dimanche 20 août 2023

Un Dada du XIIIe siècle

Douin de Lavesne, Trubert
Capitales historiées, © BnF, manuscrit français 2188, fol. 4 et 5

 

Un Dada 

du XIIIe siècle

par Alain Joubert
27 juin 2020

Où l’on pourra vérifier que l’éternité de la jeunesse se manifeste à travers le temps, dès les provocations infernalement drôles d’un trouvère du XIIIe siècle. Dans son fabliau Trubert, le révolté Douin de Lavesne se révèle un artiste surréaliste et dadaïste avant l’heure.


Douin de Lavesne, Trubert. Nouvelle traduction, présentation et notes de Bertrand Rouziès-Léonardi. Lurlure, 224 p., 19 €


Trubert, avec ses 2 984 vers, relève-t-il du fabliau – comme indiqué sur la couverture – ou bien du roman – à la manière du Perceval de Chrétien de Troyes ? On retrouve codes et langage du roman antique, relève Bertrand Rouziès-Léonardi dans sa présentation : « alternance de séquences purement narratives et de dialogues enlevés qui vont du registre familier au registre soutenu, élasticité temporelle, intensification de l’action, invraisemblances calculées, listes descriptives, personnages archétypiques qui couvrent tout le spectre social ou presque, géographie bipolaire (la forêt/le château), etc. ».

Peu importe, au demeurant, puisque ce qui aimante Trubert c’est, par le non-sens et la provocation, de mettre à mal les fondements de l’ordre alors dominant, l’aristocratie. Tout y passe : chevalerie, guerre, famille, mariage arrangé, vassalité, les armes employées ayant double force, à la fois directe et symbolique, à savoir sexualité, homosexualité et zoophilie, note le traducteur, qui précise : « Trubert remplace Dieu par le Désir. Il suffit d’un déguisement et d’une caresse pour rendre égaux tous les hommes devant le Désir ».

Comme il convient de donner un corps bien réel aux règles combattues, de les incarner en quelque sorte, ce sont le duc Garnier et le roi Golias qui deviendront la cible des outrances et de la violence – parfois criminelle – manifestées par Trubert, afin de mener son combat de « truand » parmi les truands au pouvoir, eux qui n’hésitent pas à violenter leurs « sujets » avec impudence. Car il s’agit d’exposer « le fond de bassesse inhérent à toute grandeur. On n’abaisse pas un fond. C’est la superstructure qu’il faut effondrer. Le bâton n’est pas de trop pour y parvenir. Le bâton, c’est l’arme du pédagogue », insiste le traducteur, sachant que Trubert est ce redoutable pédagogue, comme on va le voir. Ainsi, quand notre truand s’indigne devant un crucifix géant sur lequel il voit agoniser un pauvre type, cela « vaut sermon à l’adresse de tous ces chrétiens prétendus qui, habitués par l’art à la vision horrifique du Christ souffrant, ne s’étonnent plus de voir un homme, larron ou pas, se balancer au mât du gibet seigneurial ». Quand l’Art sert la soupe à la soumission : retenons cette variante à La Boétie, et revenons à nos bâtons !

Pour mieux aboutir à ses fins, notre héros s’appuie d’abord sur un motif (un prétexte ?) de bon aloi, déclarant à sa mère, veuve avec deux enfants, fille et garçon, tous prenant soin d’une génisse, ce qui va suivre : « Mère, il me vient une idée à l’esprit : / Nous devrions vendre notre génisse. / Ma sœur aurait besoin d’une pelisse. / Vous voyez bien qu’elle va toute nue. / Tant qu’elle sera chichement vêtue, Nous lui chercherons un époux en vain ». Avec l’accord de sa mère, « Trubert se met en chemin au matin. / C’est au château que le marché se tient. / Avec sa vache, il s’y rend sans tarder. / Un boucher se dit prêt à l’acheter ». Commence alors la valse des avatars ; avec les sous de la vente, il achète une chèvre à bon prix et, sans coup férir, demande à un maître artisan de la peindre de plusieurs couleurs : « Le maître applique alors sur la toison / Indigo, jaune, vert et vermillon. / Cette opération embellit la bête ».

De retour au château, où vit le duc de la contrée, sa femme, « assise près d’une croisée, / Dit à celle qui lui tient compagnie : / Regardez, mademoiselle Aude, ma mie, / La bête étrange que cet homme mène, / Les couleurs qui ruissellent sur sa laine. / Je dois l’avouer, c’est une merveille ! ». Désirant vivement l’acquérir, elle mande Trubert en ses appartements et lui dit : « S’il vous plait, veuillez nous vendre / Votre chèvre. N’hésitez pas à prendre / De nos deniers sonnants pour vous payer. »  Mais Trubert lui propose un singulier marché : « Oui-da, je vous la vendrai volontiers, / Une saillie et cinq sous en deniers / C’est là son prix. À moins vous ne l’aurez ».

J’ouvre ici une parenthèse. Mes connaissances en ancien français sont très limitées mais, puisque nous est donné en page de gauche le texte original, je m’interroge : pourquoi le traducteur a-t-il choisi le mot « saillie », aujourd’hui réservé au taureau ou à l’étalon, par exemple, alors que, sous la plume de l’auteur, c’est « foutre » qui figure en bonne place pour désigner l’exercice ? Un zeste de pudeur bien étonnant chez celui qui, dans son introduction, n’hésite pas à écrire : « Haut les culs et bas les masques ! » D’autant que le mot « foutre » a toujours pignon sur rue, de nos jours, si j’ose dire ! Une coquetterie, peut-être ?  Souhaitons qu’il n’y en ait pas d’autres, qui nous échapperaient…

Douin de Lavesne, Trubert

Après tergiversations, et sur les conseils de sa suivante, la duchesse sera chevauchée par Trubert mais, le retour du duc s’annonçant, et alors que Trubert s’incruste, elle puise largement dans son coffret débordant de bijoux et de pièces d’argent, puis chasse Trubert qui s’en va avec sa chèvre et dix livres au moins. En débouchant sur la chaussée, il rencontre le duc et sa troupe qui reviennent de la chasse. Tous s’étonnent devant la chèvre, phénomène rare ! Le duc s’approche du garçon et lui dit : « Cette chèvre est-elle à vendre, l’ami ? / – En effet, monseigneur. Vous la voulez ? / – À combien, mon frère, vous l’estimez ? / Dites-moi son prix et je vous l’achète. / – Volontiers. La chose n’est pas secrète. / Elle vaut quatre poils de votre cul / Et cinq sous tout rond. J’ai fait le calcul ».

Après s’être indigné, le duc finira par céder, baissant ses chausses au nez de Trubert et lui montrant son derrière ; à l’aide d’un poinçon bien effilé, il pique le duc au cul, ce qui provoque bien des cris de l’intéressé qui, pour que le marché se termine, fait remettre au garçon cent sous d’un chevalier et part avec la chèvre qu’il entend offrir à la duchesse ! On aura compris ce qui va suivre, il convient donc de presser le pas ! Le ton est donné, et les leçons vont s’accélérer, à base de mystifications bien tranchantes où le bâton jouera pleinement son rôle éducateur, sachant qu’ici le bâton matérialise l’esprit de rébellion vis-à-vis de l’autoritarisme du pouvoir et ne constitue pas une fin en soi ! « Il est dans l’essence des symboles d’être symboliques », disait Jacques Vaché

Vont se succéder dès lors plusieurs métamorphoses de Trubert, toujours destinées à ridiculiser le duc en lui faisant mille misères. Ainsi : « Un petit démon lui souffle à l’oreille / Que le duc n’a pas fini de le voir. / Il lui rendra visite pour savoir / S’il ne peut pas en tirer plus d’argent ». Déguisé, grimé et armé tel un charpentier, il se fait bientôt inviter au château, le duc ayant quelques projets pour une nouvelle maison. S’ensuivront certains épisodes  où, après avoir pété bruyamment au dîner de réception et accusé sa voisine de table, Trubert entraînera le duc dans la forêt, parviendra par menterie à le ligoter à un arbre et lui administrera une volée de coups de bâton (le revoilà !), non sans, la nuit précédente, s’être fait passer pour lui auprès de la duchesse, profitant de l’obscurité et d’une chambre séparée, et non sans avoir joui tant et plus de l’épouse, à la grande satisfaction de celle-ci, très surprise de tant de vigueur inhabituelle !

Toujours par menterie, ruse et vilenie, Trubert parviendra à faire pendre, au château, le neveu du duc qui pensait bien tenir son agresseur en sa personne. Mais la bastonnade l’ayant fort endommagé, il fait quérir le meilleur médecin possible ; évidemment, c’est à nouveau Trubert, dûment déguisé, qui se présente. Afin de soulager les douleurs, et après avoir isolé le patient avec ordre de ne pas déranger, il l’attache à nouveau, l’enduit d’un onguent « miracle » qui n’est autre que de la merde de chien, et lui fait donner de la verge une fois encore.

Douin de Lavesne, Trubert

Capitales historiées, © BnF, manuscrit français 2188, fol. 4 et 5

Plus tard, alors que le duc se voit lancer un défi guerrier par le roi Golias, c’est en chevalier flamboyant que Trubert se propose de défaire l’armée ennemie. Il y parviendra grâce à un cheval emballé et à certaines circonstances ; en chemin vers le château, il croisera une paysanne. « Il lui découpe le cul et le con, / Et met dans un sac cette venaison. / Il compte l’offrir au duc en présent », prétextant qu’il s’agit là de ce qui reste de la tête du roi Golias, dûment décapité par ses soins. Pour cela, le duc lui offrira la main de sa fille ! Encore plus tard, après avoir été démasqué, il revient habillé en femme, et prétend être la sœur de Trubert ; le duc, séduit par sa mine et ses propos, lui confie de veiller sur sa fille en tant que suivante. Le soir, quand il faut aller au lit, Rosette, la fille du duc, propose à celle que l’on nomme dame fleurie de dormir avec elle. La chandelle éteinte, et la chemise enlevée, c’est sous les draps que commence la scène : « Comment en l’état rester impassible ? / Trubert a beau faire, son vit se tend. / Rosette contre sa cuisse le sent : / Qu’est-ce donc que ceci ? Dites-le-moi. / – Très volontiers, en toute bonne foi. / C’est mon copain, un petit lapereau. […] Dedans mon con je le mets et le couche / à l’occasion il m’apaise et me fait le plus grand bien. / – Accepterait-il d’entrer dans le mien ? »  Etc, mais le lecteur avisé sait ce qui va s’ensuivre ! Faut-il voir là l’origine de l’expression « chaud lapin » ?

Du dénouement, il ne sera rien révélé ici ; sachez cependant qu’à force d’habiletés Trubert parviendra à faire épouser Rosette par le roi Golias – point mort, on l’a deviné –, et que ce glissement vers l’amour opéré par Douin de Lavesne en ses ultimes vers « se présente comme une passation de relais au sexe dit ‟faible”, qui se rebiffe à travers lui [le héros] », peut annoncer le traducteur.

Si, comme le suggère la quatrième de couverture, Trubert « anticipe de plusieurs siècles certaines performances dadaïstes », j’avance que l’hommage fait à la femme in fine le rapproche également du surréalisme et de ses valeurs, révolte comprise.

EN ATTENDAN NADEAU


vendredi 18 août 2023

Marc Porée / À bout de souffle


Invisibles visiteurs : trois récits de Poe, James et Maupassant

Illustration de Pancho © D.R.


À bout de souffle

L’édition propose, l’actualité dispose. L’axiome se vérifie une fois encore avec cette édition qui réunit Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant et Henry James, soit trois stars de la littérature du XIXe, siècle d’or du fantastique s’il en est, à travers des récits dont deux au moins, Le Horla et Le tour d’écrou, sont des classiques du genre. Mais est-ce la familiarité, et donc la paradoxale absence d’étrangeté, des deux textes de Maupassant et de James ? Toujours est-il que L’homme sans souffle de Poe, premier par ordre d’apparition, est tout près de phagocyter les deux poids lourds du volume. La faute à l’actualité sanitaire qui est la nôtre, pour ne pas la nommer.


Invisibles visiteurs. Edgar Allan Poe, « L’homme sans souffle » ; Guy de Maupassant, « Le Horla » ; Henry James, « Le tour d’écrou ». Préface de Noëlle Benhamou. Textes présentés et traduits par Jean Pavans et Émile Hennequin. Illustrations de Pancho et William Julian-Damazy. Baker Street, 320 p., 21 €


Qu’on en juge plutôt : un récit qui met d’emblée l’accent sur « la perte du souffle » (titre d’origine en anglais) et se conclut par l’évocation de la grande peste d’Athènes ne peut pas ne pas nous « interpeller », nous les covidés de l’an 2020, victimes d’anosmie, quand ce n’est pas d’agueusie, et redoutant de succomber aux effets d’une pandémie dont l’une des formes les plus graves est d’ordre pulmonaire, à l’origine de défaillances respiratoires aigües pouvant même être fatales. Comparaison n’est pas raison, assurément. Et le propos de Poe est bien sûr tout autre. Mais, une fois encore, l’occasion nous est donnée de réfléchir à ce qui fait l’actualité « absolument inépuisable » de la littérature, pour le dire avec les mots d’Hélène Cixous.

Une ville assiégée finit toujours par céder à ses assaillants dès lors que ces derniers font preuve de patience et de détermination. Ainsi débute le texte de Poe, dont le propos obvie – mais gare à l’ironie vacharde qu’il ne cesse d’y manifester – est de souscrire « au courage constant que donne la philosophie », lequel fera que, toujours, on triomphera de « la mauvaise fortune la plus tenace ». Du courage, le narrateur, un certain M. Pasdesouffle, n’en manque pas, fût-ce de manière confuse et obstinément bornée.

Il faut reconnaître que le sort qui s’abat sur lui est d’une cruauté sans nom, au point d’en devenir d’une invraisemblance tout abracadabrantesque. Roué de coups, mutilé de bout en bout, c’est le crâne fracassé et amputé, vivant, de ses viscères qu’il se trouve pendu, puis dépendu, avant que d’être enterré vivant – comme le sont, il est vrai, nombre de personnages de Poe. Mais Pasdesouffle détient vraiment la palme. En perdant la voix, alors même qu’il était en train d’agonir d’injures son épouse, le lendemain de leur nuit de noces, il perd d’abord la face. De fait, son premier « désastre » est conjugal – ce que Marie Bonaparte traduisait, en 1933, sous la forme d’un diagnostic d’impuissance caractérisée, qu’elle se faisait fort de rabattre sur la personne même de Poe ! Mais le lecteur reste libre d’appliquer la littérature à la psychanalyse, plutôt que le contraire. De fait, la démarche de Poe demeure avant tout celle d’un poète, qui aurait choisi, à la faveur du plus macabre des scénarios, de remotiver, de régénérer les « métaphores mortes » qui font notre quotidien :

« Les phrases, “le souffle me manque”, ou “j’ai perdu le souffle”, etc., se répètent assez souvent dans la conversation usuelle ; mais je ne m’étais jamais imaginé que cette terrible infortune, dont on parle tant, pût réellement et bona fide se produire. Imaginez donc, si vous avez un tour d’esprit imaginatif, imaginez, dis-je, mon étonnement, ma consternation, mon désespoir. »

La perte de la voix est une perte sèche, qui, du reste, vous sèche sur place – mais il faut la littérature pour en faire l’expérience et en prendre la mesure. Le trauma encouru – Poe est une aubaine pour les trauma studies – est certes à la mesure de la perte du souffle vital, mais c’est sa version énonciative, locutoire, davantage encore que pneumatique, qui importe à Poe. Ce dernier n’aura cessé, en effet, de pousser à son terme le plus absurde la logique d’une énonciation impossible, parce que d’outre-tombe, ou frappée d’extinction. À ce titre, la voix amuïe rejoint, dans le palmarès des périls majeurs recensés par le genre fantastique, la perte de son ombre, tout aussi fatale, telle qu’imaginée par Adelbert von Chamisso, dans L’étrange histoire de Peter Schlemihl ou l’homme qui a vendu son ombre (1822).

À l’évidence, quand elle n’est pas misogyne, triste actualité de la littérature là encore, l’inspiration de Poe rejoint celle d’un romantisme allemand mâtiné de gothicisme anglais : une inspiration nourrie de sévices, d’enfermements et autres déchaînements de violence gratuitement sadomasochiste. L’humour grotesque et bouffon de Poe ne sera pas du goût de tous. On peut ne pas trouver drôles les querelles de voisinage opposant M. Pasdesouffle et M. Soufflassez (lequel a, comme son nom l’indique, du souffle à revendre, mais aussi des vues sur la femme du premier). L’érudition byzantine, quand elle touche à des questions de philosophie transcendantale (l’allemande, comme l’américaine), se fait pesante et obscurcit sans conteste l’allégorie. Mais il est difficile de résister au caractère « hénaurme » de la noirceur parodique que Poe met en scène, avec force sarcasmes et ricanements. On la reconnaît entre mille. Si on osait la métaphore musicale chère à Marcel Proust, on distinguerait bien vite sous les paroles l’air de la chanson qui en chaque auteur est différent de ce qu’il est chez tous les autres ; on retrouverait là « le morceau idéal » de Poe, commun à tous ses livres, « les fragments d’un même monde » ; on percevrait « son cri à lui », « aussi monotone mais aussi inimitable ». Pour le dire d’un mot plus actuel, son ADN morbide et terriblement lucide, sous ses apparences complexes et complexées.

Invisibles visiteurs : trois récits de Poe, James et Maupassant

Illustration de Pancho © D.R.

Cet air très vieux, languissant et funèbre, arguerait pour sa part Nerval, pour qui il donnerait « Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber », donne sans conteste le la à cette édition. Et c’est ainsi que la pièce initiale, bien que mince, est à deux doigts de voler la vedette, c’est un comble, aux chefs-d’œuvre programmés à sa suite. Par l’effet de loupe grossissante qui la caractérise, on la sent capable d’introduire du désordre dans un dispositif pourtant conçu pour aller crescendo. Certes, on ne fera jamais mieux que la fin indécidable du Tour d’écrou, dernier étage de l’édifice. Dans la traduction de Jean Pavans, « le petit cœur, dépossédé, avait cessé de battre », mais les querelles interprétatives autour de la mort de Miles telle que rapportée par une gouvernante privée non pas de voix, dans son cas, mais de nom, continueront d’aller bon train, lire n’étant jamais qu’une forme à peine moins dérangée de délire. Le paradoxe voudrait toutefois qu’avec sa voix empêchée, bien qu’autorisant l’émission de lugubres accents gutturaux, « l’homme sans souffle » attire « l’oreille musicienne » (Proust, encore) davantage, par exemple, que les hurlements du « Horla ».

Mais ce serait oublier l’autre face, visuelle celle-là, du dispositif. Invisibles visiteurs, titre choisi pour l’édition, rétablit une forme d’équilibre, un temps menacé. Outre qu’il était piquant de réunir, sous une même couverture, trois auteurs qui se seront nourris les uns des autres, au sens figuré, mais également littéral, dès lors que « l’entre-glose » prend des allures vampiriques, ces derniers partagent aussi une intuition, à laquelle William Godwin, le philosophe (de l’anarchisme) et romancier radical (Caleb Williams, mais encore Mandeville,1817, dont est extrait l’aphorisme qui suit), s’est chargé de donner corps : « les choses invisibles sont les seules réelles ». Le citant, Poe confirme, si besoin était, la place prépondérante prise par « l’Ange du bizarre » dans l’élaboration d’un manifeste fantastique, auquel il serait, peu ou prou, ce qu’André Breton, grand amateur d’humour noir par ailleurs, fut au surréalisme.

Montrer l’insu, l’impensé, mais encore et surtout l’invu et ses puissances, tout est là. Un défi que relèvent William Julian-Damazy et Pancho, dont les illustrations, en noir et blanc, instillent dans le texte une autre forme de respiration, nocturne et pleine page dans le cas de Pancho, dont le crayon brut et le trait haché, façon gravure sur bois, saisissent autant qu’ils font hésiter. Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre…

EN ATTENDANT NADEAU

jeudi 17 août 2023

Maupassant / Lui


Guy de Maupassant
LUI?

A Pierre Decourcelle.   

    Mon cher ami, tu n'y comprends rien ? et je le conçois. Tu me crois devenu fou ? Je le suis peut-être un peu, mais non pas pour les raisons que tu supposes.
    Oui. Je me marie. Voilà.

mercredi 16 août 2023

Maupassant / Une ruse

Still Life
Ron Mueck
Guy de Maupassant
UNE RUSE

    Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade. Elle n'était qu'un peu souffrante de ces malaises féminins qu'ont souvent les jolies femmes : un peu d'anémie, des nerfs, et un peu de fatigue, de cette fatigue qu'éprouvent parfois les nouveaux époux à la fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour.

mardi 15 août 2023

Maupassant / L'aveugle


Guy de Maupassant
L'AVEUGLE

Qu’est-ce donc que cette joie du premier soleil ? Pourquoi cette lumière tombée sur la terre nous emplit-elle ainsi du bonheur de vivre ? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons toutes blanches ; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils font de l’allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil.

lundi 14 août 2023

Arthur Rimbaud / Bateau ivre

Arthur Rimbaud
Sábat



ARTHUR RIMBAUD
BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassiblesJe ne me sentis plus guidé par les haleurs;Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages,Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,Je courus! Et les Péninsules démarrées,N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes.Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flotsQu'on appelle rouleurs éternels de victimes,Dixs nuit, sans regretter l'œil niais des falots.
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes suresL'eau verte pénétra ma coque de sapinEt des taches de vins bleus et des vomissuresMe lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors je me suis baigné dans le poèmeDe la mer, infusé d'astres et latescent,Dévorant les azurs verts où, flottaison blêmeEt ravie, un noyé pensif parfois descend,
Où, teignant tout à coup les bleuités, déliresEt rythmes lents sous les rutilements du jour,Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.
J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiquesIlluminant de longs figements violets,Pareils à des acteurs de drames très antiques,Les flots roulant au loin leurs frissons de volets;
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,La circulation des sèves inouïesEt l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheriesHystériques, la houle à l'assaut des récifs,Sans songer que les pieds lumineux des MariesPussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides,Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peauxD'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux;
J'ai vu fermenter les marais énormes, nassesOù pourrit dans les joncs tout un Léviathan,Des écroulements d'eaux au milieu des bonacesEt les lointains vers les gouffres cataractant!
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises!Échouages hideux au fond des golfes brunsOù les serpents géants dévorés des punaisesChoient des arbres tordus avec de noirs parfums!
J'aurais voulu montrer aux enfants ces doradesDu flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants,Des écumes de fleurs ont béni mes déradesEt d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,La mer dont le sanglot faisait mon roulis douxMontait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunesEt je restais ainsi qu'une femme à genoux,
Presqu'île ballottant sur mes bords les querellesEt les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêlesDes noyés descendaient dormir à reculons.
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,Moi dont les Monitors et les voiliers des HansesN'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,
Libre, fumant, monté de brumes violettes,Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un murQui porte, confiture exquise aux bons poètes,Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Qui courais taché de lunules électriques,Plante folle, escorté des hippocampes noirs,Quand les Juillets faisaient croûler à coups de triquesLes cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieuesLe rut des Béhémots et des Maelstroms épais,Fileur éternel des immobilités bleues,Je regrette l'Europe aux anciens parapets.
J'ai vu des archipels sidéraux! Et des îlesDont les cieux délirants sont ouverts au vogueur:—Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont navrantes,Toute lune est atroce et tout soleil amer.L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flacheNoire et froide où, vers le crépuscule embaumé,Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâcheUn bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,Ni nager sous les yeux horribles des pontons!




dimanche 13 août 2023

Entre Freud et Proust, Vuillemin

Marcel Proust

 


Entre Freud et Proust, Vuillemin


Yann Diener 
Mis en ligne le 26 décembre 2018 
Paru dans l'édition 1379 du 26 décembre 2018

Une édition originale de Proust vient d’être vendue par Sotheby’s pour 1,51 million d’euros. Il s’agit d’un exemplaire très rare, portant le numéro 1, du tout premier tirage du volume initial de la Recherche, Du côté de chez Swann (publié en 1913). Quel rapport avec la psychanalyse, me direz-vous ? Entre Freud et Proust, il n’y a pas de rapport…, mais il y a des parallèles remarquables. C’est ce que montre Jean-Yves Tadié dans son très bel essai intitulé Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud 1 . Jean-Yves Tadié – qui a dirigé l’édition de Proust dans la prestigieuse collection de La Pléiade – commence par s’étonner que ces deux génies, Freud et Proust, ne se soient jamais lus ni rencontrés. Dans des visées différentes, tous les deux se sont intéressés de très près à la sexualité, au sommeil et aux rêves, à la mémoire et à l’oubli. «  Le lac inconnu  », c’est la formule par laquelle Marcel Proust désignait cet espace d’où surgissent des propos et des actes qui nous dépassent, les lapsus et les actes manqués. À propos de l’oubli des noms propres, un sujet qui intéressait beaucoup Freud, il y a dans Sodome et Gomorrhe trois pages admirables où Proust décrit en détail ce qui se passe quand on a un nom sur le bout de la langue.

Tous les deux sont juifs et athées, tous les deux ont une démarche de chercheur, ils sont à la recherche d’une compréhension des complications inhérentes à la parole, à la sexualité et à l’amour. Et c’est d’abord la sexualité infantile qui les intéresse tous les deux. Freud y trouve les coordonnées des rêves et des symptômes ; et chez Proust, déjà dans Du côté de chez Swann, il y a la question de la masturbation, et cette vision d’une petite fille faisant des gestes obscènes au fond d’une allée : Gilberte Swann ; et puis il y a le baiser du soir, entre le narrateur enfant et sa mère, la scène fondatrice d’ À la recherche du temps perdu, LA scène proustienne, qui est aussi une scène freudienne.

À ce propos : un vieux lecteur de Charlie vient d’écrire au journal pour dire qu’il ne digère pas l’arrêt du rébus de la Recherche. (Pour ceux qui viennent d’arriver, rappelons que l’ami Vuillemin a dessiné pendant près de deux ans, chaque semaine, jusqu’à l’été dernier, une traduction en rébus des premières phrases du grand oeuvre de Proust – mais Vuillemin a calculé qu’il lui aurait fallu sept cent cinquante ans pour venir à bout des sept volumes.)

Je suis d’accord avec toi, cher lecteur en colère : entre Freud et Proust, il y a Vuillemin.

Oui, Vuillemin a généralisé la théorie lacanienne du signifiant : avec son rébus déjanté, il a montré mieux que tout le monde comment le signifiant prime sur le signifié – les rêves, les symptômes et les actes manqués sont comme des rébus, on peut en trouver une lecture si on laisse le sens de côté et si l’on écoute leur énonciation. Il y a même un fan qui sur YouTube lit à voix haute et en continu ce Proust hyper freudien dessiné par Vuillemin.

Le rébus de la Recherche me manque aussi ; et comme je ne peux pas me payer une édition originale de Swann, je vais m’acheter une des planches originales du fameux rébus, que Vuillemin a exposées à la galerie Huberty & Breyne 2 . Il faut se dépêcher pour acquérir ce trésor postlacanien : quand Sotheby’s s’occupera de le vendre, il sera déjà trop tard pour nous autres de la classe moyenne et laborieuse.

1. Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud, de Jean-Yves Tadié (Gallimard).

2. 91, rue Saint-Honoré, Paris 1 er .


CHARLIE HEBDO