![]() |
| Dominique Grandmont |
Rater le bateau pour Hydra
par Odile Hunoult6 août 2020
![]() |
| Dominique Grandmont |

Emily Dickinson, Correspondance complète
par Odile Hunoult
9 avril 2019Emily Dickinson (1830-1886) est « un poète majeur de la poésie américaine » : c’est ainsi qu’on la présente d’ordinaire, sans qu’elle ait de son vivant publié un seul recueil, malgré l’insistance grandissante de quelques correspondants visionnaires.
Emily Dickinson, Correspondance complète. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Françoise Delphy. Orizons, 1 514 p., 40 €

La maison de Flaubert à Croisset. Illustration de Caroline Commanville pour son livre « Souvenirs de Gustave Flaubert », publié en 1895
« Le bonheur complet, enfin le voici : le quatrième tome de la Correspondance… », se réjouit-il en 1998. Flaubert, ce « miracle de probité littéraire (1) », est l’admiration de toute sa vie, et ces quelques lignes en effleurent à peine la matière. La Correspondance, qu’il avait lui-même éditée, préfacée et annotée (Œuvres complètes de Gustave Flaubert, éd. Rencontre, Lausanne, à partir de 1964), est une vieille connaissance pour Nadeau, il s’y replonge, il va confier sa relecture au fil de son « Journal en public ».

Les éditions de l’Atelier de l’agneau publient, in extenso – c’est toujours plus instructif que les choix de textes –, le dernier tome des œuvres complètes du poète Guennadi Aïgui (1934-2006), paru à Moscou en 2009 et traduit par Clara Calvet et Christian Lafont. Sa langue maternelle était le tchouvache, dans laquelle il a traduit une anthologie de poètes français, mais sa langue d’écriture fut essentiellement le russe.
Guennadi Aïgui, Toujours plus autrement sur terre. Trad. du russe par Clara Calvet et Christian Lafont. Atelier de l’agneau, coll. « transfert », 130 p., 20 €
![]() |
| Leonardo Cremonini, « Les corps dans l’eau » (1973) |

Que disent les étranges nageurs, acéphales le plus souvent, des tableaux de Leonardo Cremonini (1925-2010) ? Odile Hunoult interroge leur immersion dans une forme de silence.
Leonardo Cremonini est né en 1925 à Bologne – la ville de Giorgio De Chirico. Dès les années 1960, il a construit son univers pictural, les éléments qui permettent de le reconnaitre entre mille. Un univers méditerranéen dans les différentes lumières des heures, bords de mer (qui sont probablement ses tableaux les plus connus, composés de quatre plans horizontaux superposés, remblai, plage, mer, ciel), rochers polis par les ressacs, plages d’été, rues vides des stations balnéaires… Mais aussi beaucoup d’intérieurs, très cloisonnés, avec des couloirs, des passages, des miroirs, des fenêtres ouvertes, fermées. Un univers silencieux : De Chirico, sans être clairement désigné, plane là-dessus.

Holocauste a été publié à New York en 1975. Charles Reznikoff est mort l’année suivante. On ne dira rien ici du grand poète qu’est Reznikoff, on renvoie le lecteur aux textes ou aux œuvres en français [1], ni de l’objectivisme, le mouvement qu’il anime avec George Oppen et Louis Zukofsky, ni même des raisons qui l’amènent à écrire ce poème et à le publier à quatre-vingts ans. Holocauste a déjà été édité en France, dans la traduction d’Auxeméry [2]. Était-il nécessaire de le retraduire ? Oui, et c’est une bonne chose : cela fait penser au mouchoir que le Maître revient chaque nuit poser sur la table de chevet de Marguerite, dans le roman de Boulgakov. On parlera plus loin de la répétition, de la nécessité de la répétition.

Patrícia Galvão, dite Pagu, © D.R.
Patricia Galvão (1910-1962), surnommée Pagu, est une icône de l’avant-garde littéraire brésilienne dès la fin des années 1920, en même temps qu’une militante communiste. Matérialisme et zones érogènes est centré sur une lettre à usage interne, adressée en 1940 à son futur second mari, Geraldo Ferraz. « Document, à l’origine confidentiel, peut-être inachevé et sans titre propre » (Antoine Chareyre). Confidentiel et posthume, publié en 2005 par le fils qu’elle a eu de Geraldo Ferraz sous le titre Paixão Pagu. A autobiografia precoce de Patricia Galvão, la passion selon Pagu. Autobiographie précoce en effet, elle a trente ans quand elle rédige ce texte.

À l’occasion des deux cent trente ans du musée, reparaissent les Dialogues du Louvre de Pierre Schneider (1925-2013), publiés aux États-Unis en 1971 (en 1972 aux éditions Denoël), puis en 1991 chez Adam Biro. Expérience unique : onze peintres contemporains déambulent dans les salles du Louvre, au gré de leur fantaisie, en compagnie de Schneider, au milieu d’une foule plus ou moins dense. Ces onze, Schneider les « écoute regarder », pour comprendre devant quelles œuvres, et pourquoi, leur parole se débonde. « Ce qu’ils m’apprennent sur leur art, jamais ils ne l’eussent dit sans cette médiation ».
16 janvier 2024
Debora Vogel (1900-1942) n’était connue en France que pour avoir accompagné et inspiré le peintre et écrivain Bruno Schulz (1892-1942) qui, comme elle, a fait ses études à Vienne et à Lwow, et fréquenté les mêmes cercles littéraires et artistiques. Mais l’écriture de cette philosophe, essayiste, critique, traductrice, et ici poète, assassinée avec son mari et son fils lors de la liquidation du ghetto de Lwow en août 1942, mérite mieux que d’être cantonnée à ce compagnonnage. Les éditions La Barque piquent notre curiosité avec la traduction par Batia Baum, récemment décédée, de ses deux premiers recueils, Figures du jour (1930) et Mannequins (1934). C’est une véritable découverte, porteuse d’un mystère : pourquoi cette Polonaise, polyglotte, parlant allemand, hébreu, français, a-t-elle choisi d’écrire ses poèmes en yiddish ?

Toute la poésie de Martine Broda (1947-2009) rassemble trente ans d’une écriture que le temps qui passe découpe plus nettement dans sa singularité. Deux anthologies l’ont précédé chez le même éditeur : en 2000, Poèmes d’été. Impressions, puis Éblouissements, en 2003, regroupaient déjà un corpus presque complet, moins Lettre d’amour, paru après sa mort en revue (2009), puis aux éditions Fissiles en 2014. Outre cette addition, l’intérêt de Toute la poésie, c’est la tendre, la sensible préface d’Esther Tellermann, préface d’amie et de poète, et accessoirement le choix d’une chronologie exacte, qui, dit l’éditeur, « permet de mieux percevoir l’évolution de son écriture et sa cohérence profonde ».Martine Broda, Toute la poésie. 1970-2009. Préface d’Esther Tellermann. Flammarion, 376 p., 25 €

Ces deux gros volumes, publiés conjointement à l’exposition « Revoir Valentine » qui s’est tenue à Vevey, en Suisse, au début de l’année 2023, constituent, bien plus qu’un beau livre d’art, une sorte d’enquête : qu’est-ce qui se passe dans l’œuvre et dans l’esprit de Ferdinand Hodler (1853-1918) au milieu du mois de décembre 1914 quand il entreprend de peindre minutieusement l’agonie et la mort de sa maîtresse, Valentine Godé-Darel (1873-1915). Le choix de présenter l’ouvrage en deux tomes répond à un souci de maniabilité, mais il n’est pas sans conséquences sur la réception du lecteur. Sous-titré Peintures et dessins, le premier, d’une dureté clinique saisissante, porte un coup violent. Le second, Chronique et carnets, explique et peut-être tempère. Foisonnant d’études et de documents, il reproduit en particulier les carnets de Hodler correspondant à la période concernée.

Ossip Mandelstam (1935)
En 1930, au pire moment du scandale orchestré autour de lui à la suite d’une accusation de plagiat, Ossip Mandelstam décroche, grâce à son ami et protecteur Nikolaï Boukharine, éjecté du Politburo mais encore influent, un voyage en Arménie. Il en tira un texte de notes et de souvenirs, que voici extrait des magistrales Œuvres complètes traduites par Jean-Claude Schneider en 2018. Ossip Mandelstam, Voyage en Arménie. Traduction du russe et avant-propos de Jean-Claude Schneider. Postface de Serena Vitale. Le Bruit du temps, 144 p., 9 €

Qu’est-ce qui rapproche René Guy Cadou et Paul Celan ? Rien, sinon d’être nés tous deux en 1920, et les hasards des publications. Pour Celan, un petit livre de Didier Cahen, Lire Paul Celan. Pour Cadou, la réédition chez Seghers de ses œuvres poétiques complètes sous le titre Poésie la vie entière. L’un, roumain et juif, est devenu au fil des décennies un des poètes les plus étudiés du XXe siècle, « on aurait peine à trouver un poème qui n’ait été décortiqué, explicité revisité ». L’autre est un poète français que les décennies effacent.
René Guy Cadou | Poésie la vie entière. Œuvres poétiques complètes. Seghers, 558 p., 24,50 €Didier Cahen | Lire Paul Celan. Tarabuste, 152 p., 14 €

Pierre Schneider (1984) © Famille Schneider
Vivre, de Pierre Schneider, est un récit découvert par sa famille après sa disparition en 2013. Il l’a écrit en 1943, ou à partir de 1943, probablement comme on marque un seuil d’une pierre blanche. L’historien, critique d’art et écrivain a alors dix-sept ans. Il a conservé et gardé secret ce texte jusqu’à sa mort, soixante-dix ans plus tard : peut-être parce qu’il demeurait pour lui quelque chose de brûlant.

© Daniel Mordzinski
Ceux que Maurizio Serra appelle « poètes guerriers » 1 ou encore « esthètes armés », ce sont les écrivains européens qui ont fait leurs apprentissages au moment de la Grande Guerre (quelques-uns d’entre eux y ayant pris part) et sont en pleine activité dans la décennie trente, qu’ils soient aujourd’hui illustres, lus ou oubliés. Maurizio Serra analyse ensemble les événements, les influences, les destins et les œuvres dans un tout compact.
Maurizio Serra, Une génération perdue. Les poètes guerriers dans l’Europe des années trente. Trad. de l’italien par Carole Cavallera, Seuil, 368 p., 25 €
Ces écrivains sont des néo-romantiques rêvant d’action, de gloire à la fois guerrière et littéraire, et privés d’un support historique pour se mettre à la hauteur des pères et des héros. Dans une manière d’épigraphe, Serra fait le parallèle avec La confession d’un enfant du siècle de Musset, dont l’initiation exactement un siècle auparavant fut marquée par les guerres de Napoléon. Vitalité et révolte adolescente se greffent sur un fonds commun : « héroïsme manqué, neurasthénie sexuelle et révolte dilettante ». Ils sont nés pour faire ce qui leur plaît, vivent « une adolescence permanente » entretenue par le culte de la jeunesse. Car l’Europe est atteinte de « psychose juvénile » (Ernst R. Curtius), et, depuis les décennies qui précèdent, se développent les mouvements de jeunesse, avec leurs théoriciens, leur érotisme sublimé, leurs idéaux progressivement récupérés par les fascismes.
Sous son épithète de poètes « guerriers », Maurizio Serra dresse « un seul portrait avec de multiples variantes ». Il y a comme une même lymphe intellectuelle qui irrigue (qu’ils adhèrent ou résistent) tous ces jeunes gens pris dans le double mouvement paradoxal de leur âge, le désir de se singulariser d’une part, le besoin de se relier d’autre part : à une croyance, une idéologie, une famille rêvée, un clan. Leur âge, leur tempérament, la conjoncture les entraînent à l’engagement politique. « Fascisme et antifascisme des jeunes rebelles s’affronteront moins sur le plan de la cohérence des vues politiques que sur celui de la poésie, des affinités et des sentiments ».
Beaucoup de ces poètes guerriers ont des noms familiers au lecteur français, Drieu la Rochelle, Malraux, Bernanos, Montherlant, Brasillach, Saint-Exupéry, W. H. Auden, Klaus Mann, Malaparte à qui Serra a consacré une biographie 2. D’autres sont moins connus : Arnolt Bronnen, le poète Weinheber, le baudelairien Eugen Winkler… Quelques femmes, très peu, comme Nancy Cunard, ont un rôle qui dépasse celui d’une égérie. Si l’étude s’appesantit longuement sur certains, emblématiques du propos ou simplement tenant à cœur à l’auteur (comme Klaus Mann), tout ce que l’Europe compte d’écrivains et d’intellectuels entre à un titre ou un autre dans l’étude de Maurizio Serra. Bien entendu, malgré sa retenue d’historien, ses portraits trahissent des attirances et des réserves, laissant parfois passer une ironie ou de rares demi-sourires que leur rareté met en évidence.
Dandys souvent hantés par le suicide et obsédés par l’image du jeune héros mort au combat (avec un « homoérotisme » sublimé ou non), ils ont en commun des thèmes, des rêves et des admirations. Il se sont choisis des modèles, des maîtres, Stephan George ou D’Annunzio, T. E. Lawrence ou Barrès : ces maîtres eux-mêmes ont des vies réelles et des vies imaginaires diffractées dans leurs œuvres. Choc des imaginaires renvoyés les uns par les autres. De l’Angleterre à la Pologne, l’Europe rêve.
Le conflit espagnol va être l’épreuve grandeur nature des rêves de toute cette génération. « Il fut précédé, accompagné, scandé de déclarations lyriques et idéologiques qui, oubliant souvent la spécialité ibérique, exprimaient les contradictions et les déchirements de toute l’histoire européenne. » Tous les regards convergent vers l’Espagne. « Il est difficile de ne pas s’interroger sur la responsabilité de l’intelligentsia dans un embrasement qui marqua, au-delà de sa dimension nationale, une nouvelle étape du crépuscule de la civilisation européenne : crépuscule commencé en 1914 et qui dure toujours, sans qu’on entrevoie une manière d’en sortir. »
Si la composition est grosso modo chronologique, l’étude est un tout, car tout se tient, se répond d’un bout de l’Europe à l’autre. Ici la matière est immense comme le lieu de l’action. Dans cet énorme écheveau, Maurizio Serra tire un fil, analyse un destin, l’accompagne un temps, le laisse en suspens pour introduire un nouveau protagoniste, un autre encore, reprend les fils en attente, poursuit sa toile, entrecroise ses fils. Portraits croisés, interagissant entre eux, biographies prises dans leur emboîtement : c’est une constante des travaux de Serra, comme dans Les frères séparés : Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux face à l’histoire 3, et c’est l’un des intérêts de sa biographie de Malaparte. Le résultat est dynamique, dense, ni plat ni linéaire. Jamais caricatural, et impossible à résumer. Ce n’est pas un livre qu’on consulte pour glaner des renseignements, quoiqu’il en fourmille. Il se lit lentement, composé qu’il est dans un espace à quatre dimensions, historique, philosophique, littéraire et humaine.
Sans doute, toute cette période a été explorée, et même ressassée, mais deux particularités rendent ce livre passionnant : premièrement, le point de vue véritablement européen, la multiplicité des échos allumés dans toute l’Europe entre les œuvres et les hommes. Deuxièmement, la culture de Maurizio Serra, qui, impressionnante, et au-delà même du multilinguisme, ne le cède qu’à sa perspicacité de lecteur. Maurizio Serra lit. Sans s’occuper de la chose jugée. Sans œillères. D’un regard qui sonde les cœurs et les reins. Il a l’oreille sensible à ce qui fausse un son, allant droit où se manifeste la vérité d’une œuvre, c’est-à-dire d’un être. En témoigne le choix de ses citations.
D’où des notations très personnelles, par exemple sur ce qui est aux sources du mouvement que Bernanos entame avec Les grands cimetières sous la lune. Ou encore le chapitre « Stephan George et le faux héritier », qui cherche une perspective plus juste, non sur la personne de George, qu’on sait trop « à part » pour s’être laissé annexer par la clique nazie, mais sur son œuvre, aujourd’hui difficile à aborder, contrairement à celle de son contemporain Rilke. Quant à Montherlant, « farceur lyrique » adoubé par D’Annunzio lui-même, la longue analyse de Serra est un modèle d’exégèse sans préjugés, à la recherche d’une vérité masquée par Montherlant – non sans raisons, car la pédophilie, sans être alors sous les feux de l’opinion, était naturellement sous le coup de la loi. Cette vérité, dans un jeu de caché/montré, par un très littéraire retournement de valeurs, constitue le laissez-passer de l’œuvre pour la postérité.
Le livre se clôt sur une autre longue analyse où, malgré sa retenue, Maurizio Serra s’implique plus ouvertement : il s’agit de Klaus Mann et du clan Mann. Dès l’abord du chapitre, il le donne à entendre : « Parfois, quand l’admiration pour les pères nous étouffe, l’amour pour les enfants nous sauve… » La retenue de Serra est de l’élégance et non un manque de sang. Klaus le touche au cœur par son « incapacité à faire du mal à une mouche – souffrant même pour toutes les mouches qui souffraient ». Par un jeu de miroir, ces mouches souffrantes renvoient à Maurizio Serra lui-même. Pour beaucoup de ces jeunes intellectuels qui courent follement à la tragédie, contribuant eux-mêmes à leur perte morale ou physique, lui aussi éprouve une pitié au sens originel. Le mot de « pitié » – la vox populi l’ayant décrétée méprisante, on le remplace aujourd’hui par « compassion » – , qui n’est qu’une fragile émotion de l’âme. Pourtant, la pitié, souffrance du cœur et de l’esprit pour celui qui souffre et se perd, est bien au-delà de tout jugement ; partant, c’est le sentiment le plus voisin de l’amour. Sous le titre Une génération perdue résonne un écho shakespearien : What a pity – quel dommage et quelle pitié.

Vladimir Maïakovski en 1924
Vladimir Maïakovski, Ma découverte de l’Amérique. Trad. du russe par Laurence Foulon, préface de Colum McCann. Éditions du Sonneur, 152 p., 16,50 €
Vladimir Maïakovski était parti le 28 mai 1925 dans l’intention de faire le tour du monde, Europe, Amérique, Asie. À Paris dans sa chambre, à l’hôtel Istria, on lui subtilise son portefeuille. Il doit faire contre mauvaise fortune bon cœur – et la retape des bonnes volontés. Le voyage est revu à la baisse, il se contentera, si l’on peut dire, de l’Amérique, entre le 21 juin, où il embarque à Saint-Nazaire pour La Havane et le 28 octobre 1925 où il embarque à New York pour le Havre.
Il a déjà plusieurs fois voyagé à Paris et en Allemagne, mais cette fois il a quelques économies auxquelles s’ajoutent des crédits du Commissariat à l’Instruction Publique. Il est en mission officielle. Il ne ramènera pas seulement des poèmes mais aussi, pour les journaux, des reportages qui conforteront les présupposés de la doxa. Il tâtera le pouls révolutionnaire des pays traversés, y supputera les chances de la Révolution, et répandra la bonne parole. C’est dire que le voyageur (et le reportage) partait avec du plomb dans l’aile. Un carcan dont il s’accommode à sa façon, avec bonne volonté et un vrai enthousiasme. Son cœur est tout à la révolution. « Toutes les interventions de Maïakovski à l’étranger se caractérisent par un loyalisme effréné et agressif. Il a tout l’air plus bolchevik que les Bolcheviks », écrit Claude Frioux dans sa préface à l’anthologie Du monde j’ai fait le tour. Si bien qu’il est accompagné par la mauvaise humeur des journaux de l’émigration russe aux États-Unis : « Au lieu d’une soirée littéraire, Maïakovski n’a fait que chanter les louanges du pouvoir soviétique » (30 septembre 1925). « Dans le bon vieux temps on ne savait de Maïakovski qu’une seule chose : qu’il était futuriste. Maintenant nous savons que sous le couvert de soirées littéraires, il fait de la propagande pour le régime soviétique et pour les charmes de la vie soviétique » (2 octobre 1926).
Paradoxal reportage, ballotté entre le cahier des charges soviétique et l’onirisme visionnaire d’un voyageur poète. Sans compter que Maïakovski ne parle pas plus l’anglais que l’espagnol, et qu’il a, précise-t-il, « trop peu vécu pour pouvoir tout décrire parfaitement en détail ». Dans ces conditions, l’étonnant c’est bien l’acuité des observations : nul doute, Maïakovski ne récite pas une leçon, il a un regard frais et propre d’éternel adolescent. Une fraîcheur capable de voir et de comprendre les détails. Le livre a été écrit au retour semble-t-il, notes ou souvenirs émiettés en petits paragraphes. Le ton est celui du journalisme, vivant et drôle, il faut instruire le lecteur sans l’embêter. Saynètes, anecdotes, portraits, points de vue, rapides analyses des mécanismes économiques, jugements avec des « j’aime… » « je n’aime pas… », ou « je déteste ». Vivacité, énergie (Maïakovski a 32 ans), intelligence du détail significatif et des scènes qui parlent sans commentaires, c’est un savoir-faire de cinéaste.
En 140 pages, on traverse l’Atlantique sur le paquebot Espagne, puis au pas de charge La Havane infestée par le trafic de la prohibition, puis c’est l’arrivée au Mexique. Maïakovski est accueilli par Diego Rivera qui travaillait depuis déjà deux ans aux 235 panneaux muraux commandés pour les splendides bâtiments du Secrétariat à l’Éducation Publique de Mexico. Le Mexique est sous mainmise américaine. « Une goutte de politique. Une goutte seulement, parce que ce n’est pas ma spécialité, parce que je ne suis pas resté longtemps au Mexique et qu’il y aurait beaucoup à dire sur le sujet… » C’est assez drôle car le texte est tout de même essentiellement politique, en ce sens qu’il examine des modes de vie, des conditions sociales et politiques, avec simplicité, pertinence, et sans caricature. C’est quand il s’applique à honorer plus précisément la commande officielle (voir les rencontres avec des militant) qu’il est nettement plus faible.
Enfin les États-Unis. Il est accueilli à New York par son ami le futuriste Bourliouk qui s’y est établi en 1922. Au pittoresque sud-américain succède la fascination. Paradoxale fascination. Maïakovski est dépaysé, inconfortable, inadapté, étranger pour tout dire, prévenu aussi – qui ne l’est pas, a fortiori quel soviétique ne le serait pas. Il raille, comme pour minimiser ou cacher son propre enthousiasme, et parfois ne résiste pas à la plaisanterie réductrice, gavroche comme il l’est toujours. Quand il fait rire il se croit aimé. Bien sûr, il remplit une commande politique, mais on l’y sent comme à l’étroit, et dans l’étroit Maïakovski étouffe. Bien sûr il critique, mais se refuse aux clichés. « Il est aisé de proférer à propos des Américains, des lieux communs qui n’engagent à rien, du genre : le pays des dollars, les chacals de l’impérialisme, etc. ». Pas de caricature donc. Au contraire, et c’est le paradoxe, rien n’est daté. Quand il écrit « Aucun pays ne profère autant d’âneries moralisatrices, arrogantes, idéalistes et hypocrites que les États-Unis » (même si cela aussi est une proposition qu’on pouvait retourner à l’URSS), c’est toujours d’actualité. Et d’hypocrisie il n’y a pas une ombre chez Maïakovski. Schématique, oui, il l’est et le sait bien, dans un récit aussi court : « Tout ce que je viens de raconter sur le mode de vie new-yorkais ne dresse pas un portrait exhaustif de la ville, mais définit quelques uns de ses traits : ses cils, une tache de rousseur, l’une de ses narines ». Mais quatre-vingts ans après on n’est pas dépaysé. Qu’est-ce qui a changé depuis, à part la fin de la prohibition ? Tout est encore là. La vertigineuse montée des gratte-ciel en construction. La mécanisation du travail dont la description préfigure avec dix ans d’avance Les Temps modernes de Chaplin (1936) – mais le tempo des films de Chaplin était largement connu du public soviétique. L’éprouvante mécanique des abattoirs de Chicago et ses océans de sang et d’excréments. Jusqu’à la façon de se nourrir des États-Uniens selon leur classe sociale, Maïakovski décrit un mode de vie d’une étonnante actualité. Loin d’être dépassé il n’a fait que gagner vers l’Occident. Dans un tout autre genre, la même impression d’actualité ressort des Employés (1930) où Siegfried Kracauer étudie des mécanismes sociaux toujours à l’œuvre.
Alors, d’où vient cette fascination qui perce sous les réserves et la raillerie de Maïakovski ? C’est que deux éléments intimes interfèrent et balaient par moments son récit, presque à son corps défendant, comme des vagues balaieraient un pont. D’abord sa propre démesure qui vibre à l’unisson de la démesure américaine, lui le futuriste, lui le géant, lui pour qui rien n’est assez grand :
« Le pont de Brooklyn –
vraiment… –
C’est quelque chose ! »
Bluffé par un gigantisme qui lui va comme un gant, il voit certes les États-Unis comme un adversaire politique, mais aussi comme modèle de développement qu’il voudrait offrir à son parti, à sa patrie. La deuxième cause est plus intime encore, et elle restera ignorée jusqu’en 1993, date où paraissent les souvenirs de Patricia Thompson, fille d’Elly et de Maïakovski. À New York il a rencontré une Russe émigrée mariée à un Anglais, Elly Johnes, il a vécu avec elle, il en aura une fille. Grâce à Elly, il est immergé à New York dans la vraie vie des Américains. Comment l’Amérique n’aurait-elle pas à ses yeux la coloration de cet amour libérateur, qui vient pour la première fois interrompre le cercle infernal de la relation à trois avec Lili et Ossip Brik. Effet d’une double pudeur combinant la pureté révolutionnaire et la crainte de l’œil attentif de Lili, si dans son récit apparaissent beaucoup de personnes rencontrées à divers titres, Elly Johnes a disparu dans un trou noir d’où n’émergent que des poèmes, cailloux blancs semés par leur amour.
Car c’est aux poèmes que Maïakovski confie son exaltation de voyageur. Dans le récit, il s’y refuse, et se refuse. Est-ce parce que ce voyage lui a été octroyé pour faire un compte-rendu, et qu’il faut payer son dû ? Parfois, c’est rare, la beauté des lieux l’emporte – et l’emporte en poète, par exemple dans le train entre Veracruz et Mexico : « Je n’avais jamais vu pareille terre et je ne croyais pas que cela pouvait exister ». C’est pourquoi il est intéressant de chevaucher la lecture de Ma découverte de l’Amérique avec celle du Voyage en Arménie de Mandelstam, écrit en 1930, presque dans les mêmes conditions, et emporté au contraire par un grand souffle empathique, métaphorique, sans réserve : la joie mandelstamienne, lavée dans l’ocre des paysages, dans la terre ancestrale, et surtout dans la langue, la langue « griffue », la langue de « chat sauvage » qui écorche les oreilles, le « verbe épineux de la vallée de l’Ararat », la « langue rapace des villes en pisé », la « parole des briques affamées ».
La langue, ce pourrait bien être un des nœuds de crispation de Maïakovski. « La langue utilisée en Amérique, écrit-il, c’est la langue imaginaire de la tour de Babel, avec la seule différence qu’à Babel on mélangeait les langues pour que personne ne comprenne personne, alors qu’ici on les mélange pour que tout le monde se comprenne. En conséquence c’est qu’à partir de l’anglais on est arrivé à une langue comprise par toutes les nationalités, excepté les Anglais ». Maïakovski, on le répète, ne parlait pas l’anglais. C’est pourquoi Ma découverte de l’Amérique est aussi… un bain dans l’émigration russe au Nouveau Monde.