mercredi 17 mai 2017

mardi 9 mai 2017

John Lennon / Une île, un œuf



Kevin Barry : John Lennon, une île, un œuf

Christine Marcandier 

13 janvier 2017 

Nul besoin d’être un beatlemaniaque ou un féru de cette vague de fond des vies imaginaires qui s’est (ré)emparé de la littérature pour plonger dans L’Œuf de Lennon, second roman de l’écrivain irlandais Kevin Barry, tout juste traduit aux éditions Buchet Chastel par Carine Chichereau. Si John Lennon est bien la figure centrale du livre, c’est moins en tant que célèbre membre du groupe qu’homme en pleine crise, voulant échapper au monde et à ses propres démons. 3 dayin a live : « Il va passer trois jours sur son île. Voilà tout ce qu’il demande. Pouvoir hurler de tout ses poumons, bordel, hurler les jours en nuits, hurler aux étoiles la nuit — s’il y a des étoiles, qu’elles se manifestent ».
En 1978, John Lennon désire donc se rendre, incognito, sur une île qu’il a achetée au large des côtes irlandaises dix ans plus tôt, « à vingt sept ans, comme dans un rêve », Dorinish. Il va mal, « un peu bizarre, un peu dingue à nouveau — les portes de l’autre monde s’ouvrent » ; « et puis il est hanté par son propre moi depuis trop longtemps, incessamment fasciné par ce moi sombre — il est dans la douleur, il est la divinité, il est un foutu monstre », monstre par ses démons intérieurs, ses origines étranges (« petit Blanc du nord de l’Angleterre avec du sang de patate irlandais dans les veines » ; « un gosse des années 1940, si bien que ses inquiétudes tentaculaires remontent beaucoup plus loin en arrière »), un monstre parce qu’il est sans cesse montré du doigt, scruté, par le public, par la presse.
Kevin Barry Beatlebone
Cette île, c’est aussi une identité perdue, comme le suggère la citation de John McGahern en exergue du roman, « la plus insaisissable de toutes les îles, la première personne du singulier ». Qui est encore John Lennon sous ce nom qui fait de lui une célébrité traquée par les paparazzi ? Alors Lennon part, « il se met en route vers cette destination comme le ferait un animal, suivant une sorte de migration fatale. Il n’y a là rien de rationnel, et ce n’est pas non plus très normal, mais c’est là justement tout l’intérêt ». C’est sur cette trame ténue, énoncée dès les premières lignes du récit, que brode Kevin Barry, au sens premier du terme, son récit ayant tout à voir avec l’étymon même du mot texte, un tissu ; certaines pages rappellent le grand aîné irlandais et son Ulysse, entre flux intérieur et focalisation externe, comme un tissu effrangé d’ailleurs, puisque le texte n’est pas justifié à droite, entre vers et prose, dans un abandon à ce qui échappe.
Kevin Barry l'oeuf de Lennon
Partir, donc, pour se retrouver, peut-être, avec pour seul compagnon son chauffeur, Cornelius O’Grady, avec lequel Lennon dialogue comme s’il était à la fois un interlocuteur et une part de lui-même, un daïmon, une voix par laquelle extérioriser la sienne et tenter de l’apprivoiser, pousser ce cri primal comme le lui a conseillé son gourou californien, Arthur Janov, « une technique pour atteindre les douleurs enfouies et les traumatismes de l’enfance ». Le récit est majoritairement ce dialogue, lors du voyage longtemps entravé vers l’île, vers ce centre impossible de l’être, un double itinéraire spirituel et géographique qui est à la fois balade et ballade, avec ses refrains et rengaines — « les histoires d’amours mortes, voilà de quoi nous sommes faits » — ses embardées et accalmies, ses fulgurances et pertes. Tout peut se dire, dans l’épaisseur de la nuit, l’opacité des embruns et des échanges avec un autre soi-même : la peur de ne plus pouvoir écrire et composer de chansons, la hantise de la mort (deux ans plus tard…), la perte de soi sous ce costume mal ajusté de pop star internationalement adulée (donc méconnue).
Beatles Sergent PepperDans La Part inventée (Seuil, 2017), Rodrigo Fresán voit dans la couverture de l’album Sergent Pepper l’un des germes de sa vocation d’écrivain : enfant, fasciné, il aurait voulu connaître la vie de chacun des personnages représentés. Pourquoi ne pas commencer par le lonely heart de John Lennon  ?
Comme le note Kevin Barry dans les dernières pages du livre — réflexion sur la création, l’auteur en miroir de son personnage —, il s’agit d’écrire « à partir des lieux », au creux de cette géographie mentale ; aucune hagiographie ici, aucune volonté de retrouver une « vérité » qui s’est de toute façon « fondue dans l’apocryphe ».
L’Œuf de Lennon ressort, lui, du vrai de la fiction, celui des sensations, des lieux et moments, d’une identité perdue, retrouvée dans ces pages somptueuses et magistralement rendues par la traduction de Carine Chichereau.
Kevin Barry, L’Œuf de Lennon (Beatlebone, 2015), traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, Buchet Chastel, 2017, 342 p., 22 €

Patrick Bouvet / Petite histoire du spectacle industriel /Sommes-nous tous des marionnettes ?



Sommes-nous tous 

des marionnettes ?


par Steven Sampson
9 mai 2017

Petite histoire du spectacle industriel, de Patrick Bouvet, fait penser à Guy Debord et aux Surréalistes. Sans tomber dans la grandiloquence, l’auteur instruit le procès de la contemporanéité dans un langage si poétique qu’on en est presque fier de vivre au XXIe siècle !

lundi 1 mai 2017

Brothers of the night / Un café avec Patric Chiha

Patric Chicha © Vincent Courtois
Patric Chiha © Vincent Courtois




Brothers of the night : Un café avec Patric Chiha


L’eau du Danube s’écoulant calmement sous les ponts de Vienne nous mène à un groupe de jeunes roms qui discutent des passes qu’ils font. Ils sont virils, machos et se prostituent avec des hommes. Toujours avec une capote, précisent-ils.
Leur récit se fait le plus souvent dans une atmosphère à l’allure onirique, dans le bar où ils travaillent ou ailleurs, éclairé par des lumières roses, bleues ou vertes. D’âpreté, de douleurs, il n’en n’est pas question. Tout est sujet à plaisanter, s’amuser, très volatil. Une joie de vivre qui couvre une fuite mélancolique sur laquelle il serait indécent et violent de poser des mots. Il fallait assurément une caméra bienveillante pour révéler la beauté de cet univers. C’est ainsi que Brothers of the night oscille en permanence, pour le formuler de cette façon, entre sa part fictionnelle et sa part documentaire. Réalisation d’un fantasme ou réalité fantasmée, son identité se situe sur ce fil ténu, mystérieux, qui échappe perpétuellement à la catégorisation.

mercredi 26 avril 2017

Marguerite Duras / « L’écriture d’un livre, l’écrit »



Marguerite Duras



Marguerite Duras : « L’écriture d’un livre, l’écrit »

Simona Crippa 
26 avril 2017


C’est sans doute en lisant Écrire qu’il est possible de découvrir la rose par excellence de l’univers Duras. Écrire, ce texte où, si proche de la mort, l’écrivain place, déplace et replace la souveraineté de l’écriture. Publié en septembre 1993, deux ans et demi seulement avant sa mort, ce recueil peut être considéré comme le livre-testament de l’auteur. Duras y livre des confidences liées à sa vie, à la création littéraire, mais elle met en place également une ample réflexion sur l’écriture et sur l’essence du langage. L’horizon de l’écrivain se construit autour d’une exigence poétique qui s’affirme également par l’idée et par la pensée. Une réflexion qu’elle dit souvent vouloir fuir et à laquelle elle n’échappe pas pourtant, tant la vie de l’esprit la séduit.

mardi 25 avril 2017

Laurent Binet (ou Roland Barthes moins Roland Barthes)




Laurent Binet (ou Roland Barthes moins Roland Barthes)

Johan Faerber 
 21 septembre 2015


D
ans les dernières années de sa vie, Roland Barthes caressait le doux et infini projet, toujours repoussé jamais accompli, d’écrire un essai qu’il désirait intituler La Phrase au cœur duquel, comme il s’en explique dans son Roland Barthes par Roland Barthesil aurait traqué, parmi ses auteurs favoris, la phrase comme une savante érotique et une patiente idéologie. Sans doute ce même Roland Barthes serait-il aujourd’hui pour le moins surpris de se découvrir héros malgré lui de La Septième fonction du langage de Laurent Binet, un des romans parmi les plus plébiscités de cette rentrée littéraire, où pourtant ne figure paradoxalement pas l’ombre d’une phrase, pas l’amorce d’une écriture, pas même le ton inexpressif d’une quelconque voix : La Septième fonction du langage inventerait malgré soi le degré gelé de la Littérature, le degré moins un de l’écriture.

samedi 22 avril 2017

Roland Barthes par Tiphaine Samoyault




Roland Barthes par Tiphaine Samoyault

Jacques Dubois  7 octobre 2016  Les mains dans les pochesRoland Barthes

Tout semble se trouver dans la biographie de Thiphaine Samoyault qui vient de paraître en poche, chez Points : Le Barthes orphelin de père et épris de mère. Le Barthes atteint par la tuberculose et passant quatre ans dans des sanas. Le Barthes qui connaît une carrière disloquée dans les marges des champs universitaire et littéraire pour terminer par une chaire de Poétique au Collège de France. Le Barthes créant une version bien à lui de la savante sémiologie mais l’appliquant à des sujets à la portée de tous comme en ces Mythologies qui démontent les fantasmes des Français au temps du gaullisme. Le Barthes engagé qui défend le théâtre de Brecht et celui de Vilar, mais évite manifestes et manifestations, se disant marxiste non communiste tout en accompagnant Sollers en Chine au temps de la Révolution culturelle. Le Barthes à demi zen et ne redoutant rien tant que l’hystérie. Le Barthes plus attentif aux signes qu’aux choses et se donnant pour cible cette doxa qui régit toutes les conventions et toutes les régressions. Et tant d’autres Barthes encore qui ont assuré le rayonnement d’une figure intellectuelle majeure auprès des meilleurs spécialistes comme d’un public plus large.

Chet Baer / Almost blue


Chet Baker 
Almost blue




mercredi 12 avril 2017

Hans Christian Andersen / Le stoïque soldat de plomb


Hans Christian Andersen
Le stoïque soldat de plomb

Il y avait une fois vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés d'une vieille cuillère de plomb. L'arme au bras, la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout.
La première parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le couvercle de la boîte fut : des soldats de plomb ! Et c'est un petit garçon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reçus en cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la table.
Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu différent, il n'avait qu'une jambe, ayant été fondu le dernier quand il ne restait plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi fermement que les autres et c'est à lui, justement, qu'arriva cette singulière histoire.
Sur la table où l'enfant les avait alignés, il y avait beaucoup d'autres jouets, dont un joli château de carton qui frappait tout de suite le regard. A travers les petites fenêtres on pouvait voir jusque dans l'intérieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de cire. Tout l'ensemble était bien joli, mais le plus ravissant était une petite damoiselle debout sous le portail ouvert du château. Elle était également découpée dans du papier, mais portait une large jupe de fine batiste très claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en guise d'écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levés, car c'était une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que notre soldat ne la voyait même pas. Il crut que la petite danseuse n'avait qu'une jambe, comme lui-même.
"Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition, elle habite un château, et moi je n'ai qu'une boîte dans laquelle nous sommes vingt-cinq, ce n'est guère un endroit digne d'elle. Cependant, tâchons de lier connaissance."
Il s'étendit de tout son long derrière une tabatière qui se trouvait sur la table ; de là, il pouvait admirer à son aise l'exquise petite demoiselle qui continuait à se tenir debout sur une jambe sans perdre l'équilibre.
Lorsque la soirée s'avança, tous les autres soldats réintégrèrent leur boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Alors les jouets se mirent à jouer à la visite, à la guerre, au bal. Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la boîte, ils voulaient être de la fête, mais n'arrivaient pas à soulever le couvercle. Le casse- noisettes faisait des culbutes et la craie batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'éveilla et se mit à gazouiller et cela en vers, s'il vous plaît. Les deux seuls à ne pas bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la petite danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras levés ; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la quittait des yeux.
L'horloge sonna minuit. Alors, clac ! le couvercle de la tabatière sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans (c'était une attrape), mais seulement un petit diable noir.
- Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans ta poche ? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre.
- Attends voir seulement jusqu'à demain, dit le diablotin.
Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le soldat fut placé sur la fenêtre. Tout à coup - par le fait du petit diable ou par suite d'un courant d'air -, la fenêtre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua, tête la première, du troisième étage. Quelle équipée ! Il atterrit la jambe en l'air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnette fichée entre les pavés.
La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le chercher. Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sûr ! Si le soldat de plomb avait crié : " Je suis là ", ils l'auraient découvert. Mais lui ne trouvait pas convenable de crier très haut puisqu'il était en uniforme.
La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie trombe ! Quand elle fut passée, deux gamins des rues arrivèrent.
- Dis donc, dit l'un d'eux, voilà un soldat de plomb, on va lui faire faire un voyage.
D'un journal, ils confectionnèrent un bateau, placèrent le soldat au beau milieu, et le voilà descendant le ruisseau, les deux garçons courant à côté et battant des mains. Dieu ! Quelles vagues dans ce ruisseau ! Et quel courant ! Bien sûr, il avait plu à verse ! Le bateau de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-même à faire trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoïque, sans broncher, et regardait droit devant lui, l'arme au bras.

Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il y faisait aussi sombre que s'il avait été dans sa boîte.
" Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable de la boîte. Hélas ! Si la petite demoiselle était seulement assise à côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fit deux fois plus sombre.
" Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable de la boîte. Hélas ! Si la petite demoiselle était seulement assise à côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fit deux fois plus sombre. "

A ce moment surgit un gros rat d'égout qui habitait sous la planche.
- Passeport ! cria-t-il, montre ton passeport, vite !
Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait après en grinçant des dents et il criait aux épingles et aux brins de paille en dérive.
- Arrêtez-le, arrêtez-le, il n'a pas payé de douane, ni montré son passeport !
Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le soldat de plomb apercevait la clarté du jour là où s'arrêtait la planche, mais il entendait aussi un grondement dont même un brave pouvait s'effrayer. Le ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal. C'était pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau une longue chute d'eau.
Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l'arrêter. Le bateau fut projeté en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir seulement cligné des yeux.
L'esquif tournoya deux ou trois fois, s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonçait toujours davantage, le papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientôt par-dessus la tête du navigateur. Alors, il pensa à la ravissante petite danseuse qu'il ne reverrait plus jamais, et à ses oreilles tinta la chanson :

“Tu es en grand danger, guerrier !
Tu vas souffrir la malemort !”
Le papier se déchira, le soldat passa au travers ... mais, au même instant, un gros poisson l'avala.
Non ! Ce qu'il faisait sombre là-dedans ! Encore plus que sous la planche du ruisseau, et il était bien à l'étroit, notre soldat, mais toujours stoïque il resta couché de tout son long, l'arme au bras.

Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il demeura parfaitement tranquille, un éclair sembla le traverser. Puis, la lumière l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria :
" Un soldat de plomb ! "
Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, monté à la cuisine où la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon où tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé dans le ventre d'un poisson, mais lui n'était pas fier. On le posa sur la table ...
Comme le monde est petit ! ... Il se retrouvait dans le même salon où il avait été primitivement, il revoyait les mêmes enfants, les mêmes jouets sur la table, le château avec l'exquise petite danseuse toujours debout sur une jambe et l'autre dressée en l'air ; elle aussi était stoïque.
Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer des larmes de plomb, mais cela ne se faisait pas ... il la regardait et elle le regardait, mais ils ne dirent rien.
Soudain, un des petits garçons prit le soldat et le jeta dans le poêle sans aucun motif, sûrement encore sous l'influence du diable de la tabatière.
Le soldat de plomb tout ébloui sentait en lui une chaleur effroyable. Etait-ce le feu ou son grand amour ? Il n'avait plus ses belles couleurs, était-ce le voyage ou le chagrin?
Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il se sentait fondre, mais stoïque, il restait debout, l'arme au bras. Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une sylphide, elle s'envola directement dans le poêle près du soldat. Elle s'enflamma ... et disparut. Alors, le soldat fondit, se réduisit en un petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle y trouva comme un petit cœur de plomb. De la danseuse, il ne restait rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon.