mardi 20 septembre 2022

Arthur Rimbaud / Rumeurs et visions

Arthur Rimbaud
 




Arthur Rimbaud

Rumeurs et visions

Samedi 17 septembre 2022

Résumé

Un montage de textes qui fait la part belle aux "Illuminations", dont le manuscrit est conservé à la BnF, mais aussi à d’autres poèmes de Rimbaud, interprétés par plusieurs comédiens. Un cheminement dans cette œuvre poétique fulgurante et radicale. En direct de la Maison de la Radio et de la Musique

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Afin de célébrer la réouverture du site Richelieu, berceau historique de la BnF, les 17 et 18 septembre, France Culture s’associe avec la BnF et diffuse en direct le samedi 17 septembre à 21h Arthur Rimbaud - Rumeurs et visions. Ce montage de textes composé par Laure Egoroff fait la part belle aux Illuminations, dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque, mais aussi à d’autres poèmes de Rimbaud, interprétés par plusieurs comédiens.

"Aussi précoce que fulgurante, l’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud - des premiers vers en alexandrins d’inspiration parnassienne à la prose visionnaire des Illuminations, en passant par la période de la Voyance et la crise d’Une saison en enfer, seul recueil publié de son vivant - tient entre ces cinq années: 1870-1875. Le poète a entre quinze et vingt ans.
L’influence des maîtres - Hugo, Banville, Leconte de Lisle - et la régularité du vers laissent la place à l’exploration de terres poétiques inconnues. L’expérimentation formelle d’une écriture qui doit fixer la sensation s’accompagne de l’épreuve physique et psychique d’un « long, patient et raisonné dérèglement de tous les sens ». Le jeune Rimbaud “s’encrapule” à Paris, à Bruxelles, à Londres en compagnie de Verlaine, plonge dans l’inconnu pour en rapporter « de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues".

Pendant trois années surtout, de 1870 à 1873, Rimbaud ne vit que pour la poésie, dans l’espoir qu’elle puisse "changer la vie". Puis, peu après sa vingtième année, il dit adieu à la création littéraire. Après plusieurs voyages en Europe, il gagne Aden en Egypte où il s’engage dans une maison de commerce de peaux et café, puis se rend en Ethiopie, à Harrar notamment, pour y faire du trafic d’armes.

Rapatrié à Marseille à la suite d’une tumeur cancéreuse à la jambe, il y meurt le 10 novembre 1891 à l’âge de 37 ans.

"A en croire Les poètes de sept ans, la révolte sourdait déjà chez l’écolier penché sur sa table de travail. Certaines compositions en vers latins du brillant jeune élève de Charleville évoquent des échappées dans la campagne ardennaise loin des bancs et des maîtres d’école. Les projets de fugue sont mis en actes par trois fois en 1870-71, au grand désespoir de sa mère, Vitalie Cuif. L’adolescent se rebelle contre sa "sale éducation" religieuse, la société bourgeoise, conventionnelle, l’ordre, le travail, tous les conformismes de pensée propres à l’occident. Avec Michelet et les révolutionnaires de 1848 et 1870, il a nourri le rêve d’une humanité libérée de toutes les servitudes, il a adhéré aux espoirs portés par la Commune.

Nous suivrons les traces dans l’œuvre d’une insatisfaction de l’existence, de la projection dans un ailleurs rêvé - image du bateau ivre ou du canot tirant sur sa chaîne. A l’eau stagnante de la flache, Rimbaud superpose les flots tumultueux d’un océan qui doit l’emmener vers la vie nouvelle, loin des « marais occidentaux », loin de la maison rustique, des livres de messe, des ancêtres et de l’incompréhension de la "mère Rimb". Mais cet entêtement dans la fuite n’est pas pour autant rupture complète des amarres : les liens familiaux perdurent et l’enfance rayonne comme un territoire perdu à regret. Ce montage de textes est donc une tentative pour tresser ensemble certains de ces fils, avec pour continuum l’eau sur laquelle s’irisent rêves et ambitions. Nous cheminerons ainsi jusqu’à l’ailleurs poétique radical que constituent les  Illuminations , proses oniriques et mystérieuses dont les recherches actuelles s’accordent à dire qu’elles furent, au moins pour partie, les dernières productions littéraires de Rimbaud. "Je ne peux plus parler", "je voudrais me taire" écrit Rimbaud dans Une Saison en enfer . On peut penser que les tableaux des Illuminations sont à lire comme des contrepoints à la pensée articulée, le poète lui substituant l’image pure, le réel fragmenté, surgissant par visions successives, un jeu de correspondances lancé d’âme à âme, avant de se taire pour de bon." Laure Egoroff

En direct de la maison de la radio et de la musique

Choix de poèmes d’ Arthur Rimbaud et réalisation : Laure Egoroff
Avec : Audrey Stupovski, Mathieu Perotto et Adrien Michaux
Prise de son, montage, mixage: Pierrick Charles, Bastien Varigault
Assistante à la réalisation : Justine Dibling
Conseillère littéraire Caroline Ouazana

"C’est en 1957, lors de la vente de la collection du grand bibliophile Lucien Graux, que la Bibliothèque nationale préempta ce qu’il est convenu d’appeler « le manuscrit des Illuminations de Rimbaud », même si quasiment chaque terme de cette dénomination pourrait être contesté, à commencer par le singulier : il ne contient en effet que 29 poèmes sur la quarantaine du recueil tel que nous le connaissons aujourd’hui. Un second volume, contenant quatre autres textes, fut acquis dans cette même vente. Quelques autres feuillets se trouvent dans des collections publiques ou privées, certains enfin sont perdus. Le recueil du département des Manuscrits, constitué par Lucien Graux et relié sous maroquin rouge, rassemble les premiers poèmes publiés en 1886 dans la revue La Vogue, un extrait imprimé de cette revue, et une lettre de Verlaine au publiciste Léo d’Orfer.

Bien que Rimbaud fût encore vivant à cette date, il est totalement étranger à cette publication, et, dans son exil abyssin, n’en eut même pas connaissance. En 1875, il avait laissé cette liasse de feuillets aux soins de son ami le poète Germain Nouveau et de Verlaine, avec pour mission vague de les publier — c’est du moins ce que l’on croit savoir par quelques allusions dans les lettres et les souvenirs de Verlaine. Il est manifeste en tout cas qu’il s’agit bien de copies mises au propre ; la plupart sont de la main de Rimbaud, quelques-unes de celle de Nouveau, ce qui a conduit certains à contester la paternité des poèmes. Aucun brouillon antérieur n’est conservé ; il s’agit donc des seuls témoins manuscrits des Illuminations. Leur parfaite netteté peut donner l’illusion d’une genèse spontanée de ces textes, comme s’ils étaient nés d’une révélation, et non d’un travail poétique.

Le cheminement de ces manuscrits, passés de main en main, reste très mystérieux, et relève presque du roman policier. Même s’il n’intéresse que les chasseurs de trésors, il conditionne la conception même des Illuminations telles que nous croyons les connaître : au fil de ces tribulations, des feuillets ont très bien pu disparaître ; la complétude du recueil est donc hypothétique. Tout aussi hypothétiques sont la date de composition (les manuscrits ne portent aucune indication), le titre d’Illuminations (donné par Verlaine, qui disait le tenir de Rimbaud, mais sans qu’on ait aucune trace de cette intention) et la composition même du recueil : l’ordonnancement actuel du manuscrit est dû à l’écrivain et critique d’art Félix Fénéon, qui se chargea de la première publication. C’est lui qui numérota les feuillets, selon un ordre semble-t-il aléatoire, pour les transmettre à l’imprimeur (on retrouve les indications typographiques et les noms des ouvriers au crayon sur le manuscrit). Quelle forme, quel titre, quel sens Rimbaud aurait-il donnés à ces textes s’il les avait lui-même menés jusqu’à la publication ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Tel qu’il est, ce manuscrit sans rature ni information contextuelle ne fait que repousser l’énigme et ne nous apprend donc rien sur les Illuminations — rien, sinon la fascinante fragilité et la vertigineuse contingence d’un miracle poétique."

Thomas Cazentre
Conservateur, département des Manuscrits
Bibliothèque nationale de France


RADIO FRANCE


lundi 19 septembre 2022

Brooke DiDonato / A House Is Not a Home

 


Brooke DiDonato

A House Is Not a Home: the self-portraits of Brooke DiDonato – in pictures



Brooke DiDonato is a photographic artist based in Austin, Texas. Her latest body of work, A House is Not a Home, is a series of self-portraits that call into question the boundaries of reality and the psychological mindset. She draws on early work positioning her and other people’s bodies in familiar domestic settings – straddling the line between the mundane and the absurd

Saturday 17 September 2022


dimanche 18 septembre 2022

Madame du Deffand / Lettres (1742-1780)

Madame du Deffand 

Lettres 

(1742-1780)

Patrick Corneau
20 juin 2018

J’avoue avoir un faible pour Mme du Deffand (1697-1780) dont l’histoire est extrêmement brillante et infiniment triste. Par son côté brillant elle reflète la société la plus élégante et la plus spirituelle de l’ancien régime; par sa tristesse, un des aspects les plus désolés de l’âme humaine. À lire ses Lettres (1742-1780), nouvellement rééditées au Mercure de France avec une belle présentation de Chantal Thomas, on a rarement vu, on n’a peut-être jamais vu, dans un être aussi séduisant, un tel amour de la vie mondaine uni à un pareil désespoir. Et ce n’est pas toute l’originalité de Mme du Deffand. Si elle est bien de son siècle, et personne ne paraît l’avoir été davantage, les plus solides qualités de son esprit relèvent du siècle précédent, tout en portant en elle la mélancolie âpre et sombre du siècle suivant. Dans un siècle de plaisir, de sensibilité heureuse, d’optimisme, dont elle adopte les modes et toutes les appa­rences d’insouciante légèreté, elle semble à la fois une contemporaine de Mme de Maintenon et de la marquise de Sévigné – moins le fond religieux, et une contemporaine des René, des Oberman, des Lélia, moins l’imagination romantique (elle détestait le larmoiement amoureux). Enfin, la grande aventure de sa vie, je dirais presque la seule véritable aventure, est une des plus extraordinaire qui puisse se concevoir: la conjonction d’une terrible infirmité à l’approche de la cinquantaine et d’un amour fou à soixante-dix ans avec un homme qui avait vingt ans de moins qu’elle: le sémillant Horace Walpole.


Née en 1697 sous Louis XIV, Madame du Deffand fait son entrée dans le monde à la faveur des fastes et du libertinage de la Régence. Nature rapide et déliée, douée pour la conversation brillante et l’art de la repartie ciselée, elle fait de son salon du couvent Saint-Joseph l’un des plus prestigieux de l’époque. Elle traverse le long règne de Louis XV et meurt en 1780, au moment où les premiers désordres populaires ébranlent un système que la Révolution ne tardera plus à balayer.
Sa correspondance est une savoureuse et vivante mémoire historique. Inlassablement, elle s’entretient avec les grands esprits de son temps: Voltaire, Montesquieu, le président Hénault, d’Alembert et, surtout, Horace Walpole sa grande passion. Ses lettres regorgent de noms propres, d’anecdotes, de relations d’événements, de portraits vibrants de méchanceté et de drôlerie (voir les extraits ci-dessous). Mais elles témoignent aussi, comme déjà sa vie mondaine, d’un besoin vital de compagnie: pour éviter le tête-à-tête avec elle-même, fuir le sentiment lancinant de la proximité du néant et une disposition maladive à l’ennui. Besoin qui s’exacerbe encore quand elle devient aveugle, en 1752. Madame du Deffand observe le monde et elle-même avec lucidité. Consciente de son talent, elle ne prétend pourtant pas construire une œuvre: elle n’écrit que pour son plaisir et pour réaffirmer sans cesse sa liberté. Liberté de ne croire en rien, pas même aux affections les plus visibles. Il n’y a pas de mot plus douloureux que le dernier qu’elle adressa à Wiart, son fidèle secrétaire qui l’avait servie plus de quarante ans et se tenait devant son lit, en larmes: « Vous m’aimez donc? » chuchota-t-elle. Elle emporta dans la mort cette surprise d’avoir constaté qu’on pouvait l’avoir aimée. On se demande si sa seule affection vécue paisiblement n’a pas été pour Tonton, le chien qu’elle a légué à Horace Walpole.
Au sortir de cette énorme correspondance, on comprend pourquoi cette mondaine effrénée qui avait tout ce qui jette hors du monde (vue lucide de la misérable condition humaine, sentiment de la vanité des plaisirs, dégoût des masques et du mensonge), était l’un des écrivains préférés de Cioran au point que celui-ci lui consacra quelques pages vibrantes dans Écartèlement.

« La Pecquigny n’est d’aucune res­source, et son esprit est comme l’espace: il y a éten­due, profondeur, et peut-être toutes les autres dimen­sions que je ne saurais dire, parce que je ne les sais pas; mais cela n’est que du vide pour l’usage. Elle a tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté; elle est, dit-elle, d’une difficulté singulière en compagnie, et cependant elle est toute la journée avec toutes nos petites madames à jaboter comme une pie. Mais ce n’est pas cela qui me déplaît en elle: cela m’est commode dès aujourd’hui, et cela me sera très agréable sitôt que Formont sera arrivé. Ce qui m’est insupportable, c’est le dîner: elle a l’air d’une folle en mangeant; elle dépèce une poularde dans le plat où on la sert, ensuite elle la met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour mettre dessus, tout semblable à celui qu’elle rend, et puis elle prend un haut d’aile, ensuite le corps dont elle ne mange que la moitié; et puis elle ne veut pas que l’on retourne le veau pour couper un os, de peur qu’on n’amollisse la peau; elle coupe un os avec toute la peine possible, elle le ronge à demi, puis retourne à sa poularde; après elle pèle tout le dessus du veau, ensuite elle revient à ronger sa poularde: cela dure deux heures. Elle a sur son assiette des morceaux d’os rongés, des peaux sucées, et pendant ce temps, ou je m’ennuie à la mort, ou je mange plus qu’il ne faudrait. C’est une curiosité de lui voir manger un biscuit; cela dure une demi-heure, et le total, c’est qu’elle mange comme un loup: il est vrai qu’elle fait un exercice enragé. Je suis fâchée que vous ayez de commun avec elle l’impossibilité de rester une minute en repos. Enfin voulez-vous que je vous le dise? elle est on ne peut pas moins aimable: elle a sans doute de l’esprit; mais tout cela est mal digéré, et je ne crois pas qu’elle vaille jamais davantage. Elle est aisée à vivre; mais je la défierais d’être difficile avec moi: je me soumets à toutes ses fantaisies, parce qu’elles ne me font rien; notre union présente n’aura nulle suite pour l’avenir. »
(Lettre à Monsieur le président Hénault du 9 juillet 1742.)

« J’admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient, sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude: madame la duchesse d’Aiguillon crevait de rire, madame de Forcalquier dédaignait tout, madame de Lavallière jabotait sur tout. Les hommes ne jouaient pas de meilleurs rôles, et moi j’étais abîmée dans les réflexions les plus noires; je pensais que j’avais passé ma vie dans les illusions; que je m’étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j’étais tombée; que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu’enfin je n’avais parfaitement bien connu personne; que jn’en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne meconnaissais pas moi-même. »
(Lettre du 20 octobre 1766.)

Madame du Deffand, Lettres (1742-1780), Éditions Mercure de France, collection Le Temps retrouvé, 2018. LRSP (livre reçu en service de presse)

PATRICK CORNEAU


samedi 17 septembre 2022

La belle au bois dormant

Sergio García Sánchez

LA BELLE AU BOIS DORMANT

Il était une fois un roi et une reine qui firent à leur fille un beau baptême; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles, lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuillère, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée, (1) parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée.

Le roi lui fit donner un couvert; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela 2 quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit; et, jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.

Cependant les fées commencèrent à faire leur don à la princesse. La plus jeune lui donna pour don, qu'elle serait la plus belle personne du monde; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol; et la sixième, qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière 3 perfection.

Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât.

Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles:

--Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra pas; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait; la princesse se percera la main d'un fuseau, 4 mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller.

Le roi, pour tâcher, d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi, sous peine de la vie.

Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.

--Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la princesse.

--Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.

--Ah! que cela est joli! reprit la princesse: comment faites-vous? donnez-moi, que je voie si j'en ferais bien autant.

Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie.

La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous côtés; on jette de l'eau au visage de la princesse; on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie: mais rien ne la faisait revenir. Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées; et, jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent.

On eût dit un ange, tant elle était belle; car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint; ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte. Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue.

La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d'une heure, arriver dans un chariot de feu traîné par des dragons.

Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château: voici ce qu'elle fit.

Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins 5 de la basse-cour et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être toujours prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment: les fées n'étaient pas longues à leur besogne.

Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, firent publier des défenses à qui que ce fût d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires; car il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer; en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.

Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que ces tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler: les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise et sans qu'on pût le suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.

Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole, et lui dit:

--Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu'on eût su voir; qu'elle y devait dormir cent ans et qu'elle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée.

Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure; et, poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue, où il entra; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux: l'image de la mort s'y présentait partout; et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez bourgeonné 66 et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis; et leurs tasses, où il avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe dans une grande cour pavée de marbre: il monte l'escalier; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie 7 la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée; et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.

Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre:

--Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle; vous vous êtes bien fait attendre.

Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage: peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner: elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.

Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse: chacun songeait à faire sa charge; et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever: elle était toute habillée, et fort magnifiquement; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère-grand: 8 elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent, dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les joua plus; et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du châteaux, et la dame d'honneur leur tira le rideau.

Ils dormirent peu: la princesse n'en avait pas grand besoin; et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui. Le prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était bonhomme, le crut; mais sa mère n'en fut pas bien persuadée; et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main 9 pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette. La princesse eût deux enfants, dont le premier, qui était une fille, fut nommé l'Aurore, et le second, un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa soeur.

La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret: il la craignait, quoiqu'il l'aimât; car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens.

On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux.

Ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.

Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme dans son château.

On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants.

Il devait être à la guerre tout l'été; et dès qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie.

Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel:

--Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.

--Ah! madame! dit le maître d'hôtel.

--Je le veux, dit la reine.

Et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche.

--Et je la veux manger à la sauce Robert.

Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore.

Elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou, et lui demander du bonbon.

Il se mit à pleurer; le couteau lui tomba des mains; et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce, que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon.

Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.

Huit jours après, la méchante reine dit à son maître-d'hôtel:

--Je veux manger à mon souper le petit Jour.

Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes 10 avec un gros singe: il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.

Cela était fort bien allé jusque-là; mais un soir, cette méchante reine dit au maître d'hôtel:

--Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants.

Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela! Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut pourtant point la surprendre, et lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère.

--Faites, faites, lui dit-elle en lui tendant le cou; exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants mes pauvres enfants, que j'ai tant aimés!

Elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.

--Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos enfants; mais ce sera chez moi, où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche 11 en votre place.

Il la mena aussitôt à sa chambre, où, la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper avec le même appétit que si c'eût été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté; elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.

Une soir, qu'elle rôdait, 12 à son ordinaire, dans les cours et basses-cours du château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour, qui pleurait, parce que la reine, sa mère, le voulait faire fouetter à cause qu'il avait été méchant; et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère.

L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants; et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de vipères, de crapauds, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante. Elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière les dos.

Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché, 13 car elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

Note 1: Qu'on n'avait point priée, whom they had not invited.
Note 2:  grommela, muttered.
Note 3: la dernière, the greatest.
Note 4: Fuseau, spindle.
Note 5: Gros mâtins, mastiff-dogs.
Note 6: Au nez bourgeonné, by the buddy nose.
Note 7: en haie, in a line.
Note 8: Comme ma mère-grand, in the old style.
Note 9: en main, ready.
Note 10: Dont il faisait des armes, with which he was fencing.
Note 11: Biche, a hind.
Note 12: rôdait, rambled.

Note 13: ne laissa pas d'en être fâché, was nevertheless very sorry.


LE CABINET DES FÉES, OR RECREATIVE READINGS, ARRANGED FOR THE EXPRESS USE OF STUDENTS IN FRENCH.

BY GEORGES GÉRARD A. M., PROFESSOR OF FRENCH AND LITERATURE, AND AUTHOR OF SEVERAL WORKS TO FACILITATE THE RAPID ACQUIREMENT OF THE FRENCH LANGUAGE.

GUTENBERG



 

vendredi 16 septembre 2022

Charles Perrault / Le Maître Chat ou Le Chat botté

Doré



Charles Perrault
Le Maître Chat ou Le Chat botté

Un meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne, et son chat. Les partages furent bientôt faits, ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat. 
Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot : 
– Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. 
Le chat qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : 
– Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac, et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. Quoique le maître du chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des rats et des souris : comme quand il se pendait par les pieds ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère. Lorsque le chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lacerons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis. À peine fut-il couché qu’il eut contentement ; 68 un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans miséricorde. Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi et lui dit : – Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à son maître), m’a chargé de vous présenter de sa part. – Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie, et qu’il me fait plaisir. Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert ; et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait le lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner à boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au roi du gibier 69 de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître : – Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le chat se mit à crier de toute sa force : – Au secours, au secours, voilà monsieur le Marquis de Carabas qui se noie ! À ce cri le roi mit la tête à la portière et reconnaissant le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas. Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le chat s’approcha du carrosse, et dit au roi que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses 70 habits, quoiqu’il eût crié au voleur de toute sa force ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses ; et comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie. Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse, et qu’il fût de la promenade. Le chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit : – Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. Le roi ne manqua pas à demander aux 71 faucheux à qui était ce pré qu’ils fauchaient. – C’est à M. le marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car la menace du chat leur avait fait peur. – Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas. – Vous voyez, sire, répondit le marquis, c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit : – Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait. – C’est à M. le marquis de Carabas, répondirent les moissonneurs, et le roi s’en réjouit encore avec le marquis. Le chat, qui allait devant le carrosse, disait 72 toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait ; et le roi était étonné des grands biens de M. le marquis de Carabas. Le maître chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu, car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre, et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château, sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer. – On m’a assuré, dit le chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d’animaux ; que vous pouviez par exemple vous transformer en lion, en éléphant ? – Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. Le chat fut si effrayé de voir un lion devant 73 lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelques temps après, le chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu’il avait eu bien peur. – On m’a assuré encore, dit le chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple, de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. – Impossible ? reprit l’ogre, vous allez voir, et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le chat ne l’eut pas plus tôt aperçue qu’il se jeta dessus, et la mangea. Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans. Le chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi : – Votre Majesté soit la bienvenue dans le 74 château de M. le marquis de Carabas. – Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous ! Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent ; voyons-les dedans, s’il vous plaît. Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : – Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi ; et dès le même jour épousa la princesse. Le chat devint grand seigneur et ne courut plus après les souris 75 que pour se divertir. Moralité Quelque grand soit l’avantage De jouir d’un riche héritage Venant à nous de père en fils, Aux jeunes gens pour l’ordinaire, L’industrie et le savoir-faire Valent mieux que des biens acquis. Autre moralité Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse, Gagne le cœur d’une princesse, Et s’en fait regarder avec des yeux mourants, C’est que l’habit, la mine et la jeunesse, Pour inspirer de la tendresse, N’en sont pas des moyens toujours indifférents.



lundi 12 septembre 2022

Charles Perrault / Riquet a la houppe



COLLECTION PICARD
BIBLIOTHÈQUE DES TOUT PETITS

Paris
Librairie d'Éducation Nationale
A. PICARD et KAAN, Éditeurs
11, rue Soufflot, 11.



Charles Perrault

RIQUET A LA HOUPPE

Il était une fois une reine qui eut un fils si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une fée assistait à sa naissance, elle assura qu'il aurait beaucoup d'esprit: elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la Houppe.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un royaume voisin devint mère de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour; la reine en fut si aise qu'elle faillit être malade de joie. La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe était présente, et, pour modérer l'allégresse de la reine, elle lui déclara que cette petite princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup la reine; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand chagrin; car la seconde fille qui vint au monde se trouva extrêmement laide. «Ne vous affligez point tant, madame, lui dit la fée, votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté. Dieu le veuille! répondit la reine; mais n'y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée, qui est si belle?—Je ne puis rien pour elle, madame, du côté de l'esprit, lui dit la fée; mais je puis tout, du côté de la beauté; et, comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira.»
A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée et de l'esprit de la cadette. Il est vrai que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour.
Quoique la beauté soit un grand avantage, la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée, dans toutes les compagnies. D'abord on allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l'admirer; mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables.
L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua; et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa soeur. La reine ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise: ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour s'y plaindre de son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince Riquet à la Houppe, qui, ayant beaucoup remarqué ses portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginables. S'étant aperçu, après lui avoir fait ses compliments, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit: «Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belle personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.»
Riquet à la Houppe aborda la princesse
avec toute la politesse imaginable.

«—Cela vous plaît à dire, monsieur, lui répondit la princesse,» et elle en demeura là.—«La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si grand avantage, qu'il doit tenir lieu de tout le reste, et quand on la possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup.—J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous, et avoir de l'esprit que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.—Il n'y a rien, madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien là que plus on en a, plus on croit en manquer.—Je ne sais pas cela, dit la princesse; mais je sais que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.—Si ce n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.—Et comment ferez-vous? dit la princesse.—J'ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus; et comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on peut en avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser.»
La princesse demeura tout interdite, et ne répondit rien. «Je vois, reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.» La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant: elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qu'il lui plaisait, d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença, dès ce moment, une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle brilla d'une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire; car autant qu'on lui avait entendu dire d'impertinences auparavant, autant l'écoutait-on dire des choses sensées et spirituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable.
Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins la demandèrent en mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous, sans s'engager à aucun d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel, et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux. Comme plus on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, à son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds. Ayant prêté l'oreille, elle entendit que l'un disait: «Apporte-moi cette marmite;» l'autre: «Mets du bois dans ce feu.» La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d'une chanson harmonieuse.
C'est, madame, pour le prince Riquet à la Houppe.
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient. «C'est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront demain.» La princesse se souvenant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas, en continuant sa promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un prince qui va se marier. «Vous me voyez, dit-il, madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes.—Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.—Vous m'étonnez, madame, lui dit Riquet à la Houppe.—Je le crois, dit la princesse, et assurément, si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile, je prenne aujourd'hui une résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise.
—Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la Houppe, serait bien reçu, comme vous venez de me le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que celles qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières?—Nullement, répondit la princesse; j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.—Si cela est ainsi, reprit Riquet à la Houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes.—Comment cela se peut-il faire? lui dit la princesse.—Cela se fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin madame que vous n'en doutiez pas, sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.
Riquet à la Houppe parût aux yeux de la
princesse l'homme du monde le plus beau...
—Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable, et je vous en fais le don autant qu'il est en moi.»
La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la Houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beaux, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu.
La princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtînt le consentement du roi son père. Le roi, ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la Houppe, qu'il connaissait, d'ailleurs, pour un prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.



Paris.
Imprimerie A. PICARD et KAAN,
192, rue de Tolbiac.—199. D.P.


samedi 10 septembre 2022

Avec Muriel Pic, sur les sentiers de l’affranchissement



LE50 MEILLEURS 

LIVRES 

D2020


Avec Muriel Pic, sur les sentiers de l’affranchissement

En s’attachant à faire revivre son grand-oncle Jim, rendu difforme par le mal de Pott, Muriel Pic propose une précieuse expérience de lecture, un bol de liberté dont on savoure chaque goutte


Lisbeth Koutchoumoff Arman 
Publié vendredi 27 novembre 2020 à 00:00
Modifié samedi 28 novembre 2020 à 16:39

Camarades lectrices et lecteurs, laissez au vestiaire vos lunettes ou tout autre instrument de navigation. Oubliez aussi les étiquettes usuelles de «récit», «roman», «poésie», «archives», «documentaire». Laissez de côté les cartes et les itinéraires balisés. En s’élançant dans Affranchissements de Muriel Pic, il s’agit de se laisser porter, d’accepter de quitter l’autoroute pour prendre un chemin de terre, à demi caché par les broussailles. Plus on chemine dans la lecture, plus on se félicite d’avoir pris la main de Muriel Pic, et plus on pense l’accompagner dans une errance, inspirée et libre, fluide comme le sont les rêves, sur mille et un sujets (la culture des fraises, les timbres, le tourisme de masse, la Riviera française avant la Première Guerre mondiale), avec pour fil rouge la figure d’un grand-oncle disparu en 2001, Jim, rendu bossu par une forme osseuse de la tuberculose, jardinier solitaire du parc de l’université à Londres et philatéliste amateur.


Muriel Pic vient de recevoir pour «Affranchissements» la mention spéciale du jury du Prix Wepler à Paris. — © Emmanuelle Marchadour.

Ouvrir les yeux

Puis survient le moment, à mi-parcours, où se dessinent, derrière le désordre apparent, par-delà les digressions, les bifurcations du souvenir et de la pensée, l’architecture du livre que l’on tient dans les mains, le projet poétique lui-même, magnifique, gonflé. En redonnant vie, par éclats, en pointillé, à Jim, «petit bossu» qui a vécu hors des cadres, hors des attentes sociales, qui a mené, presque en transparence, une vie de peu, les yeux ouverts sur les fleurs, les plantes, le vivant, Muriel Pic propose une lecture qui est elle-même affranchie des codes, qui ne cesse de bifurquer là où on ne l’attend pas et qui, délicatement, sans fanfare, conduit à ouvrir les yeux sur les détails du monde, à se libérer par instants des conventions du regard, à percevoir les aliénations quotidiennes, si banales qu’on ne les voit plus.

Lire aussi: A Venise avec Cees Nooteboom

Langue neuve

Affranchissements vient d’être salué au début de cette semaine par le jury du Prix Wepler-Fondation La Poste, à Paris, un prix littéraire qui distingue, depuis 1998, les auteurs et autrices «qui prennent le risque d’une langue neuve». Professeure à l’Institut de langue et de littérature françaises de l’Université de Berne, Muriel Pic puise, pour ses recherches et son œuvre d’écrivaine, dans les archives, à l’écoute des vibrations qui s’élèvent des photographies, des éditions anciennes, des cartes postales, des articles de journaux, des publicités, des notes glissées dans les livres. Elle aime mettre ensemble textes et images et observer ce qui en naît. A côté de ses ouvrages de critique sur W. G. Sebald, Walter Benjamin, Henri Michaux, elle a publié Les Désordres de la bibliothèque: photomontages (Filigranes, 2011), Elégies documentaires (Macula, 2016) et En regardant le sang des bêtes suivi de Notes sur le montage documentaire (Trente-trois morceaux, 2017).

Lumière et pluie

Affranchissements débute par un souvenir ou plutôt la remémoration, baignée de lumière et de pluie, de ce souvenir. Printemps 2000, Muriel Pic, jeune étudiante, est à Londres pour une semaine. Elle doit écrire sa thèse, «faire de l’anglais et un peu de tourisme, c’est-à-dire aller aux musées». Elle a rendez-vous avec Jim, «oncle Jimmy», devant la librairie de Bloomsbury, «soit dehors, soit dedans, en fonction du temps difficile à prévoir». Ils ont convenu d’aller ensuite ensemble au marché aux timbres.

Collection de timbres

Depuis ses 8 ans, Muriel Pic collectionne les timbres et son oncle de Londres lui en envoie chaque mois. En ce printemps de l’an 2000, cela fait longtemps que la jeune femme a délaissé sa collection mais elle n’a pas le courage de l’avouer à Jim. En l’attendant pour ce qui sera leur dernière entrevue, elle furète dans les rayonnages de la librairie et tombe sur un recueil du poète américain William Carlos Williams, Spring and All (1923): «Quand j’ai vu Jim pour la dernière fois, je voulais lui offrir le livre de Williams. C’est en pensant à lui que je l’avais acheté, lui qui aimait par-dessus tout le printemps, ses lumières changeantes, sa boue et ses floraisons. Mais par un obscur fétichisme, une prémonition bizarre, je l’ai gardé, comme si je savais déjà qu’il me faudrait par la suite pratiquer une sorte de bibliomancie pour faire apparaître Jim, ouvrir au hasard et rituellement le livre pour retrouver sa présence.»

Le printemps et le reste

Presque tout le projet d’Affranchissements est contenu dans cette scène d’ouverture, petite pelote d’émotions dont on ne peut pas soupçonner à ce stade que les fils feront leur chemin jusque dans l’humus de la forêt, la voie lactée, le cabinet du médecin qu’était aussi William Carlos Williams, les débuts du mouvement dada, Menton et son palace Bellevue (disparu) où Jim a grandi, le sanatorium des enfants à Leysin où il a fait une cure et tant d’autres ramifications encore.

Cette scène d’ouverture, où la jeune Muriel Pic ouvre Spring and All, ce recueil où le poète espère «presser l’instant pour en extraire le flux d’images qu’il contient», tandis que nous, lecteurs, ouvrons Affranchissements sans savoir encore à quoi nous allons nous ouvrir, ce sentiment de basculer loin des chemins balisés mais si proche de nous-mêmes, c’est peut-être ce que Muriel Pic appelle le poème du monde, c’est un état, oui, une ouverture.

LE TEMPS