vendredi 26 juillet 2024

Pascal Quignard / Les heures heureuses / Les grands espaces d’un solitaire

 




Pascal Quignard, Dans ce jardin qu’on aimait
Pascal Quignard © Jean-Luc Bertini


Les grands espaces 

d’un solitaire 

par Marie Étienne
23 août 2023


Depuis la parution de son premier livre en 1969, L’être du balbutiement, Pascal Quignard impressionne par le nombre de ses publications comme par leur étourdissante diversité, et fournit matière à d’incessants commentaires. Alors, sous quel angle analyser ce douzième volume du Dernier Royaume ?

Pascal Quignard | Les heures heureuses. Albin Michel, 235 p., 19,90 €


Illustration de Pascal Quignard pour Les heures heureuses
« Cadran solaire » © CC BY 2.0/Ellen Munro/Flicrk

Après deux brefs chapitres qui proposent deux récits sur l’importance de l’heure, Pascal Quignard nous résume son projet : « Dans ce livre où je veux quitter la lettre, il me faut recueillir ces ultimes vestiges : les chiffres et les dates. Les heures qui les assemblent. » 

Lisant ce passage, la langue fourche, l’œil se fourvoie et on lit sans pouvoir l’éviter : « dans ce livre où je veux quitter la terre ». Le sous-texte nous fournit le motif véritable et nous renseigne sur le titre : les heures heureuses sont à comprendre autrement qu’on ne croit, autrement qu’en heures bonnes ou mauvaises. Elles ont à voir avec la fin, avec la mort, de même que les dates : « Qu’est-ce qu’une tombe ? Un corps sous une pierre. Qu’est-ce qui est inscrit sur cette pierre ? Un nom, une date. »

Dès lors, on est saisi par le mélange, par son vertige, non seulement du temps, des paysages, mais aussi des séquences narratives, des personnages, de la biographie. 

Au chapitre IV, dédié aux livres d’heures des anciens manuscrits, succède l’évocation d’Ischia, de sa plage, de la mer où se baigne l’amie E., déjà malade, bientôt perdue, que les pages du livre tentent de ranimer, qu’elles raniment, en effet, le temps de l’évocation des « heures heureuses, infiniment heureuses » vécues par elle, pour elle et en sa compagnie. 

L’auteur essaie de définir en quoi ces heures étaient heureuses. De définir l’amour, c’est-à-dire la passion, qui pour lui est contraire au désir, et de ce fait demeure chaste, car le désir est le désastre, il apaise la tension, alors que la passion ne procure que suspens, et ne reconduit rien : les heures heureuses ne sont qu’uniques : « Une fois chaque chose, seulement une fois », avait déjà écrit Rilke dans la Neuvième Élégie.

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On est saisi par le mélange, par son vertige, non seulement du temps, des paysages, mais aussi des séquences narratives, des personnages, de la biographie.

Mélange et donc fragmentation, juxtaposition d’éléments de pensées, de récits, d’aphorismes, de rêves, de journal intime… comme dans un monde explosé dont il ne resterait que des éclats, que le langage recueille, que le langage écrit arrache à la disparition. « Un livre doit être un morceau de langage déchiré » (entretien paru dans Lire en 2002). Et que l’auteur dispose dans le hasard et le désordre de la pensée associative : « En 1640, la France occupait la Savoie. C’est pourquoi j’écrivis L’amour conjugal »… « Espérer que soit lu en 1640 ce qu’on écrit en 1979, c’était inverser, non pas la direction du temps, car il n’a pas de direction, mais la coutume de cette orientation. » 

Multiplicité des sujets et des genres abordés, sensibilité au Grand Tout qui nous loge, tentation d’une unité cosmique, retrouvée, primordiale, des idées qu’on retrouve chez d’autres écrivains, comme Jean-Christophe Bailly, dans la psychanalyse et dans la poésie.

Raison et imagination, loin de se contredire, s’épaulent. À en croire Bachelard, la science fait bon ménage avec les arts et en particulier avec la poésie et la littérature. Newton, nous dit-on, aurait trouvé la loi de la gravitation tout à fait par hasard, en regardant tomber une pomme.  

Depuis quelques années, astrophysiciens et mathématiciens s’intéressent, après Albert Einstein, à ce qu’on nomme la théorie des cordes, laquelle fait entrevoir la possibilité d’une unification de l’infinie fragmentation, en offrant le moyen de décrire l’univers avec une équation, accomplissant ainsi le rêve entretenu par les humains depuis qu’on sait qu’ils pensent, et par les religions depuis qu’elles imaginent que le couple premier fut expulsé du Paradis. 

Notre univers, qu’on croit unique, serait en vérité, d’après certains cosmologistes et la théorie des supercordes issue de la précédente, un univers gigogne, constitué d’un nombre infini de mondes-bulles, chacun ayant ses propres lois. Ce qui aurait pour conséquence de nous faire exister dans un cosmos où tous les mondes seraient possibles !

« Derrière tout nid il y a une coquille brisée », écrit Pascal Quignard en son chapitre VIII, « Déménagement ». Avec lui nous sortons de notre abri ouaté, quand nous en possédons un, nous ouvrons grands les yeux sur ce qui l’a ourdi, la fracture, l’effondrement, et le deuil, et nous nous embarquons sur l’horloge du temps – « Même dans la fin, il n’y a que du départ » –, en quête de son surgissement, son premier temps ou son printemps. L’imprévisible. Les ruines jaillissantes. Car « à n’importe quel moment du temps, une œuvre rencontre son audition soudaine ». Ce sont les maisons perdues, les passions désordonnées dans l’amour, qui engendrent les livres. « L’irracontable ne peut revenir que si on invente un écrin où on l’insère. »

Une conception du temps non linéaire, a-chronologique, qui ne commencerait pas par un début, qui ne se dirigerait pas vers une fin, mais qui au contraire se déploierait et se parcourrait comme un paysage, infiniment, un temps « ouvert », non programmé, bouché, « Si le temps est la référence au sein des référents, il n’est jamais le contemporain de rien. La pulsion est inorientée » ; une conception du monde « où la lumière et la chaleur mettent d’invraisemblables minutes pour quitter le soleil et venir jusqu’à nous » ; une conception de la paléontologie où, « par le biais des volcans […], la terre sans cesse se réavale » ; une conception de l’amour qui contredit nos habitudes : « L’annonce d’une maladie mortelle qui nous frappe délimite soudain l’ombre du paradis »… Tout cela fait de Pascal Quignard, selon ses propres dires, un amant déraisonnable de l’imagination, « comme en exil face au groupe », un solitaire, sinon un asocial. Et qui connaît la joie du pire.

Que sera le volume suivant du Dernier Royaume ? Que seront les volumes suivants, dont Pascal Quignard lui-même ignore le nombre à venir *? Pourra-t-il, pareil à la « Fille des cendres, la princesse du conte, tellement aïeule dans un corps de vingt ans », « peindre ce partir qui revient sans vraiment revenir », se renouveler sans se trahir, progresser, se pro-jeter dans le dessein de l’œuvre en cours, sans renoncer au « chant sur le jadis », demeurer secret à l’époque d’internet jusqu’au point critique de son propre deuil ? 


* Ne déclarait-il pas déjà à Alain Veinstein sur France Culture, le 9 septembre 2009, dans l’émission « Du jour au lendemain » à propos justement de la série Dernier Royaume : « lorsqu’on a devant soi quatorze à seize volumes et l’âge que j’ai, chacun devant contenir une centaine de chapitres, on ne peut pas avoir la maitrise et je voulais trouver quelque chose, baroque, […] fonctionnant uniquement par contraste, dans laquelle je puisse être perdu. Je ne sais pas très bien vous expliquer pourquoi il me fallait être perdu. Peut-être pour que le contenant soit plus vaste que mes jours ».

EN ATTENDANT NADEAU





jeudi 25 juillet 2024

Les paradoxes d’Alejandra Pizarnik

 



César Aira, 
Alejandra Pizarnik, Œuvre II.
Alejandra Pizarnik (1972) © CC0/WikiCommons

Les paradoxes 

d’Alejandra Pizarnik

par Marie Étienne
18 juin 2024

Œuvre II rassemble les inédits d’Alejandra Pizarnik, écrits entre 1970 et 1972, l’année de sa mort, à l’exception d’un seul, La terre la plus étrangère, publié en 1955, et qu’elle renia. Le volume commence par présenter Textes d’ombre, le plus récent, et s’achève sur le plus ancien.

Alejandra Pizarnik | Œuvre II . Trad. de l’espagnol par Jacques Ancet et Étienne Dobenesque. Postface de Laura Vazquez. Ypsilon, 410 p., 22 €

César Aira  | Alejandra Pizarnik. Trad. de l’espagnol par Christilla Vasserot. Ypsilon, 76 p., 16 €

Pourquoi cet ordre ? L’éditeur ne s’explique que sur la place du dernier texte, repris ici bien que déjà publié du vivant de l’autrice, en disant qu’il permet de relire toute son œuvre sous son éclairage. À noter par ailleurs que tous les autres textes d’Alejandra Pizarnik avaient déjà été donnés à lire par Ypsilon, dans les mêmes traductions, mais présentés indépendamment les uns des autres, dans de petits volumes, année après année. Il est certain que leur regroupement permet une meilleure appréhension de l’œuvre.

Remarquons, pour achever ce préalable, que l’essentiel des inédits fut rédigé en trois ans, de 1969 à 1972. Si l’on ajoute à cet ensemble les œuvres du premier volume, écrites entre 1956 et 1971 (présentées, elles, dans l’ordre chronologique), le Journal I (1954-1960) et II (1960-1964) et la Correspondance avec André Pieyre de Mandiargues (1961-1972), on ne peut qu’être admiratif et sidéré par une production aussi intense sur seulement dix-sept années et ceci d’autant plus qu’elle fut élaborée durant une vie qu’on peut imaginer active, riche de rencontres, de voyages, d’amitiés littéraires et d’amours. 

Pourtant, la poétesse dénigrait les mots et l’écriture, déclarant par ailleurs ne penser qu’à la mort. Ce qu’elle authentifia par son suicide à trente-six ans. 

Un paradoxe.

Qu’on retrouve tout au long de sa brève existence comme de son œuvre.

Ses parents sont des juifs émigrés de Russie, dans un premier temps installés en Galicie, puis pour finir, en 1936, dans la périphérie de Buenos Aires. Où naît alors Flora, future Alejandra, et où elle et sa sœur font leurs études primaires et secondaires. À l’exception du frère du père et de la sœur de la mère, que la famille est venue rejoindre en Argentine, tous ses membres ont péri dans l’Holocauste.

Si le père et la mère parlent entre eux le yiddish, il semble que leurs filles aient préféré s’exprimer exclusivement en espagnol, probablement pour faire le choix d’une bonne intégration. Il n’empêche que le passé pèse, sa langue, sa culture et ses morts, et que la future poétesse en porte en elle de lourdes traces. Comme celle d’avoir de la difficulté à s’exprimer : « Ah ! Ces jours où mon langage est baroque et où j’emploie des phrases interminables pour suggérer des mots qui refusent d’être prononcés par moi ! Si au moins il s’agissait de bégaiement. »

Elle a du mal à trouver sa voie, allant de la philosophie à la littérature, du journalisme à la peinture. Ne parvient pas à s’assumer financièrement. Très tôt, elle fréquente le milieu artistique de Buenos Aires, composé notamment de Borges, Silvina Ocampo, Bioy Casares, Victoria Ocampo, qui la publie, l’admire, puis, pendant son séjour de deux ans à Paris, Mandiargues, Paz, Cortázar, Bonnefoy, Michaux… Pourtant, quelle défiance à l’égard du langage !

« Moi j’ai réussi à dire que je ne peux rien dire. »

On la dit gaie et drôle lors des soirées où elle rencontre ses amis. Ses textes, et notamment ses contes, en fournissent la preuve : « Quel vi, dit la poupée qui ne savait pas encore parler sans faute d’orthographe. » Ou encore, dans un conte qui pastiche Alice au pays des merveilles : « Ne voulant pas jeter la boîte par peur de tuer quelqu’un qui se trouverait plus bas, elle la jeta quand même. »

Elle a des amants, des amantes. Ce dont ses textes portent des traces, délicates, « Il pleure pour m’informer, tranquillement », ou gaillardes : « Sa bite dressée comme un oiseau qui va pleuvoir. »

Mais la plupart du temps, elle sort peu de sa chambre, où elle lit, écrit, désirant se cacher « derrière un visage caché en lui-même ».

Elle est petite et forte. S’estime laide. Avale quantité de cachets en tout genre. Est sujette à des crises d’asthme. Fait des cures de psychanalyse qui la laissent sceptique : 

« … la science psychanalytique a oublié la clef quelque part :

Ouvrir, ça s’ouvre

Mais comment fermer la blessure ? »

Fait un séjour en hôpital psychiatrique et deux tentatives de suicide. La troisième est réussie.

Elle lit énormément mais pour nourrir ses textes : elle emprunte aux auteurs qu’elle préfère des personnages, des situations. 

Elle ne veut, elle ne cherche qu’à écrire, 

« Mais moi je supplie le poème,

je lui demande la lune au poème ».

Cependant, elle assure le contraire. 

Elle cherche avidement un centre au centre de son ombre (un mot ou une image qu’elle utilise souvent) alors qu’elle-même se dit multiple :

« En tout, et toujours, je me sentais double, triple, multiple. Plurielle était l’histoire noire de mon identité. »

De fait, si Alejandra Pizarnik souffre de mélancolie, elle paraît aussi souffrir d’un surcroît de vie, comme si elle n’avait pas de limites externes et que sa pensée était de structure galaxique, capable de relancer à l’infini la productivité des métaphores. Pourtant…

« pourtant j’ai cherché

pourtant j’agonise. »

Conjointement à Œuvres II, l’éditeur nous propose la lecture du livre de l’écrivain César Aira sur Alejandra Pizarnik, qu’il a connue et fréquentée peu avant sa mort alors que lui avait vingt ans. D’après certaines sources, le livre, qui est davantage un témoignage qu’une biographie, rassemble quatre conférences retravaillées qui avaient été données en mai 1996 au Centre culturel Ricardo Rojas de l’université de Buenos Aires, dans le but de combler ce que son auteur estimait être l’inconsistance critique à l’endroit de celle qu’il considérait comme « la plus grande poète et la dernière ». 

Ce qui constitue, entre autres, l’intérêt de l’ouvrage, c’est que son auteur ne « mâche pas ses mots », vis-à-vis de son sujet, Pizarnik, comme de son entourage littéraire. À propos de Juarroz, de Porchia et même de Paz, qui aurait fait partie des « médiocrités pompeuses » !

De Pizarnik, il dresse un portrait subjectif, parfois sévère mais finalement très élogieux, évoquant des souvenirs ou analysant quelques textes. Il explique la difficulté de la poétesse à passer de la prose du fragment à la prose romanesque par son refus d’un langage purement informatif qui affaiblit l’intensité poétique d’une narration. C’est pourquoi, par exemple, elle aimait Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, mais « avait du mal à avancer dans Ulysse » de Joyce. C’est pourquoi, également, elle rechercha constamment à écrire avec la plus grande brièveté possible. Ce qui conduit César Aira à remarquer qu’il y a dans son œuvre « quelque chose du mythe du premier poème, dans lequel tout est consommé ».

D’après lui, elle ne fit jamais à proprement parler de psychanalyse, ses relations avec ses deux psychanalystes étant surtout d’ordre littéraire et amical : bien que demandant de l’aide, elle ne voulait pas être aidée, préférant aller vers la catastrophe. Car elle s’était construit un personnage indissociablement lié à son œuvre, celui de la poétesse maudite, donc jeune, admirée par les grands de son temps. « Elle était le centre du cercle, mais elle n’avait nulle part où aller. » Le centre était une impasse. Il ne lui restait qu’à mourir.


Les éditions Ypsilon seront au Marché de la Poésie sur le stand 601. Marie Étienne sera au Marché de la Poésie sur le stand des éditions Tarabuste, stand 507, vendredi 21 juin à 17 h pour la signature de son dernier livre.


EN ATTENDANT NADEAU




mercredi 24 juillet 2024

Alejandra Pizarnik / L’obscure extravagance de vivre

 


Le Journal d'Alejandra Pizarnik : l'obscure extravagance de vivre

Alejandra Pizarnik © Fonds André Pieyre de Mandiargues/IMEC


L’obscure extravagance de vivre

par Linda Lê
22 juillet 2021
4 mn

Les éditions Ypsilon, à l’origine de nombreuses traductions de l’œuvre de la poète argentine Alejandra Pizarnik, née en 1936 et morte par suicide en 1972, font paraître les premiers cahiers de son Journal. Elle n’avait pas vingt ans, mais se disait déjà qu’elle ne voulait pas être seulement talentueuse : elle serait un  génie ou rien. Un génie pétri d’angoisses mais toujours prêt à affronter « l’obscure extravagance de vivre ».

Alejandra Pizarnik, Journal. Premiers cahiers 1954-1960. Trad. de l’espagnol  (Argentine) et postfacé par Clément Bondu. Ypsilon, 361 p., 28 €


César Aira, dans Alejandra Pizarnik : un pur métier de poète, déplorait que les expressions « petite naufragée » ou « petite fille égarée » aient été trop souvent attachées à la personne de Flora Pizarnik, qui avait choisi dans son adolescence de devenir Alejandra Pizarnik, nom qu’elle garda quand elle fit paraître, à l’âge de dix-neuf ans, son premier livre de poèmes, qu’elle devait renier plus tard. En s’apitoyant ainsi sur elle, ses contemporains, selon César Aira, la dévalorisaient, prenaient plaisir à décrire cette amie d’André Pieyre de Mandiargues, cette héritière du surréalisme, comme une poète ayant joué avec le feu, s’abîmant dans les ténèbres jusqu’à multiplier les tentatives de suicide, les hospitalisations psychiatriques, avant de franchir définitivement les frontières de la nuit, en septembre 1972, à trente-six ans, en avalant une dose mortelle de psychotropes. La méprise était grande. Chaque être crie en silence pour être lu autrement, notait-elle en se souvenant de cette vérité de Simone Weil.

Fille d’émigrés juifs venus de Rivne, une ville russe puis polonaise, elle était née dans la banlieue de Buenos Aires, elle qui disait parfois qu’elle haïssait l’Argentine, surtout quand elle y retournait après des voyages en France et à New York : « Je me sens juive depuis que je suis revenue dans ce pays que j’exècre. Peut-être parce qu’il est marqué par tout ce que je déteste : la stupidité […] Et puis la vulgarité », écrivait-elle en 1967. Elle avait parfois des mots tranchants  n’avait-elle pas dit à Mandiargues que chaque mot « devrait être comme une main brandissant un couteau dans la nuit » ?

Peu avant de se donner la mort, Alejandra Pizarnik avait affirmé qu’écrire, « c’est donner du sens à la souffrance ». Elle était hantée par Pavese, Georg Trakl. Dans L’arbre de Diane (1962), elle avouait : « J’ai sauté de moi jusqu’à l’aube. / J’ai laissé mon corps près de la clarté / et j’ai chanté la tristesse de ce qui naît ». Extraction de la pierre de folie (1968), dédié à sa mère, prend comme leitmotiv les obsessions nocturnes :  « Toute la nuit, je fais la  nuit. Toute la nuit, j’écris. Mot à mot j’écris la nuit. » Entre un poème d’hommage à Octavio Paz et un autre au sujet d’une œuvre d’Odilon Redon, entre un autoportrait (« Voyageuse de moi-même, j’ai marché vers celle qui dort dans un pays au vent ») et l’évocation des « lieux poétiques » (« même morte je continuerais à te chercher, toi, qui as été le lieu de l’amour »), Alejandra Pizarnik n’aura parlé que de l’exil, de son exil du langage et des émigrantes de soi.

Parallèlement à son œuvre poétique, traduite en français par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon aux éditions Actes Sud puis par Jacques Ancet chez Ypsilon, Alejandra Pizarnik avait tenu jusqu’à sa mort un journal. Après les éditions José Corti, qui publièrent en 2010 Journaux (1959-1971), paraissent les premiers cahiers (1954-1960) du Journal. Ces toutes premières pages intimes sont placées sous le signe des affinités électives, avec César Vallejo, l’auteur de Poèmes humains, né au Pérou, mort à Paris deux ans après la naissance d’Alejandra Pizarnik et souvent révéré pour son génie poétique ; mais aussi affinités avec Katherine Mansfield et Virginia Woolf, Proust ou Victoria Ocampo, Ingmar Bergman, dont elle aimait Le silence, ce film sur deux sœurs aux relations ambiguës, ou Antonin Artaud, en qui elle reconnaissait presque un double, et chez qui la fascinait « le combat pour transmuer en langage ce qui n’est qu’absence ou hurlement ». Le lecteur s’étonnera de ne pas trouver parmi ces admirations Thomas de Quincey, tant l’horrifique Comtesse sanglante de Pizarnik rappelle par certains côtés La nonne militaire d’Espagne de ce dernier.

Les « camarades de larmes » de celle qui disait devoir toujours sortir d’elle-même afin de voyager dans une page blanche, de celle qui disait aussi ne ressentir que dégoût envers elle-même, qui prétendait « adorer élucubrer par écrit », qui, en jetant sur le papier ses envies de fuite, ne faisait que « cracher le feu de ses angoisses », ses camarades se nommaient Baudelaire, Hamlet, Blanche Dubois (l’héroïne d’Un tramway nommé désir), César Vallejo, qui s’était exclamé : « Être né pour vivre de sa mort ! », ou encore Palinure (le compagnon d’Énée tombé à la mer et errant sans sépulture).

Celle qui voulait chercher la magie, l’étrangeté du monde où elle habitait, livrait dans ces pages la confession d’une jeune femme qui suffoquait d’anxiété et voulait être un poète trompe-la-mort, mais son Journal dresse un constat amer, celui d’une « Alejandra » consciente de ne pas vraiment s’appartenir : « Je fuis l’essentiel. Je suis malade. Désintégrée. Épuisée. Presque folle, ou peut-être complètement. » Tentée par le suicide ou happée par la folie, Alejandra Pizarnik n’oubliait cependant jamais ceci : « Chaque poème doit venir d’un scandale absolu dans le sang ». C’était son serment de vie, quand elle était en lutte contre la Faucheuse.

EN ATTENDANT NADEAU



mardi 23 juillet 2024

Claude Grimal / Polars historiques pour l’été

 


Polars historiques pour l’été

Réunir mystère, suspense et peinture du passé, tel est le but que se donne le polar historique, parfois au risque de trivialiser les uns et/ou les autres. Deux romans récemment parus, le premier, Les ombres de Bombay, d’un « vétéran», Abir Mukherjee, et le second, Noir d’encre, d’une nouvelle venue, Sara Vallefuoco, montrent qu’on peut, en évitant le simplisme, parvenir à de jolies réussites.


Abir Mukherjee

Terry O´Neill / Stars II

 

Raquel Welch
Foto de Terry O´Neill

Terry O’Neill 

STARS II



Judi Dench, 2005.TERRY O'NEILL
Brigitte Bardot, 1971.TERRY O'NEILL

Terry O´Neill / Stars I


Dustin Hoffman

 

Terry O’Neill 

STARS I






Patrick Swayze


Jodie Foster


lundi 22 juillet 2024

Cristina Peri Rossi / Babel barbare et autres poèmes / L’indocile

 



Babel barbare et autres poèmes, de Cristina Peri Rossi : l'indocile

L’indocile

par Marie Étienne
6 avril 2023
7 mn

Cristina Peri Rossi, qui titre son roman autobiographique, paru en 2020 et inédit en France, L’insoumise, se présente au lecteur qui fait ici sa connaissance comme une dame très indocile. Née en 1941, à Montevideo (Uruguay), après des études de biologie et de littérature comparée, une période d’enseignement, et des publications diverses, elle doit fuir son pays en 1985 parce qu’elle s’est opposée à la dictature militaire qui dirige son pays depuis 1973. Elle s’exile d’abord à Paris, puis à Berlin, enfin à Barcelone où elle s’installe en 1974.

Cristina Peri Rossi, Babel barbare et autres poèmes. Trad. de l’espagnol (Uruguay) par Stéphane Chaumet et Katia-Sofía Hakim. Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 400 p., 26 €

Dès la parution de son premier livre de poésie, Evohé (1971), une déclaration d’amour lesbien qui fait la guerre aux puritains tant les termes en sont crus, joyeusement clamés, Cristina Peri Rossi fait scandale. Ce dont on ne peut juger, puisque l’ouvrage n’est pas traduit en France, que par comparaison et à partir du tout premier ensemble du présent volume, Babel barbare, qui célèbre les anges déchus d’un paradis lointain « à cause du grand vertige de la beauté » et de « religions désormais sans foi ».

Babel barbare et autres poèmes, de Cristina Peri Rossi : l'indocile

« The binding strand… # 3 » de Rui Miguel Leitão Ferreira © CC BY 2.0/Pedro Ribeiro Simões/Flickr

Les poèmes y sont parfois des instantanés, qui transforment la vision proposée en sculpture : « Elles sont là, immobiles, / comme venues d’un autre temps, / à se regarder fixement // tandis que les siècles passent ». Ils reprennent le langage de la Bible, sans pour autant en adopter la foi, « car celui qui gémit, au lieu de parler, / sera consolé » ; « je te maudis et je te bénis / je te nomme et je te fonde ».

L’humour, qui sera très présent par la suite, casse parfois l’excès lyrique en faveur d’une version plus prosaïque, presque burlesque, de la passion :

« On est ressorti de l’amour

comme d’une catastrophe aérienne

On avait perdu les habits

les papiers

moi j’avais perdu une dent

et toi la notion du temps »

De même l’allégorie, si toutefois le mot convient, lui permet d’introduire des figures animées sur le plateau de son théâtre personnel : « Ton plaisir, animal rare ».

Dès Babel barbare, l’écriture est pour l’autrice un moyen d’accéder au secret, au « mot unique / qui la nommera pour toujours » et qui n’a pas encore de place au sein des dictionnaires. Car l’écriture est un cheminement, un lent travail pour déchiffrer ce qu’on espère et qu’en même temps on craint, que l’on repousse, par crainte de la Révélation.

État d’exil commence par un distique digne du tragique racinien :

« J’ai une douleur là

du côté de la patrie. »

Les tout premiers poèmes sont brefs, comme des interjections adressées au néant, où l’exilée se sent retenue.

« A-t-il déjà existé une ville nommée Montevideo ? »

De temps en temps, ils laissent la place à une lettre de « maman » :

« Et si tout le monde s’en va, ma fille,

qu’est-ce qu’on va faire, nous qui restons ? »

C’est simple et vrai. Le langage est quotidien, pas du tout littéraire, enjolivé pour le lecteur. Comme noté au saut du lit, quand on n’est pas encore réveillé : « J’ai rêvé qu’on m’emmenait loin d’ici / pour un endroit encore pire. » La scène semble peinte par Edward Hopper :

« Une maison

un tableau

une chaise

une lampe

un troène

le bruit de la mer

perdus,

pèsent autant que l’absence de la mère »,

dans un décor échappé de la prose d’un roman :

« À autant de kilomètres de distance

Personne ne peut rester fidèle.

Ni l’arbre qu’on a planté

ni le livre abandonné

ni le chien qui vit dans une autre maison. »

En bonne narratrice, l’autrice possède l’art de la chute, qui fait de ses poèmes de petites nouvelles, et ce d’autant plus qu’ils lui sont inspirés par des histoires de tous les jours, comme celle de ce vieil homme « qui faisait la plonge dans un café de Saint-Germain » ou du type costaud qui a fini de pisser.

Domine dans cet ensemble la mélancolie du « jamais plus », « ils s’exilent de toutes les villes / de tous les pays / et ils aiment les images de bateaux », interrompue par des images de violence policière, souvenirs du pays d’origine : « Ils ont violé Alicia cinq fois / et ensuite ils l’ont laissée aux chiens ».

« Partir

c’est toujours se partager en deux ».

Faisons ici une parenthèse et abordons la traduction, non pour sa qualité, qui paraît excellente, tant le plaisir à lire est grand, mais pour sa position graphique. Contrairement à l’habitude, le texte d’origine ne figure pas en page paire, il apparaît sur la même page, en italique et en dessous, comme un reflet dans un miroir, ce qui augmente son volume, sa présence, son aura. La perception du texte en est changée. Impression renforcée par une des citations qui entament Stratégie du désir : « Aujourd’hui, parmi les corps prisonniers du miroir, j’ai vu ton visage fugitif » (Homero Aridjis, écrivain mexicain). Autre conséquence : la traduction prenant la place d’une partie du poème, ce dernier se poursuit à la page suivante, après un temps d’arrêt, presque comme si un autre texte nous était proposé.

Babel barbare et autres poèmes, de Cristina Peri Rossi : l'indocile

« The binding strand… # 5 » de Rui Miguel Leitão Ferreira © CC BY 2.0/Pedro Ribeiro Simões/Flickr

On trouve, dans ce troisième ensemble, le même pessimisme, associé, galvanisé par une même fureur de vivre : « Tout est perdu d’avance, / et pourtant, / comme des joueurs fous — Dostoïevski — / on continue à parier », la même suspicion vis-à-vis du langage, les mêmes chutes humoristiques. Et surtout, la lucidité à l’endroit de l’amour charnel, sur fond de cataclysmes et de misère urbaine.

Le désir est toujours insatisfait, puisqu’il revient après la jouissance, puisqu’il est contrarié par la distance qui sépare, l’indifférence qui peu à peu s’installe, et l’infidélité. « Dans l’amour est inscrit le désamour / comme la vie est inscrite dans la mort. » Reste la solitude dans le bar où le serveur amical travaille trop, « les médecins lui donneront des comprimés de potassium », mais « pas de meilleur salaire / pas moins d’heures de travail », « quand s’achèveront les quatorze heures il s’en ira / avec son salaire pourri / son sommeil pourri / convaincu qu’il n’y a pas d’autre système possible ». Restent surtout les livres, les poèmes à écrire.

Playstation, titre inspiré par la station couchée (l’autrice a eu un accident, elle s’est fait renverser par une automobile et doit garder le lit) paraît écrit avec désinvolture, tant le style en est simple, familier, presque parlé. Cristina y procède par séries, où apparaissent ses histoires personnelles – liaisons diverses, relations avec les éditeurs, les journalistes, et la littérature – et l’histoire collective, résumée, par exemple, dans le poème « Fidélité II », avec une insolence jouissive :

« Il y a eu un scandale pour une pipe qu’on a faite

à Clinton

quelqu’un qui n’était pas son épouse

les épouses ne font pas ce genre de chose »

Ou encore :

« On m’a dit que Google était meilleur

que l’Encyclopædia Britannica

mais je ne l’ai pas cru ».

Pourquoi ce titre, « Fidélité » ? Parce que, à travers l’actualité, l’autrice reste fidèle à ses amour : « Moi j’écoutais chanter Margherita / de Cocciante ».

Sa suspicion envers le savoir et les livres (qui entourent l’écrivain ou l’écrivaine « comme une armée de gardes du corps ») s’y exprime enfin avec détermination quand un journaliste l’interroge sur sa bibliothèque : Qu’avez-vous fait de vos 8 000 volumes ? Elle répond qu’elle les a offerts parce qu’elle « préfère les aimer à distance… pour ne pas être déçue » !

La plupart des poèmes s’achèvent sur une « chute », par laquelle elle affirme sa méfiance vis-à-vis des idées reçues :

« les psychanalystes aiment beaucoup

que les choses ne soient pas ce qu’elles sont

on les paie pour ça ».

Babel barbare et autres poèmes, de Cristina Peri Rossi : l'indocile

Cristina Peri Rossi © D. R.

Un jour, elle découvre sur Amazon des tee-shirts à son nom, « I love Cristina Peri Rossi ». Elle les commande, pour vérifier : existent-ils vraiment ? À la réception, elle fait le compte : « deux pour cinquante dollars plus dix de livraison / Je me dis que m’aimer ne revient pas si cher / ça pourrait être pire ».

Cristina Peri Rossi, qui a reçu le prix Cervantès pour l’ensemble de son œuvre, est peu traduite en France. Dans leur brève introduction, les traducteurs expliquent que sa carrière y a été contrecarrée par la compagne de Julio Cortázar, Ugné Kavelis, qui avait à l’époque une grande influence dans le domaine de la littérature latino-américaine, et qui aurait été jalouse du « lien si particulier » qui unissait son compagnon à l’autrice. On veut bien les croire. Mais on regrette que l’éditeur n’ait pas proposé une bio-bibliographie plus consistante à la fin du volume : elle aurait permis, par exemple, de situer les livres qui figurent ici dans l’ensemble d’une carrière littéraire toujours en devenir mais déjà très abondante.

Néanmoins, on en sait suffisamment pour apprécier la modernité de cette femme qui, cherchant à échapper aux catégories des genres, s’estime aussi bien homme, femme, oiseau ou fougère et pour souhaiter avoir très vite entre les mains au moins son roman autobiographique, L’insoumise, dont on est très curieux. Et sachons gré à Maurice Olender de nous avoir offert ce livre, un des derniers de sa « Librairie du XXIe siècle » avant qu’il ne disparaisse.

EN ATTENDANT NADEAU