiltrerait de partout, mouillant ma chemise, mon pantalon, mon caleçon, mes chaussettes, mes chaus- sures. mais c'est juste une velléité. qui plus est, je songe au numéro 2 dans la première course et j'essaie de deviner ce que ça donnerait combiné avec le 9 dans la deuxième. c'est une journée à me rapporter 140 $ du coup j'abandonne à sa solitude ce chien agonisant quasiment en face du centre commercial où les dames chic s'amusent à marchander tandis que le premier flocon de neige tombe sur la Sierra Madre.
Aux Etats-Unis, les bipolaires sont devenus un phénomène de société. Les séries télé s'en emparent, les stars du show-biz n'hésitent pas à témoigner. Une "popularité" à double tranchant.
Parmi les stars bipolaires,
Catherine Zeta-Jones a été diagnostiquée il y a plusieurs années.
Reuters
Catherine Zeta-Jones va "beaucoup mieux" après son deuxième séjour d'un mois dans une clinique psychiatrique. Le chanteur Chris Brown, célèbre pour avoir eu la main un peu lourde sur sa copine Rihanna, vient d'annoncer par voie de presse qu'il est, lui aussi, bipolaire ; membre d'un club glamour et créatif qui accueille déjà, parmi d'autres, Sting, le comique Jim Carrey, Carrie Fisher - la princesse Leia de Star Wars -, Linda Hamilton -maman guerrière de Terminator - et l'intrépide Jean-Claude Van Damme.
Les héros "bipolaires" à l'écran
D'autres proclamations devraient bientôt égayer la presse people puisque la pop star Demi Lovato, idole des ados plus connue pour son anorexie-boulimie et sa tendance à l'automutilation, vient de découvrir sa bipolarité au cours d'un internement de routine. "A posteriori, cela ne m'étonne pas, reconnaît l'enfant chérie des studios Disney. J'étais capable d'écrire sept chansons en une nuit et de rester éveillée jusqu'à 5h30 du matin." Britney Spears a eu droit, en 2008, au diagnostic gratuit et irrévocable d'un psy californien commandité par le magazine Peopleassurant (sans l'avoir rencontrée) que "son hypersexualité, ses mauvaises décisions et son impulsivité trahiss[ai]ent un comportement bipolaire classique".
L'intéressée n'a jamais démenti. Non qu'il y ait matière à chichis dans un pays où près de 6 millions d'individus, soit 2,6 % de la population adulte, selon le très officiel National Institute of Mental Health, souffrent de ces cruels troubles maniaco-dépressifs. Ce taux, le double de la moyenne mondiale, signe une étrange épidémie autant qu'un vrai phénomène de société.
Les héros "bipolaires" tiennent aujourd'hui le premier rôle à l'écran. DansHomeland, le trouble psychique de Carrie, agente de la CIA obsessionnelle, tient lieu d'intrigue centrale, comme celui de Monica Gallagher, l'imprévisible matriarche du feuilleton Shameless. Une nouvelle production de la chaîne ABC, Black Box, prévue pour avril, reposera entièrement sur les aventures quotidiennes d'une psychiatre bipolaire.
Surdiagnostic et médication à outrance
De telles entrées dans le showbiz ont pu estomper les stigmates dubipolar disorder, comme l'appellent les Américains. Un peu trop, même. "Aux Etats-Unis, la culture populaire a une influence disproportionnée sur la psychiatrie, rappelait le Dr Stuart Kaplan dans un éditorial décapant en 2011. Elle contribue à la fréquence des diagnostics, comme à l'époque de l''hystérie' au XIXesiècle." En prime, l'industrie pharmaceutique est autorisée à diffuser des publicités pour ses médicaments. Ainsi, BP Magazine, un prospère trimestriel destiné à cette importante communauté de patients, assure à ses annonceurs qu'un quart de ses lecteurs font part des pubs à leurs médecins.
A ce jeu, le surdiagnostic et la médication à outrance sont inévitables. En particulier pour les plus jeunes. Selon Kaplan, le nombre d'enfants et d'adolescents soignés pour des troubles bipolaires a été multiplié par... 40 en dix ans, passant de 20000 en 1992 à 800000 en 2002.
Une explosion due en partie à un bestseller, L'Enfant bipolaire, publié en 2000 par le psychiatre Demitri Papolos et sa femme, qui élargissait allègrement les critères de diagnostic au point d'inclure l'insolence, la rébellion, l'hyperactivité et les matins grognons parmi les signes de pathologie. Il n'en fallait pas plus, au milieu du battage des talk-shows de l'après-midi, pour préparer la relève d'une nation bipolaire...*
Symptôme d'une époque? Tout le monde en parle. Pourtant, entre phases extrêmes d'exaltation et d'abattement, les troubles maniaco-dépressifs restent très difficiles à repérer. D'abord par ceux qui en souffrent.
Le trouble bipolaire? Une successions de phases maniaque et de périodes de dépression.
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BipolaireQ et heureux, Laurent Davenson? "Oui", répond spontanément l'intéressé. Un temps. "Quand même, j'aimerais mieux vivre sans cette espèce de poison que j'ai dans le corps..." Diagnostiqué en 1999, cet "optimiste inquiet en permanence" mène, à 43 ans, une vie "plutôt équilibrée", cadre commercial dans une société de services et père de trois filles -18,15 et dix ans, qu'il élève en garde alternée. Mais à quel prix! Deux pertes d'emploi pour dépression, un divorce dû pour une grande part à son état et de gros soucis financiers après l'achat inconsidéré de "quelques" voitures de collection. "Même si elles sont moins aiguës, j'alterne encore les phases up et down, reconnaît-il. Lors d'un week-end en Normandie il y a dix jours, j'ai bien failli acheter une maison. Heureusement, mes copains m'ont retenu." Il évoque aussi les médecins "dingues" de diagnostic, les trucs "de fou" qu'il a faits dans sa vie, l'énergie "démente" qu'il peut déployer parfois. Et lâche: "Dans mon malheur, j'ai une chance de malade: mes amis ne me jugent pas."
Une "chance de malade". L'expression illustre bien le paradoxe dutrouble bipolaire, ce mélange de phases maniaques et de dépression, cette succession de -très- hauts et de -très- bas, où l'on se sent tour à tour exalté et terrassé, surpuissant et moins que rien. "Tantôt génial, tantôt serpillière et, entre les deux, dans l'insécurité de ce qui va advenir", résume Laurent. Des paradoxes qui pèsent aussi sur l'image que le grand public a de la maladie. Valorisée et galvaudée. Promue socialement et subie individuellement. Revendiquée par des "people" -Catherine Zeta-Jones, Benoît Poelvoorde...- et cachée par les anonymes. Source de création pour certains, et de mal-être pour la plupart. Sous-évaluée en France, où le délai de prise en charge frôle les dix ans, etsurdiagnostiquée aux Etats-Unis -50 fois plus de cas officiels qu'il y a vingt ans.
Symptôme d'une époque en crise où chacun cherche en l'autre le reflet de sa propre fragilité, la curiosité pour les bipolaires n'a jamais été si grande. Héros à la cuirasse fêlée dans les séries télé à succès -Homeland-ou au cinéma -Happiness Therapy, les maniaco-dépressifsinspirent les romanciers -Delphine de Vigan décrivant sa mère dansRien ne s'oppose à la nuit aux éditions JC Lattès- et les artistes -le peintre Gérard Garouste se racontant lui-même dans L'Intranquille -L'Iconoclaste. Au point de devenir un phénomène "tendance"? "Quel manque de délicatesse, alors qu'il s'agit d'une pathologie qui fait abominablement souffrir le patient et son entourage!" s'irrite Christian Gay, psychiatre à la clinique du Château-de-Garches -Hauts-de-Seine.
La bipolarité n'est pourtant pas, en soi, un mal nouveau. Baptisée "dysthymie" à l'Antiquité, "folie circulaire" au XIXe siècle, "psychose maniaco-dépressive" dans les années 1950, cette maladie a récemment été intégrée dans la grande famille des "troubles de l'humeur". Mais ses manifestations varient tellement en fonction des individus qu'il est quasiment impossible d'en dresser une liste exhaustive. "Mieux vaudrait commencer par rappeler ce que ne sont pas les bipolaires", lance, sur le ton de la boutade, le Dr Christian Gay. Il énumère: non, les "BP" ne sont pas des déprimés au long cours. Ni des hyperactifs qui épuisent leur entourage. Ni des cyclothymiques, dont les variations d'humeur restent courtes et d'intensité modérée. Pas davantage des "borderline", ces patients instables, en tension interne permanente, qui ressentent douloureusement toute émotion. Or le problème est là: leurs symptômes se ressemblent beaucoup, ce qui conduit parfois à des erreurs de diagnostic, dans un sens positif ou négatif.
Les facteurs de risques génétiques comptent pour 60% dans l'apparition des troubles
Dans quelle proportion les Français sont-ils touchés par la maladie? Selon l'approche retenue par les chercheurs dans leurs études épidémiologiques -étroite ou large, neurologique ou comportementale, le pourcentage varie de 1% à 5% de la population. Voire 8% selon certains. Depuis les années 2000, les médecins ont, en effet, élargi la définition de la bipolarité en opérant des distinctions entre "type 1" -l'ancienne psychose maniaco-dépressive, "type 2" -formes atténuées- et troubles apparentés. Encore faudrait-il savoir de quoi l'on parle. Car, si le sens de la dépression est à peu près le même pour tout le monde, la "manie", dans le langage courant, n'a rien à voir avec la définition qu'en donnent les médecins: "C'est une exaltation permanente doublée d'une énergie phénoménale, qui confine au sentiment de toute-puissance", expliqueRaphaël Giachetti, psychiatre à Toulouse.
Un formidable moteur? Pas nécessairement. Car dans cet état "d'euphorie pathologique et d'optimisme démesuré, la personne s'expose inévitablement à des risques", souligne-t-il: démissionner sans raison de son travail, dépenser l'argent que l'on n'a pas, multiplier les rencontres sexuelles, partir au bout du monde, rouler à 120 à l'heure sur le périphérique. Ou encore "convaincre ses collègues que son chef est un vrai pervers, parce qu'à ce moment-là on y croit réellement, et devoir s'en excuser ensuite", se souvient Marie Alvéry, 47 ans, hospitalisée sept fois, dont trois après avoir été diagnostiquée.
Au-delà de la grande variété des comportements, il existe néanmoins des signes objectifs de la maladie. Notamment des dysfonctionnements liés à des anomalies du lobe temporal, qui "font 'rétrécir' le cerveau en période de dépression et le mettent en 'surchauffe' durant les épisodes maniaques", explique le psychiatre Elie Hantouche. Autre piste de recherches: les facteurs de risques génétiques, qui comptent "pour 60% dans l'apparition des troubles", rappelle Stéphane Jamain, chercheur à l'Inserm. De fait, schizophrènes et bipolaires partagent environ 50% de leurs anomalies génétiques et la présence d'antécédents familiaux multiplie par dix le risque de survenue de la maladie. Pour autant, "l'environnement joue aussi", insiste Stéphane Jamain, évoquant une combinaison complexe de causes traumatiques -abus sexuels durant l'enfance, décès familiaux...- et de facteurs aggravants -infection virale pendant la grossesse, anomalies de régulation de l'horloge interne.
En d'autres termes, la bipolarité exige une approche "bio-psycho-sociale" où, précise le Pr Chantal Henry, psychiatre à l'hôpital Albert-Chenevier à Créteil -Val-de-Marne, "ce ne sont pas les symptômes eux-mêmes, mais leur répétition et leur alternance qui 'signent' la maladie". La manie peut succéder à la dépression, ou l'inverse; la répétition, se produire à intervalles plus ou moins rapprochés dans la même journée, ou tous les deux ans. "La règle, c'est qu'il n'y a pas de règle. On ne sait jamais à l'avance quand ça va nous tomber dessus", explique Grégoire, 48 ans, diagnostiqué en 1993.
Repérer les troubles le plus tôt possible afin de prévenir les rechutes
Dans ces conditions, dresser un "profil type" des malades relève de la gageure. Et, pour ajouter à la difficulté, il faut aussi soigner les comorbidités liées à ce trouble, "très mal prises en charge aujourd'hui", déplore le Pr Marion Leboyer, coordinatrice du réseau national FondaMental qui rassemble des spécialistes de la santé mentale en milieu hospitalier. Obésité, diabète, pathologies cardiovasculaires, alcool ou drogues: la liste est longue. Elle va même parfois jusqu'au suicide -15 % des malades non suivis. Le traitement pharmacologique des bipolaires se révèle donc délicat. Beaucoup se voient prescrire desthymorégulateurs, dont le lithium, utilisé depuis longtemps, ainsi que des antipsychotiques atypiques et des anticonvulsivants, à prendre au long cours. Auxquels s'ajoutent, ponctuellement, des antidépresseursou des stabilisateurs de l'humeur, sans oublier les médicaments soignant tous les troubles associés. Or les malades rechignent souvent à suivre un traitement à vie. En particulier lorsqu'ils ont l'impression d'aller mieux.
D'où l'intérêt des thérapies de "psychoéducation" mises en place par le réseau FondaMental depuis 2002. Le principe? 20 séances de deux heures chacune, avec une dizaine de participants, sous la houlette de deux professionnels. Objectif: "Aider les patients à repérer, le plus tôt possible, l'apparition des troubles afin de prévenir les rechutes et le temps d'hospitalisation", détaille le Dr Christine Mirabel-Sarron, coordinatrice du réseau. Pour ce faire, les médecins proposent des outils pratiques, tel un "baromètre personnalisé de l'humeur" où les malades notent quotidiennement leur état et repèrent les fluctuations éventuelles. Ils expérimentent aussi des processus dits "de séquençage comportemental", visant à "freiner la machine en phase haute, et à la faire repartir en phase basse". "On adopte la technique des petits pas, commente le bipolaire Laurent Davenson. S'obliger à se lever à six heures cinquante et à sourire quand on se sent déprimé. Ou, à l'inverse, s'interdire d'appeler 15 personnes dans la journée pour les inviter à dîner et se limiter à cinq. Pour ça, les amis et la famille sont d'une aide précieuse."
C'est l'entourage, en effet, qui, le premier, alerte le patient sur les signes de manie ou de dépression. Qui, au besoin, prend contact avec le corps médical. Et qui, autant que faire se peut, amortit les chocs et les sautes d'humeur ou répare les pots cassés -dépenses inconsidérées, projets irréalisables. Tous les patients le disent: la personne qui partage leur vie a bien du mérite. Et de la constance. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. "Durant un délire paranoïaque, j'ai envoyé mes enfants chez le voisin, persuadée que mon mari voulait nous trucider avec son piolet de montagne. C'est compliqué à décrire: même en phase 'haute', j'ai conscience de ce qui arrive, mais pas assez pour enrayer le processus", confie Marie Alvéry. Félix, 67 ans mais diagnostiqué il y a douze ans seulement, confirme la difficulté de vivre au jour le jour cet état singulier: "Quand ça va mal, on se protège comme on peut. C'est quand ça va mieux, qu'il faut faire attention..."
Là n'est pas le moindre paradoxe -le "drame", insiste le Dr Raphaël Giachetti- de cette maladie: les hypomaniaques, ces patients de "type 2" aux changements d'humeur relativement gérables, vivent souvent agréablement cette phase où ils se sentent "clairvoyants, entreprenants, multitâches, comme s'ils rattrapaient le temps perdu de la dépression", note le psychiatre. "Dans ces moments-là, je dors trois heures par nuit sans problème, explique Laurent. Je peux épater mon patron tant je réussis tout ce que j'entreprends. Et si je rencontre une fille, je suis ultraséduisant, les reparties fusent, j'ai un charme fou. Cette tension intérieure peut être épuisante. Mais, même si la souffrance n'est jamais loin, il y a une certaine jouissance à se sentir aussi efficace. Comment voulez-vous que je renonce à être enfin au top de mes possibilités?"
Comment, en effet, refuser cette ivresse de performance dans une société qui encense les "valeurs d'hyperactivité, de vigilance continuelle, d'échanges multiples, de productivité", pour reprendre les termes dupsychiatre Roland Gori? "Chaque époque a la pathologie qu'elle mérite, note le thérapeute. Avant la bipolarité comme 'mal de civilisation', il y eut notamment la neurasthénie, l'hystérie ou les personnalités limites". Chez les Grecs, au moins, la "mélancolie" -notre dépression actuelle- s'accompagnait d'un questionnement sur le sens de la vie. Rien de tel aujourd'hui, où les sentiments négatifs -perte, tristesse, échec- sont niés, et les moments de doute, de panne ou de faiblesse considérés comme une perte de temps.
Accepter ces conduites déviantes, tant que la souffrance reste supportable pour le patient?
C'est justement cette approche qu'il faut changer, explique le psychanalyste britannique Darian Leader dans son livre Bipolaire, vraiment?. Pour la première fois, un ouvrage grand public explore avec rigueur et pertinence scientifique ce "mal contemporain" si complexe à cerner. A la tyrannie du "tout chimique médicamenteux" qui fait des ravages aux Etats-Unis et qui vise uniquement à supprimer les symptômes, Darian Leader oppose la thérapie individuelle, fondée sur l'exploration de l'histoire personnelle du patient. De son côté, Roland Gori invoque Freud et plaide pour une acceptation de ces conduites "déviantes" tant que la souffrance reste supportable pour le patient. "Le symptôme est, aussi, le lieu d'une mémoire, le signe que le 'sujet' a un certain désir de guérir, rappelle-t-il. Voire, qui sait, une tentative de résister à cette société de contrôle et de normalisation que dénonçaitMichel Foucault."
La bipolarité, comme gage ultime de liberté? L'hypothèse est osée. Mais elle a au moins un mérite: celui de reconnaître aux bipolaires le droit d'être ce qu'ils sont.
Bipolaire, vraiment? Le livre du psychanalyste britannique Darian Leader décrypte les ressorts d'une maladie d'autant plus complexe à bien diagnostiquer que chaque cas est singulier. L'Express en publie les passages les plus éclairants. Exclusif.
Catherine Zeta-Jones est atteinte de troubles bipolaires depuis des années.
Reuters
[Extraits]
Un filon pour l'industrie pharmaceutique
En braquant le projecteur sur les alternances d'humeur et pas sur des processus plus profonds, on a élargi le périmètre pour y inclure de plus en plus de monde. Aujourd'hui, on parle même de "bipolarité soft" pour des patients qui "réagissent fort aux pertes". En assouplissant à ce point les critères, on a ouvert un boulevard à l'industrie pharmaceutique, en invitant un nombre toujours plus grand de consommateurs à se considérer comme bipolaires. [...]
Pourtant, aucun patient n'est plus enclin à ne pasprendre ses médicaments que le patient diagnostiqué bipolaire - d'où ces discours sans fin, chez les médecins aussi bien que les associations de soutien aux patients, sur l'importance de bien prendre ses médicaments. [...]
Il ne faudrait pas sous-estimer, encore une fois, le poids du marketing de la bipolarité. [...] De plus en plus de gens en viennent à se trouver "bipolaires", souffrant d'un "trouble" qui suivrait ses propres règles, formulées de l'extérieur. [...] Il nous faut revenir à une approche plus ancienne et plus humaine. A une approche qui se penche sur la singularité de chaque cas. Et qui offre à la personne maniaco-dépressive une chance d'assumer - aussi lent et douloureux que puisse être le processus - ce qui de son histoire peut être assumé, et de trouver quand même une manière de vivre avec ce qui ne le peut pas.
Le poids de l'enfance
Le désir de tenir son public, de l'avoir de son côté, renvoie à une dimension bien spécifique de l'enfance, qu'évoquent de nombreux sujets maniaco-dépressifs. Une mère, un père ou une autre personne très proche peuvent avoir été eux-mêmes la proie de changements d'humeur brusques, souvent terrifiants et imprévisibles pour l'enfant, qui s'est senti abandonné puis à nouveau adoré avec une inconstance féroce. [...] La structure de pendule ou de balan cier de certaines formes de maniaco-dépression est donc inscrite sur l'enfant, littéralement.
[...] Un schéma [que les maniacodépres sifs] peuvent revivre plus tard avec leurs propres changements d'humeur, au gré desquels ils se sentent au centre du monde puis, de façon insoutenable, seuls et oubliés de tous. De même que plus tard ils peuvent rechercher des relations de dépendance totale comme étant la seule garantie d'amour. Une personne va avoir sur eux une forme de toute-puissance, leur devenir la source de tout, si bien que la moindre ombre au tableau, la moindre frustration prendra à leurs yeux les proportions d'un rejet définitif.
Sexualité agitée...
Comme le remarque Terri Cheney [NDLR : une célèbre avocate américaine, qui a raconté sa vie de bipolaire dans une autobiographie, Manic], "le sexe à l'état maniaque n'est pas vraiment un rapport sexuel. C'est du discours, juste une façon de plus d'apaiser un insatiable besoin de contact et de communication. A la place des mots je parlais avec ma peau". Le sexe maintient le destinataire bien présent, il est là, tout près : le sujet passe d'un partenaire à l'autre comme il passerait d'un interlocuteur à l'autre. Terri Cheney a tout à fait raison de souligner que la fameuse hyperactivité de l'état maniaque et cette façon de gigoter, de remuer, de toucher à tout constamment ne sont en fin de compte que des variantes d'une même impulsion de parler, de continuer à bavarder.
[...] Que c'est à l'arraché, toujours plus ou moins de façon désespérée que la personne maniaque arrive à maintenir en face d'elle son interlocuteur, comme s'il fallait à tout prix qu'il soit là - à la manière dont un comique de standup fait tout pour que les gens ne se détournent pas un instant de lui. Est-ce vraiment un hasard si la maniacodépression est si commune chez les comiques ?
...mais fidélité en amour
Plus l'amour est fragile, plus le besoin est grand, peut-être, de s'y investir. Ce qui n'est pas sans lien avec le remarquable sens de la loyauté qu'on trouve au coeur de la maniaco-dépression. Les sujets maniaco-dépressifs peuvent être maltraités, trompés, dénigrés par quelqu'un qui compte beaucoup pour eux, ils lui resteront fidèles, même quand ils laissent tomber d'autres person nes de leur entourage pour un tort beaucoup moins grave. S'ils s'étaient accrochés à un amour qui leur permettait d'échapper à ce lieu dangereux et effrayant où ils risquaient à tout moment d'être abandonnés, maintenant ils cherchent désespérément à s'assurer qu'il existe une figure qui pourra jouer ce rôle à leurs yeux, qu'elle soit un amant, un médecin ou un thérapeute.
Le bipolaire, panier percé altruiste
[...] Les frénésies d'achats sont souvent financées par de l'argent qu'on emprunte, le sauvetage (s'il y en a) n'inter -venant en général qu'un bon moment après que la dépense a été effectuée. Dans la plupart des cas, les sujets maniaques dépensent un argent qu'ils n'ont pas. Mais une frénésie de shopping peut aussi prendre la forme d'une série de vols.
[...] Pour quelqu'un qui traverse un épisode maniaque, le monde a l'air tellement généreux, et prêt à tout pardonner. Tout est là, à portée de main, il suffit de s'en saisir, et de s'en repaître. On dirait que le sujet a été comme dépouillé de son système socio-symbolique, moral aussi bien qu'économique [...].
On voit parfois ces frénésies dépensières comme des déchaînements égoïstes et narcissiques, insoucieux des proches, qui se retrouvent souvent à devoir régler les factures. Et pourtant, à mesure qu'on en écoute les récits, on se rend compte qu'un certain altruisme est ici en jeu. Une logique sacrificielle préside à ces épisodes frénétiques et, de fait, un sujet maniaque peut tout aussi bien donner tout ce qu'il possède qu'acquérir des choses nouvelles.
[...] Il ne faut pas sous-estimer cette dimension interpersonnelle dans la maniaco-dépression. Aussi égoïstes que semblent être les actes de la personne, il y a toujours quelqu'un d'autre à l'horizon. On a remarqué que les sujets maniaques essayaient de rallier les gens à leurs plans ou leurs projets, souvent avec succès. Il s'agit moins d'entreprise privée ou de passe-temps solitaire que d'un effort plus ambitieux, plus inclusif, qui peut très bien avoir pour but le bien commun. Des collègues, des amis, des investisseurs sont contactés, et les choses auront lieu.
[...] Il y a peut-être là une autre clef de la maniaco-dépression. L'altruisme, la logique sacrificielle, et la nature béni gne du monde alentour qui vous observe, tout cela va dans le même sens, suggérant que pour le sujet maniacodépressif, la croyance dans un Autre qui serait bon par nature, dans un monde généreux et gratifiant, est ce qui doit être préservé à tout prix. [...] D'où le sens nouveau qu'il faut attribuer au fait que les sujets maniaques accumulent des dettes considérables sous les yeux de leurs proches. Le sujet montre directement qu'il est en dette, et la dimension altruiste et sacrificielle de l'épisode maniaque peut être vue comme la tentative de remboursement ou d'annulation d'une dette.
Des maux aux mots
La personne maniaque a le don de la parole, un don qui fait défaut en général à presque tout le monde. Elle a trouvé au sein du langage une position à partir de laquelle parler, et dérouler bientôt sans effort blagues, jeux de mots et répar -ties instantanées. On peut aller jusqu'à y voir la source de l'exaltation bien connue de la personne maniaque : c'est parce qu'on arrive si bien à parler que l'humeur s'élève jusqu'à l'exaltation, et non l'inverse. Ce n'est pas l'humeur qui leur permet de parler mais la parole qui libère en eux une certaine humeur. [...]
Dans la phase maniaque c'est comme si les mots s'étaient arrachés à l'emprise de leur sens, offrant à la place leurs connexions acoustiques, tandis que dans la phase dépressive les mots se font souvent rares, et lourds d'une seule et unique signification. "Je suis un connard, je suis un connard, je suis un connard", comme se le répétait à lui-même sans fin l'un de mes patients aux points les plus bas de sa maniaco-dépression.
Un bipolaire n'est pas un dépressif...
La psychanalyse a souvent fait l'erreur de mélanger la mélancolie et la manie, alors que les mélancolies sans manie sont assez différentes des phases dépres -sives de la maniaco-dépression. [...] Dès que le spectre de notre morta lité envahit les pensées du maniaco-dépressif, l'éclat de la vie est soudain terni. Ce qui est assez différent de la dépression du mélancolique, qui tourne plutôt autour de l'idée de ruine - morale, spirituelle, physique. Dans la mélancolie le sujet enrage contre lui-même, déclinant une litanie de reproches contre soi et se plaignant sans répit de quelque faute ou péché dont il serait coupable.
Dans la maniaco-dépression aussi la présence d'un sentiment de culpabilité est indéniable, mais quelque chose est différent. Quand le mélancolique se plaint d'être ruiné ou anéanti, il impute à lui-même le processus de destruction, tandis que le maniaco-dépressif l'imputera aussi hors de lui. C'est toute la différence entre "j'ai détruit l'Autre" et "l'Autre m'a détruit". Même si l'idée de nullité et de ruine peut être là dans les deux cas, l'accent n'est pas mis sur la même chose. Et là où le mélancolique se sent souvent coupable pour un acte qui a eu lieu dans le passé, il est intéressant de voir que le sujet maniacodépressif situe fréquemment la cata -strophe dans l'avenir. Quelque chose de terrible va se produire.
... ni un mélancolique
Dans la mélancolie, la personne prend toute la faute sur ses épaules, inébranlable dans l'avilissement et l'autoflagellation, alors qu'avec la maniacodépression la faute oscille. En phase dépressive, en effet, la personne se repasse intérieurement non seulement ses propres fautes et ses échecs, mais aussi ceux des autres, et tous les torts que les autres lui ont causés. D'où les images de vengeance si fréquentes chez les maniaco-dépressifs, mais absentes dans la mélancolie.
[...] Il y a une autre différence de taille. Souvent les sujets maniaco-dépressifs se sentiront paralysés pendant la phase dépressive, incapables de prendre la plus simple des petites décisions du quotidien. Une fois sortis du lit, quels habits mettre, que manger, dans quelle direction marcher, quels mots employer si quelqu'un les salue ? Alors qu'à l'état maniaque les décisions ont l'air de se prendre toutes seules, en dépression tout est figé, et les décisions deviennent des tâches insurmontables. Comme le résume un patient, "ce n'était pas que je n'arrivais pas à décider, c'est qu'il n'y avait même plus de je pour décider".
Bipolaire, vraiment?, par Darian Leader, trad. de l'anglais par François Cusset. Albin Michel, 192p., 15€.