mardi 24 février 2015

Audrey Fleurot / La femme fatale d'à côté

Audrey Fleurot
Audrey Fleurot, la femme fatale d'à côté

Hélène Marzolf
Publié le 24/11/2014. Mis à jour le 25/11/2014 à 09h27.
Belle garce manipulatrice dans “Un village français” ou “Engrenages”, Audrey Fleurot est dans la vie une trentenaire simple et nature. Dont l'ascension pourrait bien se confirmer au cinéma.
Installée à la terrasse du café, elle prévient d'emblée toute éventuelle déception : « J'ai conscience que lorsqu'on est actrice on est censée renvoyer quelque chose d'un peu mystérieux, une sorte de fantasmagorie. Mais moi, je vous le dis tout de suite, je suis la fille la plus terre à terre du monde. »
Audrey Fleurot n'est ni iconique, ni évanescente, et s'en excuserait presque. Magnéto encore éteint, elle insiste, l'air embêté : au cas où vous poseriez la question, elle n'est pas trop du genre à « mettre du temps à sortir d'un rôle »,entretient un rapport « artisanal » à son métier, et surtout avoue se méfier d'elle dans l'exercice imposé de l'interview, entre la peur d'être trop sincère et celle de « raconter des trucs très cons ».
On pouvait s'y attendre. Comme la Fabienne Tabard deBaisers volés, Audrey Fleurot est une femme, pas une apparition. Le seul point commun entre l'actrice de 37 ans et les rôles de garces vénéneuses qui l'ont imposée à la télévision, c'est ce physique impressionnant, prompt à susciter des fantasmes dans lesquels elle affirme « ne pas se reconnaître ».





Feutre lie-de-vin sur la tête, grandes lunettes de soleil, chevelure de feu cascadant sur les épaules, voix chaude, Audrey Fleurot possède l'aura intemporelle d'une actrice hollywoodienne. Pour le reste, elle semble plus proche de la trentenaire nature, chaleureuse et cash qu'elle interprète dansLes Gazelles – film girly sur les célibataires modernes. Avec la même propension à prendre à rebrousse-poil le mythe de l'éternel féminin.
« Quand je lis des interviews d'actrices qui racontent qu'elles se lèvent à 6 heures du mat' pour faire une salutation au soleil, puis boivent du jus d'herbe avant de grattouiller leur guitare ou de relire tout Schopenhauer, franchement, je n'y crois pas ! Moi, s'il est tôt, je me réveille dans le coaltar, et je pars sur un tournage avec les fringues de la veille et des patchs anticernes dans la poche ! »
Plus prompte à l'autodérision qu'à l'automythification, l'actrice se plaît, d'interview en interview, à rappeler qu'enfant elle était « ingrate physiquement ». Au naturel, elle correspond en tout point au portrait que dresse d'elle son entourage professionnel : une fille « franche », « directe », « terrienne », « bourrée d'humour ». C'est une sorte de « Katharine Hepburn française, avec une gouaille à la Arletty », s'enflamme son partenaire d'Un village français Richard Sammel. Qui, comme ses autres camarades, loue son « charisme » et sa « présence extrêmement forte ».
Depuis quelques années, cette « présence » s'impose de plus en plus. Sans encore jouer les premiers rôles, Audrey Fleurot pimente les films choraux, affirme une singularité. A la télévision, elle explose dans les nouvelles saisons d'Engrenages et d'Un village français, où elle reprend, avec un inimitable mélange de froideur et d'émotion, ses deux personnages fétiches : la machiavélique avocate Joséphine Karlsson et la trouble Hortense Larcher, amoureuse d'un officier nazi.
Au Théâtre Edouard-VII, elle révèle un formidable abattage face à Eric Elmosnino et Guillaume de Tonquédec dans Un dîner d'adieu, un vaudeville virevoltant, disséquant la perversité des liens amicaux. Enfin, depuis qu'elle a été repérée dans Intouchables (un petit rôle d'assistante de François Cluzet), elle creuse, au cinéma, une veine plutôt humoristique, souvent dans des comédies de filles : on l'a vue en hilarante et touchante apprentie catcheuse (Les Reines du ring), en présidente des Etats-Unis (Mais qui a re-tué Pamela Rose ?), ou en beauté frigide (Sous les jupes des filles).




« C'est une des comédiennes les plus protéiformes que je connaisse »,s'enthousiasme Philippe Triboit, qui l'a dirigée dans Un village français etEngrenages. Audrey Fleurot peut se targuer d'avoir réussi à abolir certaines frontières : issue du théâtre subventionné, elle s'impose dans le monde codifié et boulevardier du théâtre privé. A l'instar d'un Reda Kateb (repéré dans Engrenages) ou d'un Guillaume de Tonquédec (M. Lepic de Fais pas ci, fais pas ça), elle fait partie de cette poignée d'acteurs télé désormais courtisés par le grand écran : « Pendant longtemps la qualité médiocre des fictions ­ télé atteignait, par capillarité, les acteurs qui avaient à jouer des choses moyennes, analyse Philippe Triboit. L'évolution des séries françaises change parallèlement le regard du cinéma. »
Pas encore totalement : alors que, dans le monde anglo-saxon, les acteurs circulent d'un registre et d'un écran à l'autre, le décloisonnement, en France, reste limité. Et, encore aujourd'hui, mieux vaut être miss météo talentueuse (Louise Bourgoin) ou humoriste décalé (Omar Sy) qu'estampillé « fiction télé » pour percer au cinéma. « Je n'ai toujours pas accès aux films d'auteur, concède Audrey, fan de Xavier Dolan.J'ai essayé de rencontrer les réalisateurs avec lesquels j'avais envie de travailler, ils ne m'ont même pas répondu ! »
Lucide mais sans aigreur, elle reconnaît avoir eu ses rôles les plus complexes à la télévision et sourit encore en pensant à certaines réflexions balancées par le milieu :« Il m'est arrivé de me retrouver dans des soirées où les gens me disent : "Vous êtes formidable, mais pourquoi vous ne faites pas de beaux films ?" Comme s'ils ignoraient qu'on dépend du désir des autres. »





L'année dernière, elle a d'ailleurs choisi de ne rien tourner au cinéma. « On m'a proposé des comédies pas drôles, ou des premiers films superbes mais qui n'arrivent pas à se monter parce qu'ils sont trop inclassables et que le cinéma aime pouvoir catégoriser les choses. » Cette façon de tout mettre dans des cases la désarçonne. « Où que soit un comédien en France, il est dans une position inconfortable. Quand j'ai commencé à tourner pour la télévision, certaines personnes du milieu théâtral m'ont fait sentir que si je préférais me pros­tituer, c'était mon choix ! »
Son image tout sauf « fille d'à côté » ne facilite pas les choses : « J'ai conscience qu'on ne m'envisage pas dans tout. Au théâtre c'est plus facile, le problème de l'apparence s'y pose moins. Vous pouvez jouer un enfant, une vieille, vous pouvez porter des perruques, un costume, on peut plus facilement projeter n'importe quoi sur vous ! »
C'est littéralement sur scène qu'est née sa vocation artistique. Elevée loin du show-business, Audrey Fleurot a eu, très tôt, le déclic, en accompagnant son père, pompier à la Comédie-Française, à une représentation : « Ça reste un souvenir très fort ! Comme j'assistais au spectacle depuis un strapontin de service, je voyais les changements de décor, ça me plaisait de regarder ce qui se passait devant et derrière la scène. »





La jeune fille met pourtant un moment à trouver son mode d'expression. « J'ai fait l'école du cirque, et puis je me suis rendu compte que je n'avais pas un physique de circassienne. Après, j'ai voulu faire de la danse, mais, là encore, j'ai vite compris que je n'avais pas un corps de danseuse. » Ce sera le théâtre : l'Ensatt à Lyon, puis dix ans de théâtre subventionné, avec des metteurs en scène comme Gérard Desarthe ou Laurent Pelly, jusqu'à ce qu'Alexandre Astier l'engage pour jouer la dame du lac dans Kaamelott.
Première expérience grand public et personnage culte, entre Bécassine glamour et pimbêche d'époque. D'autant plus notable qu'elle apparaissait sous forme d'hologramme ! « Depuis, j'ai eu la chance de toujours beaucoup travailler », dit celle qui, à certaines périodes, pouvait enquiller plusieurs tournages dans la même journée.





De la scène, elle a conservé, selon sa partenaire des Gazelles, Camille Chamoux, « la rigueur, la faculté d'apprendre très vite les textes ». De sa longue expérience des tournages de séries télé, une propension à l'efficacité. « Quand vous devez produire dix minutes d'images utiles par jour, vous n'avez pas le temps d'avoir d'états d'âme. » Audrey Fleurot est l'incarnation de cette catégorie d'acteurs multifonctions, rodés à l'esprit de troupe, aux processus de création industrielle.
« Elle a un côté très physique, un peu surdimensionné par rapport à ce qu'elle joue. Cela démultiplie ce qu'elle renvoie à l'écran, une beauté forte, mais aussi une forme de rudesse », dit Philippe Triboit. « Il y a dans son jeu quelque chose d'à la fois très féminin et très viril », précise Bernard Murat.
Cette dimension « physique », l'actrice la peaufine, depuis treize ans, à travers la pratique intensive du tango. « Je pars régulièrement faire des marathons de tango partout dans le monde. J'y retrouve une communauté internationale de danseurs. On investit soit un bel hôtel, soit un endroit où l'on installe des dortoirs pour se reposer deux ou trois heures avant de redanser. C'est assez extrême comme aventure, mais c'est très addictif ! »





La comédienne rêve de mêler cette passion à sa pratique d'actrice, en participant à des comédies musicales ou en montant un cabaret. « Je ne suis pas au bon endroit à la bonne époque, s'amuse-t-elle. Moi, j'aurais dû vivre dans les années 40 ! » Un sentiment de décalage accentué par les contraintes d'une vie moderne où tout va trop vite, où la promo vous transforme en homme-­orchestre (« on vous utilise comme chroniqueur dans les émissions, on vous demande de faire tout et n'importe quoi »),où l'effet amplificateur d'Internet « vous pousse à vous prendre les pieds dans le tapis ».
Aujourd'hui encore, elle regrette d'avoir raconté – dans Télérama, d'ailleurs – sa participation au film de Woody Allen Minuit à Paris, où elle a finalement été coupée au montage. « J'avais évoqué cette expérience sans en faire toute une histoire, mais ensuite, ça a été monté en épingle sur Internet, sur le mode "elle règle ses comptes avec Woody Allen". Et depuis, à chaque interview, il faut que je me justifie ! »
Lorsqu'elle ne joue pas, cette hyperactive continue à « faire tourner la machine » : « Je dois avoir un fond de culpabilité judéo-chrétienne, parce que je n'arrive jamais à me poser. » Très manuelle, elle adore passer son après-midi au rayon bricolage du BHV ou refaire le carrelage de la cuisine, et se passionne pour des activités inattendues : « A 16 ans, j'ai fait de la maçonnerie lors d'un stage de reconstruction de patrimoine, et j'ai adoré ! »
Quant à ses vacances, « c'est Koh-Lanta ! » rigole Camille Chamoux. Audrey Fleurot confirme : « Je pars faire de la rando en montagne. Et je dois être la seule crétine à m'être lancée dans le surf à plus de 35 ans. Ce qui est très ingrat, parce que je passe mon temps à me prendre de l'eau dans la figure ! Mais comme je suis hyper volontaire, je vais y retourner jusqu'à attraper la vague. » On ne doute pas qu'elle finira par l'attraper.



lundi 23 février 2015

Julie Delphy / Jamais pareil

Julie Delpy

Julie Delpy

Jamais pareil

  • Interview et réalisation : Juliette Bénabent et Jean-Baptiste Roch
  •  
Publié le 20/04/2010. Mis à jour le 21/04/2010 à 17h05.

Pour “La Comtesse”, son troisième film en tant que réalisatrice, Julie Delpy n'a pas choisi la facilité. D'abord en s'attelant à un sujet pas vraiment léger : l'histoire d'Elizabeth Bathory, comtesse qui au XVIIe assassina des vierges pour préserver sa jeunesse en se baignant dans leur sang. Ensuite, en décidant d'incarner elle-même ce personnage, aux antipodes de celui de son film précédent, “Two Days in Paris” (2007), comédie romantique où elle jouait une fille banale et sans histoires. Mais Julie Delpy aime redessiner son image. Pour nous, elle commente quatre extraits de cette “Comtesse” au charme vénéneux.


TELERAMA



dimanche 22 février 2015

Léa Seydoux / La fille qui n'arrête pas de se moucher

Léa Seydoux, la fille qui n'arrête pas de se moucher


Aurélien Ferenczi
Publié le 04/12/2010.




A 25 ans, elle a déjà tourné avec Raoul Ruiz, Amos Gitaï, Woody Allen…
Elle a toujours l'air grippée et fatiguée ? C'est qu'elle n'arrête jamais... Egérie post-Nouvelle Vague, lancée par le cinéma d'auteur, Léa Seydoux s'attaque désormais à Hollywood.
« Je n'ai pas un physique contemporain », dit Léa Seydoux. Pour décrire son visage, devenu familier au cinéphile assidu (en quelques mois seulement, Robin des Bois, Petit Tailleur, Belle Epine, Mystères de Lisbonne, bientôt Roses à crédit), on chercherait donc dans l'iconographie classique. Une vierge flamande ? Une nymphe botticellienne ? Un ami nous souffle Renoir. Dans l'oeuvre du maître impressionniste, on a l'embarras du choix pour la blondeur, les joues encore enfantines, le charmant nez en forme de... comment dire... « de petite boule ? », lâche-t-elle, un soupçon d'interrogation dans la voix. Voilà, c'est ça.
Voyez les Jeunes Filles au piano, telle convive du Déjeuner des canotiers ou encoreLa Baigneuse endormie, plus déshabillée : c'est Léa, ou presque. Il faudrait rajouter un trait sombre sous les yeux clairs, pour marquer ces cernes qui semblent la rançon de son appétit de vivre. « C'est génétique, explique-t-elle, dans ma famille, on a tous de gros cernes. Je lisais un papier sur moi : "Léa Seydoux a toujours l'air de sortir d'une grippe carabinée." Sympa ! La fille qui n'arrête pas de se moucher, quoi... Quand je vois ma tête, c'est vrai, je me trouve assez bizarre. »
Ce jour-là, pourtant, dans un salon de thé rive gauche - et en avant les pâtisseries de saison aux marrons ! -, Léa Seydoux est raccord avec l'idée qu'on se fait d'une jeune femme de 25 ans aujourd'hui : manteau en peau de lapin, jean lie-de-vin, pull blanc en laine torsadée - tiens, c'est le pull « Marilyn » du Milliardaire, réédité par une marque parisienne, les époques se mélangent donc. « Je suis moderne par mon caractère », corrige-t-elle. « Mais je me sens bien dans les films d'époque parce qu'ils imposent une forme de distance. L'obsession du réalisme et de la proximité, dans la représentation du monde d'aujourd'hui, me dérange un peu. » Elle a donc accepté le projet d'Amos Gitaï, adaptation de Roses à crédit, d'Elsa Triolet : la course à la consommation d'une jeune fille des années 1950 - leçon à méditer aujourd'hui aussi. Elle y est, comme toujours, impeccable.
Léa Seydoux n'est pas à une contradiction près : elle dit aimer les films d'époque, mais juge que son travail le plus accompli, elle l'a effectué dans Belle Epine, de Rebecca Zlotowski, à la sensibilité ultra-contemporaine : « Je n'ai pas eu tant de premiers rôles que ça... On a répété un mois avant le tournage, et celui-ci a été porté par l'urgence, l'excitation. » Découverte en égérie post-nouvelle vague (La Belle Personne, de Christophe Honoré, en 2008), elle délaisse à présent le cinéma d'auteur pour Hollywood : de longs essais (qui n'ont pas abouti) pour les remakes américains de Millenium - « pas de regret, l'héroïne est une brune chétive, j'allais trop contre ma nature » ; un rôle de « bad girl » dans Mission : Impossible 4. Et aussi Minuit à Paris, de Woody Allen, où elle joue une vendeuse du marché aux puces. Du cinéaste, elle a aimé « la liberté incroyable dans la façon de diriger. Il ne se préoccupe que de la situation, et le sentiment d'être dans l'instant est très jouissif. »
Des modèles, elle qui joue d'instinct ? On cite Bardot, pour l'animalité insolente. Elle répond Bulle Ogier, « assez craquante dans La Salamandre, non ? ». Elle n'affirme rien, ponctue ses phrases de « tu vois ? », « tu ne crois pas ? ». Sauf quand on lui parle du cinéma commercial français, qui manque encore à son tableau de chasse (plus gros succès avec Honoré, 80 000 entrées). Pourquoi n'aurait-elle pas faitL'Arnacoeur, par exemple ? « Parce qu'on ne me l'a pas proposé ! Vanessa Paradis est une star. Je ne suis qu'une petite vedette. » Elle ajoute, en riant : « Une petite vedette du Quartier latin. » Plus pour longtemps...


samedi 21 février 2015

Les contes d'Éric Rohmer / Cohérence et obsesssion

Eric Rohmer

LES CONTES D’ÉRIC ROHMER: COHÉRENCE ET OBSESSION




 : BLOGUE

Une rétrospective de films d’Éric Rohmer est toujours bienvenue. On découvre leur grande originalité à chaque nouvelle présentation.
La simplicité du récit cache chez Rohmer une complexité dans l’exposition des sentiments; c’est un thriller qui ne dit pas son nom, même si le cinéaste aime les leurres et les énigmes; ses films s’ordonnent autour d’un secret. Le réalisateur a inventé un nouveau sens du dialogue, tant et tellement qu’on peut dire que le dialogue est le sujet même de la mise en scène; la parole y est précise et naturelle, pure ou, plutôt, épurée.
Il est parmi les cinéastes de la Nouvelle Vague, avec Jean-Luc Godard, celui qui a su le mieux filmer la jeunesse — la femme, tout particulièrement —, des jeunes hésitants qui ne savent pas choisir entre le goût du flirt et le désir amoureux perdurable. Son monde ne souffre aucun dérèglement ni dans le déroulement narratif (chaque plan est nécessaire et irremplaçable) ni dans la prise de vues (cadrages serrés, toujours très collés aux acteurs et aux actrices). Il a créé un monde total, diversifié, unique. Son œuvre est une fouille, une archéologie d’un temps donné de la France (entre 1960 et 2000), des mœurs de son pays et de ses jeunes habitants, de leurs discours amoureux, de leurs goûts culturels, de leurs conventions et habitudes. Son cinéma est léger et gracieux, rigoureux jusqu’à l’obsession et ludique jusqu’à la mystification, sans pourtant perdre son humour et son regard aigu.
Éric Rohmer est un excellent conteur. Mais attention: il ne faut pas prendre ses histoires pour ce qu’elles sont d’un premier abord: elles cachent toujours une autre histoire dont le spectateur sera, à la fin, surpris; comme s’il avait été manipulé; il en sort déconcerté. Nous sommes placés au centre de l’incertitude, dans un jeu de cache-cache, là où la dissimulation et le mensonge règnent. Tout se dérobe sous nos yeux — comme se dérobe l’objet d’obsession du personnage. En fait, Rohmer fait du spectateur un obsédé de la vérité.
Ses quelque vingt-cinq films tournés pour le cinéma révèlent une extrême cohérence. Éric Rohmer a, comme un Balzac, planifié son monde, ce que confirme ses suites que sont les Contes moraux, les Comédies et proverbes et lesContes des quatre saisons. Ce sont des explorations narratives menées par une observation des mœurs. On y trouve peu d’événements parce que les histoires sont faites à partir de rien (la disparition d’un collier dans Conte du printemps). Tout est réduit au minimal, elliptique, construit comme un rêve paranoïaque, comme si l’histoire était menacée de se mordre la queue, de s’anéantir. Pourtant, rien n’est plus réaliste que ces films, presque terre-à-terre, mais dont il ne faut pas prendre au comptant ce qui s’y dit ou s’y trame, car tout est factice, ambigu, volatil.
Les Contes moraux comprennent six films, dont deux courts métrages, La boulangère de Monceau (1962) et La carrière de Suzanne (1963). Les quatre longs métrages présentés par TFO sont La collectionneuse (1967), Ma nuit chez Maud (1969), Le genou de Claire (1970) et L’amour l’après-midi (1972). C’est le premier grand projet du cinéaste, qui le fera connaître, en particulier par Ma nuit chez Maud. Projet minutieusement élaboré ayant la même structure et le même sujet. Contes moraux? Oui, dans la mesure où c’est moins l’histoire qui compte que les réflexions que portent sur leurs actions les personnages: leurs états d’âme, leurs visions du monde, leurs conceptions de la morale (autour de l’amour). Au centre: un homme et deux femmes, ou deux hommes et une femme.
Premier film couleur de Rohmer, La collectionneuse raconte la cohabitation dans une villa provençale de deux garçons et une fille. On y reconnaît les thèmes rohmériens qui parcourront toute son œuvre: le désir et son incomplétude. Et peut-être plus qu’ailleurs: l’idée de pureté dans ce qui réunit deux êtres. Interprété par des comédiens amateurs à l’époque, le film obtiendra l’Ours d’argent au Festival de Berlin.
Ma nuit chez Maud, qui devait être le troisième volet de la série, se déroule à Clermont-Ferrand, quelques jours avantNoël. Un jeune ingénieur décide de marier une jeune femme blonde, Françoise, qu’il a rencontrée. Un dîner chez Maud, l’amie divorcée d’un vieil ami, se poursuit en longues discussions sur le mariage, la morale, la religion, Blaise Pascal. Un épilogue situé cinq ans plus tard étonnera le spectateur. Ce conte moral est en fait un conte philosophique sur les probabilités et les hasards, sur Pascal et le socialisme, et où chacun est attaché à son système de référence. Tourné avec des acteurs professionnels, en noir et blanc, le film sera le plus grand succès du cinéaste.
Rohmer réalise sans attendre Le genou de Claire, en couleurs, avec de jeunes acteurs — sauf Jean-Claude Brialy — encore inconnus, comme Fabrice Luchini. Au bord du lac d’Annecy, lors de ses dernières vacances de célibataire, Jérôme, attaché culturel de 35 ans, est fasciné par une jeune fille, Claire. Il ressent un désir irrépressible de toucher son genou… Tout est ici échafaudage intellectuel d’un homme qui joue avec ses sentiments et ses affects. Comme on désire une image, Jérôme désire un objet. C’est un fétichiste, mais plutôt innocent. Le film se dévoile comme une étude sur le discours amoureux, sur la parole qui dit la jouissance.
La série se termine par L’amour l’après-midi dans lequel Frédéric, marié et père, réfléchit sur son rapport aux femmes et constate que l’après-midi est pour lui un moment angoissant. La maîtresse d’un ami, Chloé, viendra le réconforter. Ce film sur la faiblesse morale et la légitimité conjugale, qui décortique l’ambiguïté des comportements, apparaît à la fois comme une synthèse des trois précédents contes (par leurs discours) et leur antithèse (par le filmage).
Après la série des Comédies et proverbes, produite entre 1981 et 1987, le cinéaste se lancera dans une autre tétralogie en 1990: Contes des quatre saisons. Contrairement à ses contes précédents, rien n’est ici établi en tant tel dans leur suite et leur narration, même si les films traitent encore des relations amoureuses et amicales. Ces contes se veulent des légendes autant que des fables sur les incertitudes du cœur et de la raison. Ils s’interrogent sur les principes qui doivent guider une vie. Sortes de commentaires sur le monde sensible, ce sont des fictions sur la parole comme élément d’intrigue, comme élément de suspense.
La tétralogie s’ouvre sur le Conte de printemps, avec Jeanne, jeune professeure de philosophie qui fait son année de stage dans un lycée de la région parisienne. Le plus souvent, elle habite chez son fiancé Mathieu. Comme il est absent pour une semaine, elle préfère rejoindre son propre studio. Celui-ci est occupé par sa cousine et son fiancé. Jeanne n’ose pas mettre le couple dehors. Au cours d’une pendaison de crémaillère, elle rencontre Natacha qui l’invite chez elle; cette dernière souhaite par dépit que Jeanne rencontre son père. Très fin et très perspicace, le réalisateur multiplie lieux et personnages pour mieux souligner les multiples combinaisons du cœur. Toutes les passions y débordent, de la jalousie à la séduction, de l’amitié au rejet, entre rires et crises. Vérités et mensonges sont les éléments organiques des dialogues, de vraies joutes oratoires. C’est un film jubilatoire.
Après Conte de printemps qui mettait en scène trois femmes et un homme, Conte d’hiver réunit une femme et trois hommes. Son sujet assez proche de celui du Rayon vert (1986) puisqu’il présente une jeune fille confiante dans la vie et dans le miracle de l’amour qui arrivera bien un jour. Pour avoir confondu Levallois et Courbevoie, Félicie a perdu la trace de Charles, un amour de vacances de qui elle a eu une petite fille. Quatre ans ont passé. Elle hésite entre l’amour de Loïc et celui de Maxence, qui lui propose de le suivre pour Nevers. Mais elle espère toujours de revoir le père de sa fille. Avec ses duels entre raison et passion — comme toujours les dialogues sont ici extrêmement importants — c’est probablement le conte le plus lumineux de Rohmer, le plus tendre aussi.
Comme Pauline à la plage (1982) et Le rayon vert, Conte d’été se déroule durant les vacances estivales sur une plage. Après un prélude sans paroles, on voit Gaspard, étudiant en mathématiques, qui dépense son temps entre la plage de Dinard et sa chambre où il s’essaie à composer des chansons. Il rencontre une étudiante, Margot, avec laquelle il se lie d’amitié, parlant de lui-même et d’une autre jeune fille dont il attend l’arrivée de plus en plus improbable, Léna. Il rencontre ensuite Solène, qui joue le jeu de la séduction et à laquelle propose de partir à Ouessant, qui est pour lui un lieu mythique, déjà proposé à Margot! Survient Léna… Ce film, qui table sur le quiproquo et le mensonge, est à la fois léger et grave; il mesure l’écart entre les paroles et les actes. Il est question dans ce conte rigoureux et fluide du désir et de son insatisfaction.
Récit lacunaire comme Les nuits de la pleine lune (1984), Conte d’automne met en scène Magali, une viticultrice de 45 ans qui se sent isolée dans sa campagne depuis que son fils et sa fille sont partis. Une amie, Isabelle, lui cherche, à son insu, un mari. Au même moment, Rosine, la petite amie de son fils, se met en tête de lui présenter son ancien professeur de philosophie. Les deux hommes doivent lui être présentés au mariage de la fille d’Isabelle. Le cinéaste retourne à sa stratégie narrative, la machination, n’oubliant pas de filmer la nature automnale de septembre sur les rives du Rhône pour en dégager un certain sentiment, nouveau chez lui, la sérénité. C’est également un film très fort sur l’affection (entre mère et fille, entre amies). Et pour une première fois, l’univers d’Éric Rohmer est peuplé de personnes dans la quarantaine, sans pourtant que le cinéaste cesse de parler d’un de ses thèmes préférés: la séduction.
LES CONTES MORAUX ET LES CONTES DES QUATRE SAISONS D’ERIC ROHMER, TOUS LES JEUDIS DU 5 FÉVRIER AU 26 MARS 21H, SUR TFO.

mercredi 18 février 2015

Anaïs Demoustier déploie ses “Elles”


Anaïs Demoustier déploie ses “Elles”

Louis Guichard
Publié le 31/01/2012. Mis à jour le 29/03/2012 à 16h53.



Anaïs Demoustier. Photo : Patrick Swirc pour Télérama.
Anaïs Demounstier



A l'affiche de “Elles” en étudiante prostituée, Anaïs Demoustier s’apprête à incarner Duras pour Christophe Honoré. Une actrice enthousiasmante.
Ce n’est pas la crise pour tout le monde. Anaïs Demoustier, 24 ans, rayonne, se démultiplie, se projette, n’en revient pas de vivre la vie dont elle rêvait. On rencontre la jeune actrice la plus enthousiasmante du moment dans une gare parisienne, entre deux trains. Elle est en tournée avec Le Problème, de François Bégaudeau. Elle s’est couchée tard, levée tôt, arbore une fatigue enfantine, sans camouflage. Elle dit qu’à force de jouer cette pièce (restée plusieurs mois à l’affiche à Paris, il y a un an), elle découvre de nouvelles sensations, un plaisir qui n’influe pas sur son jeu, mais qui, au fond d’elle, la rend « encore plus sûre d’être à sa place. »


La crise, elle en est, pourtant, l’un des visages au cinéma. On peut la voir actuellement dans Elles, de Malgoska Szumowska, où elle joue une étudiante qui se prostitue pour s’offrir les jolies choses que ses parents ric-rac n’ont jamais pu lui payer. Son sourire joyeux de déni, de défi, face à Juliette Binoche, crée un trouble intense. Dans Les Neiges du Kilimandjaro, de Robert Guédiguian, elle représente la deuxième génération : une fille de prolos modestement embourgeoisés qui surveille les dépenses de ses parents tentés par l’altruisme. Et dans L’Hiver dernier (sortie le 29 février 2012), elle assiste à l’agonie du monde paysan, carbonisé à force de dettes… En 2010, elle incarnait LA jeune fille française de la classe moyenne, bloquée dans l’ascenseur social en panne, ­surdiplômée, abonnée aux stages humiliants – le film s’intitule D’amour et d’eau fraîche…


Dans la vie, elle serait plutôt la preuve qu’on peut s’inventer soi-même, accéder à un monde et à un métier étrangers à son milieu d’origine – pas du tout familier des arts et de la culture. Avoir vu, enfant, Charlotte Gainsbourg dans une énième rediff de L’Effrontée lui aura suffi. Collégienne à Lille et comédienne du mercredi après-midi, elle croise une directrice de casting et, sur ses con­seils, se fait inscrire dans une agence à Paris. A 15 ans, « contre l’avis du principal du collège », elle part trois mois en Autriche, tourner Le Temps du loup, le film d’apocalypse de Michael Haneke. Commentaire d’Emmanuelle Devos, sa par­tenaire sur scène dans Le Problème  : « Je comprends que ses parents l’aient encouragée malgré toutes leurs appréhensions : c’est une actrice née, ins­tinc­tivement juste. Ça se voit tout de suite. »
Malgré les opportunités réguliè­res, la reconnaissance qui venait, elle a passé son bac, s’est inscrite en fac de lettres, sans suite. A continué à vivre chaque rôle comme si c’était le dernier : « Je découvre que c’est l’angoisse secrète de tous les acteurs, sans exception. » Elle s’est même renseignée, il y a encore trois ans, sur une formation pour devenir ostéopathe… Superstition, conjuration.


Fou d’actrices, Christophe Honoré ne s’y est pas trompé. Il l’a repérée en même temps que Léa Seydoux – seule concurrente sérieuse dans cette tranche d’âge – sur le casting de La Belle Personne, et a engagé les deux. Il dit : « Elles sont parfaitement complémentaires. Léa a l’art de ralentir les scènes, Anaïs parvient à jouer vite, mais avec tenue et fermeté. Léa semble avoir beaucoup rêvé sur Adjani, et Anaïs, sur Huppert. » Anaïs Demoustier confirme. Pendant le tournage du Temps du loup, elle est restée fascinée par la concentration de sa prestigieuse partenaire, qu’elle fantasme toujours comme sa mère de cinéma.
L’avenir proche est des plus exaltants. Honoré, qui l’a fait débuter sur scène à Avignon (dans Angelo, tyran de Padoue), l’a choisie pour jouer Marguerite Durasdans son spectacle autour des figures du Nouveau Roman – Ludivine Sagnier seraNathalie Sarraute… Un vrai défi : Anaïs Demoustier sait qu’il ne s’agira pas de ressemblance physique, mais de trouver la note, l’esprit. Elle y travaille. Quand elle reprend son train, elle ressemble aux filles de son âge qui voyagent en musique. Personne ne sait qu’il y a la voix de Duras dans ses écouteurs.