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| Ernest Hemingway, 1939 |
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| Ernest Hemingway, 1939 |

Le quai de Wigan (1937) reparait dans une nouvelle traduction que signent Clotilde Meyer et Isabelle Taudière. Dans sa première partie, Orwell met le cap sur le nord de l’Angleterre, à la rencontre des mineurs de Wigan et de Sheffield. Partageant leur existence, il dénonce des conditions de travail et de logement d’une indignité totale. Dans la deuxième partie, le futur auteur de La ferme des animaux et de 1984 fustige le bolchevisme et son machinisme débridé. Mais sans renoncer d’un pouce aux idéaux du socialisme, et en se disant convaincu que celui-ci incarne la seule parade à l’omniprésente menace fasciste. Cela donne lieu à un livre tenant à la fois de l’enquête de terrain, rigoureuse et implacable, et de l’agit-prop. Pas plus l’une que l’autre n’ont pris une ride. C’en est même diablement instructif pour notre temps présent.
George Orwell, Le quai de Wigan. Trad. de l’anglais par Clotilde Meyer et Isabelle Taudière. Préface de Jean-Laurent Cassely. Climats, 336 p., 21 €
À peine rentré de Birmanie, où il servit – et sévit – pendant cinq ans dans la police impériale avant d’en démissionner avec perte et fracas, George Orwell se rend dans le nord de l’Angleterre, à la demande de son éditeur qui lui commande un reportage, quasi ethnographique, sur les conditions de vie dans les mines au temps du chômage de masse. Le romancier établi a déjà fait l’expérience de la « dèche » à Paris et à Londres, mais l’expérience exhalait à l’époque un aventureux et quasi romantique parfum d’émancipation.
Cette fois-ci, l’odeur et le bruit seront du genre effroyablement naturaliste. Bruit des galoches des ouvrières qui retentissent à même la chaussée, sur lequel s’ouvre le livre, faisant de ce dernier l’équivalent d’une magistrale « claque » dans la figure du narrateur comme du lecteur. Bruit ininterrompu et vacarme assourdissant, par la suite, des machines, partout dans les houillères. Odeur infecte, aussi, qui vous prend au nez et à la gorge, à l’intérieur de la triperie des Brooker, où le narrateur a pris pension. À chaque étape du périple, la puanteur est au rendez-vous, compagne obligée de la saleté, de la promiscuité et de la laideur industrielles (« laideur si atroce et si écrasante qu’on n’a d’autre choix, si l’on peut dire, que de composer avec elle »). Est-ce à dire que les « basses classes sentent mauvais » ? [1] Qu’on ne s’y trompe pas : l’énoncé aux forts relents de racisme, rappelant un « le bruit et l’odeur » de sinistre mémoire, n’est pas à prendre au premier degré : officiellement, Orwell le convoque au titre des préjugés autant culturels que psychologiques qui se dressent, comme autant d’obstacles, sur la route de Wigan. Reste que ces préventions, l’intellectuel de gauche les partageait peu ou prou. Avant de comprendre la nécessité de s’en détacher, dût-il lui en coûter.
À ce stade, entre en ligne de compte une dimension rarement prise en charge par les traducteurs français. Le titre original, en effet, « The Road to Wigan Pier », exprime à la fois un déplacement et un marqueur culturel emprunté à la typologie biblique. Tout lecteur anglophone y entend un rappel du dessillement subi par Saül sur le chemin de Damas, où il comptait superviser la persécution des chrétiens. Mais, lorsqu’il est frappé par la lumière du Christ se manifestant à lui, des écailles lui tombent des yeux. Pareille conversion, en l’espèce au christianisme, marquée en outre par un changement de nom, de Saül à Paul, Orwell ne la reproduit pas à l’identique, mais du moins aura-t-il connu son « chemin de Damas », au sens où le séjour en pays minier lui aura ouvert les yeux sur toutes sortes de choses, à commencer par la dépendance absolue du pays d’en haut – et de la civilisation qu’il porte – envers le charbon d’en bas, celui qu’exploitent les mineurs de fond. Des mineurs de petite taille, au passage, dont il admire la plastique, déplore le mauvais état sanitaire, tout en saluant leur peu commune faculté de résistance, ainsi que leur non moins admirable « décence commune ».

Après une catastrophe minière à Cwm, au Pays de Galles (1927) © Gallica/BnF
Présente dans le titre anglais, il est une autre subtilité qui ne passe pas aisément en français. Pier, en anglais, c’est le quai, certes, d’où le « quai de Wigan », un poil statique. Mais, en la circonstance, un quai tenant davantage du pont branlant, servant autrefois à décharger le charbon, et qui a disparu depuis longtemps. De fait, ce quai fantôme consacre la constitution d’une « légende urbaine », dont Orwell est venu constater, in situ, l’inanité. Mais pier, dans l’imaginaire collectif, désigne surtout une jetée. À l’image de Brighton, Ramsgate, Margate et autres stations balnéaires du sud de l’Angleterre qui s’enorgueillissent de leur jetée victorienne où déambulent les vacanciers en mal de sensations. Il y aurait donc un certain cynisme à laisser entendre que, sous les pavés de Wigan coincée au milieu des terres, entre Liverpool et Manchester, se trouve la moindre plage…
À la quête d’un quai perdu (et jamais retrouvé) succède une enquête d’un autre type, portant cette fois sur les contours en pointillé du socialisme à l’anglaise. C’est que lui aussi manque cruellement à l’appel. Et Orwell de s’employer à tenter de dégager la pureté brute du « diamant » socialiste du « fumier » des pseudo-doctrines en passe de l’ensevelir. La question qui le taraude devient celle-ci : « comment fabriquer des socialistes aussi vite que possible ? ». Sous-entendu, de vrais socialistes, à mille lieux des socialistes « excentriques » en peau de lapin qui pullulent à Londres sans faire avancer la cause d’un pouce. Cette hétéroclite coterie de « végétariens à la barbe fleurie, de commissaires bolchéviques à demi gangsters et à demi perroquets, de dames en sandales pétries de bons sentiments, de marxistes chevelus se gargarisant de grands mots, de transfuges quakers, de zélateurs du contrôle des naissances et de scribouillards crypto-travaillistes », Orwell assume de ne pas la porter dans son cœur. Mieux, ou pis, il l’accable d’une détestation crasse, où se concentrent mille et un biais, tous moins recommandables les uns que les autres, à commencer par la misogynie et l’homophobie. Dans la guerre du goût qui l’oppose aux farouches partisans de la révolution à l’Est, Orwell ne fait pas dans la dentelle. Après le reportage sur le terrain, le dézingage en règle ; la grosse mitraille, à la suite des notes télégraphiques sur la crise du logement. En prennent pour leur grade : le moralisme doctrinaire, le progressisme mal digéré, le « culte stupide de la Russie ».
On pourra trouver déplaisants le ton polémique et la vitupération ad hominem adoptés en cette deuxième partie. Reste que cela s’appelle faire de la politique. Et que c’était sans doute le prix à payer pour qui entendait revenir aux fondamentaux du socialisme. Lesquels ont pour noms : indéfectible croyance dans l’avenir de la révolution et lutte de tous les instants contre le despotisme et les dominations, d’où qu’elles viennent. « Intersectionnel » avant l’heure, Orwell pressent en effet à quel point les ouvriers en général, les mineurs en particulier, sont dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres ce que sont les Birmans sous la domination anglaise. Des parias, en butte à l’humiliation et à la discrimination cumulées : « être forcé d’attendre des heures, devoir se plier au bon vouloir d’autrui […] Soumis à d’innombrables influences, l’ouvrier est en permanence réduit à un rôle passif. Il n’agit pas, il est régi ». L’un dans l’autre, on peut savoir gré à Orwell de remettre l’église socialiste au centre du village planétaire. « Justice et liberté ! » : sa formule, qui claque et résonne comme un coup de clairon, a un grand mérite. Celui de la clarté définitoire, fût-elle cash, en des temps, qui sont aussi les nôtres, de grand confusionnisme idéologique.

Après une catastrophe minière à Cwm, au Pays de Galles (1927) © Gallica/BnF
Actualité d’Orwell, donc, finalement plus sensible à la vérité unique du visage humain, rongé par la misère et la souffrance, qu’aux données statistiques et aux généralités de la sociologie. Et ce, malgré l’évidente différence de contexte. Hier, le fléau économique et social s’appelait chômage de masse. Aujourd’hui, on assiste à la généralisation du travail précaire et intérimaire – mais ses effets sont tout autant « délétères », le mot est d’Orwell. Du reste, c’est bien sous la bannière de ce dernier, tout récemment, que Florence Aubenas s’est rangée : son Quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010), bien nommé celui-là, reprend le travail pionnier de journalisme d’immersion autrefois mené à Wigan pour l’appliquer aux femmes employées à faire le ménage sur les ferries trans-Manche. Hier, le fascisme représentait la menace principale planant sur l’Europe. Qui pourrait soutenir, 85 ans plus tard, que la « bête immonde » a disparu ? Là encore, il faut savoir prêter l’oreille aux leçons prodiguées par Orwell. Entre deux coups de bâton, le Père Fouettard lève le voile sur la respectabilité dont, en Angleterre du moins, le fascisme aime à se parer. « Le fasciste puise sa force dans les meilleurs courants conservateurs comme dans les pires. Il séduit d’emblée tous les individus attachés aux traditions et à la discipline. Même sous ses traits symboliques les plus détestables, le fasciste n’a pas forcément conscience d’être une brute épaisse. Il se voit plutôt comme un Roland au col de Roncevaux protégeant la chrétienté contre les Barbares. » Toute allusion à un personnage contemporain dont le nom commence par un Z serait évidemment fortuite…
Pérennité, enfin, des leçons que le déplacement physique à Wigan a permis de faire émerger au grand jour. Il en est qui ne sont pas bonnes à entendre : « Toute opinion révolutionnaire tire une partie de sa force d’une conviction secrète que l’on ne peut rien changer. » Sans commentaire. Mais le principal enseignement à retenir – il est universel, et chacun pourra en vérifier la pertinence sur sa petite personne. Il a pour nom « différence de classe » – reste celui-ci : « maudit grain de sable de la différence de classe, qu’on sent comme le petit pois sous le matelas de la princesse ». Ainsi, tant que perdurera l’incommensurable mépris ressenti par la classe moyenne envers l’ouvrier, il n’y aura pas de révolution, pas de société sans classes. Or la première demeure plus que jamais indispensable à l’avènement de la seconde. Décidément, avec ou sans biais, il n’y a pas une ligne à retirer au bréviaire du socialisme orwellien
1. Il serait sans doute plus pertinent de parler de « classes populaires » que de « basses classes ».
2. Dans l’édition d’Orwell dans la Pléiade (2020), Véronique Béghain fait exception à la règle en traduisant : Wigan Pier. Au bout du chemin.
EaN a également rendu compte de la retraduction de 1984 par Josée Kamoun, des adaptations de ce roman en bandes dessinées, et des nouvelles traductions de 1984 et de La ferme des animaux.

George Orwell
Un Orwell à hauteur d’homme, avec ses forces – son exigence de justice, son ardente obligation de solidarité avec les opprimés de tout poil – et ses faiblesses – virilisme, androcentrisme, homophobie. De quoi écorner, sans rien du monde la brouiller, l’image du « modelle commun et humain » (Montaigne), d’emblée convoquée par Philippe Jaworski, responsable d’une édition qui, elle aussi, est un modèle du genre. Cette très cohérente Pléiade fera date, à n’en pas douter, entre autres parce que, pour la toute première fois, le signifiant maître qu’est Big Brother est traduit : place, enfin, au « Grand Frère ».
George Orwell, Œuvres. Trad. de l’anglais par Véronique Béghain, Marc Chénetier, Philippe Jaworski et Patrice Repusseau. Édition de Philippe Jaworski avec la collaboration de Véronique Béghain, Marc Chénetier et Patrice Repusseau. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 664 p., 66 € jusqu’au 31 mars 2021
On le sait peu en France, mais George Orwell n’est qu’un nom de plume – un nom de guerre plutôt. Le véritable patronyme de l’écrivain était Eric Blair, et c’est lors de la parution de Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) qu’il franchit le pas : son nouveau prénom sera celui du saint patron de l’Angleterre, excusez du peu, et il portera le nom d’une rivière coulant tout près de la demeure de ses parents, dans le Suffolk, un signifiant dont il aimait la « rondeur » tout anglaise.
Rien de melliflue, pourtant, dans le propos. Tranchante, impérieuse, férocement partiale à l’occasion, quoique continûment cristalline, telle est sa prose. Plongeant ses racines, donc sa radicalité, loin dans l’imaginaire du dissent, du non-conformisme protestataire tel qu’il naît puis s’amplifie au long des XVIe et XVIIe siècles anglais, Orwell perpétue une tradition hérétique, refusant « de faire insulte à sa propre conscience » et n’ayant pas peur de dire leurs quatre vérités aux puissances d’« empêchement ». Tradition que l’éditeur, dans la Pléiade déjà, de Herman Melville, Philip Roth, Francis Scott Fitzgerald et Jack London, connaît intimement, dans la mesure où, de la Vieille à la Nouvelle-Angleterre, elle n’a fait que se déplacer d’est en ouest, sans que change sa nature profonde. Autre veine, anglo-américaine toujours : l’exploration des marges urbaines et de leur « imaginaire social », ainsi que le dirait le regretté Dominique Kalifa. D’où les nombreuses passerelles, reliant l’« Abîme » de Jack London à la « Dèche » de George Orwell, et qui nous font entrer dans le secret de la fabrique d’une écriture commune, celle du « terrain ».
Il revient à Véronique Béghain, autre américaniste, de lever un lièvre : les deux récits dont elle a la charge et dont elle assure la traduction, Dans la dèche et Wigan Pier. Au bout du chemin, font apparaître, au terme d’une analyse serrée, combien la volonté de se tenir aux côtés des classes populaires et laborieuses a pu conduire Orwell à survaloriser une forme de virilité ouvriériste, à craindre, aussi, pour le « pénis et la démoralisation de l’Occident », pour le dire avec les mots de la passionnante enquête menée en leur temps par Jean-Paul Aron et Roger Kempf. Faire œuvre d’homme – l’expression est de Marc Aurèle – ne va pas sans rejets, phobies et aveuglements, par exemple aux souffrances des vulnérables au féminin. Ces critiques, notamment féministes, il importait de les entendre et, en ne le ménageant en rien, cette édition en tout point scrupuleuse n’en sert que mieux la cause de l’écrivain. À l’inverse, le précieux témoignage personnel que signe son ami George Woodcock, sous le titre Orwell à sa guise. La vie et l’œuvre d’un esprit libre (Lux), qui commence par le dépeindre sous les traits d’un Don Quichotte, n’échappe pas tout à fait à la loi du genre hagiographique.

Ce volume est traversé par trois lignes directrices, un geste, un principe et un paradoxe, au service d’une rigueur, d’une honnêteté de bout en bout exemplaires. Le geste consiste à verser l’artiste résolument du côté des victimes, de l’homme ordinaire (common man) et de sa dignité (decency), qu’il ait le visage de Winston Smith ou de John Flory (l’expatrié d’En Birmanie). C’est l’homme quelconque, universel, non le prolétaire, qui est le héros orwellien par excellence, soutient Philippe Jaworski. Et pan sur plus d’un bec… Le paradoxe qui en découle, c’est que jamais commentateur avant lui se sera aussi peu intéressé à Big Brother, aura fait si peu de cas de la société de surveillance qu’il symbolise à tout jamais. Pis, la technologie qui la rend possible se voit ici traitée de bidouillage indigent, dérisoire, faible pour tout dire. Et ce, alors que pour la première fois dans l’histoire de la traduction en français de 1984, Big Brother n’est plus : Big Brother est ici remplacé par « Grand Frère ». À peine traduit, voilà son spectre déjà éclipsé !
Faut-il s’en réjouir ? Oui, dans l’absolu, même si subsiste l’ombre d’un doute quant à la forme. Sous le premier septennat de François Mitterrand, on se souvient que les « grands frères » travaillaient, dans les cités et les quartiers, à rétablir une forme de fraternité, en faisant œuvre utile de médiation, voire d’intégration. On imagine assez mal, même à travers le prisme de l’ironie, le dictateur à la tête de l’Océania dans ce rôle-là. Reste le principe, auquel on souscrira sans réserve. Traduire, c’est tout traduire, avec la transparence de la vitre, d’autant plus que
1984 – c’est l’une des convictions les plus fortes de Philippe Jaworski – impose la question du traduire au cœur du dispositif. Avec sa démesure, ses barbarismes, sa laideur monstrueuse, cette nouvelle version du « néoparle » orwellien (anciennement la « novlangue ») procède d’une compréhension en profondeur du mal qui gangrène la langue, qu’elle soit anglaise, allemande ou française.

Un autre Orwell était-il possible ? Peut-être, mais on le dit sans grande conviction, tant la lumière répandue sur notre présent par cette lecture de ce classique « imparfait » est vive. Pour cela, il aurait fallu mobiliser le patriotisme de l’écrivain ; dans une série de courts textes écrits en 1941, alors qu’un déluge de bombes allemandes s’abat sur Londres, sa plume caustique fait mouche : « Une lady en Rolls Royce est plus nuisible au moral des troupes et du pays qu’un escadron de bombardiers de Goering ». Et puis il y a la perspective de la « révolution anglaise », dans laquelle l’intellectuel de gauche continue de croire : « Nous devons ajouter quelque chose à notre héritage ou le perdre ; nous devons grandir ou devenir tout petit, aller de l’avant ou reculer. Je crois en l’Angleterre, je crois que nous irons de l’avant. » Mais c’eût été encourir le reproche de chauvinisme.
Ou davantage solliciter la veine romanesque d’Orwell. Non, il ne fut pas toujours ce romancier « malhabile » sous les traits duquel il se dépeignait à loisir, avec un sens très consommé de la
self deprecation (auto-dépréciation) poussée jusqu’au masochisme. On peut se montrer plus indulgent que Philippe Jaworski, dont l’appréciation portée sur le corpus romanesque, en dehors bien sûr des textes de fiction ici retenus, tient du réquisitoire. Un peu d’air frais (1939), par exemple, ne mérite pas forcément la charge sévère dont il fait ici l’objet ; le roman a ses fans, et son premier mérite est d’apporter, justement, une bouffée d’oxygène, un appel d’air, dans la grisaille étouffante de ces années d’avant-guerre, en proie aux querelles idéologiques sans merci, aux injonctions contradictoires sommant de prendre position pour un camp ou pour l’autre. En des accents quasi lawrenciens, ressuscite, le temps d’une brève escapade, assurément sentimentale et régressive, un paysage d’enfance, quand la ville – la banlieue, spectre encore plus hideux – n’avait pas encore dévoré la campagne. A-t-on du reste noté l’étrange ressemblance physique entre Orwell et D.H. Lawrence, deux écrivains emportés au même âge, mais à vingt ans de distance, par la même maladie (la tuberculose) ? Une mine pareillement sombre, une maigreur d’ascète, des yeux brûlants de fièvre, un semblable air de cadavre ambulant, de stylite sur sa colonne, tous deux dévorés, en définitive, par le démon de l’écriture, cet instinct « qui pousse le nourrisson à brailler pour qu’on s’occupe de lui ».

EN ATTENDANT NADEAUÀ ce titre, on a longtemps voulu voir en Orwell la figure d’un saint, presque d’un martyr, en tout cas d’un prophète, dans la lignée d’un William Blake marchant dans les rues de Londres, et imprimant chez ses contemporains des « marques de tourment et d’affliction ». C’est la pente suivie par une certaine critique britannique, qui se plaît à retracer la filiation vétéro-testamentaire dans les écrits d’Orwell. Portrait d’Orwell en Daniel dans la fosse aux lions :
Ose agir comme Daniel,
Ose te dresser seul,
Ose ne rien céder
Ose le faire savoir.
Résolument laïque, l’Orwell de Philippe Jaworski ne mange pas de ce pain-là. L’essayiste incisif se nourrit de « vache enragée » (ancien titre français de Dans la dèche), invariablement présente au menu des damnés de la terre. Il s’incarne ici-bas, dans le monde qui est le nôtre, dans la suie et la crasse, mais aussi au plus vif et au plus près des sensations ; il prend racine dans l’observation, dans l’attention de chaque instant portée aux détails, aux « choses vues ». Il rejette la littérature qui trouverait, à l’instar d’un Henry Miller, refuge « Dans le ventre de la baleine ». Rien de douillet ni de confortable chez Orwell, pour qui écrire c’est s’empoigner, c’est s’exposer, et dont le « complexe » serait, à tout prendre, celui d’un anti-Jonas. Il se préoccupe de socialisme, de ses contenus réels, et non formels, mais sa ligne n’est jamais celle du parti – elle demeure, « contre vents et marées », dit George Woodcock, celle de l’écriture faite souverainement politique. Le pire cauchemar de ce franc-tireur impénitent ? Une botte de soldat qui écrase un visage d’homme ou de femme, sous toutes les latitudes. En vérité, ce soi-disant oiseau de malheur œuvrait pour le bien (Or-well) de ses semblables – de ses « Frères humains ».
Tristan felix
Tristan Felix est née au Sénégal et demeure à Saint-Denis. Poète polyphrène et polymorphe, elle décline la poésie sur tous les fronts. Elle publie en vers comme en prose, chronique et, pendant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poétiques. Elle est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le Petit Théâtre des Pendus), conteuse en langues imaginaires et clown trash (Gove de Crustace). Elle donne des spectacles dans des théâtres, des galeries-musées, des médiathèques, salons, instituts culturels ou scolaires, festivals. Elle expose ses dessins et photographies. Elle organise des lectures-prouesses sur scène ou à la radio, des Troquets Sauvages, des ateliers de calligraphie et des conférences animées sur la manipulation, à Paris comme en province. Elle enseigne parallèlement les lettres, à sa façon, au pied de la Goutte d’Or, à Paris.
En 2008, elle fonde avec le musicien compositeur Laurent Noël L’Usine à Muses, pour la promotion des arts vifs et de la poésie, et fabrique des courts-métrages avec son complice nicAmy, cameraman. Elle cultive l’échange, l’étrange, le brut et le ciselé. Ses créatures venues d’ailleurs tentent de guérir qui s’y frotte. Son univers onirique est inquiétant et jubilatoire, entre théâtre de rue intérieure, cabinet de curiosités et cirque poétique.
La Passe, Diasporiques, Diérèse, Dissonances, Sarrazine, Traction-Brabant, Comme en Poésie, Poésie Première, Contre-allée, Décharge, Le Grognard, Empreintes, L’Igloo, L’Intranquille, Ecrits du Nord, Arcane 18, L’Ampoule, Tinbad…

Tristan Felix, étale de poésie. Après plus de vingt recueils publiés (d’autres restent encore inédits) où se répondent textes, photographies et dessins, elle est devenue si assurée de son talent en plusieurs genres qu’un regard d’ensemble sur une des œuvres les plus novatrices d’aujourd’hui devient possible. Mais comme sa furia naturelle ne laisse guère de place à l’analyse pondérée que tel de ses lecteurs attentifs produirait ou produira peut-être un jour, mieux vaut pour elle, artiste entre tous impatiente, mais néanmoins lucide, mieux vaut tenter l’aventure de son propre chef.Tristan Felix, Laissés pour contes. Journal des douleurs. Tarmac, 63 p., 12 €
Tristan Felix, Faut une faille. Z4 éditions, 159 p., 13 €
Cela passe d’abord, pour Tristan Felix , par un retour sur des « choses vues » dans Paris depuis une vingtaine d’années d’un œil exceptionnellement aigu, qui aboutit à « dix-huit drames » mettant en scène telles silhouettes d’immigrés transformés par la misère et l’abandon en tas de hardes agglutinées sur un trottoir. Du côté de La Chapelle, du trou des Halles, d’un peu partout surgissent ainsi des humains transformés en fantômes.
Pourquoi, à l’heure du premier bilan, revenir vers le réalisme ? Sans doute pour le fixer dans ses limites acceptables en poésie. Car chacun de ces « dramolets », comme aurait dit Robert Walser, est construit comme un poème en prose dans une langue tendue, elliptique, riche en tournures complexes ou en énigmes, toujours savante et presque impossible à citer, tant la distance s’y abolit entre la précision figurative du sujet concret peint sur le motif et la transmutation de ce même concret en images jamais abstraites.
Ainsi, ce portrait saisissant d’une jeune toxicomane vautrée dans l’épave d’une voiture vandalisée : « Dedans la caisse est un corps lové, un Z langé dans un duvet vaguement rose, singulièrement soulevé par le souffle irrégulier d’une invisible tête. Ce sera chez elle au moins, pour l’infini du rêve létal qui dans son sang file à toute vitesse, affleurant parfois par les trous d’une peau fouillée à l’aiguille. »
Le danger est grand, ici, de changer, par l’opération frauduleuse de la littérature, l’horreur de la réalité en spectacle. Mais tout le recueil, précisément, semble fait pour conjurer ce péril auquel ont succombé tant d’esthètes fin de siècle. Car la description y remet sans cesse la prétendue beauté du malheur à sa place. En témoigne l’empathie avec laquelle chaque personnage de cette cour des déchéances est traité pour que dignité humaine lui soit rendue.
Et c’est là un premier effet de la tendresse non larmoyante à l’égard des déshérités qui imprègne tous ces poèmes : définir une morale de l’écriture contre tout esthétisme dévoyé. Ainsi paré à récuser les dérives du misérabilisme en art, le poète a le droit de s’atteler à une sorte, ludique mais sérieuse, de discours de la méthode, et c’est ce qui fait l’objet de Faut une faille, remarquable série de réflexions sur ce qui fait, malgré la diversité extrême de ses enjeux, l’unité d’une œuvre dorénavant assez mûrie pour supporter les exégèses de sa créatrice elle-même.Tout est excellent dans Faut une faille, qui parvient à cerner en effet en quoi la fêlure, son acceptation et son usage esthétique sont au centre de toute une constellation de gestes de l’artiste occupée, pour la première fois avec cette rigueur, à comprendre comment son imaginaire fonctionne et s’organise en textes, sketches clownesques, films, dessins et tableaux. Elle revient donc sur sa double expérience formatrice (difficulté d’apprivoiser sa propre langue dans son enfance en partie passée au Sénégal ; choc frontal avec des élèves incapables aujourd’hui de maîtriser le français, gavés de publicités ineptes, hébétés, dans sa pratique de professeur de lettres d’un collège du XVIIIe arrondissement de Paris) et en tire un vibrant et magnifique éloge de la poésie comme remède à la stupidité (le texte « Faut une faille », qui donne son titre au recueil).
Mais on trouvera également dans ce livre une tentative d’autoportrait à partir de l’injonction initiale (« Je me concentre pour ne ressembler à rien »), à laquelle l’auteur se montre au fil de son être multiforme éperdument fidèle, toujours en train de traverser, sur le tranchant du Pont de l’Épée de ses amours médiévales, le flot d’inanité qui sépare le monde effarant et morbide qui est communément le nôtre des territoires de toutes les magies où elle déploie ses inventions saugrenues.
Manigances prophylactiques, puisque, en aucun cas – voir Laissés pour contes –, elle ne sépare son sort de celui de ses contemporains, surtout les plus déchus On plongera avec intérêt les mains dans les coffres de cette caverne d’Aladin, en faisant d’abord retour sur les dix années d’expérimentation poétique consacrées à la fondation et à la direction, en compagnie de Philippe Blondeau, autre poète de grande qualité, de la revue La Passe, dont les thématiques festives (l’enfance, la transmission, le rêve, l’animalité, la folie, la farce et la tragédie, le mystère des langues, page 31) en ont fait jubiler et réfléchir quelques-uns, d’autant que la liberté de création la plus absolue était l’unique ciment entre ses adeptes.
Suivent les analyses vraiment éclairantes de deux des plus étranges pratiques de Tristan Felix, celle de clown féroce et décérébrée (sous le nom de Gove de Crustace) et celle d’inventeur de spectacles farfelus et tendres (sous le nom de Petit Théâtre des Pendus) à base de marionnettes composées d’ossements ramassés, de tissus et de toutes sortes d’objets de rebut souvent lessivés par la mer. Ces analyses permettent de mesurer en quoi tout cet hétéroclite (poèmes, dessins, contes, performances fixées en vidéos) est rassemblé sans disparate dans une personnalité d’artiste unique qui ne rend de comptes qu’à ceux qu’elle admire (une panoplie de romanciers et de poètes, car elle est éclectique, et puis ces géants définitifs : Baudelaire, Kantor, Béla Tarr…).
Les derniers textes du recueil contiennent une dizaine de pages sur les activités graphiques de ce Fregoli de l’expression poétique (dessins à l’encre de Chine, plus récemment enrichis de couleurs faites de pigments aussi expérimentaux que ceux de Hugo, mode de création où, je ne suis pas spécialiste, il me semble qu’elle excelle). Je ne voudrais pas abuser du terme de « chamanisme », plutôt galvaudé, mais là il s’impose.
« Entrez dans la danse » : il n’y a pas que le tango (voir le recueil Tangor, précédemment paru) qui fait frétiller les méninges de notre multiculturelle. Enfin, une profession de foi clôt ce volume riche de pages qui devraient parler à chacun : foi en l’amour de la poésie qui se dresse en rempart destiné à contenir certain pessimisme narcissique de nantis ou de méprisants qui se trouvent être, fondamentalement, de droite (de Léon Bloy à Houellebecq).
La célébration de la fuite permet ici de refuser tous les pouvoirs exercés arbitrairement sur le réel, et notamment sur sa composante humaine humiliée par les puissants et malheureuse de son impuissance. On est loin de la naïveté des lendemains qui chantent. Mais loin aussi du refuge hautain dans la tour d’ivoire. Ce pessimisme actif aux bras largement ouverts nous convient assez : « Contre les bruits, mon bruit », disait Michaux. Seul mon bruit, en effet, s’il est authentique, peut servir à d’autres, peut-être panser leurs plaies visibles ou secrètes, en tout cas ne pas s’abîmer dans la vanité.