samedi 25 mai 2019

Bram Stoker / Bienvenue


Bram Stoker

Bienvenue

Le comte Dracula à Jonathan Harker:



Bienvenue chez moi ! Entrez librement et sans crainte. Et laissez quelque chose de ce bonheur que vous apportez

Bram Stoker
Dracula


vendredi 24 mai 2019

Bram Stoker / Le château



Bram Stoker
Le château 

Des portes, encore des portes et toujours des portes, partout, et toutes étaient fermées et verrouillées à double tour. Il n’y a que les fenêtres pratiquées dans les murs du château qui offrent un semblant d’issue de secours.

Le château est une vraie prison et je suis donc prisonnier.

Bram Stoker
Dracula




jeudi 23 mai 2019

Bram Stoker / Les enfants de la nuit





Bram Stoker

ENFANTS DE LA NUIT

Ecoutez-les donc, ces enfants de la nuit. N'est-ce pas la plus belle des musiques ?




-Écoutez-les les enfants de la nuit. Quelle musique ils font !

Bram Stoker
Dracula



mercredi 22 mai 2019

Stephen King / Je suis fatigué



Stephen King
JE SUIS FATIGUÉ


Je suis fatigué patron, fatigué de devoir courir les routes et surtout d'être seul comme un moineau sous la pluie...Fatigué d'avoir jamais un ami pour parler, pour me dire où on va, d'où on vient et pourquoi...Mais surtout je suis fatigué de voir les hommes se battre les uns les autres. Je suis fatigué de toute la peine et la souffrance que je sens dans le monde. 

Stephen King, La ligne verte


Résumé :
Octobre 1932, pénitencier d'État, Cold Mountain, Louisiane. Le bloc E, celui des condamnés à mort, reçoit un nouveau pensionnaire: John Caffey rejoint ceux qui attendent de franchir la ligne verte pour rencontrer la chaise électrique, Miss Cent Mille Volts. Mais Caffey n'est pas comme les autres. D'accord, on l'a retrouvé auprès des cadavres ensanglantés de deux petites filles, mais il est étrangement absent. Jusqu'au jour où Paul, le gardien-chef, tombe malade et alors une terrible vérité semble s'esquisser. Qui est ce prétendu meurtrier aux pouvoirs étranges? Qui dresse Mister Jingles, l'étrange souris, bien trop intelligente? Quand Paul commence à répondre à ces questions, il sent que personne dans le bloc E ne sortira indemne de la rencontre avec John Caffey.




Renouant avec la tradition des feuilletonistes, Stephen King, le prolifique auteur de fantastique, propose un récit troublant, initialement en six volumes, entre roman noir et conte de fées, dont a été tiré un film, "La Ligne verte", avec Tom Hanks. --Lisa B. 






Stephen King / La vérité


Stephen King

Stephen King
LA VÉRITÉ

Il n’y a que les ennemis qui se disent la vérité ; les amis et les amants mentent sans cesse, pris au piège dans la toile du devoir.




lundi 20 mai 2019

Stephen King / La lecture





Stephen King
LA LECTURE

Je crois que la lecture c'est une chose extraordinaire, parce que ça nous permet de vivre plus de vies que celle que nous vivons nous même, on peut avoir l'expérience de beaucoup de réalités.





dimanche 19 mai 2019

Stephen King / Les véritables monstres



Stephen King

Les véritables monstres

Les véritables monstres ne sont jamais totalement dépourvus de sentiments. Je crois qu'en fin de compte c'est ça, et non leur aspect qui les rend si effrayants.






samedi 18 mai 2019

Biographies / Stephen King



STEPHEN KING



Nationalité : États-Unis 

Né(e) à : Portland, Oregon , le 21/09/1947

Biographie : 

Stephen Edwin King est un écrivain américain.

Après avoir obtenu son diplôme de fin d'études secondaires, il étudie la littérature à l'Université du Maine d'Orono de 1966 à 1970.

Il a publié son premier roman "Carrie" en 1974 et est rapidement devenu célèbre pour ses contributions dans le domaine de l'horreur mais a également écrit des livres relevant d'autres genres comme le fantastique, la fantasy, la science-fiction et le roman policier. Ses romans les plus connus sont "Shining" (1977), "Misery" (1987), "Christine" (1984), "Ça" (1988) ou encore "La Ligne verte" (1996).

Auteur très prolifique, dont les œuvres ont souvent été transposées au cinéma et à la télévision, il a écrit et publié plus de cinquante romans, dont sept sous le pseudonyme de Richard Bachman, et environ deux cents nouvelles. Il a également écrit, sous le pseudonyme de John Swithen, la nouvelle "Le Cinquième Quart" (1972).

Depuis son grave accident de voiture survenu en 1999, il a un peu ralenti son rythme d'écriture.

Entre 1982 et 2012, il a publié les huit romans du cycle "La Tour sombre".

En 2003, il reçoit la médaille de la National Book Foundation pour sa remarquable contribution à la littérature américaine et, en 2007, l'association des auteurs de romans policiers américains, Mystery Writers of America, lui décerne le titre de "grand master". Il a remporté treize fois le prix Bram Stoker.

Ses derniers romans sont: "22/11/63" (2011) (dont une mini-série a été adaptée en 2016), "Joyland" (2013), l'histoire d'un tueur en série sévissant dans les parcs d'attractions, et "Docteur Sleep" (2013), la suite tant attendue de "Shining", sans oublier la trilogie Bill Hodges dont "Mr Mercedes" (2014) et ses suites ''Carnets noirs'' (2015) et "Fin de ronde" (2016).

En 2017, il a publié "Sleeping Beauties", livre écrit à 4 mains avec son fils Owen .

Stephen King vit avec sa femme, l'écrivain Tabitha King (1949), qu'il a épousée le 2 janvier 1971. Ils ont trois enfants : Naomi (1971), Joe (1972) et Owen (1977), les deux derniers étant également écrivains.


BABELIO


dimanche 12 mai 2019

David Levine / Beckett





David Levine
SAMUEL BECKETT


Samuel Beckett est l’un des plus grand écrivain irlandais jamais connu du XXème siècle. Excellent dramaturge, et détenteur du prix Nobel de littérature en 1969, Samuel Beckett fut toujours considéré comme un écrivain portant un regard empreint de pessimisme sur l’Homme et sa condition.


BIOGRAPHIE DE SAMUEL BECKETT

UNE ENFANCE DISTINGUÉE PAR DE BRILLANTES ÉTUDES

Samuel Beckett nait le 13 avril 1906, dans une riche banlieue de Dublin. Il démarre ses études à l’Earlsford House School, puis les poursuit au lycée de la Portora Royal School d’Enniskillen. Brillant élève, Beckett est ensuite admit à Trinity College de 1923 à 1927, et y entreprend des études littéraires et linguistiques concernant essentiellement la littérature anglaise, ainsi que la langue française et italienne.
Il se tourne par la suite vers l’enseignement, et dispense quelques cours au Campbell College de Belfast. Mais Beckett désire voyager, et veut connaître Paris, lieu d’immersion où de nombreux écrivains s’adonnent librement à leur passion.
C’est à la fin des années 1920 qu’il trouve un poste à l’École Normale Supérieure de Paris, et qu’il rencontre James Joyce, haute figure de la littérature irlandaise. Leur amitié permet aux 2 hommes d’échanger de nombreux avis et points de vue sur l’écriture, et Beckett n’hésite pas à aider Joyce dans ses recherches lors de l’écriture de Finnegans Wake. Malgré leur bonne entente, leur relation se détériore peu à peu, lorsque Beckett refuse les avances de la fille de Joyce… Ce dernier se vexe alors, et ne pardonnera jamais le refus de son ami.

PREMIERS ECRITS

Samuel Beckett se jette à l’eau en 1929, avec sa première œuvre nommée “Dante… Bruno. Vico… Joyce”. Cet essai a pour vocation de défendre le style alors jugé obscur de Joyce. S’enchaîne ensuite une nouvelle intitulée “Assumption”, et publiée dans un journal parisien spécialisé.
Après quelques publications par-ci par-là, Beckett retourne en Irlande pour retrouver Trinity College. C’est à cet instant qu’il commence à éprouver un fort dégoût pour la suffisance des cercles universitaires littéraires. Il les critique vivement par un poème nommé “Gnome” en 1934, et qui lui ferme finalement les portes des universités irlandaises.
Las, et ne s’épanouissant plus dans le milieu académique irlandais, il choisit de voyager, et visite principalement l’Europe. Mais son amour pour Paris finit par le ramener dans la capitale française, lieu où il décide de s’installer de façon définitive. Beckett semble en effet bien plus à l’aise en France, et s’intègre plus facilement dans le milieu littéraire de l’époque.
C’est d’ailleurs à cette période qu’il écrit son premier roman “Murphy”.

BECKETT DEVIENT RÉSISTANT POUR LA FRANCE PUIS REÇOIT LE PRIX NOBEL DE LA LITTÉRATURE

La seconde guerre mondiale éclate alors, et Beckett préfère rester en France, affirmant préférer : “la France en guerre à l’Irlande en paix “. Il se livre dès cette époque à de nombreuses actions en coopération avec la Résistance française, luttant ainsi contre l’occupation allemande. Mais très vite, les nazis commencent à s’intéresser à lui, et souhaitent le capturer. Face à ce risque, il prend refuge chez Nathalie Sarraute, puis s’établit dans le Midi de la France de 42 à 45. A la fin du conflit, Beckett se dira profondément changé par la guerre.
En 1961, l’écrivain se marie, et publie une succession de pièces de théâtres qui remportent un franc succès. Il commence alors à découvrir le milieu télévisuel et radiophonique, et participe à l’élaboration d’un film et de quelques chroniques.
1969 est l’année de sa consécration : Samuel Beckett reçoit le Prix Nobel de la Littérature. Il n’est cependant pas enchanté de cette nomination, déplorant le risque que ses œuvres soient “institutionnalisées” dans les universités.
Après le décès de son épouse en 1989, Beckett souffre de la maladie de Parkinson et de troubles respiratoires importants. Il s’installe en maison de retraite, et décède 6 mois après sa femme, le 22 décembre 1989. Par son attachement à Paris, il est enterré au cimetière de Montparnasse.









samedi 11 mai 2019

Écrivains irlandais / Bram Stoker

Bram Stoker



Abraham Stoker, dit Bram Stoker, est un écrivain irlandais de renom, connu dans le monde entier pour son œuvre Dracula. Ecrivain de talent, Bram Stoker fut l’auteur de très nombreux romans, essais et nouvelles.

BIOGRAPHIE DE BRAM STOKER

Bram Stoker naît à Dublin en 1847, et fait partie d’une famille de 7 enfants. Dès son plus jeune âge, Stoker connait des ennuis de santé, et garde le lit très longtemps, alors que sa mère tente de le divertir en lui contant des légendes issues du folkore irlandais.
Dès 1863, Bram Stoker intègre le prestigieux Trinity College et obtient son diplôme sans difficulté en 1870. Il découvre alors durant ses études la sphère littéraire dublinoise, et s’initie au théâtre. Il ne déménagera que quelques années plus tard à Londres.
Amoureux des mots, il décide alors d’écrire son premier roman “The Chain”, qu’il publiera en 1875. Il s’entoure très rapidement de grandes figures du milieu littéraire et artistique, et fera notamment la connaissance d’Henry Irving, un grand acteur de théâtre londonien.
C’est en 1897 que Stoker décide de travailler sur un nouveau projet : celui de Dracula. A cette époque, l’Angleterre est rongée par la peur, suite aux méfaits de Jack l’Éventreur. Cette époque sombre inspire énormément l’écrivain, qui décide de créer un personnage terrifiant prenant les traits d’un vampire assoiffé de sang.
Pour cette créature, il s’inspire de l’Histoire de Vlad Tepes. Stoker mettra 10 ans avant de publier cette œuvre, qui ne connu pas au départ de grand succès. Ce ne fut qu’après 1912, année de la mort de l’écrivain, que Dracula accéda réellement à la postérité. Le succès fut alors sans borne, reprit par les premiers films en noirs et blancs de l’époque.
Un autre de ses écrits majeurs, fut “The Lair of the White Worm” qu’il publia en 1911, un an avant sa mort. Le succès fut grand, et très apprécié par la critique.
Ce fut le 21 avril 1912 que Bram Stoker décéda, laissant derrière lui un héritage littéraire fort, qui perdure encore aujourd’hui.

SES ŒUVRES LITTÉRAIRES (ROMANS)

  • The Primrose Path (1875)
  • The Snake’s Pass (1890)
  • The Watter’s Mou’ (1895)
  • The Shoulder of Shasta (1895)
  • Dracula (1897)
  • Miss Betty (1898)
  • The Mystery of the Sea (1902)
  • The Jewel of Seven Stars (1903)
  • The Man (1905)
  • Lady Athlyne (1908)
  • Snowbound: The Record of a Theatrical Touring Party (1908)
  • The Lady of the Shroud (1909)
  • Lair of the White Worm (1911)



mercredi 8 mai 2019

Joyce / Après la course


James Joyce
APRÈS LA COURSE 

Les voitures roulaient vers Dublin à toute vitesse, lancées comme des boulets dans le sillon de la route de Naas. Au sommet de la colline d’Inchicore, des spectateurs s’étaient massés pour voir passer les voitures, et le continent déversait sa richesse et son industrie à travers cette banlieue pauvre et paresseuse. De temps à autre, s’élevait des groupes le hourra des opprimés reconnaissants. Leur sympathie, cependant, allait aux autos bleues, – les autos de leurs amis, les Français. 
Les Français, au surplus, étaient virtuellement vainqueurs. Leur équipe avait fort bien terminé ; ils étaient classés seconds et troisièmes, et l’on disait que le conducteur de l’auto allemande gagnante était un Belge. De sorte que chaque auto bleue recevait une double mesure de joyeux hourras, à son arrivée au sommet de la colline ; et à chaque hourra, ceux qui étaient dans l’auto répondaient par des sourires et des saluts. Dans l’une de ces autos d’une carrosserie élégante se trouvaient quatre jeunes gens dont l’entrain semblait dépasser même celui qui est naturel à des Gaulois victorieux : en fait, ces quatre jeunes gens étaient presque dans un état d’hilarité. Il y avait Charles Ségouin, le propriétaire de l’auto ; André Rivière, un jeune électricien d’origine canadienne ; un énorme Hongrois qui s’appelait Villona, et un jeune homme de mise très correcte nommé Doyle. Ségouin était enchanté parce qu’on venait, inopinément, de lui faire des commandes d’avance (il allait monter une affaire d’automobiles à Paris), et Rivière était de bonne humeur parce qu’il devait être nommé directeur de l’établissement ; ces deux jeunes gens, deux cousins, étaient aussi tout joyeux à cause de la victoire française. Villona était heureux parce qu’il avait eu un bon déjeuner ; et de plus, il était optimiste par nature. Le quatrième du groupe, lui, était trop excité pour être heureux aussi naïvement. 
Il avait dans les vingt-six ans, une fine moustache d’un brun clair et des yeux gris au regard plutôt innocent. Son père, qui était entré dans la vie en nationaliste avancé, changea vite sa manière de voir. Il s’était enrichi comme boucher à Kingstown ; et en ouvrant des magasins à Dublin et dans les faubourgs, il avait doublé plusieurs fois sa fortune. Il avait eu aussi la chance d’obtenir quelques polices d’assurance, et à la fin il était devenu assez riche pour qu’on parlât de lui dans les journaux de Dublin, sous le titre de prince des marchands. Il avait envoyé son fils en Angleterre pour être élevé dans un grand collège catholique, et l’avait fait entrer ensuite à l’Université de Dublin en qualité d’étudiant en droit. Jimmy n’était pas très travailleur et même, pendant quelque temps, il eut de mauvaises fréquentations. Il était riche et très populaire et il partageait bizarrement son temps entre les cercles de musique et d’automobiles. Puis on lui offrit un trimestre à Cambridge, afin de connaître un peu la vie. Son père, tout en criant, mais secrètement flatté de ses extravagances, avait payé ses dettes avant de le ramener à la maison. C’est à Cambridge qu’il avait rencontré Ségouin. 
Ils n’étaient guère que des connaissances encore, mais Jimmy prenait un grand plaisir dans la société de quelqu’un qui avait vu tant de pays et qui avait la réputation de posséder quelques-uns des plus grands hôtels de France. Un tel personnage (et là son père l’approuvait) était bon à connaître, même s’il n’eût pas été un aussi charmant compagnon. Villona aussi était amusant : brillant pianiste, mais, malheureusement, très pauvre. 
L’auto courait allègrement avec sa charge de folle jeunesse, les deux cousins par-devant, Jimmy et son ami hongrois parderrière. Décidément Villona débordait d’entrain. Tout le long de la route, de sa voix de basse il ne cessait de fredonner un air ; les Français jetaient leurs rires et leurs mots légers par-dessus leurs épaules, et parfois Jimmy avait à se pencher pour saisir la plaisanterie au vol. Ce n’était pas toujours drôle, car le plus souvent il lui fallait faire semblant de comprendre et crier une réponse adaptée, malgré le grand vent qui fouettait la figure. D’ailleurs, le fredonnement de Villona aurait empêché n’importe qui de comprendre ; et le bruit de l’auto aussi. 
Le mouvement rapide à travers l’espace transporte de joie, et aussi la notoriété, et non moins la possession de quelque argent. Trois bonnes raisons pour que Jimmy fût excité. Beaucoup de ses amis l’avaient vu, ce jour-là, en compagnie de ces Français du continent. Au contrôle, Ségouin l’avait présenté à l’un des coureurs français ; et, en réponse à ses félicitations embrouillées, la figure hâlée du coureur avait découvert une rangée de dents blanches et brillantes. Après un tel honneur, il était agréable de rentrer dans le monde profane des spectateurs au milieu des saluts et des regards significatifs. Quant à l’argent, il en avait vraiment une assez jolie somme. Ségouin, peut-être, ne la trouverait pas grosse ; mais Jimmy, malgré quelques erreurs momentanées, avait hérité de solides instincts, et savait au prix de quelles difficultés cette somme avait été amassée. Connaissance grâce à laquelle il n’avait contracté que des dettes raisonnables ; et, s’il avait déjà fait preuve d’une telle conscience de la valeur de l’argent lorsqu’il s’agissait de simples caprices, combien davantage l’avait-il aujourd’hui où il allait en engager la plus grande part dans cette affaire ! C’était pour lui une chose sérieuse. 
Bien sûr, le placement était avantageux ; et Ségouin s’était arrangé pour donner l’impression de concéder une faveur en acceptant que cette bagatelle irlandaise fût englobée dans son capital. Jimmy avait un grand respect pour la perspicacité de son père en affaires ; et dans celle-ci, c’était son père lui-même qui avait suggéré le premier ce placement ; de l’argent mis dans des affaires d’automobiles ? Cela rapportait gros. D’ailleurs, Ségouin avait cette apparence de l’homme calé qui ne trompe pas. Jimmy se mit à calculer à combien de journées de travail reviendrait une auto merveilleuse comme celle-ci. Elle roulait si bien ! et avec quel chic ils étaient arrivés, courant le long des routes de la campagne ! Le voyage, de son doigt magique, avait accéléré le pouls de la vie chez le jeune homme ; et la machine humaine répondait galamment de toute la force de ses nerfs aux bonds magnifiques de cette rapide bête d’azur. 
Ils descendirent Dame Street. Elle était animée d’un trafic inaccoutumé, bruyante des cornes des autos et des cloches des conducteurs de tramways impatients. Près de la banque, Ségouin s’arrêta, et Jimmy descendit avec son ami. Un petit attroupement se forma sur le trottoir pour acclamer l’auto trépidante. Ils devaient tous dîner le soir à l’hôtel de Ségouin ; et Jimmy et son ami (ce dernier à demeure chez Jimmy) devaient rentrer s’habiller. L’auto se dirigea lentement vers Grafton Street, les deux jeunes gens se frayant un chemin au milieu des badauds. Ils avançaient avec une étrange sensation de désappointement tandis que la ville suspendait ses globes de lumière pâle au-dessus d’eux dans la brume de ce soir d’été. 
Chez Jimmy, on avait parlé de ce dîner comme d’une chose sensationnelle. Un certain orgueil se mêlait à l’agitation de ses parents enclins pour la circonstance à tourner comme des girouettes ; l’évocation des grandes villes étrangères a du moins cet effet. D’ailleurs, Jimmy avait fort bon air dans son habit de soirée, et, comme il se tenait dans le hall en train de mettre la dernière main à son nœud de cravate, son père pouvait se sentir satisfait, même commercialement parlant, de l’avoir nanti de qualités qui souvent ne se laissent pas acheter. C’est pourquoi il fut plus aimable avec Villona, et fit montre d’un véritable respect pour ses manières étrangères et accomplies ; mais il est probable que cette subtilité de son hôte échappa complètement au Hongrois qui commençait à sentir un urgent besoin de dîner.
Le dîner fut excellent, exquis. Jimmy décida que Ségouin avait un goût très raffiné. La bande s’était augmentée d’un jeune Anglais nommé Routh que Jimmy avait connu avec Ségouin à Cambridge. Les jeunes gens dînaient dans un petit salon confortable, éclairé par des candélabres à l’électricité. Ils parlaient avec volubilité et sans contrainte. Jimmy, dont l’imagination s’échauffait, voyait déjà la vivacité et la jeunesse des Français traçant une arabesque élégante sur le fond ferme et solide des manières de l’Anglais. C’était là, pensait-il, une image gracieuse qu’il avait trouvée, et juste avec cela. Il admirait la dextérité avec laquelle leur hôte dirigeait la conversation. Les cinq jeunes gens avaient des goûts variés, et leurs langues étaient déliées. Villona, avec un grand respect, commençait à découvrir à l’Anglais modérément étonné les beautés du madrigal anglais, tout en déplorant la perte des instruments anciens. Rivière, s’adressant à Jimmy, entreprit de lui expliquer à sa façon le triomphe des mécaniciens français. La voix tonitruante du Hongrois commençait à tourner en ridicule la technique bâtarde des peintres romantiques, quand Ségouin fit dévier la conversation sur la politique. C’était là un sujet qui leur agréait à tous. Jimmy, sous l’influence généreuse du bon dîner, sentit le zèle paternel se réveiller en lui ; il finit par secouer l’apathique Routh luimême. L’atmosphère de la pièce devenait de plus en plus orageuse, et le rôle de Ségouin plus ardu à chaque instant : il y avait même danger qu’on en vînt aux mains. Aussi saisit-il la première occasion pour lever son verre en l’honneur de l’humanité ; et, quand tous eurent porté cette santé, il ouvrit toute grande une porte-fenêtre, d’un geste significatif. 
Cette nuit, la ville avait le visage d’une capitale. Les cinq jeunes gens déambulèrent le long du Green Stephen clans un léger nuage de tabac odorant. Ils bavardaient gaiement, bruyamment, et leurs pardessus flottaient sur leurs épaules. Les gens s’écartaient sur leur passage. Au coin de Grafton Street, un homme court et gros mettait deux belles dames en auto, sous la
garde d’un autre non moins corpulent. L’auto démarra et le petit homme gros aperçut la bande. 
– André ! 
– C’est Farley ! 
Un flux de paroles suivit. Farley était Américain. Personne ne savait exactement de quoi l’on parlait. Villona et Rivière étaient les plus bruyants, mais tous étaient partis. Ils montèrent dans une auto, serrés comme des sardines, avec des rires sonores. Ils roulèrent dans cette foule aux couleurs estompées, se dirigeant vers le son de joyeuses cloches. Ils prirent le train à Westland Row, et il parut à Jimmy que quelques secondes seulement s’étaient écoulées lorsqu’ils se trouvèrent descendant à la gare de Kingstown. L’homme qui prenait les billets salua Jimmy ; il était vieux : 
– Belle nuit, monsieur ! 
C’était une nuit d’été sereine ; le port, tel un miroir assombri, s’étendait à leurs pieds. Ils s’y rendirent bras dessus, bras dessous, chantant Cadet Rousselle en chœur, et frappant du pied à chaque refrain : 
Ho ! Ho ! Hohé vraiment ! 
À l’embarcadère, ils montèrent dans un canot et ramèrent vers le yacht de l’Américain. On devait y souper, y jouer aux cartes, y entendre de la musique. Villona déclara avec satisfaction : 
– C’est délicieux ! 
Il y avait un piano dans la cabine. Villona se mit à jouer une valse pour Farley et Rivière, Farley faisant le cavalier et Rivière la dame. Puis ils dansèrent un quadrille improvisé, les hommes inventant au fur et à mesure des figures originales. Quel amusement ! Jimmy en prenait largement sa part, de toutes ses forces : ça, du moins, c’était vivre ! Farley, hors d’haleine, cria tout à coup : « Arrêtez ! » Alors, un homme apporta un souper léger, et les jeunes gens s’assirent pour la forme. Ils burent cependant, c’était vraiment la vie de bohème. Ils burent à la santé de l’Irlande, de l’Angleterre, de la France, de la Hongrie, des ÉtatsUnis, de l’Amérique. Jimmy fit un discours, un long discours, et Villona répétait : « Silence ! Silence ! » chaque fois qu’il s’interrompait. On l’applaudit à tour de bras quand il se rassit. Ça avait dû être un beau discours, car Farley lui tapait dans le dos en s’esclaffant. Quels joyeux camarades ! Quelle bonne compagnie c’était ! 
Des cartes ! Des cartes ! On débarrassa la table. Villona se remit tranquillement au piano et improvisa pour eux. Les autres jouèrent partie sur partie, se jetant audacieusement dans l’aventure. Ils burent à la santé de la reine de cœur et de la reine de carreau. Jimmy regrettait confusément l’absence d’un auditoire, car tous pétillaient d’esprit. Le jeu montait très haut, et les papiers commençaient à circuler. Jimmy ne savait pas exactement qui gagnait, il savait seulement qu’il perdait. Mais c’était sa faute, car il confondait souvent les cartes, et ses camarades devaient même compter ses points pour lui. C’étaient de rudes camarades, mais il avait envie de s’arrêter. Il se faisait tard. Quelqu’un proposa de boire à la santé du yacht La Belle-deNewport et quelqu’un d’autre suggéra un grand jeu pour finir. 
Le piano s’était tu. Villona avait dû monter sur le pont. Le jeu devenait terrible. Ils s’arrêtèrent un instant, juste avant la fin, pour boire à leur chance. Jimmy comprenait que la partie se jouait entre Routh et Ségouin. Quelle émotion ! Jimmy aussi était ému. Il était perdant, bien sûr. Mais pour quelle somme avait-il signé ? Les jeunes gens se mirent debout pour jouer les derniers coups, parlant et gesticulant. Ce fut Routh qui gagna. La cabine trembla sous les hourras des jeunes gens, et les cartes furent rassemblées. Ils commencèrent alors à récolter ce qu’ils avaient gagné. Farley et Jimmy étaient les plus gros perdants. 
Il savait qu’il regretterait ce qu’il avait fait le lendemain matin ; mais pour l’instant il était heureux de ce repos, heureux de cette obscure stupeur qui s’abattait sur sa folie. Il mit ses coudes sur la table et sa tête dans ses mains, comptant les pulsations de ses tempes. La porte de la cabine s’ouvrit, et il vit le Hongrois se détacher sur une ligne de lumière grisâtre : 
– L’aube, messieurs !




mardi 7 mai 2019

Joyce / Éveline



James Joyce
ÉVELINE

Elle était assise à la fenêtre et regardait le soir qui envahissait l’avenue. Sa tête s’appuyait contre les rideaux de la croisée, et dans ses narines montait l’odeur de la cretonne poussiéreuse. Elle était lasse. 
Peu de gens passaient. L’habitant de la dernière maison regagnait son logis ; elle entendit ses pas qui claquaient le long des lourds pavés, et, plus loin, écrasaient les cendres du sentier, devant les nouvelles maisons rouges. Autrefois il y avait là un champ, dans lequel, chaque soir, elle jouait avec d’autres enfants. Et puis un homme de Belfast avait acheté le champ ; il y avait bâti ces maisons, – non pas de petites maisons brunes comme les leurs, mais des maisons en briques, brillantes, avec des toits luisants. Les enfants de l’avenue avaient l’habitude de jouer ensemble dans ce champ. Les Devines, les Waters, les Dinns, le petit Keogh l’infirme, elle, et ses frères et sœurs. Ernest, pourtant, ne jouait jamais : il était trop grand. Souvent son père les poursuivait et les chassait du champ avec sa canne en épine noire ; mais d’habitude, le petit Keogh montait la garde et criait, quand il voyait le père approcher. Toutefois il lui semblait qu’ils étaient plutôt heureux alors. Son père n’était pas encore aussi méchant ; et de plus, sa mère vivait. Il y avait longtemps de cela. Elle, ses frères et ses sœurs, étaient tous de grandes personnes à présent, et sa mère était morte. Tizzie Dun était morte aussi, et les Waters étaient repartis pour l’Angleterre. Tout change, et maintenant, elle allait partir comme les autres, quitter sa maison. 
Sa maison ! Ses yeux firent le tour de la pièce, passant en revue les objets familiers qu’elle avait époussetés chaque semaine pendant tant d’années, se demandant toujours d’où pouvait bien venir toute cette poussière. Peut-être qu’elle ne reverrait plus ces objets familiers dont elle n’avait jamais rêvé qu’elle pût être séparée. Et cependant, tout au long de ces années, elle n’avait jamais appris le nom de ce prêtre, dont la photographie jaunie pendait au mur au-dessus de l’harmonium cassé, à côté de la gravure coloriée qui représentait les promesses faites à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque. C’était un camarade d’école de son père. Chaque fois que son père montrait la photographie à un visiteur, il avait coutume d’ajouter négligemment : 
– Il est à Melbourne, à présent. 
Elle avait consenti à partir, à quitter son foyer. Était-ce sage ? Elle essaya de peser le pour et le contre. Ici, tout au moins, elle avait l’abri et le couvert ; et ceux qu’elle avait vus autour d’elle toute sa vie. Certes, à la maison, le travail était dur, – et non moins comme vendeuse. Que dirait-on, au magasin, quand on découvrirait qu’elle s’était sauvée avec un homme ? Qu’elle était une sotte, peut-être ; une annonce dans le journal suffirait pour qu’elle soit remplacée. Miss Gavan serait contente. Elle l’avait toujours surveillée de près, surtout lorsqu’il y avait des gens à portée pour entendre ses réprimandes. 
– Miss Hill, ne voyez-vous pas que ces dames attendent ? 
– L’air aimable, je vous prie, Miss Hill ? 
Elle ne verserait pas beaucoup de larmes en quittant le magasin. 
Mais dans sa nouvelle demeure, dans ce pays inconnu et lointain, ce ne serait pas la même chose. Alors, elle serait aimée, elle, Éveline, et les gens la traiteraient avec respect. Pas comme sa mère avait été traitée. Même maintenant qu’elle avait plus de dix-neuf ans, elle se sentait parfois en danger devant la violence de son père. Elle le savait, c’était ça qui lui avait donné ses palpitations. Durant leur enfance, il ne l’avait jamais malmenée comme il avait coutume de le faire avec Henri et Ernest, parce qu’elle était une fille ; mais, ces derniers temps, il s’était mis à la menacer, à lui dire que, n’était sa mère morte, il ne se gênerait pas pour lui faire son affaire. Et maintenant elle n’avait personne pour la protéger. Ernest était mort et Henri, qui travaillait à la décoration des églises, était presque toujours parti quelque part dans la campagne. De plus, les invariables disputes d’argent du samedi soir commençaient à la fatiguer d’une manière indicible. Elle donnait toujours ses gages en entier, sept shillings, et Henri envoyait toujours ce qu’il pouvait, mais la difficulté était d’obtenir quelque argent du père. Il prétendait qu’elle le gaspillait, qu’elle n’avait pas de tête, qu’il n’allait pas lui donner l’argent qu’il avait si péniblement gagné pour qu’elle le jetât à la rue, et bien d’autres choses encore, car d’habitude il était très mauvais le samedi soir. À la fin il lui donnait l’argent, et demandait si elle avait l’intention d’acheter le dîner du dimanche. Alors il lui fallait se précipiter dehors et faire son marché comme elle pouvait ; elle tenait serrée dans sa main la bourse en cuir noir, et se frayait des coudes un chemin à travers la foule ; puis elle revenait tard à la maison, courbée sous le poids de ses provisions. C’était un dur travail que de tenir la maison, de veiller à ce que les deux petits enfants laissés à sa charge aient leurs repas régulièrement et aillent à l’école de même. Oui, un dur travail, une dure vie ; mais maintenant qu’elle était sur le point de la quitter, elle ne la trouvait pas entièrement dépourvue d’attrait. 
Elle allait tâter d’une autre vie avec Frank. Frank était très bon, brave et généreux. Elle devait partir avec lui, sur le bateau du soir, pour être sa femme et vivre avec lui à Buenos Aires, où il avait une maison qui les attendait. Comme elle se souvenait bien de la première fois où elle l’avait vu ! Il logeait dans une maison de la grand-rue, où elle avait pris l’habitude d’aller le voir. Il semblait qu’il n’y eût que quelques semaines de cela. Il se tenait à la grille, sa casquette à visière était repoussée en arrière, et ses cheveux retombaient en avant sur son visage bronzé. Peu à peu, ils avaient appris à se connaître. Il venait la retrouver devant le magasin chaque soir et la raccompagnait à la maison. Il l’avait menée voir La fille bohémienne ; et d’être assise avec lui à une place inaccoutumée, au théâtre, elle s’était sentie transportée. Il était passionné de musique, il chantait un peu. Les gens savaient qu’ils étaient amoureux, et, quand il chantait cette chanson sur la fille qui aimait un marin, elle se sentait agréablement confuse. Il l’appelait coquelicot, pour s’amuser. 
Au début elle éprouvait l’excitation d’avoir un ami ; et puis, elle avait commencé à l’aimer. Il racontait des histoires de contrées lointaines. Il avait commencé comme mousse, à une livre par mois, sur un bateau de l’Allan line, ligne du Canada. Il lui disait les noms des bateaux sur lesquels il avait été, et les noms des différentes compagnies. Il avait traversé le détroit de Magellan, il lui racontait des anecdotes sur les terribles Patagons. Il avait trouvé une bonne position à Buenos Aires, disaitil ; il était revenu au vieux pays rien que pour les vacances. Naturellement, son père avait découvert toute l’histoire et lui avait défendu de lui reparler jamais. « Je les connais, tous ces marins », disait-il ; un jour il s’était querellé avec Frank, et depuis elle ne pouvait revoir son amoureux qu’en secret. 
Le soir s’épaississait dans l’avenue. La blancheur de deux lettres qu’elle tenait sur ses genoux devenait indistincte. L’une était destinée à Henri, l’autre à son père. Ernest avait été son préféré, mais elle aimait Henri aussi. Son père commençait à se faire vieux, elle l’avait remarqué ; elle lui manquerait. Quelquefois, il pouvait être très gentil. Il n’y avait pas longtemps, elle était restée couchée un jour, et il lui avait lu tout haut une histoire de revenants, et lui avait grillé un toast devant le feu. Un autre jour encore, alors que sa mère était en vie, ils étaient tous partis en pique-nique jusqu’à la colline de Howth. Elle se rappelait que son père s’était amusé à mettre le chapeau de sa mère, pour faire rire les enfants. 
Le temps s’écoulait, mais elle continuait à rester assise à la fenêtre, appuyant sa tête contre le rideau, respirant l’odeur de la cretonne poussiéreuse. Très loin, au bas de l’avenue, elle entendait un orgue de Barbarie qui jouait. Elle connaissait l’air. Quelle chose étrange qu’il se fît entendre ce soir même pour lui remémorer la promesse qu’elle avait faite à sa mère, sa promesse de sauvegarder la maison aussi longtemps qu’elle le pourrait ! Elle se souvenait du dernier soir de la maladie de sa mère ; de nouveau, elle se voyait dans la chambre obscure et chaude, à l’autre bout du hall ; et au-dehors résonnait cet air italien mélancolique. On avait fait dire à l’homme de s’en aller, et on lui avait donné six pence. Elle se rappelait la démarche raide de son père, quand il était entré dans la chambre de la malade et qu’il avait dit : 
« Ces damnés Italiens ! venir jusqu’ici ! » 
Comme elle songeait ainsi, la vision pitoyable de la vie de sa mère instilla un ensorcellement jusqu’au vif de son être, – cette vie banale de sacrifices aboutissant à la démence. Elle trembla, crut entendre à nouveau la voix de sa mère répétant sans cesse avec une stupide insistance : 
– Derevaun Seraun ! Derevaun Seraun ! 
Dans une subite impulsion de terreur elle se leva. S’enfuir ! Il lui fallait s’enfuir ! Frank la sauverait. Il lui donnerait la vie, peut-être l’amour aussi. En tout cas elle voulait vivre. Pourquoi serait-elle malheureuse ? Elle avait droit au bonheur. Frank la prendrait dans ses bras, l’envelopperait dans ses bras. Il la sauverait. 


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Elle se tenait au milieu de la foule grouillante à la gare de North Wall. Il lui serrait la main, et elle se rendait compte qu’il lui parlait, lui disant, lui répétant quelque chose à propos de la traversée. La gare était pleine de soldats avec des bagages bruns. À travers les portes grandes ouvertes des hangars, elle entrevit la masse noire du bateau, s’allongeant à côté du quai, avec ses hublots illuminés. Elle ne répondait rien. Elle sentait que sa joue était pâle et froide, et, du fond d’un abîme de détresse, elle pria Dieu de la guider, de lui montrer où était son devoir. Le bateau lança dans le brouillard un long et funèbre appel. 
Si elle partait, demain elle serait sur la mer avec Frank, en route vers Buenos Aires. Leurs places étaient retenues. Pouvaitelle reculer après tout ce qu’il avait fait pour elle ? Sa détresse lui donna comme une nausée, et elle continuait à remuer les lèvres, en fervente et silencieuse prière. 
Une cloche qui sonnait retentit dans son cœur. Elle sentit qu’il lui prenait la main : 
– Viens ! 
Toutes les mers du monde déferlaient autour de son cœur. Il la tirait pour l’y engloutir, elle s’y noierait. Des deux mains elle agrippa la rampe de fer. 
– Viens ! 
Non ! Non ! non ! c’était impossible. Ses mains se cramponnaient à la rampe avec frénésie. Du sein des mers qui submergeaient son cœur, elle lança un cri d’angoisse ! 
– Éveline ! Evvy !
Il s’élança au-delà de la barrière et lui cria de le suivre. On le sommait de monter, mais il s’obstinait à l’appeler. Elle fixait sur lui un visage pâle : – passive, telle une bête désemparée, en ses yeux nul signe ni d’amour ni d’adieu : elle ne semblait point le reconnaître.