samedi 24 décembre 2022

Ulysse Baratin / Entretien avec Michel Volkovitch


Entretien avec Michel Volkovitch

Michel Volkovitch © Henry Colomer


Entretien avec 

Michel Volkovitch

par Ulysse Baratin
15 août 2017

Auteur d’ouvrages aux éditions Maurice Nadeau, traducteur du grec moderne depuis plusieurs décennies, Michel Volkovitch continue, inlassable, à faire connaître la littérature néo-hellénique en France, des polars de Petros Màrkaris à l’œuvre sombre et engagée de Chronis Missios en passant par la poétesse Kiki Dimoula ou des prosateurs contemporains comme Ersi Sotiropoulos et Christos Ikonomou.

Cette attention à l’hétérogénéité et à la richesse de la littérature grecque a conduit Michel Volkovitch à créer sa propre maison d’édition, Le miel des anges. On y trouve ce que, par frilosité ou crainte de mévente, la plupart des éditeurs ne publient pas ou peu : la poésie contemporaine et des recueils de nouvelles. En rappelant que ces deux genres occupent une place décisive en Grèce, une telle exigence éditoriale rééquilibre l’image, fausse, d’une littérature essentiellement romanesque. Faire entendre cette pluralité de voix aujourd’hui, alors même que la parole de la Grèce se trouve étouffée, est le désir du passeur qu’est Michel Volkovitch. Qu’il soit traducteur ou éditeur, ou les deux à la fois.

 



On voit peu d’ouvrages traduits du grec moderne en librairie. Des romans, parfois du théâtre, rarement de la poésie et quasiment aucun essai…

Et pourtant beaucoup de livres grecs sont traduits ! Presque tous les ouvrages majeurs, en prose du moins. Les livres sont là, mais trop souvent, comme vous dites, on ne les voit pas. Les grandes maisons d’édition nous tournent le dos : pas assez rentables, les Grecs… Ce sont de vaillants petits éditeurs qui font le boulot, avec obstination : Quidam et sa remarquable collection de prose contemporaine (Koumandarèas, Sotiropoulos, Ganas, Ikonòmou…), Cambourakis avec des auteurs plus classiques (Papadiamàndis et Kazantzàkis, notamment), mais ils n’ont pas assez de moyens pour promouvoir leurs livres. Quant à la presse écrite, elle ne manifeste pas un philhellénisme délirant… Résultat : le seul auteur grec contemporain qui se vende bien en ce moment, c’est Màrkaris, l’auteur de polars. J’ai traduit plus de deux cents auteurs grecs, mais on me dit souvent : « Ah oui, c’est vous le traducteur de Màrkaris ! »

Alors que la Grèce continue à s’enfoncer dans ce qu’on n’ose même plus nommer la crise, quel est l’état de l’édition hellénique aujourd’hui ?

Peu d’éditeurs grecs ont fermé boutique jusqu’à présent, mais ils sont sur la corde raide, presque tous. Ils se battent pour survivre avec l’énergie du désespoir, comme se battent les Grecs dans les autres secteurs, théâtre, cinéma, musique. Côté culture, en ce moment, la Grèce est en plein bouillonnement.

Que signifie traduire du grec dans un tel contexte ?

C’est pour moi, plus que jamais, un devoir, une urgence. Il s’agit d’abord de remonter le moral des Grecs en les faisant connaître hors de chez eux – être traduit, cela compte pour un auteur, même si cela ne l’enrichit guère. Mais il faut surtout aider la Grèce en faisant voir aux étrangers son vrai visage, pour contrer le discours dominant actuel, à base de clichés méprisants. Je traduis donc à tour de bras, de la prose, de la poésie, du théâtre. C’est un combat, long et souvent rude. On a souvent l’impression de crier dans le désert, les mots sont des armes dérisoires, mais tout combat a quelque chose de joyeux et c’est pourquoi, tout compte fait, je m’éclate.

Pourquoi, alors que vous traduisiez déjà de nombreux ouvrages, avez-vous fait le choix de fonder une maison d’édition dont, fait rare sinon unique, vous êtes le principal traducteur ?

J’ai toujours eu du mal à caser mes textes favoris, poèmes et nouvelles surtout, les genres les moins vendeurs. La recherche d’un éditeur est un sport épuisant, et quand on en trouve un, la collaboration n’est pas toujours idyllique – même si j’ai rencontré d’excellents éditeurs, Maurice Nadeau en tête. Nadeau avait du flair, de l’audace – publier Cheimonas ou Hàkkas, chapeau ! –, et il savait faire confiance. Travailler avec lui était une leçon et un régal.

Vous avez également pratiqué l’édition numérique.

En 2008, François Bon m’a fait un somptueux cadeau : une collection grecque dans la maison d’édition en ligne qu’il venait de fonder, publie.net. Pendant cinq ans, j’ai publié là-bas des trésors, mais personne ne l’a su ! Le livre électronique, en France, n’a toujours pas démarré. En 2013, publie.net est passé au papier, mais à un rythme trop lent pour ma boulimie. C’est alors que j’ai décidé d’ouvrir ma propre boutique, Le miel des anges, avec ma fiancée, Carole, qui exerce le métier de graphiste. Et de goûter du même coup à ce luxe inouï : travailler en homme libre.

Nous avons commencé par la poésie contemporaine – ce qui est commercialement suicidaire –, mais notre catalogue aujourd’hui propose aussi, dans le domaine grec exclusivement, des classiques du XXe siècle comme Cavàfis, Karyotàkis et Embirìkos, que je vénère tous les trois, deux volumes de chansons rebètika, des nouvelles, vingt-quatre titres en tout. Et nous avons une foule de projets, dont une collection théâtrale pour cet automne.

Je ne suis pas l’unique traducteur du Miel des anges. Je me réserve la plus grosse part du gâteau, mais j’invite souvent des consœurs et confrères – des jeunes que je soutiens dans leurs premiers pas – et je réédite des travaux anciens aujourd’hui épuisés de glorieux aînés comme Jacques Lacarrière ou Michel Saunier.

Sur le plan financier, comment vous en tirez-vous ?

Nous n’avons pas les moyens de nous offrir un diffuseur et une attachée de presse, nos ventes sont forcément modestes, mais nous rentrons dans nos frais grâce à nos subventionneurs, le Centre national du livre, notamment, qui soutient la littérature traduite, et pas seulement elle, avec une générosité et une efficacité admirables.

Nous sommes une structure artisanale, minimale, mais je crois que cette solution de fortune est une formule d’avenir. Les gros éditeurs deviennent de plus en plus commerciaux et laissent passer un nombre croissant d’œuvres majeures, pas assez rentables pour eux. Elles sont pour nous, les minuscules. Nous les faisons connaître à quelques centaines, voire quelques dizaines de lecteurs curieux, c’est mieux que rien. Elles existent, en attendant des jours meilleurs.

« Le miel des anges », nom de votre maison d’édition, est aussi le titre d’un roman de Vanghèlis Hadziyannìdis que vous avez traduit. Or, en grec, le titre original est I tèsseris tìhi, qui signifie littéralement « les quatre murs ». Pourriez-vous expliciter ce choix ?

C’est un roman étrangissime, passionnant, inquiétant, délicieux ! Les gens d’Albin Michel ont jugé le titre original un peu plat et choisi ce « miel des anges » qui ne manque pas d’allure, je l’avoue, et qui a sans doute contribué au succès du livre. Cherchant un nom pour notre maison, j’ai pensé à ce titre qui évoque bien la Grèce. L’ange est un personnage très présent là-bas, très aimé, et qui, Grèce ou pas Grèce, fait rêver. Pour moi, les poètes sont des anges, c’est-à-dire des messagers, le traducteur est l’industrieuse abeille qui change le nectar en miel, et puis nous avons des ruches sur notre terrasse…

Entretien avec Michel Volkovitch

Sur la couverture du premier volume de l’anthologie Poètes grecs du 21e siècle, vous avez fait figurer la photo saisissante d’un émeutier athénien en train de courir devant la statue antique d’un jeune homme… en train de courir lui aussi ! Que vouliez-vous dire par un tel choix éditorial ?

La couverture des recueils de poèmes est traditionnellement d’une grande sobriété. Il s’agit de montrer que la poésie, c’est noble et distingué. Nous avons choisi une autre approche : une photo, en couleur de surcroît, dans l’espoir de rendre la poésie moins intimidante, moins élitiste, plus proche du quotidien – et de l’actualité, s’agissant d’une anthologie de poèmes publiés après 2000. L’image en question, due à un grand photographe grec, Àris Messìnis, s’est tout de suite imposée. Elle résume clairement notre propos : montrer à la fois le côté ultra-contemporain de cette poésie (les fumées d’une manif pendant la crise, le bruit et la fureur) et le lien qu’elle conserve avec le passé, la permanence de la tradition (le garçon d’aujourd’hui et la statue faisant le même geste par-delà les siècles). En même temps, nous souhaitions éviter le folklore habituel, la mer, le soleil, les îles, les vieux pêcheurs… La Grèce ne se réduit pas à ces cartes postales pour vacanciers.

Ce choix graphique ne semble pas avoir déplu. Je ne pense pas qu’il ait eu une incidence commerciale, dans un sens ou dans l’autre, et je continue de l’assumer. L’anthologie (six volumes prévus, soixante poètes, une folie !) n’est pas notre bestseller, mais elle existe, elle a tout son temps pour trouver son public. Nous ne pilonnons pas, nous travaillons dans la durée.

Le grec moderne dit « démotique », langue vernaculaire et populaire, a mis longtemps à s’imposer face à la katharèvoussa, langue dite purifiée, de l’administration, langue officielle. Quels enjeux de traductions cette diglossie présente-t-elle ? 

Elle pose au français un problème insoluble. Notre français actuel n’a pas, comme le grec, ce double registre : deux formes différentes du même mot pour désigner chaque chose. Dans certains cas, ça marche : on remplace « ne pas » par « ne point », « raide » par « roide » ou « vêtement » par « vêture », ou bien on va chercher un autre mot, plus soutenu, plus désuet (« chapeau » devenant « couvre-chef » et « publicité », « réclame »), ou une périphrase (« porter les yeux » pour « regarder »), mais le travail sur le lexique ne suffit pas. Alors on joue sur l’ordre des mots (l’adjectif antéposé par exemple), sur la syntaxe (on la tarabiscote un peu, on injecte du subjonctif imparfait), on allonge éventuellement la phrase, on choisit des rythmes plus carrés, plus pompeux… À cela s’ajoute un problème de dosage : on ne traduit pas de la même façon une katharèvoussa parodique, pesante et ridicule, et celle d’Andrèas Embirìkos, par exemple, dont je m’occupe en ce moment pour Le miel des anges, qui doit avoir un côté opulent tout en restant légère et dansante. Le résultat déçoit toujours, plus encore que d’habitude, mais entretemps il y a là toute une petite cuisine très amusante. La traduction, c’est un bricolage perpétuel.

Vous avez dû affronter le même problème avec Cavàfis, dont vous venez de traduire et publier l’œuvre complète ?

C’est le même problème, et pire encore. Une katharèvoussa ostentatoire comme celle d’Embirìkos est plus facile à rendre, paradoxalement, que celle plus discrète de Cavàfis. La moindre intervention dans ce sens paraît aussitôt affectée. C’est pourquoi aucune des sept traductions françaises existantes des poèmes de Cavàfis ne relève ce défi, pas plus la mienne que les autres. On perd une dimension et c’est dommage, mais chez Cavàfis la katharèvoussa n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est la musique des vers, que pour ma part je n’entends pas assez dans les versions françaises précédentes – comme si les traducteurs étaient obnubilés par le contenu, les allusions historiques souvent cryptées et la finesse impalpable de l’ironie cavafienne. Or Cavàfis est avant tout un grand musicien, un ensorceleur ! D’ailleurs, comme chacun sait, il n’y a pas de poésie sans la musique des mots.

Entretien avec Michel Volkovitch

Constantin Cavàfis

Une partie non négligeable des poèmes de Cavàfis est écrite en vers classiques, avec de savants jeux de rimes parfois, et, chose étonnante, personne en France n’avait encore traduit ces vers en vers. Je l’ai fait, comme toujours dans ces cas-là – comment faire autrement, c’est plus fort que moi. Traduire en vers, c’est difficile, mais tellement jouissif ! Les journées passées à rimailler Kavvadìas et Karyotàkis, ces grands charmeurs, sont parmi mes plus beaux souvenirs.

Chez Cavàfis, le vers libre finit par l’emporter sur la fin, ce qui ne veut pas dire que traduire ces vers soit plus facile : il y a en eux aussi une véritable magie sonore, ils réclament la même attention aux rythmes et aux sonorités.

La seconde particularité de mon Cavàfis nouveau, c’est que j’ai disposé les poèmes, non pas dans l’ordre officiel (le best of composé par l’auteur au début, puis les poèmes de jeunesse qu’il a reniés), mais en suivant la chronologie : on voit ainsi le poète se chercher, se trouver peu à peu ; il perd en solennité pour devenir plus vivant, plus humain. Si Cavàfis était encore de ce monde, il me maudirait ! Mais un traducteur doit aussi savoir désobéir.  

Propos recueillis par Ulysse Baratin


Retrouvez tous les articles de notre dossier consacré à la traduction en suivant ce lien.



mercredi 14 décembre 2022

Beppe Fenoglio / L’herbe qui brille au soleil et autres nouvelles / L’isolé splendide

 



L’isolé splendide

par Claude Grimal
14 décembre 2022

2022 est le centenaire de la naissance d’un grand écrivain italien, Beppe Fenoglio, mort en 1963 quelques jours avant ses 41 ans. De son vivant, il publia trois ouvrages, dont Les vingt-trois jours de la ville d’Albe, aujourd’hui un classique.
Beppe Fenoglio, L’herbe qui brille au soleil et autres nouvelles. Introduction de Luca Bufano. Trad. de l’italien par Frédéric Sicamois. Cahiers de l’Hôtel de Gallifet, 168 p., 18 €
Beppe Fenoglio disparut peu avant la parution d’Une affaire personnelle (Una questione privata, 1963, Gallimard, 1978), qu’Italo Calvino, son mentor aux éditions Einaudi, décrivit comme « le roman dont nous avions tous rêvé ». Il laissait nombre de manuscrits, pour certains inachevés. Eut-il avant de mourir, lui qui disait travailler « avec un grand doute et une plus grande confiance encore » (« scrivo with a deep distrust and a deeper faith »), le sentiment de l’importance de son œuvre pour la littérature italienne ? On ne sait. Toujours est-il que, depuis, avec La guerre sur les collines (Il partigiano Johnny, Gallimard, 1973), texte étonnant paru dans une première version en 1968, il a acquis le statut de romancier de premier plan. 
Einaudi, conscient de l’importance de « son » écrivain, lui consacra d’ailleurs en 1992 le premier volume de sa Biblioteca della Pléiade (collection créée en partenariat avec Gallimard et aujourd’hui disparue), sous le titre de Romanzi e Racconti.

 

Beppe Fenoglio (vers 1955-1960)

 

En France, où il est mal connu, les éditions de l’Hôtel de Gallifet viennent de faire paraître, à l’occasion du centenaire de sa naissance, un petit recueil de nouvelles inédites, L’herbe qui brille au soleil, qui permet de prendre la mesure de son talent. Celui-ci, concentré sur deux sujets, la « guerre partisane » (dans laquelle Fenoglio s’engagea) et la vie dans les Langhe piémontaises (sa terre natale), est constamment à la recherche d’une langue débarrassée des maniérismes décadentistes ou fascistes dans lesquels elle se trouvait empêtrée après la Seconde Guerre mondiale. La texture originale de l’écriture et l’expressivité dépouillée de la narration de Fenoglio transforment ce qui aurait pu ne ressortir qu’au document provincial néo-réaliste ou à la chronique historique locale en vaste expression tragique. Car nul plus que Fenoglio n’avait ce sens retenu et presque tendre de la douleur de l’existence humaine. 
Les douze textes de L’herbe qui brille au soleil, ombrés de cette vision désespérée, portent pour la plupart sur des épisodes de la Résistance, pour les autres sur les expériences d’un personnage proche de Fenoglio, et, dans le cas de l’un d’entre eux, sur la vie paysanne en temps de paix, tandis que le dernier fait une incursion inattendue dans le fantastique.  
S’ils sont de qualité inégale, quelques-uns de ces textes sont inoubliables. Ainsi « Dans la vallée de San Benedetto » : lors d’un ratissage allemand, un jeune partisan se réfugie dans l’une des tombes du cimetière tandis que ses deux compagnons préfèrent trouver refuge ailleurs ; lorsqu’il s’en extrait, aidé par un vieil homme qui l’aide à déplacer la pierre tombale et qui se révèle être le croque-mort, il aperçoit à l’entrée du cimetière, posés sur le gravier, « les deux cercueils blancs de la couleur du bois fraîchement coupé » de ses deux compagnons d’armes. Dans « L’herbe brille au soleil », une embuscade contre les fascistes, à laquelle Fenoglio participa réellement et dont il a plusieurs fois parlé dans son œuvre, tourne en contre-attaque meurtrière pour les partisans et se termine par l’exécution contre un mur de pierre sèche, sur le bord de la route, du plus valeureux d’entre eux. Dans « L’échange de prisonniers », un partisan raconte comment, lors d’un échange antérieur, il a dû avec ses camarades, par esprit de justice et « pour ne pas perdre au change », tabasser leur prisonnier, un soldat fasciste, puisque celui des leurs qu’on leur rendait avait subi une « sacrée dérouillée ». « La prison de Sceriffo » raconte les mois d’incarcération en ville d’un jeune partisan et les derniers moments avant ce qu’on espère être son miraculeux échange. La dernière page décrit son vieux père qui, en dépit des menaces répétées du sous-officier, suit la troupe l’emmenant de la prison à un point de rendez-vous sur la colline ; il ne s’arrêtera que parce que « le garde du bunker […] le stoppe […] et parce qu’il était désormais tranquille », un des soldats, une fois engagé sur la grand-route, « ayant […] noué au bout de son fusil un petit drapeau blanc ».

 

Dans les forêts des Langhes CC3.0/Ziegler175

L’herbe qui brille au soleil introduira donc qui ne connaît pas Fenoglio à un monde marqué par la fragilité, la violence et l’anéantissement, mais où certains hommes peuvent « être magnifiques de cette manière modeste et opaque qui est la leur », comme l’écrivain le dit ailleurs. La retenue émotionnelle et la fougue vitale y sont typiques de l’auteur piémontais, tout comme l’expression forte et concise, la dérision légère, les situations en déséquilibre, le découpage et le montage cinématographiques en plans rapides et discontinus (il est le premier à utiliser ces techniques dans la littérature italienne). Les événements menus ou terribles de la guerre et de la vie civile s’y déroulent sans que la perspective universelle et la dimension morale toujours secrètement présentes les dérangent. Fenoglio avait en lui un goût pour l’épopée mais aucun pour l’exaltation héroïque, le respect de la camaraderie moins que la passion de la solitude, et un désir d’idéal lié à la conviction que seuls existent l’insatisfaction et l’échec. Dans la Résistance et dans les Langhe, paysage chez lui naturel et supra-naturel, il trouva, on l’a dit, les sources d’expression privilégiées de cette vision.

Mais, pour la comprendre tout à fait, il faudrait lire, hormis ces nouvelles, les textes plus amples comme La guerre sur les collines. Là se découvrent, travaillées sur la longueur, au fil du « beau pas de campagne » du partisan italien Johnny qui en est un des héros, la discrète dimension allégorique que prend la lutte clandestine et l’étrangeté de l’écriture plurilingue de l’auteur. Le livre mélange ainsi l’italien, un petit peu de dialecte, et pas mal d’anglais (sans que l’intrigue le justifie). Amoureux de cette langue, qu’il avait apprise au lycée, et de ses littérateurs (en particulier les élisabéthains), Fenoglio fabrique ici un anglais bien à lui dont Calvino disait que c’était une « langue mentale », et dont lui disait que c’était une résistance linguistique au fascisme et l’expression d’un rêve de liberté.

Beppe Fenoglio est bien ce « styliste solitaire » dont parle G. L. Beccaria, spécialiste de son œuvre, « l’isolé splendide » (expression utilisée par Fenoglio à propos d’un de ses poètes favoris, G. M. Hopkins) des Langhes et de la littérature. Lui-même avait choisi qu’on gravât sur sa tombe : « Partigiano e Scrittore ». Ce fut fait. Lisons-le.


EN ATTENDANT NADEAU



lundi 12 décembre 2022

Biographies / Hemingway

Ernest Hemingway


Ernest Hemingway
(1899-1961)

 

Écrivain américain (Oak Park, Illinois, 1899-Ketchum, Idaho, 1961).

UN REPRÉSENTANT DE LA « GÉNÉRATION PERDUE »

Le soleil se lève aussi (1926), puis l'Adieu aux armes (1929) font rapidement de Hemingway le romancier américain le plus représentatif de la génération d'après la Première Guerre mondiale, la « génération perdue ». Plus tard, Pour qui sonne le glas (1940) reflète les problèmes politiques et la violence engendrés par la montée du fascisme. En 1954, le prix Nobel de littérature, en couronnant le Vieil Homme et la mer (1952), consacre la portée d'une œuvre qui, sous une inspiration cosmopolite et réaliste, des allures de roman d'aventures et un style de reporter, cache un esthétisme subtil et une méditation morale, de nature stoïque, sur la condition humaine.

Un parti pris d'anti-intellectualisme et un certain exhibitionnisme de virilité ont malheureusement enfermé l'œuvre et la personnalité de Hemingway dans une légende qui lui nuit. Hemingway a mis les techniques d'un art raffiné, très travaillé sous des allures simplistes, au service d'une conception qu'il voulait exagérément sommaire, brutale, voire primitive de la vie. Ses héros, qui, dans cette œuvre qui forme une longue chronique autobiographique, sont toujours lui-même, peuvent paraître stéréotypés. Laconique, individualiste, blasé, mais actif et viril, le héros de Hemingway est un être blessé, hanté par la mort, mais stoïque et qui cherche une évasion, presque un divertissement au sens pascalien, dans l'alcool, l'amour, la chasse et la pêche au gros. Ses romans d'action cachent une quête, une méditation morale presque obsessive.

Cette ambiguïté se retrouve dans l'homme. Entre l'homme et l'écrivain, entre la légende à la Buffalo Bill et le style à la Flaubert, il y a malentendu. D'un côté il y a Hemingway boxeur, chasseur de fauves, pêcheur de thon, soldat : un homme de six pieds de haut qui pesait cent kilos, chaussait du 45 et le faisait savoir. De l'autre il y a un clerc à lunettes qui calligraphiait au crayon cinq cents mots par jour au maximum et récrivait trente-neuf fois la fin de l'Adieu aux armes. On a beaucoup décrit le voyageur, l'amant, l'aficionado, le soldat en battle-dress pas très réglementaire. Mais il y a aussi Hemingway artiste, qui veut « écrire un prose si pure qu'elle ne se corrompe pas ». Il travaille debout, dans un capharnaüm de livres, écrivant au crayon sur une planche à dessin, dès l'aube. « J'écris, dit-il, jusqu'à ce que j'arrive au point où j'ai encore du jus et où je commence à avoir une idée de la suite. Alors je m'arrête et j'essaie de vivre jusqu'au lendemain. C'est l'attente jusqu'au lendemain qui est dure à passer. »

JEUNESSE ET PREMIÈRES EXPÉRIENCES

Hemingway est né dans un milieu petit-bourgeois du Middle West, dans une atmosphère de rigorisme puritain. Son père, médecin, qui finit par se suicider, cherchait dans la chasse et l'alcool une évasion à son mariage avec une femme austère et castratrice. « Les hommes sentimentaux sont si souvent trahis », écrit Hemingway dans la nouvelle « Père et Fils ». Lui sera dur. Très tôt, il préfère la compagnie des braconniers, des boxeurs, des casse-cou des rodéos à celle des instituteurs de Oak Park School. Dans les nouvelles de Cinquante Mille Dollars (In our Time, 1924), il a romancé son enfance. Nick Adams, pêchant et chassant dans les forêts du Michigan, initié à l'amour par une Indienne, assistant avec son père à un accouchement, c'est Hemingway enfant, proche du Huck Finn de Mark Twain. Au sortir du collège, renonçant à l'université, Hemingway entre comme reporter au Star de Kansas City. Journaliste, il apprend à « écrire des phrases claires, éviter les adjectifs passe-partout, faire des récits intéressants, des phrases courtes dans un anglais vigoureux et souple ». C'est donc dans le journalisme qu'il apprend ce style sec, rigoureux, ce laconisme de procès-verbal et cet art de regarder. Ernest Hemingway n'abandonnera jamais le journalisme : il sera reporter en Europe, en Asie et en Orient. Trente-cinq ans de journalisme nourrissent son œuvre. Réunis par William White dans Hemingway en ligne (By-line, 1967), ses reportages sur Pampelune, Mussolini, la guerre d'Espagne, le débarquement de Normandie, etc., révèlent les liens entre le journalisme et son œuvre.

En mai 1918, à dix-huit ans, Hemingway s'engage dans l'armée et part pour l'Europe comme pour un match international. La guerre le marque profondément, comme Cummings ou Dos Passos. Adolescents, persuadés de partir pour une croisade juste qui mettrait fin aux guerres et aux injustices, ces Américains découvrent une boucherie dirigée par des généraux incompétents et des politiciens ineptes. La faillite de leur idéal les marque à jamais de désarroi. Gloire, patrie, honneur, toutes les valeurs sont remises en question. Ils reviennent de guerre sceptiques et désenchantés, critiquant tout, ne respectant pas des aînés qui ont déclenché ce massacre général. La génération perdue invente le debunking – le « déboulonnage », comme Hemingway le pratique dans un poème sur Theodore Roosevelt dans Three Stories and Ten Poems (1923), son premier recueil publié. Mais Hemingway fut, de plus, blessé. Le 8 juillet 1918, à Fossalta di Piave, sur le front italien, il fut atteint par un obus de 420 et deux balles de mitrailleuses : « Je me penchais, écrit-il dans l'Adieu aux armes, mis ma main sur mon genou et mon genou n'était plus là. »

Cette blessure obsède l'œuvre. Tous les héros de Hemingway sont blessés au combat : Nick Adams à la colonne vertébrale ; Henry, dans l'Adieu aux armes, au genou ; le colonel Cantwell à la tête ; Robert Jordan à la cuisse ; Jack, dans Le soleil se lève aussi, est castré. Cette blessure est le traumatisme originel, comme les innombrables accidents survenus à Hemingway lui-même sont les lapsus de la mort. La guerre, « l'histoire naturelle des morts », comme il l'appelle, marque la fin de l'innocence. Embarqué dans la débâcle de boue, de sang et d'absurdité, le lieutenant de l'Adieu aux armes dénonce l'imposture : « J'ai toujours été embarrassé par les mots glorieux, sacré, sacrifice. Nous les avions entendus, nous les avions lus sur les proclamations. Mais je n'ai jamais rien vu de sacré et ce qu'on appelait glorieux n'avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago. Les mots abstraits tels que gloire, honneur, courage, sainteté étaient indécents. »

Hemingway fait donc sécession et rejoint ses compatriotes à Montparnasse. Dans Le soleil se lève aussi et dans Paris est une fête (À Moveable Feast, 1964), il a capté l'esprit de la génération perdue, cette existence désœuvrée, désenchantée, inquiète. Mais lui ne flâne pas aux terrasses de Montparnasse. Dans sa mansarde rue du Cardinal-Lemoine, puis au 113, rue Notre-Dame-des-Champs, il travaille dur, raturant inlassablement. Guidé d'abord par les conseils de Sherwood Anderson, qu'il a rencontré au Toronto Star, puis par Gertrude Stein, il s'efforce de donner une représentation aussi précise que possible de la réalité. « La plus grande difficulté, dit-il, c'était de décrire ce qui s'était réellement passé au moment de l'événement. Quand on écrit pour un journal, on raconte ce qui s'est passé et, à l'aide d'un procédé ou d'un autre, on arrive à communiquer l'émotion au lecteur, car l'émotion confère toujours une certaine vérité au récit d'un événement du jour. Mais la chose réelle, la succession mouvante des phénomènes qui produit l'émotion, cette réalité qui serait valable dans un an ou dans dix ans et, avec de la chance et assez de pureté d'expression, pour toujours, j'en étais encore loin et je m'acharnais à l'atteindre. » « J'essayais, ajoute-t-il, d'écrire en commençant par les choses les plus simples. »

UN STYLE ELLIPTIQUE SANS DÉVELOPPEMENT PSYCHOLOGIQUE

C'est alors qu'il met au point son célèbre style, glacé, simple, rigoureux, qui note les faits avec une objectivité de procès-verbal. D'abord il remplace les développements psychologiques par le récit de l'action et du comportement – « behaviourisme » – des personnages. Puis il utilise les mots vrais, techniques. Enfin, il tisse un réseau de correspondances qui crée une ambiance climatique ou linguistique. « La prose, écrit-il, n'est pas de la décoration, c'est de l'architecture. » Il ne dit donc pas « revolver », mais « Smith and Wesson 32 », pas « avion », mais « Junker 88 ». Ce laconisme rejoint la critique morale. Vie et style sont démythifiés ensemble. Et ce style discipliné est celui de la panique contrôlée. Puisqu'il faut mourir, autant le faire avec style. Entre l'homme et la mort, il faut mettre le style. La mort, dont la blessure est l'annonciation, est le destin de tous les héros de Hemingway. Mais, face à elle, il y a le style, qui est affaire de stoïcisme autant que de rhétorique. Les techniques de style sont, chez Hemingway, de la même nature que les techniques de chasse, de pêche, de boxe, de tauromachie ou de stratégie. Il s'agit à la fois d'évasion et de discipline. Une nouvelle comme « la Grande Rivière au cœur double » est tout entière une fiesta de technique. Le style de Hemingway n'admet pas plus de chiqué que celui du torero : il passe au ras des choses comme l'autre au ras des cornes. Il est célèbre et très imité. Mais il n'est pas entièrement inventé. Il doit quelque chose à Mark Twain et à Stephen Crane, pionniers du réalisme américain, et à Flaubert, qu'il découvrit par l'intermédiaire d'Ezra Pound. Bien qu'il l'ait pastiché dans The Torrents of Spring (1926), il doit aussi à Sherwood Anderson, à Ring Lardner et à Gertrude Stein. La théorie de l'« objet corrélatif » de T. S. Eliot explicite assez bien l'essence de l'art de Hemingway : « Le seul moyen d'exprimer une émotion de façon artistique, c'est de trouver un ensemble d'objets, une situation, un enchaînement d'événements qui seront la formule de cette situation particulière, de telle sorte que, quand les faits extérieurs sont donnés, l'émotion est immédiatement évoquée. » Ainsi, Hemingway décrit non pas une émotion, mais le geste et l'objet qui la matérialisent et la symbolisent. Ce nouveau roman, qui remplace l'analyse par la vision et met un terme à la littérature d'introspection et au romancier omniscient, doit naturellement beaucoup au cinéma.

Cette technique n'est pas simplement un autre moyen d'expression. Elle exprime autre chose – Marx et Freud sont passés par là : elle s'efforce de rendre perceptibles les neuf dixièmes de conscience immergée, que la logique ne saurait exprimer. En ce sens, les recherches de Hemingway, si elles aboutissent à des résultats différents, ne sont pas sans rapport d'intention avec celles de James Joyce ou de Virginia Woolf, qu'il connaissait bien. Cet art du geste plus que de la réflexion, cet art du relatif et de l'immédiat portent une morale de l'ambiguïté qui séduisit Sartre et une métaphysique de l'incertitude qui conquit les existentialistes. Cette vision objective, ces gestes sans rime ni raison, ces actions sans commentaires ni projets sont ceux d'êtres perdus qui agissent à tâtons dans un univers où personne ne juge, n'espère, ne projette ni ne regrette, parce que rien n'a de sens. L'homme est réduit à ses faits et gestes, n'a plus ni espoir ni personnalité ; il ne cherche le combat que par goût du suicide, sachant que le néant – « nada » – triomphera toujours : « winner take nothing ». Le roman de Hemingway est une révolution de la conscience plus que de la littérature et exprime parfaitement le désespoir à la fois stoïque et épicurien d'une génération coincée entre deux guerres et qui fit la grande bringue parce qu'elle n'avait pas vraiment gagné la Grande Guerre.

Ce rapport entre le style et le sujet est évident dès 1926 dans le premier grand roman de Hemingway, Le soleil se lève aussi (The Sun also rises), qui porte en épigraphe la phrase de Gertrude Stein : « Vous êtes tous la génération perdue. » Dans ce roman à clés, Hemingway évoque magistralement la triste bringue des années folles. En ces clochards dorés de la bohème internationale, on reconnaît aisément les Américains de Paris, Harold Loeb, Donald Ogden Stewart, lady Duff Twisten. Mais l'action qui les conduit des cafés de Paris aux arènes de Pampelune ne mène nulle part. Ces touristes du désarroi tournent en rond dans des passions impuissantes, dont la blessure de guerre est, une fois de plus, le symbole. Mais, avec une verve mortelle et un chic fou, ils vivent dans une agitation passionnée, et ce chic est leur honneur : « C'est en somme ce que nous avons à la place de Dieu », conclut admirablement lady Brett.

L'ŒUVRE

En 1927, les nouvelles de Men without Women (traduit en partie dans Dix Indiens) portent à sa perfection le style elliptique, la narration behaviouriste et la litote de Hemingway, en particulier dans deux célèbres nouvelles, « The Killers » (« les Tueurs ») et « Hills like White Elephants ». En 1929, l'Adieu aux armes (A Farewell to Arms), parfois considéré comme le meilleur roman de Hemingway, reprend le thème autobiographique de la guerre, de la blessure et de l'absurdité. Pris dans la débâcle de l'armée italienne, las de l'absurdité militaire, le lieutenant Henry finit par signer « sa paix séparée ». Il se réfugie en territoire neutre, mais pour y voir mourir la femme qu'il aime. Il n'y a pas d'amour heureux chez Hemingway. Dans une nouvelle, « Un endroit propre et bien éclairé », il explicite cette peur et cette fascination du néant : « Notre nada qui êtes au nada, que votre nom soit nada, que votre règne soit nada, que votre volonté soit nada comme au nada… » En 1932, Mort dans l'après-midi (Death in the Afternoon) trouve dans la corrida espagnole le symbole de cette conception de la vie et du style. Sous l'« afición », ce reportage sur la tauromachie dissimule une fascination pour la mort bravée. En 1935, les Vertes Collines d'Afrique (The Green Hills of Africa), reportage sur les safaris, trouvent dans la chasse un autre visage de la corrida.

Mais ces Neiges du Kilimandjaro (The Snows of Kilimanjaro) sonnent le glas de la génération perdue. Harry, l'écrivain raté, le chasseur moribond qui n'atteindra jamais les neiges sacrées du Kilimandjaro, marque un tournant de l'œuvre de Hemingway. Les années folles sont mortes avec le krach économique de 1929. La génération perdue rentre d'exil et s'engage dans la politique. Comme Dos Passos, Caldwell et Steinbeck, Hemingway semble un moment séduit par le socialisme. En 1935, il fait un grand reportage pour la revue communiste New Masses. En 1937, dans En avoir ou pas (To have and have not), il raconte l'histoire engagée d'un chômeur conduit au gangstérisme par la misère. Attiré par les « raisins de la colère », il semble abjurer son scepticisme, son individualisme désespéré et découvrir la solidarité. Il part comme correspondant de guerre auprès de l'armée républicaine espagnole, rejoignant Malraux et Ilia Ehrenbourg à Madrid. Une pièce de théâtre, Cinquième Colonne (The fifth Column, 1938), témoigne de la profondeur de cet engagement : le héros quitte son égotisme fin de siècle et sa maîtresse parce qu'il a compris que la guerre d'Espagne est l'« espoir ». La guerre d'Espagne fascine Hemingway non seulement par sa cruauté, mais parce qu'elle a un sens : cette lutte de classes menée avec le fanatisme d'une guerre de religion lui paraît la guerre du peuple contre ses maîtres, du droit contre la force, de la lumière contre l'obscurantisme, de l'espoir contre la résignation. Le titre de Pour qui sonne le glas (For whom the Bell tolls) souligne cette solidarité. Il est emprunté au poète John Donne : « Nul homme n'est une île complète en soi-même ; tout homme est un morceau de continent, une part de tout ; si une parcelle de terrain est emportée par la mer, l'Europe en est lésée. La mort de tout homme me diminue parce que je suis solidaire du genre humain. Ainsi n'envoie donc pas demander pour qui sonne le glas, car il sonne pour toi. »

Le héros Robert Jordan, professeur américain, s'engage dans un maquis républicain, par idéal antifasciste. Il tue avec la même maîtrise que les autres héros de Hemingway, mais cette fois par conviction. Il discipline la violence au service d'une cause, et le roman d'aventures semble tourner au roman engagé. L'absurde n'en triomphe pas moins finalement. Sous les apparences de l'engagement, le scepticisme stoïque de Hemingway a le dernier mot. Les erreurs des anarchistes, l'incompétence de l'état-major républicain, les rivalités des chefs des brigades internationales – en particulier André Marty, caricaturé sous le nom de Massart – font de la mort du héros un sacrifice inutile. La solidarité apparaît comme l'ironique camouflage de l'absurde : Robert Jordan meurt pour rien ; l'ironie dramatique est totale. La seule vertu est de mourir convenablement, comme il en donne l'exemple. Une fois de plus, le roman est une mise à mort dont la beauté rachète l'inutilité. Jordan est un mort en sursis pendant trois jours, et l'amour est sa grande illusion. Le fulgurant amour de Jordan et de Maria, c'est Héloïse et Abélard chez les partisans. L'intensité de leur passion ne se nourrit pas d'amour, mais de l'impossibilité de l'amour et de la menace de la mort. L'amour n'existe que dans la splendeur de l'instant, dont l'orgasme lyrique est l'ironique symbole : « Maintenant, maintenant, maintenant, oh ! maintenant, tout de suite ce présent, ce seul présent, présent par-dessus tout. Il n'y a pas d'autre présent que toi, présent, et le présent est ton prophète. Le présent est pour toujours présent. Viens maintenant, présent, car il n'y a pas d'autre présent que maintenant. Oui maintenant, maintenant je t'en prie, maintenant… ».

On considère généralement ce western espagnol en trois jours comme le dernier grand roman de Hemingway. Le suivant, Au-delà du fleuve et sous les arbres (Across the River and into the Trees, 1950) semble une parodie de Hemingway par lui-même. Un colonel américain revient mourir en Italie, où il a combattu. En attendant le glas, il se donne une fiesta : boit, chasse, pêche et aime pour la galerie et pour l'honneur. Mais cet ancien combattant parle plus qu'il n'agit. Il dorlote sa mort en gondole. Il ne meurt pas : il se laisse glisser. Il y a de l'humour noir et de la parodie dans cette mise à mort d'un demi-solde vieilli. Comme Thomas Mann, Hemingway a choisi Venise comme décor d'une sénescence qu'il redoute. Le colonel Cantwell, grognard fatigué, représente la déchéance, que Hemingway évitera en se suicidant.

Le Vieil Homme et la mer (The Old Man and the Sea, 1952) est au contraire une épure stoïque, qui reprend le thème traité vingt ans plus tôt dans l'Invincible. Le vieux pêcheur, qui n'a rien pris depuis quatre-vingt-quatre jours, est semblable au torero vieilli. Les requins dévorent l'énorme espadon qu'il prend. Le vieil homme rentre au port avec un plat d'arêtes. Personne ne sera témoin de sa victoire, qui est à la fois une défaite et son unique richesse. Seul avec la mer, il a fait son devoir, parce que cette force morale est sa seule certitude. C'est le dernier roman publié du vivant de Hemingway.

Îles à la dérive (Islands in the Stream, 1970) est une œuvre posthume. Hemingway eût probablement resserré d'un tiers ce livre un peu bavard et trop « ernestoïque ». Mais ce roman, composé de trois récits distincts, situés dans la mer de Cuba, résidence favorite de Hemingway, reprend les grands thèmes habituels de la mort, de la lutte inutile, de l'apprentissage du courage. Très autobiographique, il met en scène les épouses et les enfants de Hemingway, ses chats, son bateau, ses amis cubains. Une fois de plus, le roman d'aventures est en fait une quête spirituelle : Hemingway essaie une dernière fois de débusquer la baleine blanche qui hante son œuvre, le monstre sans visage qu'il affronte sans illusion, mais sans peur. Parce qu'il n'y a rien d'autre à faire ici-bas, que de monter en ligne avec ses cannes à pêche, ses fusils, ses copains et son whisky. « Le tout est de durer », disait Hemingway, ce desperado de l'écriture. Il a duré. Mais, quand les forces ont commencé à le trahir, il a devancé l'appel et s'est suicidé d'une balle dans la tête. C'était cela aussi son style. Un style qui durera.


LAUROUSE



dimanche 11 décembre 2022

Les 17 meilleurs livres du monde, selon Ernest Hemingway

Ernest Hemingway


Les 17 meilleurs livres du monde, selon Ernest Hemingway

L’auteur américain Ernest Hemingway, entre la guerre, l’écriture de L’adieu aux armes, une escapade prolongée à Cuba et le succès du Vieil homme et la mer, aura eu le temps de bouquiner. Et de regretter ces 17 livres qu’il aurait adoré « relire pour la première fois ».

PAR
BETHSABÉE KRIVOSHEY
23 AVRIL 2020

En février 1935, Ernest Hemingway parle littérature au magazine américain Esquire. Dans cet article intitulé Remembering Shooting-Flying: A Key West Letter, l’auteur livre une liste de 17 chefs-d’œuvres qu’il préfererait « relire pour la première fois (…) que d’avoir un revenu fixe d’un million de dollars par an. » Voici la fameuse liste de ces livres – où se côtoient beaucoup de russes, et quelques français - qui pour Hemingway, valaient plus que des millions :

- Anna Karenine de Léon Tolstoï
- Far Away and Long Ago - A History of My Early Life de William H. Hudson
- Les Buddenbrook, Le déclin d'une famille de Thomas Mann
*- Les hauts de Hurlevent*d’Emily Brontë
*- Madame Bovary*de Gustave Flaubert
- Guerre et Paix de Léon Tolstoï
- Mémoires d'un chasseur d’Ivan Tourgueniev
- Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski
- Hail and Farewell de George Moore
- Huckleberry Finn de Mark Twain
- Winesburg, Ohio de Sherwood Anderson
- La Reine Margotd’Alexandre Dumas
- La Maison Tellier de Guy de Maupassant
- Le Rouge et le Noir de Stendhal
- La Chartreuse de Parme de Stendhal
- Les Gens de Dublin de James Joyce
- Autobiographies de William Butler Yeats


VANITYFAIR

samedi 10 décembre 2022

Toutes les fois où Ernest Hemingway a échappé à la mort

Ernest Hemingway

Ernest Hemingway est le genre d'individu que l’on aurait aimé avoir dans son équipe à Koh-Lanta. Pas seulement pour sa capacité à raconter des histoires le soir au coin du feu de camp, mais également pour son habilité hors du commun à sortir indemne de situations rocambolesques, voir carrément mortifères. Accidents aériens, explosion d'obus, bataille avec un requin... Au cours de son existence, l'écrivain n'a cessé de jouer à cache-cache avec la mort. Mais quand celle-ci le trouve le 2 juillet 1961, ce n'est pas dans d'abracadabrantes conditions : Hemingway est en pyjama chez lui à Ketchum dans l'Idaho. Il s'est suicidé en se logeant une balle dans la bouche, à l'âge 61 ans.

Il faut dire que la mort l'attendait au tournant depuis un moment. Depuis ses 18 ans très précisément. En effet, le 8 juillet 1918, Hemingway est sur le front italien-autrichien en tant qu'ambulancier pour la Croix Rouge (il aurait voulu se battre, mais il est jugé non-éligible pour les combats à cause d’un œil défaillant), lorsqu'il est touché par un tir de mortier. Propulsé au sol, il sent la vie quitter son corps, « comme si on avait tiré par l'un des coins un mouchoir de soie de sa poche », racontera-t-il au Time. Le jeune écrivain s’en sort de justesse avec 237 éclats d’obus dans la jambe et une obsession pour la mort, qui transparaît dans tous ses ouvrages selon les critiques. Il s'inspirera d'ailleurs de cette époque de son existence pour son troisième roman, L'Adieu aux armes (1929). Mais cette expérience ne le dissuadera pas pour autant de tenter le diable tout au long de sa vie.

Le vieil homme et les dents de la mer

C’est que l’homme a un goût très prononcé pour la guerre, la chasse, les armes à feu, la boxe et à peu près toutes les activités permettant de rouler des mécaniques et montrer sa virilité. Ainsi, c’est tout naturellement qu'il rédige pour Esquire une sorte de journal de bord doublé d'un manuel pour tuer les gros bestiaux à la chasse. Pour ce faire (et aussi parce qu'il adore ça), Hemingway se rend à Key West pour pêcher et se retrouve rapidement en prise avec un requin, une belle bête qu’il espère hisser sur le ponton du bateau. D’une main il dégaine son Colt .22 pour achever l'animal, de l'autre il tente de l’immobiliser à l’aide d’une espèce d'harpon. Mais l’engin se brise et Hemingway découvre avec surprise — mais sans douleur, il tient à le préciser —, qu’il s’est tiré dans le mollet, que la balle a ricoché et qu’il s’est blessé à deux endroits. Heureusement, il s’agit là de lésions mineures en comparaison avec ce qu’il a vécu pendant la Première Guerre mondiale, mais tout de même… Cette fois-ci, il n’écrira pas un livre pour raconter son expérience mais un récit truculent, publié dans Esquire en 1935.

Crocodiles et ronflements

Malgré ses différents comportements pour le moins risqués (aller sur le front pendant la Guerre d’Espagne, participer à la Libération de Paris, ou plus précisément à celle du Ritz...), c’est pourtant lors d'inoffensives vacances avec son épouse que l’auteur manque de mourir à deux reprises en 1954.

La scène se déroule en Ouganda, où Hemingway, — amateur de gros bestiaux on l’a compris —, emmène sa femme Mary Welsh pour un safari. « Un cadeau de Noël », dira-t-il au New York Times. Les tourtereaux montent avec un pilote à bord d’un Cessna, afin d'aller sur les traces d’un troupeau d’éléphants. Mais l’avion s’écrase en essayant d’éviter une nuée d’oiseaux et les trois compères doivent passer la nuit en pleine jungle. Ce qui n’effraie en rien l’écrivain, « nous avions des provisions d’urgence, mais peu d’eau. Nous avons fait des tours de garde pour aller à la rivière, mais les éléphants n’étaient pas très contents. Il y avait des hippopotames et des crocodiles qui se baladaient le long de la rivière », raconte-t-il, toujours dans le New York Times, « On a retenu notre respiration pendant deux heures en apercevant à quelques pas de nous la silhouette d’un éléphant, éclairée par la lune, qui écoutait les ronflements de ma femme. » Après avoir été secouru de cet environnement hostile pour les ronfleurs, la troupe embarque dans un deuxième avion... qui prend feu. Pendant deux jours, le monde entier pleure la mort d’Hemingway, tragiquement disparu dans un accident en Afrique.

Il sortira pourtant de la jungle portant vaillamment quelques bananes et une bouteille de gin : « Ma chance se porte très bien » s’écrit-il alors. Sa femme s’en sort avec deux côtes cassées et sans doute avec l’impression que son cadeau de Noël était empoisonné. Mais passée l'adrénaline, les conséquences de ces crash aériens successifs sont graves : Hemingway a un traumatisme rénal et crânien, des brûlures partout, des vertèbres déplacées et ne peut donc pas se rendre en Suède pour recevoir le Prix Nobel de littérature qu’on veut lui décerner cette année-là. Qu'importe ! Faisant fi des frivolités, il rentre chez lui à Cuba, où il entame une convalescence, tout en continuant d'écrire. Si ses mésaventures ne l’ont pas encore tué, sa consommation d’alcool pourrait bien s’en charger. Ou son amour pour la chasse aux canards ; lors d'une partie, un morceau de projectile s’insère dans son œil et provoque une infection à laquelle les médecins pensent qu'il va succomber. Il n'en est rien.

Personne ne peut tuer Ernest Hemingway, à part lui-même. Ainsi, ce matin de juillet 1961, l'écrivain décide de jouer un dernier tour au destin : lui faire un pied de nez en s'ôtant la vie, sans l'aide de requins, d'avions, d'obus ou d'une vulgaire chasse aux canards.


VANITYFAIR