vendredi 26 juin 2015

Sylvie Guillem / “Je préfère arrêter avant qu'il ne soit trop tard”

Sylvie Guillem, 1991

Richard Avedon

La danseuse Sylvie Guillem : “Je préfère arrêter avant qu'il ne soit trop tard”


Fabienne Pascaud
Publié le 02/06/2015. Mis à jour le 02/06/2015 à 17h14.
Etoile à 19 ans, cette danseuse surdouée a toujours été radicale dans ses choix. Celle qui dit avoir tout fait avec son corps entame aujourd’hui sa tournée d’adieu. Sylvie Guillem est l'invitée de “Télérama” cette semaine.
Sans doute aura-t-elle été la danseuse du siècle. La plus belle, la plus douée, la plus intransigeante, la plus extravagante. Sylvie Guillem est passée avec la même grâce, angélique, la même virtuosité, infernale, des ballets classiques aux créations contemporaines à très haut risque. De l’Opéra de Paris, où elle est nommée étoile à 19 ans, en 1984, au Royal Ballet londonien, où elle fuit jusqu’en 2008. Sans oublier ses nombreuses apparitions dans les meilleures compagnies du monde entier. La perfectionniste entame une ultime tournée au festival de Fourvière, auquel elle a offert depuis des années ses meilleures créations. Et ces adieux-là ne seront pas comédie. On ne reverra plus jamais danser Sylvie Guillem… Extrait de l'entretien à lire dans Télérama, en kiosque mercredi 3 juin.
Pourquoi cesser la danse fin 2015, l’année de vos 50 ans ?
Parce qu’il le fallait. Parce que je ne veux pas me décevoir, ni décevoir le public. Parce que je n’ai pas envie d’être mal jugée, moins aimée. Parce que je fais encore les choses aujourd’hui comme je veux les faire, parce que j’ai beaucoup de plaisir à les faire ainsi, et que je ne veux surtout pas les faire moins bien. Parce que j’ai de plus en plus de trac et de doutes, même si je garde la force, l’énergie, la rapidité et la passion d’être en scène, d’y tracer des lignes, d’y dessiner des courbes. Parce que je ne veux jamais danser en me reposant… Je sais ce que ça va me coûter, fin décembre, après les ultimes représentations dans ce Japon qui me fascine tant et dans la province française… Le moment sera dur. Mais je suis prête à payer. Je préfère arrêter avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’on ne décide pour moi. Il faut une fin claire et nette.
Au Royal Ballet, on vous surnommait « Miss No »...
Comme les danseurs sont forgés tôt à une grande discipline du corps, ils ont tendance à être trop obéissants. Moi pas. J’ai toujours refusé ce qui me semblait excessif, sans justesse. Certains chorégraphes pensent par exemple que l’expression doit accompagner le geste, je crois moi que le geste seul peut être expression. Ainsi j’ai dit « non » très jeune à des attitudes que je jugeais ampoulées, et on m’a qualifiée aussitôt de danseuse capricieuse, froide, incapable d’interpréter. C’était l’inverse. Lors du Martyre de saint Sébastien, en 1988, à l’Opéra de Paris,Bob Wilson m’avait appris que le geste a besoin d’être non pas éloquent mais vrai, c’est-à-dire qu’il doit simplement représenter quelque chose pour vous. Ce que vous ne ressentez pas n’est jamais juste. Wilson m’a appris à épurer. L’interprétation, le théâtre ne sont pas dans certaines vieilles attitudes stéréotypées du ballet classique. Il faut avouer que, pour nous expliquer sa chorégraphie, il avait uniquement improvisé lui-même devant nous cinq minutes. Reproduire les mouvements délirants de quelqu’un qui ne sait pas danser ne fut pas une mince affaire. D’autant que j’étais aussi timide que lui. Mais il m’a ouvert les yeux.
Quels sont ces défauts que vous évoquiez ? La timidité, par exemple ?
J’ai peur de communiquer, peur de ne pas être comprise, d’avoir trop de lacunes dans mes connaissances, trop de trous dans ma culture. Or je suis intransigeante, les choses pour moi doivent être faites parfaitement ou pas. Ma phobie a commencé avec une interview de Léon Zitrone, à l’âge de 11 ans. La directrice de l’école Claude-Bessy avait repéré à quel point j’étais renfermée. Pour m’aider, me forcer à sortir de moi-même, elle avait proposé qu’on m’interroge à la télévision. Et voilà Léon Zitrone qui me demande d’emblée quelle est la différence entre la gymnastique et la danse. J’ai été interloquée. Je n’ai rien su dire. Aujourd’hui encore, cette question m’exaspère : on s’en fout, de la différence ! Ce qui importe, c’est le plaisir qu’on trouve. Mais devant mon silence, Léon Zitrone a décrété haut et fort que je n’avais aucun avenir. Deux ans plus tard, une équipe d’Antenne 2 vient dans notre loge — devant mes jeunes partenaires, jaloux peut-être que l’on n’interviewe que moi — et me demande si la danse est un sacrifice. Je réplique immédiatement « Pas du tout ! », et les autres maugréent dans le fond qu’elle en est un pour eux… J’ai brutalement quitté la pièce. Non seulement mes camarades avaient mis à mal le courage que je m’étais imposé pour répondre, mais ils ne pensaient pas comme moi, pour qui danser était un plaisir fou. Je me suis sentie différente, rejetée, je n’ai plus eu envie de parler. Et je suis toujours comme ça.

Un reportage de France 2, avec Sylvie Guillem  à 16 ans.
Pourquoi cette difficulté à échanger ?
Elle est peut-être familiale. Je suis la petite-fille de Catalans débarqués en France après la guerre d’Espagne. Ma grand-mère paternelle parlait très mal le français, ne savait ni lire ni écrire, était solitaire et dure, détestait les autres. Sans doute à cause d’une enfance particulièrement difficile et meurtrie. Je n’ai jamais rien pu savoir de son histoire ni de sa relation à mon père, qui avait construit autour d’elle un mur de silence. Mes parents étaient des gens droits, qui m’ont appris l’importance d’être honnête, de respecter et d’être respectable. De faire toujours « au mieux ». Ne pas faire au mieux, avec la chance que j’ai, ne me semblerait pas juste. Ma rigueur, mon perfectionnisme ont à voir avec ce sens de la justice qui vient de mon éducation. Et ce qui est injuste me rend profondément malheureuse.

Un portrait de Sylvie Guillem en 1995, sur France 2.





jeudi 25 juin 2015

Sylvie Guillemu / Une danseuse en son armure

Autoportrait
Autoportrait
Sylvie Guillem


Sylvie Guillem, une danseuse en son armure


Daniel Conrod
Publié le 28/06/2008.
Un caractère bien trempé (atouts et failles) dissimulé derrière une certaine distance… Sylvie Guillem, ballerine rebelle, remonte sur scène pour un hommage à Béjart. Elle est ce soir et jusqu'au 28 juin aux Nuits de Fourvière, et se produira au château de Versailles les 1er et 2 juillet.
« Je ne regarde pas les années écoulées comme une fresque ou une ligne continue, mais comme une série de petits tableaux. » Et le tableau de ce jour ouvre sur un paysage manifestement serein, équilibré. Guillem l'apaisée, cheveux dénoués, jambes croisées sur un canapé, sweat, jeans et baskets, encore vaguement enveloppée par l'odeur d'une cigarette : « Si je n'ai pas encore trouvé la sagesse, je sais maintenant retarder l'explosion. » Ni star ni légende, ni même icône, alors qu'elle est tout ça et ne l'ignore pas, Sylvie Guillem a plus que joué le jeu du portrait. On la disait distante, méfiante, elle s'est montrée simple et loyale. Pas de révélation ni de secrets, seulement des mots justes, prononcés sans comédie et appuyés d'une gestuelle carrée. A partir de là commencent les difficultés. De quelque côté que l'on se tourne, au moment de raconter l'artiste et sa carrière, le cliché menace. Toujours reviennent les mêmes fragments d'une même histoire mille fois rebattue. Et puis comment s'y retrouver aujourd'hui ? Tant de Guillem se sont additionnées les unes aux autres au fil du temps.

Guillem la gymnaste hors norme de 11 ans, programmée pour devenir championne olympique, qui plonge presque par hasard dans la danse classique comme dans un océan. Guillem l'étoile rebelle de l'Opéra de Paris qui tient tête en 1988 à son patron d'alors, l'immense Rudolf Noureev, claque la porte de la boutique, à 24 ans, et choisit de s'installer à Londres, alors qu'elle est parvenue en France à des sommets indépassables ou supposés tels et qu'elle parle un anglais maladroit. Guillem la franchise, qui l'ouvre, qui n'aime pas ne pas comprendre, qui n'a pas peur des mots et des autres, s'avance presque à l'aveugle sur la scène médiatique pour dire leur fait aux vaniteux ou aux ignorants. Guillem la craintive, la farouche, celle qui ressemble quelquefois à un chat sauvage tombé du toit, qui mesure sa confiance, se méfie des images, redoute comme une enfant la cruauté des hommes. Guillem la ballerine au pied inimitable, à la détente magistrale, à l'instinct de fauve, désormais l'une des toutes premières au firmament de la danse. Ou Guillem l'in­terprète contemporaine, qui mène aujourd'hui sa vie de guest interna­tionale au gré de ses rencontres, de ses fidélités et de ses partis pris. Ou encore Guillem l'artiste réellement populaire - mais non populiste - qui ne méprise pas le succès ni son public. Sur ce point, sa position est à peu près imparable, elle tient en deux phrases-balises indissociables, « Ce n'est pas parce que l'exceptionnel est rare qu'il ne peut pas être populaire » et « Je danse pour des raisons qui sont les miennes et qui ne sont pas nécessairement celles de ceux qui aiment la danse ».

Le reste, c'est-à-dire toutes les autres Guillem, se cache alternativement derrière une froideur furtive qui traverse le regard, le timbre de sa voix devenu un peu plus métallique ou encore une poignée de main sèche et rugueuse. La clé des songes est bien gardée. Guillem la secrète, Guillem en son armure. On se rappelle peut-être la série d'autoportraits que la danseuse a réalisée pour le magazine Vogue en février 2000. Elle s'y exposait nue face à un miroir, jouant avec une caméra, comme s'il s'agissait d'un partenaire de scène, dévoilant une musculature proprement fracassante, sinon inquiétante. Car d'où venait-il, ce corps d'exception qu'elle nous montrait ? De quelle éprouvette était-il le produit ? Quelle humanité annonçait-il ? Mais en même temps qu'elle livrait au lecteur sa propre étrangeté, Guillem dévoilait comme jamais des yeux de déesse égyptienne farouche, comme pour lui dire, « Pas touche ! » ou « Pas plus loin ! » Il n'y avait nul aveu, nulle transparence dans cette nudité. Seulement une ­démonstration de force glaciale et calculée. Peut-être aussi une hypothèse lancée au public, quelque chose comme : si la danse d'aujourd'hui et de demain devait ressembler à quelque chose, ce serait davantage à ce que je vous montre qu'à toutes les vieilles représentations auxquelles vous êtes accrochés. Intuition d'un art résolument tourné vers le XXIe siècle technologique, virtuel et sans frontières. Un coup de dés parmi les plus audacieux dans une carrière qui en compta quelques autres. Celui-ci par exemple, lorsque, au sommet de sa gloire, elle quitte l'Opéra de Paris parce qu'elle n'obtient pas de Rudolf Noureev, alors directeur de la danse, la liberté de mouvement qu'elle estime indispensable à la poursuite de sa carrière, à savoir le libre choix de ses rôles et de ses partenaires et la possibilité de répondre aux invitations qui lui viennent d'un peu partout dans le monde : « Noureev comprenait mieux que personne ce que je lui demandais. En me le refusant, il a mis à l'épreuve mon désir de liberté. » Il ne s'est pas trompé. C'est ainsi que Sylvie Guillem entreprend en 1988 une deuxième carrière au Royal Ballet de Londres, dont elle devient la guest principale. Ils ne sont pas foule, les artistes qui sautent le pas sans se rompre : « J'ai aussi appris de Noureev le goût de l'égarement. »

Faut-il trouver un fil à cette histoire ? « Depuis le début, je vais naturellement vers ce qui m'attire, à l'instinct. Au pire, je m'en contente, au mieux, je m'en émerveille. Je me fais confiance. Un train passe ? Je monte sans me poser la question de la durée du voyage. Je fais les choses comme elles se présentent. Et quand je ne veux plus que ça dure, ça ne dure pas. » Voilà comment Sylvie Guillem a construit une carrière internationale, et le plus souvent solitaire, qui ne ressemble à nulle autre. Elle est faite de rencontres avec des chorégraphes le plus souvent contemporains que rien ne rapproche, sinon la curiosité que leur inspire la très étrange Sylvie Guillem. Il y a, par exemple, Mats Ek le Suédois, William Forsythe le Germano-Américain, Russell Maliphant ou Akram Khan les Anglais, Maurice Béjart le Français. A tous, elle a présenté la même demande, avec probablement ce même regard obstiné qu'elle porte sur ses interlocuteurs, « apprenez-moi quelque chose, donnez-moi quelque chose que je ne connais pas. Emmenez-moi où je ne sais pas ! » Sylvie Guillem est présente deux fois cet été sur les scènes françaises, pour un hommage à Maurice Béjart .



mercredi 24 juin 2015

Les corps sensuels et la patte provocante de Pascal Rambert


Les corps sensuels et la patte provocante de Pascal Rambert


Fabienne Pascaud
Publié le 08/06/2015.


En trente-cinq ans de spectacle vivant, ce stakhanoviste a tout osé. Avec ses mots qui cognent, l'insaisissable Pascal Rambert en impose.
Il porte les mêmes mocassins Repetto blancs que Serge Gainsbourg. Comme lui, pieds nus dedans. Comme lui, décoiffé, maigre et l'air d'avoir pas mal fêté et bourlingué. Mais l'oeil bleu vif, insolent, moqueur, plein d'énergie. Le verbe rapide et torrentiel, aussi. A l'heure où les Bouffes du Nord lui consacrent un festival — avec à l'affiche cinq de ses spectacles les plus emblématiques —, Pascal Rambert, 52 ans, garde l'allure d'un adolescent. Il dit qu'il n'a vu ni la vie ni le temps passer — « mais une vie totalement immergée dans l'art, quelle chance ! ». Qu'il n'y a pas un jour — en trente-cinq ans d'écriture, de théâtre et de danse — où il n'ait répété. Qu'il n'a pas changé. Qu'il garde toujours la même vitalité qu'à 12 ans, du temps où il vivait à Nice, sa ville natale, dans la station-service de ses parents. C'est à Nice justement qu'à 18 ans il éprouve ses trois chocs fondateurs : les Molière montés par Antoine Vitez, Ein Stück von Pina Bausch, Par les villages de Peter Handke selon Claude Régy... Avec ces trois artistes-là, Rambert découvre qu'on a le droit de tout oser. Il découvre l'ampleur, l'audace des grands récits personnels, des grands poèmes, des voyages dans le langage.







Alors il entre immédiatement en théâtre, ou plutôt en spectacle vivant, car ses créations aux allures d'installation théâtrale sont d'emblée globales. Corps, mouvements, verbe, espace, éclairage : tout s'y articule. Dès 22 ans, après quelques mises en scène de grands classiques, l'actuel patron du Théâtre de Gennevilliers monte ses propres pièces, drues, bavardes, provocantes, sensuelles. Elles s'appellent déjàDésir, ou Les Lits... Rambert aime jouer de la passion, du choc des mots et du sexe. Avec un réalisme cru qui flirte avec le fantastique. Curieux et dangereux théâtre que le sien, aujourd'hui joué dans le monde entier. Des hommes et des femmes de son âge, souvent artistes comme lui, y disent, en longs monologues chahutés, leurs désillusions et leurs rages. Face à l'amour, la création, la politique. Pas de séparation entre réalité et fiction. Depuis des années, Rambert écrit d'ailleurs sur mesure pour des comédiens qui l'inspirent ; et ses personnages de fiction portent souvent le même prénom que leurs interprètes dans la « vraie » vie ; voir Clôture de l'amour, créé au Festival d'Avignon 2011, ou Répétition au Festival d'automne 2014.
Quand ses excès, ses outrances de dandy ont fini par agacer, au milieu des années 1990, l'homme-orchestre est parti travailler au Japon et aux Etats-Unis. Regarder ailleurs, écouter ailleurs. Il est curieux des autres. Leur pique ce qu'il peut. Six années de suite, à Gennevilliers, il a lui-même animé des ateliers d'écriture chaque mardi soir, tant il avoue que n'importe quelle phrase peut déclencher son propre imaginaire. Ne dit-il pas qu'il a conçu son théâtre comme une chatière par où l'on entre dans l'inconnu et dont on sort sans difficulté... Lui aussi est comme un chat. Insaisissable, fugace. Et pourtant ses mots cognent, crachent, accrochent. C'est dans et par la langue que Rambert se construit, lui qui se nourrit du corps des acteurs, de leur bouche, de leur timbre, de leur énergie pour écrire ses pièces. Lui qui se dit criminel de la langue.




TELERAMA


mardi 23 juin 2015

CLÔTURE DE L’AMOUR À L’IDÉAL TOURCOING
















THÉÂTRE

CLÔTURE DE L’AMOUR À L’IDÉAL 

TOURCOING (THÉÂTRE DU NORD)


11 mars 2013 Par Audrey Chaix

Clôture de l’Amour, Pascal Rambert l’a écrit pour eux, Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. Dans une boîte blanche clinique, les deux comédiens, debout, face à face, sans aucun accessoire pour distraire l’attention, interprètent un couple en pleine rupture. Archétype éculé de la scène de théâtre traditionnelle. Sauf que le texte de Pascal Rambert, la particularité de la mise en scène et le talent des deux comédiens se réapproprient ce cliché de telle manière qu’on le redécouvre absolument. C’est fort, puissant et cela laisse le public abasourdi, comme s’il venait d’assister à un match de boxe verbal.

C’est lui qui ouvre le bal, Stan : « Ça va s’arrêter là, on va pas continuer. » Péremptoire, catégorique. Il a construit son discours, préparé ses arguments, fignolé jusqu’à ses figures de style. Il est venu armé. Car c’est lui qui est à l’origine de la rupture. Il est venu la quitter dans ce décor qui, on le comprend petit à petit, est une salle de répétition : ils sont tous les deux comédiens. Et il dit si bien son texte qu’il crée une sorte de distance entre eux deux, lui permettant ainsi d’asséner à celle avec laquelle il partage sa vie – et trois enfants – des coups d’une violence inouïe sans jamais la toucher. Froid, clinique, il dissèque les ressorts de sa décision sans lui laisser la chance de répondre, méticuleusement, théâtralement. En face, elle encaisse. De trois quarts dos à la scène, elle vit cette logorrhée comme si elle y répondait, alors que seul un cri lui échappe. Elle sourit, moqueuse, aux métaphores artificielles de son compagnon, qui ne cesse de l’interpeller (ils s’appellent sur scène comme à la ville, Stan et Audrey), elle se décompose, pleure et se recroqueville sur elle-même, comme un animal blessé. On se demande où elle trouve la force de ne pas lui arracher les yeux.

Clôture de l’Amour à l’Idéal Tourcoing (Théâtre du Nord)Après un intermède – une chorale d’enfants qui interprète Happe de Bashung, dont le seul intérêt est d’offrir au public un instant de respiration – Audrey et Stan inversent les rôles, sur le plateau autant que dans l’échange. A son tour de répondre aux accusations lancées par Stan pour justifier sa décision. Il était dans la préparation, la rationalité. Il avait l’avantage de savoir ce qu’il était venu dire, de ne pas être pris au piège, contrairement à elle. Sa vengeance est au centuple : elle reprend son discours point par point et, par la force de sa douleur, elle détruit son argumentation en l’abreuvant d’insultes, de ce « pauvre connard » qu’elle lui jette enfin à la figure. Là où il parlait des choses matérielles qu’il voulait garder, elle évoque les souvenirs, les émotions, les enfants. Quand il l’accusait de l’enfermer, elle lui avoue qu’il lui a tout appris. Comme un animal blessé, elle attaque avec furie, dans l’émotion, alors qu’il était dans la raison. Elle étouffe de peine et de rage, superbe, tragique. Un immense moment de théâtre que cette femme blessée qui ne cherche pas à retenir celui qui, elle l’a compris, ne l’aime plus : dans une grande intelligence du texte, elle pose à ses pieds tout ce qu’il détruit en la quittant ainsi. Sa dignité impressionne. A son tour à lui de se décomposer sur le plateau, de poser le genou à terre, de s’affaisser sous les coups.

Le texte, la scénographie, la mise en scène, le jeu des comédiens : pas un faux pas dans cette scène de rupture qui devient référence. Alors que les comédiens viennent saluer, une réflexion s’impose : Audrey Bonnet, qui, pendant deux heures, semblait accablée d’un poids immense, est devenue radieuse. Dernière preuve, s’il en était encore besoin, du talent de cette comédienne, métamorphosée en femme brisée et rayonnante sous les applaudissements, plus que mérités.




lundi 22 juin 2015

Pascal Rambert / Memento mori


Memento Mori de Pascal Rambert : une formidable expérience sensorielle et déroutante

MEMENTO MORI DE PASCAL RAMBERT : UNE FORMIDABLE EXPÉRIENCE SENSORIELLE ET DÉROUTANTE

29 mars 2013 Par Christophe Candoni | 

Après sa triomphale Clôture de l’amour où le texte si dense était au centre du projet, Pascal Rambert propose une oeuvre-performance de toute beauté, sans mot, un brin trop courte mais vraiment osée, sur les origines de l’homme, avant le commencement de toute vie. Le spectateur y est invité à assister à la naissance de l’humanité.
Comment représenter loin de tout cliché ce que pu être le premier homme lorsque aucun tabou ou préjugé social ne pesait sur lui ? Partir de Zéro, du rien. Faire surgir d’une obscurité totale et inquiétante des formes, des corps seuls, nus et vierges, à peine perceptibles et pourtant saisissables et saisissants grâce aux lumières magiques, presque irréelles, conçues par Yves Godin.
On aperçoit ces corps jetés dans l’étrangeté du monde soudainement s’étirer, se mouvoir, marcher très lentement dans ce lieu solitaire et vide comme un espace intact, originel, qu’il reste à éprouver.
Les lumières et sons divers concourent à un état d’incertitude dans lequel s’enfonce le spectateur. Ses sens sont troublés. Il assiste aux apparitions et disparitions des corps sans vraiment discerner ce qui est vrai, réel, inconscient ou fantasmé, halluciné.
Dans la deuxième partie, les hommes, riches de la cueillette de fruits produits par une nature généreusement fertile, s’attirent, se groupent, s’accouplent. Un soleil d’été se lève sur les corps repus et endormis au milieu des fruits. Advient alors une superbe image de théâtre, la fresque magnifique d’un temps innocent, sans loi et sans contrainte.
Il résulte de cette proposition audacieuse un moment hors-temps, étrangement angoissant et pourtant très plaisant car sensible, paisible et délicat. Il manque peut-être de l’âpreté. On voudrait que cette harmonie courtoise de surface se brise et que la violence inhérente à la nature affleure. Néanmoins, la sentence menaçante Memento Mori (Souviens-toi que tu vas mourir) nous rappelle la rapidité et la vanité inexorables de l’existence sur terre.




dimanche 21 juin 2015

Sex Box / A la télé américaine, des couples font l’amour en direct dans une boîte

Sex Box

A la télé américaine, des couples font l’amour en direct dans une boîte

Bertrand Villegas
Publié le 11/03/2015. Mis à jour le 12/03/2015 à 16h44.

Un concept pas très jouissif vu d’Europe, qui en a connu de moins faux-culs. Mais une façon comme une autre d’attirer l’audience par la bande.



Le fantasme de la télévision est de tout montrer. Ce n’est pas toujours possible pour la télé grand public, chaque chaîne se fixant ses propres limites. Mais, dès qu’elle peut les repousser, révéler un peu plus que ce qui était auparavant interdit, la télévision ne résiste pas à  la tentation. De ce point de vue, montrer des gens en train de faire l'amour en direct est une promesse alléchante. C'est précisément ce que propose une nouvelle émission diffusée sur WE tv, une chaîne privée destinée aux femmes, qui avait du mal jusqu’à aujourd’hui à se faire remarquer dans la jungle des centaines de chaînes du câble que reçoivent la plupart des Américains. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas de pur exhibitionnisme. Quand la télé flirte avec les limites, elle prétend toujours que c’est pour la bonne cause, à des fins thérapeutiques ou éducatives, jamais bien sûr pour faire de l’audience à tout prix. Ici, des couples sont bel et bien supposés avoir une relation sexuelle sur le plateau et en public, mais il y a un truc : on ne les voit pas, on ne les entend pas. Ils font l’amour au milieu du studio… mais cloîtrés dans une grande boîte en métal, la « sex box », qui donne son titre à l’émission.

Couvrez cet accouplement que je ne saurais voir

La télé américaine est réputée pour sa pudeur supérieure à celle de la télé française : elle masque la nudité et bipe les jurons au moins autant que la télé française cache les marques commerciales et les visages d’anonymes à l’écran. L’idée faux-cul de la sex box était donc parfaite pour WE tv : attirer sans mettre mal à l’aise. Le concept avait été testé il y a dix-huit mois au Royaume-Uni, sur la chaîne publique Channel 4, lors d’un épisode unique. Les Britanniques avaient été plutôt frustrés de ne rien voir de l’intérieur de la boîte et de n’assister qu’à un déballage oral de vie intime. Il faut dire que la télé anglaise grand public avait déjà montré plus : le sommet jamais égalé depuis ayant été atteint, il y a dix ans, dans une émission de Channel 4, The sex inspectors. Des caméras de surveillance étaient installées au domicile d’un couple en crise sexuelle. Deux « inspecteurs » thérapeutes visionnaient ensuite les images : les scènes intimes, astucieusement filmées par des caméras d’imagerie thermique, ne laissaient deviner que des mouvements de corps colorés par les zones de chaleur, un peu comme si on regardait une chaîne cryptée.
La version américaine de Sex box est présentée par trois experts chargés de mettre en œuvre un protocole de choc : une soi-disant psychothérapeute de gens riches et célèbres, un sexologue clinicien musclé et tatoué, et une pasteur conseillère conjugale. Un premier couple pénètre dans le studio et présente sa problématique aux trois spécialistes assis face à eux, tel un jury de concours de talent. Le trio passe la relation du couple au gril pour établir son diagnostic, bombardant les participants de questions indiscrètes et de recommandations précises. Pas forcément relaxé par cet examen de passage, le couple décide ensuite d’entrer, ou non, dans la sex box où ils vont devoir se souvenir de tout ce qu’ils viennent d’apprendre. Pendant le temps où le couple est invisible dans sa boîte, les experts continuent de parler d’eux dans leur dos. Leurs conjectures s’interrompent quand la boîte passe du rouge au bleu, indiquant que les amants sont prêts à sortir : après quinze à trente minutes selon les indications du chronomètre. En pyjama et nuisette, légèrement décoiffés, ils doivent alors donner une note au moment passé. Si les évaluations sont proches, ils reçoivent, soulagés et heureux les félicitations du jury.
Apparemment, cette boîte est magique. La première participante y a atteint pour la première fois l’orgasme avant son mari. Un autre couple attend déjà un enfant. Mais nul téléspectateur n’en verra jamais l’intérieur. La télé commerciale américaine sait que, pour continuer de séduire le téléspectateur, il faut préserver le mystère et juste faire semblant de tout montrer.






TELERAMA


samedi 20 juin 2015

On vous salue, Maria Schneider

Maria Schneider

On vous salue, Maria Schneider


Jacques Morice
Publié le 03/02/2011. Mis à jour le 04/02/2011 à 09h37.


Maria Schneider, en 1973, dans le film de Bertolucci "Le Dernier Tango à Paris”. DR
Marquée à vie par son rôle dans le sulfureux “Dernier Tango à Paris”, de Bertolucci, Maria Schneider est décédée d'un cancer jeudi 3 février. Elle avait 58 ans. Hommage à une comédienne indomptée.
A l’heure où les femmes défilaient en troupes sur l’asphalte, Maria Schneider, elle, rôdait ailleurs, trouvant une manière hardie et solitaire d’être féministe. En faisant un doigt à la bonne morale, sur grand écran. Si le fameux Dernier Tango à Paris (1972) de Bernardo Bertolucci, candidat sérieux au palmarès des films les plus scandaleux des années 70, fit tant de bruit en son temps, c’est surtout parce qu’elle y affichait un aplomb sidérant. Elle n’avait que 19 ans à l’époque. Cheveux noirs en bataille, elle y était d’une beauté insolente, à la fois sauvage et dédaigneuse. Que d’encre a coulé au sujet de ses scènes torrides avec le léonin Marlon Brando dans l’appartement vide près du pont de Bir-Hakeim, de la « motte de beurre » lubrifiante, du rituel SM sur fond de crépuscule orangé... Aujourd’hui, le film a un peu vieilli mais pas elle. Nue ou habillée avec la classe d’une diva de l’underground (chapeau large noir, long manteau, falbalas), sa présence dedans irradie encore comme une première fois. Tout chez elle est érotique. Surtout sa voix, lascive et rauque, teintée d’un léger accent (espagnol ?).



La jeune louve indomptable, fille d’une mannequin et de Daniel Gélin (qui le l’a jamais reconnue), était lancée. Mais pas pour une carrière rectiligne. Elle défraya la chronique, afficha sa bisexualité, se perdit dans les paradis artificiels. Elle ne fit jamais ce qu’on attendait d’elle. Et surtout plus de films où elle devait se déshabiller. On l’associe toujours au Dernier Tango alors qu’elle a tourné des films bien meilleurs, dont l’immense Profession reporter (1975) d’Antonioni (voir ci-dessus). En aventurière libre et mutine, Maria Schneider y fait des étincelles. S’il fallait emmener une séquence sur une île déserte, ce serait peut-être celle de son sourire d’été éclatant dans la voiture, avec Jack Nicholson. L’érotisme de Bertolucci a laissé place ici à une sensualité aérienne.

Sa filmographie est un répertoire intime. On y retrouve tous les écorchés vifs, les baroques décadents, les élégiaques. Werner Schroeter (Weisse Reise), Philippe Garrel (Voyage au jardin des morts), Jacques Rivette (Merry-Go-Round) Cyril Collard (Les Nuits fauves)... Garçonne féminine, Maria Schneider laisse le souvenir d’une comédienne un peu fée, un peu sorcière, sœur d’âme de Bulle Ogier et de Juliet Berto. On l’avait encore vu récemment dans La Clef de Guillaume Nicloux ou dansCliente de Josiane Balasko. Elle vient de mourir à 58 ans, des suites d’une longue maladie. On ne lui connait aucune héritière, sinon peut-être, Béatrice Dalle. Comme elle, icône rock adoptée par le cinéma.




jeudi 18 juin 2015

Les Larmes amères de Petra von Kant

La chronique théâtre de Fabienne Pascaud

Chez Fassbinder, Valeria Bruni-Tedeschi confond agitation et émotion


Le réalisateur Thierry de Peretti adapte “Les Larmes amères de Petra von Kant”, une pièce du grand cinéaste allemand dans laquelle Valeria Bruni-Tedeschi interprète le rôle titre.
Publié le 03/03/2015.

L'exigu Théâtre de l'oeuvre est tout entier devenu la demeure de Petra von Kant, célèbre styliste de mode berlinoise des années 1970. La voilà d'ailleurs qui surgit du fond de la salle, tel un fauve éructant. Elle a mal à la tête, gémit et monte enfin sur un plateau rouge sang, protégé par la gigantesque tapisserie de La Dame à la licorne mais encombré de divan, miroir, porte-manteaux, réfrigérateur, aquarium et bouteilles d'alcool. Petra est belle, libre, talentueuse et d'aristocratique famille. Elle vient de rompre un mariage qui ne la satisfaisait plus. Elle martyrise ceux qui collaborent avec elle, telle Marlène, cette assistante d'autant plus troublante qu'elle restera muette tout au long de la pièce ( Lolita Chammah). Petra von Kant, dans la mise en scène brouillonne de Thierry de Peretti, c'est Valeria Bruni Tedeschi, incarnant avec une nervosité mal contrôlée le mal d'amour de son narcissique personnage. Petra s'est en effet soudainement entichée de Karine (Zoé Schellenberg) et découvre avec fièvre son homosexualité. Ainsi révélée à elle-même, elle souffrira vite des frasques de sa trop jeune compagne. Une fille de milieu modeste dont l'adolescence fut bousillée par l'assassinat de sa mère par son père, qui se suicida sitôt après le crime... L'interdit homosexuel de l'époque se double d'un affrontement de classe. Car Petra ne comprend rien aux difficultés de Karine, paumée dans son milieu chic. Pourfendant les moeurs petites bourgeoises de l'Allemagne des années 1960-70 et l'hypocrisie qui les entache, Les Larmes amères de Petra von Kant est une oeuvre politique, aussi. Racinienne et brechtienne à la fois. Désespérée et militante. Paradoxale.
Composée en 1971 par le protéiforme Rainer Werner Fassbinder, qui en tira le film du même nom dès 1972, elle sera le dernier spectacle de l'Antiteater, qu'il a créé en 1968 : un chaotique et iconoclaste collectif de « production théâtrale anti-autoritaire au sein d'une société fixée sur l'autorité ». On y joue brutalement des histoires terribles tirées des grands classiques, ou de l'Histoire — passée ou présente. Fassbinder et ses comédiens ne font pas dans la dentelle. Les spectacles non plus. Le plus souvent dans l'urgence et la violence. Peu de dialogues élaborés, par exemple, dans ces Larmes amères de Petra von Kant, plutôt un déluge de mots. Importent davantage les situations : solitude, trouble amoureux, terreur de perdre l'autre, manque qui serre le ventre, absolue déchéance où peut mener la passion. Encore ne faut-il pas s'y perdre... Or le désordre de la maison de Petra colle ici à celui de la mise en scène. Les acteurs y semblent livrés à eux-mêmes, à leurs trucs de sauvegarde et de survie. En femme possédée par l'amour, Valeria Bruni Tedeschi confond ainsi souvent agitation et émotion. Et son jeu hystérique est trop extérieur, répétitif, ne suscite rien d'autre qu'un agacement vite gêné. Mais fallait-il, aussi, la faire pisser, à deux reprises, assise sur une méchante poubelle, puis s'essuyer avec ce qu'elle a sous la main ? La matérialisation du chagrin n'est pas forcément dans ces outrances ridicules.