mercredi 9 septembre 2015

Raymond Carver / "Parlez-moi d'amour"

Rayon Poche #174 : "Parlez-moi d'amour" de Raymond Carver


Avec ce recueil de nouvelles paru en 1981, Raymond Carver devient un mythe : l'apôtre du texte court, à l'os. Mais derrière ce succès, il y a son éditeur, Gordon Lish, et son travail de coupe : phénoménal. Les deux versions, l'expurgée et l'originale, sont éditées en parallèle. Pour Christine Ferniot, la comparaison est passionnante.
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lundi 7 septembre 2015

Raymond Carver / Les mots pour tenir

Raymond Carver

Raymond Carver : les mots pour tenir


Martine Laval
Publié le 19/07/2008.


Après Virginia Woolf, suite de notre série sur les grands écrivains. Cette semaine, Raymond Carver, qui révélait la dimension vertigineuse des cabossés de la vie – d'autres lui-même. En un silence, un geste, trois mots.
Une femme se confie. Elle déverse sa lassitude, raconte son boulot - elle vend des vitamines, ou plutôt elle n'arrive pas à en vendre. Elle voit s'envoler l'espoir de gagner un peu d'argent, l'espoir de se sortir de la mouise. Face à elle, un homme, son compagnon, peut-être Raymond Carver lui-même. Il sent la tension monter, hume - respire - son désespoir. Il lui lance une bouée, une petite phrase qu'il prononce à voix basse, tout doux : « Qu'est-ce qu'il y a, chérie ? » Blanc. Il continue : « Je posai les verres sur la table et m'assis. Elle poursuivit comme si je n'avais rien dit. Peut-être que je n'avais rien dit » (Les Vitamines du bonheur).
« A l'orée de la trentaine, 
j'ai renoncé à tous 
mes rêves de grandeur. » 
Raymond Carver
L'univers de Carver tient dans ces quelques lignes, dans ce « peut-être que je n'avais rien dit », dans cette incapacité qu'ont ses personnages - lui ? - à parler, à tendre à l'autre ne serait-ce qu'un regard, un sourire, une main amicale, quelques mots de réconfort. Carver écrit le silence, non pas celui de la sérénité, mais celui de l'abattement, de l'effondrement. Ses phrases semblent anodines, insignifiantes ? Faux. Au détour d'une virgule, elles annoncent l'imminence de la catastrophe. L'abandon, la trahison, la lâcheté. La solitude. Le débrouille-toi. Personne n'y peut rien. C'est comme ça. C'est la vie. Carver donne au quotidien, au banal, au vide qui unit une femme et un homme, une dimension vertigineuse. Il fait résonner le séisme amoureux à mots feutrés. Il apostrophe la violence, la douleur, mais les cache, par pudeur, par choix - en poète. Il écrit : « Les mots, c'est finalement tout ce que nous avons, alors il vaut mieux que ce soit ceux qu'il faut et que la ponctuation soit là où il faut pour qu'ils puissent dire le mieux possible ce qu'on veut leur faire dire » (De l'écriture).


L'écrivain américain, décédé voilà tout juste vingt ans (1), n'a écrit que des poèmes, que des nouvelles. Dans un recueil d'essais (Les Feux), il avoue désirer plus que tout se mettre au roman, mais il bute. Il dit ne pas trouver le temps, se reprend : « Ma capacité d'attention m'avait fui ; je n'avais plus assez de patience pour m'essayer au roman. [...] A l'orée de la trentaine, j'ai renoncé à tous mes rêves de grandeur. »Et si, tout simplement, Carver savait qu'il était ou qu'il serait bientôt Carver ? Maître incontesté de l'ellipse, de cet art du mine-de-rien, forgeur du danger impalpable mais imminent, scénariste de la menace sourde, celle qui plane sans bruit avant de choisir sa proie, homme, femme, tous naufragés de l'american way of life, tous à la dérive, sans amour, sans destin grandiose, piètrement accrochés à des rêves de pauvres, contraints à avaler des vitamines (du bonheur) pour croire un peu à la vie, esclaves de l'ivresse - alcool, frasques et foutaises -, entraînés à se déchirer eux-mêmes avant que l'infortune ne s'en charge...
« Dans l'écriture, le désordre 
et le débraillé me font horreur ! »

Raymond Carver
Et si Carver, dans la lignée de ceux qui l'ont nourri - les John Gardner, John Cheever, William Kittredge, Tchekhov (2) -, avait réinventé la nouvelle ? Et si Carver, à l'instinct, avait su distiller une autre façon de voir le monde alentour, de regarder les siens, de les sortir de leur anonymat, avait réussi une autre façon de raconter la vie ? Passer en coup de vent. Ne pas s'éterniser. Une autre histoire attend. Capter du coin de l'œil une babiole, un petit événement - un silence, un geste, trois mots. S'arrêter sur le fugace, une cigarette qui se consume dans un cendrier, une voix éraillée qui marmonne. En tirer tout le désastre. L'écrire, sans chichis, sans misérabilisme. Et travailler sans relâche, jeter des trucs sur le papier, éplucher les phrases, tailler dans la masse, imposer un souffle, une respiration, marquer le tempo, calculer les points, les virgules, et faire éclore l'émotion. « Le talent, ça court les rues », disait encore Carver. Alors lui, l'homme cassé par les défaites, les petits boulots, les logements de misère, l'alcool, lui, l'écrivain qui ambitionne d'atteindre la littérature en triturant des histoires de rien, s'énerve : « Dans l'écriture, le désordre et le débraillé me font horreur ! » Il bosse, dur, raconte (ment-il ?) qu'il se cache dans sa voiture ou dans une laverie automatique, pour être tranquille, loin du vacarme familial, des braillements de ses mômes arrivés trop tôt - il n'avait pas 20 ans.


Une nouvelle, c'est de la concision, du brut. Du coup de poing. Quelques pages, et puis voilà. Carver ne plante pas de décor, ne dit rien du lieu, ou à peine, une cuisine, une table, ne dit rien de ses personnages, ou à peine. Qu'importe d'où ils viennent, qu'importe leur passé, seul compte l'instant présent - un silence, un geste, trois mots -, la marque de fabrique Carver. L'écrivain met ses personnages - d'autres lui-même - en images. Il avance plan par plan, les emmène au bout de leur histoire, celle qu'il a imaginée, ou glanée, pour eux. Et les plante. Au lecteur de faire le reste : accepter d'être chamboulé par cette prose incandescente, accepter de devenir accro, comme toute une ribambelle d'écrivains américains, français, japonais, qui s'en réclament : Richard Ford, Charles D'Ambrosio, Georges Bonnet, Eric Holder, Marie Desplechin, Haruki Murakami, qui traduisit le « grand Ray ».


Reprise du dialogue. Peut-être qu'il ne lui avait rien dit. La femme poursuit : « Je suis mon unique cliente. Je me dis que prendre toutes mes vitamines, ça me fera du bien à la peau. Qu'est-ce que tu en penses, de ma peau ? Tu crois que ça existe, les overdoses de vitamines ? J'en arrive à ne même plus pouvoir vomir comme les gens normaux. - Chérie, dis-je. » .


dimanche 6 septembre 2015

Dernières nouvelles de Raymond Carver

Dernières nouvelles 

de Carver


Martine Laval (texte et photos)
Publié le 18/09/2010. Mis à jour le 18/09/2010 à 16h46.


On l'aimait pour son style dense, épuré. Mais les nouvelles qui ont rendu célèbre Raymond Carver, disparu il y a vingt-deux ans, étaient amputées et réécrites par son éditeur ! On découvre aujourd'hui les manuscrits originaux. Notre envoyée spéciale est partie sur les traces du grand Ray, parmi le petit peuple de ses héros, dans l’Etat de Washington, où rien n’a vraiment changé.
Il aurait pu choisir une belle américaine... Ce fut une allemande. Une Mercedes-Benz 300 turbo diesel, dernier modèle, sièges en cuir, toit ouvrant. La classe. En 1983, Raymond Carver, habillé d'un vieux pull marron et chaussé de pantoufles (!), s'offre sa première voiture, celle que ni lui, abonné aux travaux dégradants, ni ses parents ouvriers n'ont jamais pu se payer. Le rêve ! Il vient de gagner une belle somme pour l'écriture d'un scénario sur la vie de Dostoïevski (resté lettre morte) et de toucher une bourse qui le dispense d'enseigner - lui qui détestait cela. A 45 ans, comme un gosse de pauvres trop longtemps brimé, Raymond Carver savoure enfin le succès ou, mieux, la reconnaissance. A lui la liberté, à lui l'écriture. A pleins poumons, pense-t-il. Le cancer aura raison de lui, de sa grande carcasse d'ancien alcoolique. Il lui restera cinq années à vivre... jusqu'au 2 août 1988.



C'est dans cette voiture d'un bel âge conduite par son épouse, la poétesse Tess Gallagher, que nous partons à l'assaut de leur port d'attache, Port Angeles (Etat de Washington), cité jadis industrieuse, ouverte sur le détroit Juan de Fuca qui, non loin, rejoint le Pacifique. Une petite ville de rien, posée dans un paysage ­superbe, qui hésite entre déglingue et somnolence. Un de ces trous perdus de l'Ouest américain, où l'écrivain, né en 1938 dans l'Oregon, Etat voisin, a vécu dès la petite enfance et où s'acharnent à vivre les personnages de ses nouvelles.



Ils sont tous là. Hommes et femmes, en transit sur la First Street, en marche vers un nulle part, ouvriers en bleu de chauffe guidant leur Fenwick le long des quais, grutiers soulevant les arbres gigantesques qui iront nourrir la dernière usine de pâte à papier existante, serveuses de bar aussi lasses que leurs caisses enregistreuses, adolescents mutiques évadés de chez papa ou de chez maman, rarement les deux à la fois. Foyers disloqués, amours épuisées, boulots harassants, en prime angoisses et solitudes, rien que de l'ordinaire transformé par Carver en littérature, en épopées à hauteur d'hommes.
“Ray voulait offrir la littérature à ces gens 
qui avaient à se battre dans la vie, 
ceux qui n'avaient rien que leurs mains 
ou leurs coeurs, même foutraques.”
Le cours du temps à Port Angeles s'est-il figé, s'est-il arrêté net aux années 1980, ou les textes de Raymond Carver sont-ils toujours d'une affolante acuité ? Lui qui ne désirait rien d'autre qu' « écrire des histoires, c'est tout », loin de toute critique sociale, sans une once de message politique ou d'un quelconque engagement coléreux, raconte la vie, la sienne, sous forme d'autobiographie pudique, raconte celle des siens, famille ou voisins, tous de la classe ouvrière, tous maudits, tous oubliés de la littérature. « Seuls lui importaient ses personnages, s'écrie notre conductrice. Comme John Steinbeck ou Flannery O'Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n'avaient rien que leurs mains ou leurs coeurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d'être un jour des héros, leur inventer une noblesse. »
Taxé d'écrivain minimaliste (ce qui l'irritait), d'auteur réaliste (ce qu'il détestait), Raymond Carver, poète avant toute chose, écrivait du Carver. Son style - une écriture rase, sans effet, souvent imitée, jamais égalée - révèle un homme en quête d'une vérité, d'une beauté, fussent-elles l'une et l'autre âpres. Un poème ou une nouvelle, chez lui, c'est un peu la même chose : un fragment, une déflagration, des flots d'amertume, des césures, des silences, une dramaturgie anxiogène sauvée par des vagues de compassion - d'autres diraient pure banalité, d'autres diraient encore affreux désespoir. Ce serait oublier que Raymond Carver, qui ne connaît ni l'ironie ni l'humour, réveille la poésie en chacun. Il narre les choses de la vie, advenues, mortes à jamais, les ruptures, les regrets, l'absence, la perte. Inlassable, il interroge le monde, ne trouve aucune réponse, laisse juste éclore la tendresse. Il écrit dense, essore ses phrases, chaque mot à sa place, chaque virgule à sa place. Il travaille ses textes sans relâche, fait des destins croisés, imaginés, un condensé de vies, un concentré sans appel : « Elle m'a donné la voiture et deux/ cents dollars. Elle a dit, A plus, chéri./ T'en fais pas, OK ? Exit/ vingt ans de mariage (1). »




De longs cadavres d'arbres, pins ou cèdres, dans l'attente d'être avalés par la scierie, gisent le long de la route qui mène là où repose depuis vingt-deux ans l'écrivain, ce géant timide à la gueule d'ange. L'Ocean View Cemetery règne sur une falaise. Il s'écoule en pente douce vers le détroit où semblent s'éterniser des cargos chargés à bloc. Au large, l'île de Vancouver, ses collines, ses brouillards. Un paysage serein, comme pacifié. Tess Gallagher a cueilli dans son jardin des roses, rouges, jaunes, quelques brins de lavande. Un bouquet coloré qu'elle dépose méticuleusement - amoureusement - sur la tombe de son mari, sans cesser de parler, de nous raconter son combat. Depuis des années, elle lutte pour que le recueilParlez-moi d'amour, édité chez Knopf en 1981, traduit en France chez Mazarine en 1986, soit enfin publié dans sa version originale, sans les coupes, les traficotages, le « charcutage » (selon les propres dires de Carver) de son éditeur, et alors ami, Gordon Lish, un inflexible. Les deux hommes se brouillent. Carver est anéanti. Comble de l'infortune, c'est ce recueil amputé qui le fera mondialement connaître. Olivier Cohen, l'éditeur en France de Carver (2), relève le défi, publie en ce mois de septembre les deux versions du même recueil. Parlez-moi d'amour (What we talk about when we talk about love), les textes mutilés, et Débutants (Beginners), les originaux. Il y a quelque chose de magique - et de terriblement émouvant - à retrouver les intrigues et les personnages de Carver, les presque mêmes histoires développées différemment : narrations épanouies, chutes parfois opposées, personnages fouillés davantage. On peut - par jeu ou par souci d'évaluer ce que la littérature a de fragile, de précaire, passant sous les mains d'un éditeur, puis d'un traducteur - pointer les différences entre les narrations. Il ne nous reste qu'à savourer les charges émotionnelles que procure le simple regard de l'écrivain, véritable moteur de toutes ses nouvelles, tailladées ou non. L'écriture sèche, rapide, que l'on a tant aimée dans Parlez-moi d'amour, se révèle dans Débutants d'une amplitude, d'une poésie, peut-être d'une mélancolie, forcenées et oppressantes - magnifiques. Débutants n'est publié aux Etats-Unis que dans un recueil d'œuvres complètes. Un autre combat attend l'épouse : réhabiliter dans son pays l'authentique talent de son époux.



Le long de la pierre tombale de marbre noir, un banc, sur lequel on s'installe, un peu comme à une table de café, pour parler, en toute sérénité. Au pied du banc, une petite boîte. Tess Gallagher l'ouvre, en sort un carnet protégé par un sac en plastique - il pleut souvent ici. Sur ces pages, des visiteurs, de tous âges, de toutes nationalités, déposent quelques phrases. Ils s'adressent à Ray comme s'il était toujours vivant, comme s'il pouvait les entendre, les comprendre de son au-delà. Des mercis à l'infini, des signes d'amitié à un homme qu'ils n'ont jamais rencontré... Font-ils de Carver un saint ? Non. Loin de là. Sans aucun fétichisme, ils disent, avec force et simplicité, le pouvoir des mots, la puissance de consolation qu'un tel auteur, disparu depuis si longtemps, apporte encore et toujours à ses lecteurs, qu'ils soient anonymes, ou écrivains célèbres, toutes générations confondues... La liste est longue : Jay McInerney, Philip Roth, Richard Ford, Charles d'Ambrosio, Tobias Wolf, pour les Américains, sans omettre Robert Altman qui porta à l'écran Neuf Histoires et un poème sous le titre Short Cuts (1993). Annie Ernaux, Jean-Paul Dubois, Philippe Djian, Philippe Fusaro, Eric Holder, et tant d'autres, pour les Français. ­Et enfin Haruki Murakami, l'auteur du fabuleux Kafka sur le rivage (éd. Belfond), qui traduisit en japonais Raymond Carver.



La Mercedes ronronne vers Four Seasons Ranch, seul quartier huppé de la petite cité, et Tess Gallagher, joyeuse, livre anecdote sur anecdote. Des biches, peu farouches, se chargent de l'accueil. Voici, juchée en aplomb du détroit, Sky House, une des résidences du couple Carver-Gallagher. Par d'immenses baies vitrées, le ciel tout entier pénètre la maison. Au mur, des photos de Carver, de Tess, seuls, ensemble. Epars, des livres, de gros galets noirs, ceux ramassés sur la plage, en contre-bas, lors de leurs balades. Malgré les souvenirs qui envahissent chaque pièce, cette maison n'est pas un lieu de culte. C'est ici que, tous les matins, face aux éléments, face à l'absence, Tess s'installe au bureau de Ray, et écrit. 
Les bons plans de Carver
Voler de Seattle à Port Angeles
 à bord d'un coucou, genre Mobylette à deux ailes, trente minutes de découvertes de paysages extraordinaires. 150 dollars l'aller et le retour selon les horaires. Mise en garde : il faut déclarer son poids et ne pas attacher sa ceinture ! www.kenmoreair.com
Acheter des livres
 au Port Book and News, 104 East First Street, Port Angeles. Presse et occasion. Les clients sont rares, pourtant l'accueil est chaleureux.www.portbooknews.com
Lire 
au North Olympic Library System. Qui organise des lectures avec des écrivains. La salle où se tiennent les rencontres se nomme Raymond Carver ! Une vitrine expose quelques-uns de ses livres, son cendrier, son canif... Le tout recouvert d'une bonne couche de poussière... Lieu nostalgique. www.nols.org
Déjeuner
 dans le petit restau genre cantine où Ray demanda la main de Tess... Thaï Peppers Restaurant, 222 Lincoln Street, Port Angeles. En face, un motel à fuir : Le Red Lion Hotel.
Se loger
 dans une jolie maison typiquement américaine, tout en bois et jardin fleuri. A 10 mn du port. Vue sur les montagnes et la péninsule Olympique.www.athome-portangeles.com


vendredi 4 septembre 2015

La dernière disparition de Salinger

J.D. Salinger

La dernière disparition de J.D. Salinger


Nathalie Crom
Publié le 29/01/2010. Mis à jour le 29/01/2010 à 15h02.


Même si son “Attrape-cœurs” datait de 1951, son héros caustique, Holden Caulfield, mi-Werther, mi Huckleberry Finn, continuait à murmurer droit au cœur des lecteurs, notamment adolescents, du monde entier. J.D. Salinger, après quarante-cinq ans de réclusion volontaire dans un bled du New Hampshire, nous a quittés. Pour de bon, cette fois.
L’absence, l’effacement volontaire ont paradoxalement assuré à J.D. Salinger, durant plus de quatre décennies, une forme d’omniprésence. Définitivement disparu de la scène publique depuis 1965, l’écrivain américain n’a jamais cessé d’alimenter les interrogations, les passions, les fantasmes. Entêtant évanouissement. Naissance d’un mythe. En dépit de quelques rares clichés volés, montrant un vieil homme grand et émacié vaquant à de très ordinaires occupations dans la petite ville de Cornish, New Hampshire, dont il avait fait son refuge, pouvait-on vraiment imaginer que le « père » de Holden Caulfield, le lycéen fugueur de L’Attrape-cœurs (1), était désormais un vieillard ? Puisque Holden Caulfield, depuis sa naissance, en 1951, n’avait pas grandi, figé tel Peter Pan dans une éternelle adolescence, pourquoi le temps aurait-il eu prise sur Salinger lui-même ? 


C’est ainsi pourtant : J.D. Salinger avait 91 ans lorsqu’il est décédé,mercredi. Ayant livré à la postérité un roman mythique, cet Attrape-cœurs (en anglais : The Catcher in the rye) qui sut toucher au plus profond les adolescents des années 50 et après eux plusieurs générations de jeunes lecteurs qui continuèrent, décennie après décennie, à se reconnaître dans le désarroi de l’élève Caulfield, dans sa détresse mais aussi dans son humour à vif. Outre L’Attrape-cœurs, il y eut aussi des nouvelles, de la même eau – mélange de tragique et d’ironie, de cocasserie même. Et il y aurait encore, dit-on, dans les tiroirs de la maison de Cornish, des manuscrits écrits par Salinger après son retrait du monde. Car, s’il avait renoncé à publier, il n’avait pas renoncé à écrire, bien au contraire : c’est aussi pour se consacrer pleinement à l’écriture que l’écrivain, par ailleurs réputé mystique, disait avoir fui la foule et les sollicitations – simplement n’éprouvait-il plus le besoin ni l’envie d’être lu par d’autres.

Il était né Jerome David Salinger, le 1er janvier 1919, dans une famille de la bourgeoisie new-yorkaise. Destiné par son père à hériter de l’entreprise familiale de produits alimentaires de luxe, il avait fréquenté, à partir de l’âge de 15 ans, un collège militaire en Pennsylvanie. C’est à ce moment qu’il se mit à écrire, nourri de la lecture de ses aînés, Fitzgerald et Hemingway, faisant paraître sa première nouvelle en 1940 dans une revue. Il y eut ensuite l’armée, la guerre, le débarquement en juin 1944, la découverte de l’Europe. Plus tard, il y eut deux mariages, des enfants… Mais surtout, toujours, il y eut l’écriture : des nouvelles données au New Yorker puis parues en volume, et surtout cet Attrape-cœurs, best-seller mondial défiant le temps. 



Pourquoi ? Parce qu’il est, aux adolescents, mais aussi aux adultes, un miroir tendu. Parce qu’il s’agit aussi d’une œuvre littéraire parfaitement construite et maîtrisée, par le biais de laquelle Salinger s’inscrit dans une lignée d’écrivains américains qui, à la suite de Mark Twain et de son Huck Finn , au XIXe siècle, ont su inventer une langue littéraire savante, faussement négligée ou désinvolte, capable de chuchoter à l’oreille du lecteur, de le toucher droit au cœur. Comme le note l’universitaire et essayiste Pierre-Yves Pétillon, dans son indispensable Histoire de la littérature américaine (2), avec Holden Caulfield, la jeunesse américaine – et, après elle, la jeunesse du monde entier – a trouvé « à la fois un Werther pour exprimer son vague à l’âme et un Huck Finn pour l’exprimer dans le plus autochtone des idiomes ».


jeudi 3 septembre 2015

Salinger et le cinéma



J.D. Salinger et le cinéma


Aurélien Ferenczi
Publié le 29/01/2010. Mis à jour le 29/01/2010 à 15h29.


« Franny portait un manteau en rat d'Amérique à poils ras, et Lane, en se dirigeant vers elle à pas rapides, le visage toujours impassible, se dit avec une joie contenue qu'il était le seul sur le quai à connaître ce manteau. Il se souvint qu'un jour, dans une voiture qu'on leur avait prêtée, après avoir embrassé Franny pendant une bonne demi-heure, il avait embrassé le revers de son manteau comme s'il avait été un prolongement organique de Franny aussi parfaitement désirable que son corps» Si l'on tape J.D. Salinger sur Imdb, on n'obtient pas grand-chose : pas d'adaptation hollywoodienne – et c'est tant mieux – de L'Attrape-cœurs, pas d'engagement pour tel ou tel studio où le grand écrivain, au service d'un producteur inculte, aurait souffert le martyre (y a-t-il eu, dans les années qui suivirent la parution, des tentatives d'adaptation ? ce serait intéressant de le savoir). Mais J.D. Salinger, disparu hier à 91 ans, a (au moins) un épigone cinématographique, et c'est Wes Anderson. Je suppose qu'on pourrait ainsi illustrer l'extrait de Franny et Zooey ci-dessus avec cette vision (délicieuse) de Gwyneth Paltrow dans La Famille Tenenbaum, mais ce n'est pas tout.
Wes Anderson ne s'en est jamais tout à fait caché – bien qu'il ne soit pas le meilleur commentateur de son œuvre, mais unexcellent article de Matt Zoller Seitz, sur le site du Museum of the Moving Image (l'auteur a examiné par ailleurs d'autres influences stylistiques des films du grand Wes) fait le job à sa/notre place (on lui emprunte ci-dessous l'équivalent en vidéo, non sous-titré hélas). Il y a du Holden Caulfield chez la plupart des héros andersoniens, en particulier chez Max Fischer, le héros de Rushmore. Et les névroses familiales qui agitent ses personnages évoquent celles de la famille Glass – que l'on retrouve dans Franny et Zooey ainsi que dans les nouvelles du grand écrivain. La Famille Tenenbaum est sans doute son film le plus « salingérien » (Beatrice Boo-Boo Glass prend d'ailleurs le nom Tannenbaum dans un récit du romancier). Pour faire court, il y aurait chez Wes Anderson le même souci absolu du détail (ses adversaires trouvent ses films « sur-décorés ») et, surtout, le même désarroi existentiel – et quand je dis désarroi, prenez-le au sens fort. Au corpus des films inspirés par Salinger, il faudrait ajouter le joli Metropolitan, de Whit Stillman (1990), création tellement isolée d'un cinéaste perdu de vue depuis qu'on a envie d'en faire le prologue de toute l'œuvre de Wes Anderson... !



mercredi 2 septembre 2015

De Shakespeare à Sagan / Dix films où l'écrivain crève l'écran

J. D. Salinger

De Shakespeare à Sagan, dix films où l'écrivain crève l'écran


Caroline Besse
Publié le 02/09/2015. Mis à jour le 02/09/2015 à 15h37.

En attendant qu'Hollywood mette en images la jeunesse du mythique J.D. Salinger, petite sélection de biopics classiques ou d'évocations plus fantaisistes qui ont donné le premier rôle à de grands auteurs.


C'est donc l'acteur Nicolas Hoult (notamment vu dans la saga X-Men dans le rôle de Fauve) qui va incarner le célèbre écrivain américain J.D. Salinger au cinéma. Le film, Rebel in the Eye, est une référence à The Catcher in the Rye, son roman phare sur la fin de l'adolescence (L'Attrape-cœurs en français). A sa sortie en 1951, le livre bouleverse la littérature américaine, devenant instantanément un classique qui sera étudié aux Etats-Unis, au Canada, mais aussi dans certains lycées de France. Selon Variety, le film réalisé par Danny Strong se concentrera sur la jeunesse « rebelle » de J.D. Salinger, son expérience de soldat pendant la Seconde Guerre mondiale (l'auteur, né en 1919, avait 20 ans quand le conflit a éclaté), et l'histoire derrière L'Attrape-cœurs.
Bien sûr, ce n'est pas la première fois qu'un écrivain est au centre d'un film. Vies forcément romanesques, faites d'excès (Truman Capote, Françoise Sagan), de démêlés avec la justice (Shakespeare, Beaumarchais), d'engagements féministes (Jane Austen)... L'écrivain est en soi un sujet de cinéma. Voici une sélection de dix films, dans lesquels dix écrivains, poètes ou dramaturge crèvent l'écran.

A la rencontre de Forrester de Gus Van Sant (2001)


A la rencontre de Forrester, Gus Van Sant.

Rebel in the Eye n'est pas le premier film à mettre en scène la vie de J.D. Salinger. Dans A la rencontre de Forrester (2000), Gus van Sant s'en inspire (très) largement pour son personnage d'écrivain reclus, auteur d'un unique succès : copie conforme du destin de Salinger. La variante personnelle du réalisateur : son personnage rencontre un jeune Noir, basketteur talentueux originaire de Brooklyn qui cache aussi un QI hors normes... On reproche majoritairement à ce film (le huitième de Gus Van Sant, et peut-être le plus méconnu) une morale un peu lourde et un scénario ultra-basique (deux personnes que tout oppose vont vivre une « lune de miel »), mais on salue majoritairement la performance des deux acteurs : le mastodonte Sean Connery face au jeune débutant Rod Brown.

Le Festin nu de David Cronenberg (1992)


Le Festin Nu, David Cronenberg.

Le film de Cronenberg est l'adaptation du chef-d'œuvre de l'écrivain américain William S. BurroughsLe Festin nu, plongée dans les méandres de l'esprit d'un junkie qui va connaître une inévitable descente aux enfers. De nombreux critiques littéraires ont assimilé les personnages du livre au seul et même William Lee, héros du roman, lui-même analysé comme l'avatar de l'écrivain, qui souffrait aussi d'addictions diverses. Dans le film du réalisateur canadien, William Lee devient Bill Lee (dans le film Sur la route de Walter Salles, le personnage représentant William Burroughs est d'ailleurs aussi été rebaptisé Bill Lee...)

Truman Capote de Bennett Miller (2006)


Truman Capote, de Bennett Miller.

C'est une des œuvres majeures de Truman Capote qui est au centre du film : De sang-froid. Son livre, inspiré d'un fait divers découvert dans le New York Times, va profondément bouleverser sa vie. L'écrivain mène une magistrale enquête sur le massacre d’une famille du Kansas par deux délinquants, qu'il va rencontrer pour sonnon fiction novel. Surtout, Truman Capote est remarquablement interprété par le regretté Philip Seymour Hoffman dans, n'ayons pas peur des mots, le rôle de sa vie (il remporte l'Oscar en 2006).
L'année suivante, Truman Capote était au cœur d'un autre biopic : Scandaleusement célèbre de Douglas McGrath, toujours autour de l'écriture de De sang-froid. Rappelons que le livre avait lui-même été adapté au cinéma par Richard Brooks (De sang-froid, 1967).

Jane de Julian Jarrold (2007)


Jane, Julian Jarrold.

La très talentueuse et populaire Jane Austen, romancière anglaise as de la satire sociale, est le personnage principal de ce biopic. Malheureusement, le réalisateur choisit comme objet principal du film un soupirant que la romancière a réellement connu au cours de l'hiver 1795... au détriment de l'écriture et du féminisme, sujet majeur qui court dans son œuvre toute entière. Dommage : les biopics sur les écrivains femmes se comptent sur les doigts d'une main et cette version simplette de la vie de la romancière ne lui rend pas hommage.

Rimbaud Verlaine d'Agnieszka Holland (1997)


Rimbaud Verlaine d'Agnieszka Holland.

Comme le titre l'indique, le film évoque la vie de deux poètes français majeurs : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, à travers leur tumultueuse relation amoureuse, faite de rivalité, de passion, le tout largement arrosé d'absinthe... C'est Leonardo DiCaprio — juste avant le raz-de-marée Titanic — qui incarne le fougueux Rimbaud et David Thewlis, Paul Verlaine. Ici encore, ce que l'on retient avant tout est le jeu intense des acteurs.

The Hours de Stephen Daldry (2001)


The Hours de Stephen Daldry.

Ce grand film de Stephen Daldry entremêle le destin de trois femmes, à trois époques différentes, toutes liées par le roman Mrs. Dalloway et son célèbre incipit :« Mrs. Dalloway said she would buy the flowers herself », une phrase immensément célèbre, au cœur du film, puisqu'il était beaucoup question d'émancipation féminine. La première héroïne est Virginia Woolf elle-même, auteur de cet ouvrage majeur de la littérature britannique (Nicole Kidman reçut l'Oscar pour ce rôle). La seconde, Laura Brown (Julianne Moore), une lectrice pour qui la découverte du livre au milieu des années 50 est un choc. Et la troisième enfin, Clarissa Vaughn (Meryl Streep), une éditrice contemporaine surnommée « Mrs. Dalloway » par son entourage. Un casting en or au centre du film — lui-même adapté du roman éponyme de Michael Cunningham.

Sagan de Diane Kurys (2007)


Sagan de Diane Kurys.

A peine trois ans après sa mort, Françoise Sagan est l'objet d'un biopic. L'écrivain, incarnée par Sylvie Testud, menait en effet une vie hautement cinématographique. La petite fille aux origines bourgeoises écrivit à 18 ans le chef-d'œuvre de sa vie,Bonjour tristesse, au succès fulgurant. Grâce à l'argent du Prix des critiques et à son deuxième succès, Un certain sourire,  le « charmant petit monstre » aux mœurs hédonistes a mené une vie de bohème et d'excès, avant la déchéance (financière, surtout). Le film de Diane Kurys s'attarde d'ailleurs un peu trop sur la fin tragique de la romancière émancipée.

Beaumarchais, l'insolent d'Edouard Molinaro (1996)


Beaumarchais, l'insolent d'Édouard Molinaro.

Qui d'autre que Fabrice Luchini pour incarner le libre-penseur que fut Beaumarchais, illustre dramaturge, parmi tant d'autres métiers et activités — trafiquant d'armes, agent secret de Louis XV entre autres et libertin assumé ? C'est donc lui que le réalisateur Edouard Molinaro a choisi pour ce personnage historique, provocateur, cultivé, badin et... insolent. Le film (adapté de la pièce de Sacha Guitry) se concentre sur la vie de l'homme, nettement moins connue que ses célèbres œuvres : Le Mariage de Figaro et Le Barbier de Séville.

Les Sœurs Brontë d'André Téchiné (1979)


Les Sœurs Brontë, André Téchiné.

Par la voix de Charlotte Brontë, aînée de la fratrie composée d'Emily, d'Anne et de leur frère Branwell (ils avaient aussi deux grandes sœurs, Maria et Elizabeth, décédées précocement de la tuberculose), André Téchiné raconte le destin de cette famille littéraire hors normes dont les trois filles devinrent des poétesses et romancières reconnues dans l'Angleterre du XIXe siècle. Charlotte (Marie-France Pisier), auteur de Jane Eyre, se souvient ainsi de son enfance avec ses sœurs (Isabelle Adjani et Isabelle Huppert) et son frère, tous les quatre élevés par leur père pasteur. Son roman fut d'ailleurs adapté plusieurs fois au cinéma, tout comme Les Hauts de Hurlevent, de sa sœur Emily.

Shakespeare in Love de John Madden (1999)


Shakespeare in Love, de John Madden.

Le scénaristes de ce film qui eut son petit succès critique s'en sont donné à cœur joie pour imaginer une partie de la vie du jeune Shakespeare (Joseph Fiennes). Criblé de dettes, celui-ci tombe amoureux de Viola De Lesseps, personnage totalement fictif (Gwyneth Paltrow), une jeune femme qui vénère les poèmes de Shakespeare et se déguise en homme afin de pouvoir accéder au rôle de Roméo (être actrice était à l'époque interdit aux femmes). Une passion qui va nourrir l'écriture de la célèbre pièce. Le film reçut en 1999 une pluie d'Oscars : meilleur film, scénario, décors, actrice, costumes...