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mardi 8 mars 2022

Isaac Babel / Le fantôme d'Odessa

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Isaac Babel
LE FANTÔME D'ODESSA

Publié par FABIEN RIBERY 
Le 12 MAI 2021

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© Editions Denoël, 2021

« Ecrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps. Mes histoires étaient destinées à survivre à l’oubli. »

Ecrivain de premier plan – dramaturge, scénariste, correspondant de guerre, novelliste -, soutenu dans ses ambitions littéraires par Maxime Gorki, Isaac Babel, né à Odessa en 1894 dans une famille juive, rallié à la révolution en 1916 à Pétrograd, engagé dans l’Armée rouge en 1920, fut arrêté à la suite d’une injuste dénonciation en 1939 et fusillé, après plusieurs mois d’interrogatoires et de tortures, pour cause de défaitisme et d’espionnage au profit de la France et de l’Autriche le 27 janvier 1940.

Déçu par l’évolution du régime, il ne célébra pas assez, lui reprocha-t-on, « la vie nouvelle », trop critique envers une dictature dont il avait perçu très tôt la férocité, lui que la violence fascinait par ailleurs.

La parution chez Gallimard, dans la collection L’Imaginaire, de dix-sept nouvelles écrites entre 1915 et 1937 permettent de se rendre compte de son immense talent, de ses dons d’observation, de son humour, de son acuité concernant la sauvagerie humaine.

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© Editions Denoël, 2021

On pense quelquefois à Maupassant, qu’il admirait, pour la densité vive de ses propos et son implacable lucidité : il écrit comme lui sur la condition paysanne, les misères du petit peuple, l’atroce sort réservé aux femmes, mais aussi sur les lendemains désenchantés de la révolution d’Octobre.

Réhabilité en 1954 – nombre de ses manuscrits furent perdus ou détruits -, mais publié véritablement dans son pays seulement à partir des années 1990, Isaac Babel, qui connaissait les secrets du yiddish, porte un regard sombre sur ses contemporains, moins tenus par l’idéal que par les compromissions ordinaires et la lutte pour la survie – lire le recueil Cavalerie rouge, et la description de la pègre juive d’Odessa dans le fameux Récits d’Odessa, ainsi que le terrible Histoire de mon pigeonnier évoquant les pogroms ayant eu lieu dans sa ville mythifiée en 1905.

André Malraux le célébra, qui ne put pas le sauver des balles staliniennes.

La nouvelle Mes premiers honoraires, mettant en scène un jeune homme dont la quête d’amour trouve son extinction dans les bras d’une prostituée de Tiflis, est une merveille.

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© Editions Denoël, 2021

J’aime y lire par exemple ceci : « Dans la pièce voisine, le boucher et sa femme, enragés d’amour, se tournaient et se retournaient comme de gros poissons enfermés dans un bocal. Les queues de ces poissons éperdues venaient cogner contre la cloison. Elles ébranlaient notre grenier noirci sous le soleil vertical, l’arrachaient de ses piliers et l’emportaient dans l’infini. »

Odessa (nouvelle éponyme) ? « Odessa est une ville exécrable. Chacun sait comment on y écorche la langue russe. Il me semble pourtant qu’on peut dire beaucoup de bien de cette ville importante, la plus attachante peut-être de tout l’Empire russe. Songez donc, une ville dans laquelle vivre est facile, clair et sans problème. » / « A Odessa, il y a un ghetto juif très pauvre, très populeux et très malheureux, une bourgeoisie très imbue d’elle-même, et un conseil municipal ultraréactionnaire. A Odessa, il y a des soirs de printemps doux et alanguissants, la senteur épicée des acacias et la lune qui répand au-dessus de la mer sa lumière égale et irrésistible. A Odessa, le soir, dans leurs villas ridicules et vulgaires, des bourgeois gros et ridicules sont couchés en chaussettes blanches sur des canapés, sous le ciel de velours sombre, et digèrent leur copieux dîner, tandis que, derrière les buissons, leurs épouses poudrées, empâtées par l’oisiveté et naïvement sanglées dans leur corset, sont ardemment enlacées par de fougueux étudiants en médecine et en droit. »

Le ton est quelquefois celui du conte (Chabos-Nahamou), du récit humorisco-ironique (Une soirée chez l’impératrice), satirico-érotique (Par la lucarne), de la cruauté sadique (Chez notre chef Makhno).

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© Editions Denoël, 2021

Interrogé en 1937 sur sa méthode de travail (texte reproduit à la fin de Mes premiers honoraires), et son admiration pour le récit Hadji Mourat, de Léon Tolstoï, l’écrivain répond : « Quand j’éprouve le désir d’écrire quelque chose, un récit par exemple, je l’écris comme il me vient, puis je le mets de côté pour quelques mois, après quoi je le revois et le mets au net. Je peux recopier un nombre incalculable de fois, pour ce genre de choses j’ai beaucoup de patience. J’estime que ce système (comme vous pouvez le voir dans les récits qui vont être publiés) donne plus de légèreté et d’aisance à la narration, et aussi un caractère plus direct. »

Plus loin : « J’ai commencé à écrire quand j’étais tout jeune homme, puis j’ai arrêté pendant de nombreuses années, après quoi j’ai écrit comme un fou pendant quelques années, et cessé de nouveau, et maintenant commence pour moi le deuxième acte de la comédie ou de la tragédie, je ne sais pas ce qui en sortira. »

Ressuscité en ses textes – superbe traduction d’Adèle Bloch -, Isaac Babel est aussi actuellement le protagoniste du roman graphique Le fantôme d’Odessa, d’Alexander Pavlenko et de l’écrivain Camille de Toledo, qui avaient publié en 2018 le très remarqué Herzl, une histoire européenne.

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© Editions Denoël, 2021

Tous deux ont ici imaginé la lettre testamentaire d’un condamné à mort à sa fille qu’il connut très peu, Nathalie, née en 1929 en France, sa mère Evguenia s’y étant installée depuis 1925 pour fuir le totalitarisme communiste.

« Il n’y aura pas de père pour la petite fille, écrit Camille de Toledo, ou plutôt si : un grand père absent, emporté par la Révolution, son tyran et ses polices sauvages. Elle, Nathalie, grandira, changera de robe. Pour traverser la guerre, en France, il lui faudra se cacher. Avec sa mère, elles parviendront à survivre. Elles resteront encore quelques années, puis, après le mort de la mère, n’ayant ni patrie en France ni patrie en Russie, Nathalie quittera ce vieux continent de fantômes pour les Etats-Unis. Elle cherchera à oublier, puis à savoir ce qui est arrivé. »

Alors qu’il se sait condamné, Isaac Babel repense à sa jeunesse dans le tumultueux port d’Odessa et ses bandits juifs menée par l’anarchiste Bénia, associé aux Bolcheviks puis trahi par eux, mais aussi aux images du scénario qu’il a tiré de ses contes pour le cinéaste S.M. Eisenstein, projet de film que celui-ci abandonna.

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© Editions Denoël, 2021

Les cases sont d’abord noires sur plusieurs pages, entourant l’image centrale, en couleur, de l’écrivain emprisonné, qui disent la brutalité d’un régime assassin.

Les faux aveux sont arrachés à coups de poings et de triques, les commissaires du peuple sont des barbares.

« Pour aimer la Russie, assure Camille de Toledo, il faut aimer le sel. »

Les puissants du moment effacent les morts, les preuves, falsifient les mémoires, mais, souterrainement, l’artiste travaille – et en Russie l’ONG Memorial – à rétablir la vérité.

« Ma petite fille, confie Isaac Babel, en écrivant, j’ai juste cherché à saisir ce qui tremble… »

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© Editions Denoël, 2021

Le gouvernement Kerenski est aux abois, les Bolcheviks s’allient momentanément avec la pègre, dont les hommes connaissent le maniement des armes.

La guerre civile fait rage, les Blancs sont chassés, et les juifs comme toujours menacés, persécutés, exécutés, pas assez ceci ou trop cela.    

A sa petite fille : « J’ai voulu m’approcher de l’Histoire et je me suis brûlé. »

La Russie est un vaste charnier.

Pourtant, affirme l’écrivain fusillé, « c’est dans son élan indestructible vers les steppes, et peut-être même dans son élan vers la « croix de Sainte-Sophie » que se cachent les destinées essentielles de la Russie. »

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Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par Adèle Bloch, L’Imaginaire / Gallimard, 2021, 192 pages

Isaac Babel – site Gallimard

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa, Denoël Graphic, 2021, 224 pages

ALEXANDER PAVLENKO libre de droits

Alexander Pavlenko – site

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© Editions Denoël, 2021

ISAAC BABEL

Né à Odessa en 1894 dans une famille juive, Babel se rallie à la Révolution en 1916, à Petrograd. Il rencontre Gorki qui encourage ses débuts littéraires. En 1920, il entre dans l'Armée rouge et raconte ses expériences de combattant dans un recueil de nouvelles, intitulé Cavalerie rouge (1926). Il se retire de la vie littéraire en 1930, victime d'une dénonciation, est arrêté en mai 1939, et on suppose qu'il a été fusillé en 1940. Le Collège militaire de la Cour suprême le réhabilite en 1954. En 1957 paraissent en U.R.S.S. ses œuvres préfacées par Ilya Ehrenbourg.


LINTERVALLE


lundi 7 mars 2022

Isaac Babel / Mais où donc est passée la littérature ?

 

Isaac Babel

Mais où donc est passée la littérature ?

PAR SOPHIE BENECH

ben-Isaac Babel est un grand écrivain, il existait par et pour la littérature, écrire était sa passion et sa raison de vivre. Or la biographie que lui a consacrée Adrien Le Bihan Isaac Babel. L’écrivain condamné par Staline (343 pages, 22 euros, Perrin) traite presque exclusivement de sa personnalité, de sa vie privée et de ses positions politiques – du moins telles que les comprend l’auteur. Si, après bien des hésitations, je prends la plume pour parler de cet ouvrage, c’est parce que Babel lui-même n’est plus là pour se défendre contre le réquisitoire dont il fait ici l’objet, tant d’un point de vue politique que d’un point de vue personnel.

Il se trouve que j’ai traduit les Oeuvres complètes d’Isaac Babel aux éditions Le Bruit du temps, ce qui m’a amenée à lire beaucoup de souvenirs le concernant, lui et son époque, mais surtout, à vivre plus de trois ans en compagnie de cet écrivain, ou plutôt en compagnie de ses textes. Et je me sens le devoir autant que le droit de défendre sa mémoire.

Pour commencer, je crois que je n’en finirai jamais de m’étonner de l’incapacité de certains Occidentaux, et particulièrement de certains Français, à se représenter ce qu’est la vie dans un pays soumis à une dictature communiste. Tout ce que j’ai traduit sur les années trente en Russie, tous les  témoignages que j’ai lus ou entendus de la bouche de témoins directs, m’ont définitivement convaincue que personne ne peut s’autoriser à porter du fond de son fauteuil des jugements catégoriques et encore moins ironiques sur des hommes qui se sont débattus comme ils ont pu dans un pays où régnait, outre une idéologie qui prônait l’extermination de tous ceux qui ne pensaient pas et ne s’exprimaient pas selon la norme, un tyran capable d’anéantir des millions de vies d’un simple trait de plume. Il est difficile pour nous de se représenter la Terreur stalinienne, ou même le communisme de guerre qui a suivi le coup d’État d’octobre, mais il existe aujourd’hui tant de témoignages et de littérature sur le sujet qu’un peu de connaissances, d’imagination et de sensibilité permettent quand même de se mettre à la place des gens qui les ont vécus.

Tous ceux qui ont résisté comme ils pouvaient, qui ont essayé de survivre et de créer envers et contre tout dans ce qu’il faut bien appeler un enfer, méritent notre compréhension. Ou tout au moins un peu de respect. Il est vrai que Babel n’a jamais critiqué ouvertement le coup d’État bolchevique (bien que de nombreuses descriptions du Journal pétersbourgeois soient néanmoins fort éloquentes), ni Staline, ni le régime soviétique. Mais jamais non plus il ne les a cautionnés. Plus tard, quelques uns de ses textes (mais non ses récits) célèbrent les « réalisations » du stalinisme. Lorsqu’il était contraint d’écrire des articles de journaux ou des scénarios pour gagner sa vie, ou encore d’intervenir en public, ce qu’il essayait d’éviter le plus possible, il jouait avec la langue de bois de l’époque.

Il n’est pas le seul à avoir dû pour survivre soutenir publiquement la ligne générale. Son biographe semble oublier que sous Staline, on risquait sa liberté et sa vie, sans parler de celles de ses proches, pour avoir gardé le silence ou utilisé le mauvais adjectif. Pasternak a dû souvent louvoyer, même une Akhmatova a écrit, pour tenter de sauver son fils, des poèmes qu’elle a interdit de faire figurer dans son oeuvre, souhait qui n’a d’ailleurs pas été respecté. Très rares sont ceux qui n’ont accepté aucun compromis. Jamais Babel n’a trahi ni dénoncé qui que ce soit – sauf sous la torture, et il s’est ensuite rétracté.

Il est vrai qu’il a travaillé quelques mois (comme traducteur) pour la Tchéka, mais c’était juste après sa création, alors que personne ne savait encore jusqu’où irait cette institution. Il est vrai qu’il a plus tard fréquenté des bourreaux, des membres  du NKVD. De l’avis de plusieurs proches, par curiosité et goût du risque, de l’avis de son biographe, pour des raisons bien plus troubles. Chacun peut émettre l’hypothèse qui lui paraît la plus plausible. Mais il a aussi aidé des amis en butte aux persécutions, bien que A. Le Bihan émette des doutes sur les témoignages dont on dispose.

Il est vrai qu’il a profité des avantages que lui donnait sa position d’écrivain « officiel » (mais il faut être bien sûr de soi pour lui jeter la première pierre), position qui est du reste allée en se dégradant au fil des ans parce qu’il ne publiait presque plus. Pour ma part, je pense que c’est parce qu’il savait pertinemment que ce qu’il écrivait ne franchirait pas la barrière de la censure. Et que le  silence qu’il a gardé pendant des années était sa façon de résister aux pressions dont il faisait l’objet.

Mais Babel n’est plus là pour répondre aux affirmations péremptoires et aux interprétations de ceux qui l’accusent d’avoir joué un jeu déshonorant, en se fondant pour cela sur « des hypothèses plus que vraisemblables », et en introduisant les témoignages le montrant sous un jour qui n’entérine pas leurs certitudes par des formules comme « Il est peu probable que… » ou « Doutons de… ».

Je maintiens que ce n’était pas par des déclarations que Babel exprimait le regard qu’il portait sur ce qui se passait dans son pays, mais par sa façon d’écrire. Or en lisant ce livre, je me suis vraiment demandé pour quelle raison A. Le Bihan s’était intéressé à un auteur qui non seulement lui est de toute évidence antipathique, mais dont le talent littéraire ne le touche manifestement pas – il n’en dit pas un mot, et ne le cite que pour tourner en ridicule sa façon d’écrire ou ses images, en isolant des passages de leur contexte ou en paraphrasant ses récits, ce qui leur enlève tout leur sel et toute leur beauté. Adrien Le Bihan semble tellement insensible à l’écriture de l’auteur dont il parle que, par exemple, il ne décèle dans ses terribles et magnifiques récits sur la collectivisation que l’illustration d’un article de Staline, ou expédie d’un coup de plume ironique un chef-d’oeuvre comme « Histoire de mon pigeonnier ».

À maintes reprises, le biographe parle comme s’il se trouvait dans la tête de Babel, il nous explique que ce qui le tourmente alors que tous ses amis sont arrêtés, c’est « la peur de perdre ce à quoi il tient le plus : virilité, cheval, modèle littéraire… ». Ou il imagine les raisons pour lesquelles Babel a agi en telles ou telles circonstances – toujours au détriment de son personnage. C’est son droit, après tout. D’autant qu’il reconnaît souvent lui-même que ses certitudes se fondent surtout sur des suppositions.babel

Mais c’est aussi mon droit, en tant que l’un des traducteurs de Babel, de protester contre ses hypothèses présentées comme des affirmations et contre les commentaires sarcastiques qu’il sème ici et là entre des parenthèses –  un procédé qu’il affectionne –,  et de m’insurger contre des formules et des termes qui sont en eux-mêmes des jugements :« Il [Babel] fanfaronne… Il pérore… Comme la légende babélienne le rabâche… », « on se laisse embobiner par le narrateur » ou « il mourrait de rire en travaillant » pendant la Grande Terreur.

Même la dernière phrase de cette biographie, « Laissons-le filer avec ses énigmes », me laisse perplexe. Adrien Le Bihan a-t-il conscience qu’il est en train de parler d’un grand écrivain? Et d’un écrivain qui a vécu à une époque troublée et sanglante, qui a tenté de survivre sous la Terreur stalinienne, qui a vu presque tous ses amis et confrères disparaître dans « le hachoir à viande » des années trente (comme disent les Russes), et qui a été tué d’une balle dans la nuque après avoir été torturé –  alors qu’au fond, sa seule véritable faute était d’écrire, de raconter le monde tel qu’il le voyait ?

À force d’avoir fréquenté de très près cet esprit et ses pirouettes, je ne pense pas pour ma part que Babel était un lâche ni un hypocrite, comme le donne à penser cette biographie, ni non plus un admirateur inconditionnel de Staline et de la Terreur. C’était un très grand écrivain et un être complexe, attachant et talentueux, curieux de tout ce qui est humain, qui se débattait comme il pouvait dans le chaos de son époque. J’explique certaines de ses attitudes déroutantes par le fait (avéré) qu’il était prisonnier de circonstances qui ne laissaient guère de choix, et je m’en tiens, moi, aux hypothèses que j’ai avancées dans ma préface : « Peut-être espérait-il que sa célébrité le protégerait. Peut-être ne se faisait-il aucune illusion. Peut-être était-il dans sa nature de « danser sur une corde raide » et de jouer avec le feu. »

L’un des auteurs sur lesquels j’ai travaillé a déclaré dans un interview que personne ne la connaissait aussi intimement que ses traducteurs. De fait, si malgré toutes ses recherches, un traducteur peut ignorer des détails ou même des faits importants de la biographie de l’écrivain qu’il traduit, il vit pendant des mois, parfois des années, à l’intérieur de ce qui est l’être le plus profond d’un artiste, c’est-à-dire son œuvre. À l’intérieur de sa langue, de ses phrases.

Et quoi que puisse raconter quelqu’un (cela vaut bien sûr surtout pour un écrivain), la façon dont il le dit est incroyablement révélatrice de ce qu’il est : son style donne des indications très fiables sur sa nature profonde, sur son être véritable. Si un écrivain est faux, s’il se ment à  lui-même, s’il se berce de grands mots, s’il est superficiel, prétentieux ou animé par la rancœur, son style le trahit, et personne ne le décèle mieux qu’un traducteur. De la même façon, l’authenticité, la loyauté, la droiture, la compassion, la profondeur – tout cela se sent dans une écriture.

Je me fie toujours pour ma part à ce que me disent le style et la langue d’un écrivain, ils ne trompent pas.

SOPHIE BENECH

(« Sophie Benech » et « Isaac Babel, 1939 » photos D.R.)


LA REPUBLIQUE DES LIVRES


dimanche 6 mars 2022

Isaac Babel / Histoire de mon pigeonnier

 



Histoire de mon pigeonnier – Isaac Babel

« Le miracle Babel est sensible dans la moindre de ses phrases: c’est une fraîcheur farouche et pourtant tout en nuances. » – Claude Mouchard / Editions Le Bruit du Temps.

par BORIS
18 SEPTEMBRE 2017

Une introduction de confiance

La littérature est faite de recoins, de greniers bouillonnants. C’est James Salter qui, de sa lampe d’aviateur, m’a montré l’endroit où se cachait le verbe fou d’Isaac Babel. Je venais de tomber amoureux du lyrisme du premier, il aurait donc pu évoquer n’importe quel autre écrivain que j’aurais pareillement tendu ma main dans les mailles sombres et humides de la pièce, à travers toiles d’araignées, fourrures suspectes et morceaux de miroirs saillants. Je n’avais jamais entendu parler d’Isaac Babel, « sans doute le plus grand prosateur de la littérature russe de la première moitié du XXe siècle », mort fusillé. Mais mes sentiments pour la plume Salterienne et l’emphase avec laquelle celle-ci décrivait le génie du monsieur m’ont convaincu qu’il fallait connaître cette œuvre: Histoire de mon pigeonnier.

La lecture facile

Il y a des livres qui se lisent les doigts dans le nez, si je puis dire. La ligne est facile, l’intrigue au cœur plantée dans un hameçon qu’on a tôt fait d’avaler, l’écriture belle, l’intelligence limpide. On y avance avec goût et plaisir, sans heurts, sans effort. C’est l’expérience que j’ai faite à travers la lecture qui a suivi celle d’Isaac Babel: « Les chaussures italiennes » de Henning Mankell, l’auteur suédois. Je l’évoque pour bien décrire le contraste: avec cette Histoire de mon pigeonnier, le rapport fut infiniment plus compliqué.

Je l’ai abandonné une première fois, malgré et à cause d’un vertige. Quelques mois ont passé. Je l’ai enfin lu, à petites lampées, comme un alcool fort dont on ne peut guère abuser. Fasciné, ébaubi, touché, traité par ce livre comme par le tambour d’une machine à laver. J’en suis sorti en ne sachant que trois choses: l’écriture était une splendeur d’inventivité et de lyrisme, l’histoire fragmentée me laissait une impression rocambolesque et terrifiante d’humanité, et mon souvenir du récit était confus, quasi transparent. Je l’ai relu une deuxième fois, et c’est seulement deux mois plus tard que j’arrive à en déposer ici quelque chose, réminiscences en forme d’aurores boréales.

Une extraordinaire singularité

Pièce rare dans mes expériences de lecteur, d’accès difficile, qui m’a demandé, repoussé, fatigué. Rare et exceptionnelle. Un effort m’était nécessaire, mais la récompense ressemblait à ces pics que l’on gravit en crachant ses poumons, à ces caves souterraines resplendissantes où l’on n’accède pas sans surmonter les angoisses d’épouvantables tunnels. La beauté de l’écriture est faite d’une absolue singularité, les images aussi juste qu’improbables, inimaginables et pourtant si pleines de sens, puissantes de la surprise qu’elles provoquent immanquablement. L’humour est violent, grotesque, désarmant, la rage innocente, le sexe une chanson naïve chantée en cachette, d’une voix fluette mais si goulue d’appétit, la vie une cordelette marron usée et chérie comme un agneau perdu dans les yeux d’un enfant. La peau du livre est ridée de siècles d’injustices, de guerres immondes, de morts absurdes et sèches. Je me suis trouvé les bras pendus devant ce spectacle, cette fresque invraisemblable.

J’ai eu ce matin la présence, complice peut-être, de notre cher Charles-Albert Cingria, poète cycliste né à Genève, aux lignes aussi tortueuses et vertigineuses que les chemins empruntés par son vélo. Mais je n’aime pas les comparaisons, ce n’en est pas une, juste un reflet, un écho spontanément apparu dans mon imagination matinale.

À l’envers

Je ne dirais pas qu’on se régale en lisant l’ « Histoire de mon pigeonnier » de Isaac Babel, je dirais que lui se régale de nous voir les yeux exorbités, le rire toutes dents dehors, la larme en colère et la gueule de travers, tordue par un trop plein de vie.


Histoire de mon pigeonnier – Isaac Babel, Editions Le bruit du Temps: lebruitdutemps.fr


BORIS DUNAND



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