dimanche 18 septembre 2016

Nicolas Malebranche en Italie / Un penseur original et un écrivain prolifique

Nicolas Malebranche

Malebranche en Italie

Un penseur original et un écrivain prolifique



Par
PAOLO FABIANI

29 oct. 2015


Nicolas Malebranche est considéré comme un des principaux représentants de l'école cartésienne, peut-être celui qui a réussi plus que tous les autres à diffuser entre le XVIIe et le XVIIIe siècles la pensée du Philosophe de La Haye. Mais Malebranche était beaucoup plus qu’un simple disciple de Descartes, il était un penseur original et un écrivain prolifique qui a laissé sa marque dans l'histoire de la philosophie moderne. Presque tous les aspects de sa pensée (l'éthique, la théologie, la métaphysique, la psychologie, l'anthropologie) ont été redécouverts et appréciés par de nombreux chercheurs dans le siècle qui vient de se terminer et ces années du nouveau millénaire. Il a été prêtre oratorien et il a été influencé non seulement par Descartes mais aussi par Augustin. En fait, il a vu dans l'œuvre du Saint d'Hippone le moyen terme, pour ainsi dire, entre la philosophie cartésienne et la religion chrétienne.
La psychologie qu’on trouve dans La recherche de la Vérité (peut-être son œuvre la plus importante) a marqué le début de la science moderne de l'esprit et a eu une influence comparable à celle de Le passions de l’âme de Descartes. Mais Malebranche était surtout un grand métaphysique: la solution qu'il a trouvée au problème de la détermination des relations entre le corps et l'esprit – au moins comme il était posé par la philosophie cartésienne – a donné le nom à une véritable doctrine à la fois métaphysique, philosophique et théologique: l’occasionnalisme.
Au début de La Recherche il est écrit que «L’esprit de l’homme se trouve par sa nature comme situé entre son Créateur e les créatures corporelles». Donc, c’est Dieu qui établit les lois de la nature, tandis que les créatures ne sont pas de vraies causes de leurs mouvements. Ainsi, les causes naturelles ne sont pas de véritables causes, mais seulement des « causes occasionnelles » qui déterminent Dieu, seule vraie cause, à agir par ses lois. Mais les lois divines sont universelles et rationnelles, et ainsi il est possible étudier et d'analyser la nature sans recourir à des conceptions impliquant une puissance d'agir à l'intérieur des choses. Je l'ai exposé ici d'une façon très simplifiée, mais celle-ci est ‘la logique métaphysique’ qui a conduit à considérer la nature du seul point de vue physique en la purgeant de tout animisme résiduel. De cette façon, en détruisant les derniers bastions de la physique aristotélicienne et les pierres angulaires des visions panthéistes de la Renaissance, Malebranche a ouvert la voie à des conceptions plus laïques telles que celles de Berkeley et de Hume. Mais surtout la distinction claire entre la dimension physique et celle psychique et le fait qu'elles ne sont pas liées par quelque chose qui appartient à l’une ou à l'autre, mais par des lois universelles, ont permis de penser l’esprit comme objet d’un étude scientifique qui ne fait pas appel aux notions du vitalisme magique ni à celles d’ordre théologique ou moral.
Malebranche a été engagé aussi dans certaines controverses théologiques qui n’ont pas fait bien comprendre aux philosophes des Lumières combien sa pensée était novatrice. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle avec le mouvement philosophique du Spiritualisme pour avoir une véritable redécouverte de la pansée de Malebranche. Aujourd'hui une très riche bibliographie et un grand nombre de chercheurs de nombreuses universités à travers le monde témoignent de l'importance de la pensée de Malebranche et sont la preuve de la vitalité de sa philosophie.
Nicolas Malebranche est né à Paris le 5 août 1638 où il est mort le 13 octobre 1715, et pour célébrer l'anniversaire de sa disparition des événements et des conférences ont été organisés par la communauté scientifique. Parmi les événements le plus importants en Italie il faut signaler un colloque organisé par le Conseil national de recherche (CNR)-Institut pour l'histoire de la pensée philosophique et scientifique moderne (ISPF: Istituto per la storia del pensiero filosofico e scientifico moderno) de Naples et par l’Université Federico II de Naples Ce colloque porte surMalebranche et ses contemporains et a pour but de mettre en évidence, pour la première fois dans le contexte napolitain, l'importance de ce philosophe pour comprendre la propagation des idées et la formation des grands systèmes métaphysiques entre la seconde moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle. Plus spécifiquement ce colloque se propose d'étudier les rapports entre Malebranche et ses contemporains et successeurs (de Leibniz à Vico) et prévoit une séance consacrée à la diffusion du malebranchisme en Italie, notamment dans le Royaume de Naples, au cours du XVIIIe siècle. Cet événement est organisé par Giuseppe Cacciatore (Université de Naples Federico II), Raffaele Carbone (Université de Naples Federico II-ENS de Lyon/IHPC) et Manuela Sanna (ISPF–CNR). La conférence se tiendra à l’ISPF, via Porta di Massa 1, Naples (Italie), les 15 et 16 décembre 2015.



samedi 17 septembre 2016

Où est le “shocking !” en 2016 ?




Où est le “shocking !” en 2016 ?


BERTRAND VILLEGAS
07 / 09 / 2016


Quand en Europe, une émission fait le plein d'audience en imposant aux candidats de choisir leur partenaire selon leurs parties intimes, en Corée du Sud, les téléspectateurs s'offusquent devant un “battle” d'ingestion. Petit étude comparative sur l'état du “shocking” dans le monde audiovisuel.
Deux nouveaux programmes lancés cet été, à l’est et à l’ouest de notre planète, nous donnent l’occasion en cette rentrée 2016 de faire une étude comparative sur l’état du « shocking » dans le monde audiovisuel contemporain. Qu’est-ce qui est « shocking » aujourd’hui ? Le plus frappant est la différence de conception du « shocking » d’un extrême à l’autre du monde.
Pour nous, Occidentaux, Européens, le programme le plus choc du moment est sans nul doute Naked attraction, vu cet été sur la chaîne publique Channel 4, au Royaume-Uni. Jamais vu ça : des organes génitaux (au repos) masculins et féminins en gros plan pendant de longues minutes en prime time sur une chaîne gratuite. Jamais vu ça : on se rappelle qu’en France le précurseur des émissions de rencontres nues (une mode actuelle), Adam recherche Eve, sur D8 en 2015, avait honteusement flouté ce qui faisait le sel du programme. Bien sûr, exhiber ces sexes, dont certains rigolos (par leurs tatouages de tête d’éléphant, par exemple !), de toutes tailles, de toutes couleurs, n’est pas gratuit, on s’en doute : la chaîne est très fière d’avoir rempli sa mission de service public en rénovant le concept de Tournez manège (The dating game)qui, il y a 50 ans, ne montrait rien du corps de l’autre.

La tête haute et la queue basse

Channel 4 veut – désespérément, comme toute chaîne hertzienne gratuite – s’adresser à la génération qui choisit ses partenaires d’un coup de doigt sur l’application de son smartphone, au premier regard, à la première impression et impulsion. Dans Naked attraction, les candidats se choisissent donc notamment, et prioritairement, par un regard sur leurs parties intimes. Avez-vous envie d’aller plus loin après avoir vu cette personne, non pas entièrement nue (c’est déjà démodé), mais uniquement sous la ceinture ? Si la réponse est non, les candidats ont l’honneur de révéler leur visage et de quitter le plateau – toujours nus –, la tête haute et la queue basse car leur sexe n’a pas plu. Gênant ? Pas pour les téléspectateurs anglais, qui ont fait grimper l’audience de la chaîne.

Naked attraction sur Channel 4 au Royaume-Uni

Après avoir vu ça, on a du mal à comprendre pourquoi au même moment en Corée du Sud, l’émission Girls who eat well (« des filles qui mangent correctement ») a été déprogrammée après deux numéros face aux critiques. Diffusée à partir de juin en streaming sur le Web puis à la télé sur la chaîne du câble JTBC, l’émission se voulait une sorte de traduction télé du phénomène coréen du « mukbang », qui voit des dizaines de personnes se filmer et se diffuser sur Internet en train de manger, ou plutôt de bouffer, face à des milliers d’amateurs de jeunes vedettes. Le programme télé avait l’ambition de pimenter le genre d’un zeste de compétition et de jeunes chanteuses de pop coréenne : des sortes de battles d'ingestion dans le The Voice de la bouffe ! Ingurgiter de façon digne sous le feu des caméras est un défi en soi, on le constate devant les dîners de C’est à vous sur France 5, et cette émission le confirme.

Bosser pour manger ou manger pour vivre

Les candidates qui y participent sont connues pour aimer s’exhiber portant de la nourriture à leur bouche avec des baguettes, mais elles doivent ici manger « de façon délicieuse ». Un jury en plateau fait ses commentaires, se moque… le public vote à la maison. On ne sait si c’est ennuyeux, excitant, érotique, dégoûtant, humiliant de les voir écarter les lèvres et avaler en public. En Corée du Sud, être dans un girl band, c’est à la fois être une idole et une ouvrière d’une industrie : il leur faut bosser pour manger, et cette fois il leur faut manger pour vivre. Les fans ont été scandalisés : les starlettes furent moins jugées sur leur talent à manger que sur leur popularité. Le programme fut jugé inepte et dégradant. Le pouvoir des fans étant immense, la chaîne l’a retiré immédiatement. Comme quoi, selon les latitudes, le « shocking » ne se situe pas forcément en dessous de la ceinture. Il peut être dans la bouche. C’est une question de goût.

Girls who eat well (Des filles qui mangent correctement) sur la chaîne sud-coréenne JTBC 





vendredi 16 septembre 2016

En Norvège, l’amour c’est vraiment bestial


En Norvège, l’amour c’est vraiment bestial


Après “L’amour est dans le pré”, qui fait les beaux jours de M6, la Norvège invente un nouveau concept pour former des couples. Nez sensible s’abstenir.
Récapitulons les épisodes précédents : depuis un an ou deux, les producteurs télé du monde entier ont pété un câble et cherchent désespérément à coller aux nouveaux modes de drague des cibles jeunes qui se résument en deux mots anglais, match et swipe, et une application, Tinder. Match : c’est la croyance selon laquelle la science peut nous pré-assembler en fonction de nos profils déclarés. Swipe : c’est le comportement qui consiste à juger un célibataire en un clin d’œil et un coup d’index sur son smartphone. La love story des jeunes avec le petit écran étant fatiguée, les producteurs font des pieds et des mains pour les reconquérir. Résultat : des programmes où l’on a vu successivement des célibataires se marier, se mettre tout nus, s’embrasser — sans se connaître ni d’Eve ni d’Adam, ni se parler.
Et voilà qu’en cette rentrée nous vient de Norvège un vent d’air frais dans le dating — quoique imprégné d’odeurs corporelles. C’est déjà en Norvège qu’avait explosé, il y a dix ans, ce qui est devenu depuis le succès indépassable à ce jour du genre, L’amour est dans le pré, et il sentait déjà bon la nature et le purin. La chaîne publique NRK1 vient de lancer un programme qu’on peut traduire par « Quand la chimie est bonne », rebaptisé Attraction animale pour le marché international. Comme souvent lorsque les producteurs ont peur de pousser le bouchon un peu loin en abordant un divertissement insensé au premier degré, l’émission est présentée comme une « expérience scientifique » (toujours ce mythe de la science qui fait le match) : le prétexte étant ici de savoir si l’on peut se fier à la nature pour trouver un partenaire. Maren, notre cobaye, une célibataire d’une trentaine d’années, doit choisir entre sept hommes à partir de tests biologiques inspirés du monde animal ou de la recherche sur les humains. Concrètement, au fil des semaines, et c’est là que le spectacle commence, elle sélectionne sur l’odeur, le son, le goût, l’apparence, le statut et le langage corporel. 
La première expérience serait inspirée du comportement de reproduction des tigres. On apprend que, lorsqu’elles sont en chaleur, les tigresses laissent des traces d’urine pour attirer les mâles. Et si jamais l’homme était proche du tigre ? Testons. On demande aux sept prétendants mâles d’uriner dans un bocal. L’urine regorge d’informations, paraît-il : « Autant qu’un profil sur un site de rencontres », assure l’animateur pour donner à Maren du cœur à l’ouvrage. Eh bien non, elle ne boit pas cul sec l’urine des prétendants : elle doit juste la humer comme un œnologue du bon vin. C’est de l’urine du matin, l’odeur est passée, assure l’animateur qui s’y connaît. La célibataire renifle de la plus claire à la plus foncée, qu’elle trouve un peu aigre et acide. Le prétendant est recalé. 
Attraction animale sur NRK1 en Norvège - Le test de l'urine
Deuxième expérience : la célibataire a les yeux bandés et doit coller son nez sur le corps de chacun des prétendants torses nus. Le premier, Jon, fleure bon, frais, un peu sucré avec une pointe d’agrume… Aisselles, élastique du caleçon… la célibataire fond : « On ne croirait pas que tu n’es pas douché depuis plusieurs jours. »  C’est beau l’amour. Ou plutôt l’attraction.
Attraction animale sur NRK1 en Norvège - Le test de l'odeur
La semaine suivante, après le tigre, c’est le lion : les prétendants doivent rugir pour séduire. Chaque semaine, le candidat le moins bien noté quitte l’aventure. Et après sept semaines à l’avenant, le verdict tombe : la célibataire doit choisir entre son cœur et leurs odeurs, entre l’homme qui lui correspond le plus scientifiquement et celui pour lequel elle éprouve des sentiments. Les avancées de la science n’interdisent donc pas la liberté de conscience.





jeudi 15 septembre 2016

Qui se souvient de Patricia Neal ?


Patricia Neal
Chicago, 1949

Qui se souvient de Patricia Neal ?

Aurélien Ferenczi
Publié le 18/08/2010





L'actrice américaine, oscarisée pour Le Plus sauvage d'entre tous (avec Paul Newman) est morte il y a une dizaine de jours à 84 ans. Je l'avais (un peu) redécouverte en revoyant Le Jour où la Terre s'arrêta (le premier) : c'est elle qui y prononce les mots magiques en latin censés apaiser le robot extra-terrestre, mais elle en profite aussi pour hurler de terreur, comme on l'exigeait alors des héroïnes de science-fiction. Elle s'en acquittait très honorablement. Je lui avais trouvé des faux airs de Catherine Mouchet. En plus femme fatale, quand même : voyez, dans l'extrait ci-dessous, tiré du Rebelle, de Vidor, ses rapports SM avec Gary Cooper : et que je te cravache, et que je te jette par terre. Les sentiments étaient « bigger than life » (la mienne, en tout cas), dans ces années-là.
Patricia Neal avait 23 ans, une blondeur un peu pincée, et le film, le deuxième de sa jeune carrière, lui valut quelques galères : une liaison avec le quasi-quinqua Gary Cooper, qui finalement, après l'avoir mise enceinte, retourna auprès de sa femme (elle ne garda pas l'enfant), et, à cause de l'échec légendaire du film, un premier contrat chez Warner qui s'effilocha. A 27 ans, Patricia Neal dut quasiment recommencer une carrière via le théâtre, jouant notammentLes Innocentes, de Lilian Hellman, et Soudain l'été dernier. 
Ce premier come-back la mena jusqu'a à l'Oscar, mais elle joua aussi, les cinéphiles s'en souviennent peut-être, dans La Route du tabac, de Curtiz, Un homme dans la foule, de Kazan et même Diamants sur canapé, d'Edwards. Il se trouve que c'est hors-écran que Patricia Neal fut célèbre, par une suite de drames personnels dont elle triompha partiellement. C'est chez Lilian Hellman qu'elle rencontre son futur mari, le romancier Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie, etc.). Leur couple est  entraîné dans une série de tragédies (partiellement  racontées par l'écrivain ici) : encore bébé, leur premier fils (ils avaient déjà deux filles) est victime en plein New York d'un accident de landau, projeté par un taxi contre l'arrière d'un bus. La tête est sévèrement touchée : une série d'opération sauve l'enfant, qui ne peut revivre une vie à peu près normale qu'après que Dahl, avec l'aide d'un marchand de jouets, eut conçu et fabriqué un drain spécial pour retirer le liquide appuyant sur sur son cerveau.
Dahl, anti-new yorkais convaincu, suggère d'aller habiter dans la campagne anglaise : c'est là que meurt leur deuxième fille, d'une encéphalite qu'on eût sans doute traité plus vite à la ville. Remords, culpabilité, etc. Et puis, à 39 ans, Patricia Neal est frappée par une suite d'attaques cérébrales, qui la laisse paralysée et aphasique. Passionné de médecine, Dahl entreprend alors, pendant trois ans, une rééducation extrêmement autoritaire, qui permettra à Neal de retrouver quasiment l'intégralité de ses moyens, et de reprendre son métier de comédienne. On la vit, notamment, en 1999 dans Cookie's fortune, de Robert Altman. L'histoire de Patricia Neal et de son mari qu'elle appelait « Roald the Bastard » ou « Roald the Rotten », à cause de ce qu'il lui avait fait endurer pour son bien, fut racontée en 1981, dans un téléfilm interprété, excusez du peu, par Glenda Jackson et Dirk Bogarde. Une VHS, quelqu'un ?





mercredi 14 septembre 2016

Quentin Blake / “Quand je rencontre des petits, je m’adresse à eux comme à des adultes”

Quentin Blake : “Quand je rencontre des petits, je m’adresse à eux comme à des adultes”



Laurence Le Saux
19 / 02 / 2015

Une enfance heureuse malgré la guerre, la passion du dessin dès le plus jeune âge, l’enseignement… Le grand illustrateur nous ouvre l’album de sa vie.
Il fut l’illustrateur de quasi tous les livres de Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie, Matilda, Le Bon Gros Géant…). Trésor national anglais, sir Quentin Blake, 82 ans, a marqué les yeux et les esprits. Rencontre avec un épatant dessinateur au trait vif, corrosif, et drôle, qui publie son parcours artistique dans Pages, mots, images.


Quelle enfance avez-vous eue ?
J’étais un petit garçon sérieux, je dessinais beaucoup, j’adorais cela. J’avais un grand frère de dix ans plus vieux que moi, engagé dans la Royal Air Force, ce qui faisait de moi une sorte d’enfant unique. A l’école, j’aimais l’anglais, la littérature – avec le club de théâtre on jouait du Shakespeare. Mon quotidien dans la banlieue de Londres n’était pas très intéressant. Pendant la Seconde Guerre mondiale, je n’ai pas eu le sentiment d’être traumatisé. Certes, je me souviens de lumières inhabituelles dans le ciel, du Blitz, de cavales vers les abris. Mais rien de dramatique. Mon père était fonctionnaire, ma mère restait à la maison : tous deux avaient vécu pendant dix ans en France, avant ma naissance. Ils étaient très gentils, même s’ils ne comprenaient pas ce que je fabriquais, à dessiner toute la journée. Ils ne m’encourageaient ni ne me freinaient. Je me souviens avoir longtemps observé les oiseaux, j’adorais – et j’adore toujours – les représenter, je ne sais pas pourquoi.


A travers vos livres, que tentez-vous de transmettre ?
On peut considérer chaque ouvrage comme une leçon de vie, même si cela paraît prétentieux. Mais je ne cherche pas spécialement à être drôle ou à donner de la joie aux lecteurs, même si cela semble arriver. D’ailleurs, je ne pense pas qu’un illustrateur doive faire passer des intentions particulières : son dessin est vivant, naturel, il s’exprime par lui-même. Je sais bien que mes livres sont lus par des enfants, toutefois je ne dessine pas spécifiquement pour eux. Je m’adapte à l’œuvre que je dois illustrer, pas à l’audience qu’elle vise. D’ailleurs, quand je rencontre des petits, je m’adresse à eux comme à des adultes.


De quelle façon avez-vous abordé votre métier de professeur au Royal College of Art ?
J’ai commencé à enseigner pour l’argent, et j’ai continué pendant vingt ans, même quand je n’en avais plus besoin financièrement… Je considérais mes étudiants comme des artistes, je conversais simplement avec eux. Je ne me sentais pas meilleur qu’eux, j’estimais juste que j’avais pratiqué notre art pendant beaucoup plus longtemps qu’eux !



mardi 13 septembre 2016

Quetin Blake / “Roald Dahl était beaucoup plus méchant que moi !”

Roald Dahl
Quentin Blake

“Roald Dahl était beaucoup plus méchant que moi !”, Quentin Blake, illustrateur espiègle


Nous avons rencontré “la personne qui faisait les livres” de Roald Dahl.

Laurence Le Saux
23 /10 / 2014
Il fut l’illustrateur de quasi tous les livres de Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie, Matilda, Le Bon Gros Géant, James et la grosse pêche, Les Deux Gredins…), l'Anglais Quentin Blake, 82 ans, est à l’honneur à la House of Illustration – nouveau musée londonien consacré, comme son nom l’indique, à l’illustration. Jusqu’au 2 novembre 2014, l’exposition « Quentin Blake : inside stories » permet de revisiter la carrière de cet épatant dessinateur, au trait vif, corrosif, et drôle.
Comment vous êtes-vous lancé dans le métier ?
Au lycée, en 1949, ma professeure de latin avait vu les caricatures que je faisais dans mes cahiers. Elle m’a présenté à son mari, à la fois peintre et dessinateur, qui m’a suggéré de les envoyer au magazine Punch. On m’y a tout de suite pris deux dessins, qui n’étaient pas très bons – par la suite j’ai essayé de les détruire, mais on peut encore malheureusement les trouver… J’ai travaillé pour Punch pendant deux ans, avant de m’inscrire en fac de littérature à Cambridge. J’ai aussi suivi des cours de dessin d’après modèle vivant, deux ans durant.
Quetin Blake

Comment avez-vous publié votre premier livre ?
Un de mes amis, l’auteur John Yeoman, m’avait suggéré d’en faire un avec lui. Et puis d’autres gens se sont mis, eux aussi, à me proposer d’illustrer leurs mots. Je travaillais aussi bien en noir et blanc qu’en couleur, j’aime autant les deux.
En 1978, vous travaillez pour la première fois avec Roald Dahl, pour L’Enorme Crocodile.
Notre éditeur commun m’avait demandé des essais – plusieurs dessinateurs étaient probablement en compétition. Pour m’adapter à l’histoire, je devais modifier un peu mon style, être un tout petit peu plus caricatural et agressif dans le trait, utiliser des couleurs plus vives. Roald était souvent insatisfait : mes croquis ne suffisaient pas, il en voulait davantage. J’en ai fait vingt autres en trois jours. Il n’était toujours pas content. J’ai recommencé, et j’ai discuté avec lui, autour d’un dîner avec sa famille. Ce fut le vrai début de notre collaboration. Ensuite, jusqu’à sa mort, en 1990, je fus pour lui « la personne qui faisait ses livres », même s’il y en a deux ou trois que je n’ai pas dessinés. Il avait la réputation d’être difficile, mais ne l’était pas tant que ça. Nous allions dans la même direction, et avions peu de désaccords. Je sentais ce qu’il voulait.
Que voulait-il, justement ?
De l’espièglerie, des bêtises – il était beaucoup plus méchant que moi ! Et beaucoup d’illustrations pour une même histoire.


Clown

Comment travaillez-vous, encore aujourd’hui ?
Je ne dessine pas d’après modèle, je me contente d’imaginer les gens et les choses. Pas besoin d’être parfaitement juste dans la représentation, il suffit de parvenir à déclencher une réaction émotionnelle par le trait. Pour cela, je m’attache à illustrer le moment qui se déroule juste avant l’action : c’est tellement mieux d’anticiper ce qui va se passer, de l’imaginer, plutôt que de le voir entièrement représenté… J’aime le dessin narratif, il me faut toujours raconter une histoire. Cependant, je ne pense pas que je pourrais un jour réaliser une bande dessinée – même si l’un de mes livres,Clown, s’en approche. Pour moi, la BD, avec ses petits cadres, s’apparente au cinéma, alors que l’illustration d’un roman tient davantage du théâtre. J’aime faire évoluer mon trait sur une page blanche entière, chercher la façon d’être le plus suggestif possible.

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