samedi 12 septembre 2020

Gabriel Matzneff / Un écrivain pédophile sur le banc des acussés



M. Matzneff dit qu’il ne sait pas quand est-ce qu’il rentrera à Paris.

Gabriel Matzneff

Un écrivain pédophile



PARIS — Gabriel Matzneff, l’écrivain français poursuivi pour son éloge de la pédophilie, se terre dans une chambre d’hôtel de la Riviera italienne sans arriver à se détendre, ni à dormir, ni à écrire.
Lâché par les puissantes personnalités des médias, de l’édition, du monde politique et du milieu des affaires qui le protégeaient il y a encore quelques semaines, il est seul et à l’abri des regards. Il ne sort que pour des promenades solitaires, caché derrière ses lunettes de soleil, et quand je réussis à le retrouver dans un café qu’il avait mentionné dans ses livres, il tombe des nues.
« Je me sens un mort-vivant, un mort qui marche, qui marche sur le lungomare, » dit-il au cours du long entretien qu’il accepte finalement de m’accorder, désignant le front de mer par son nom italien.
M. Matzneff n’a pas l’habitude de se cacher. Longtemps il a été célébré parce qu’il ne cachait rien, justement; ni sa chasse aux jeunes filles devant les collèges parisiens, ni ses rapports sexuels avec des garçons de huit ans aux Philippines.

vendredi 11 septembre 2020

Vanessa Springora / Le consentement





Le consentement


LE50 MEILLEURS 

LIVRES DE 2020


Vanessa Springora
Le consentement

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. À treize ans, dans un dîner, elle rencontre G., un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses œillades énamourées et l’attention qu’il lui porte. Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin « impérieux » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables. Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire. V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.

« Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse. Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.



jeudi 10 septembre 2020

«Mulan» ou la Chine selon Disney

Liu Yifei dans le rôle de Mulan.

«Mulan» ou la Chine selon Disney

L’héroïne chinoise s’échappe du dessin animé pour revenir en chair et en os et plus féministe que jamais dans un film pompant sans grâce les films de sabre asiatiques. Ce coûteux blockbuster est à voir… sur petit écran!

Antoine Duplant
Publié dimanche 6 septembre 2020 à 17:55
Modifié lundi 7 septembre 2020 à 08:39

Ayant exploité le fonds des contes et légendes de la vieille Europe, Disney s’inspira d’un poème chinois pour créer Mulan en 1998. Ce dessin animé devait lui ouvrir les portes de l’Empire du Milieu où il avait implanté 300 Mickey Centers. Hélas! Le film a eu du mal à décrocher son visa d’exploitation, Pékin n’ayant guère apprécié Kundun, le biopic du dalaï-lama que Disney avait eu l’impudence de produire.


Depuis quelques années, Disney traduit en prises de vues réelles ses classiques de l’animation. Voici le tour de Mulan. L’enjeu est énorme, car c’est la Chine entière que Mickey a pour cible commerciale. Pour parer aux accusations de whitewashing qui n’ont pas manqué de fuser avant même le premier tour de manivelle, la compagnie souligne que le casting est 100% chinois. Bon, tout le monde parle anglais et la réalisatrice, Niki Caro (La Femme du gardien de zoo), vient de Nouvelle-Zélande, mais on ne va pas chipoter.
L’intrigue de ce Mulan photo-réaliste reste la même: pour contrer l’invasion des Huns, l’empereur de Chine décrète la mobilisation d’un homme par famille. Or Hua Zhou n’a que deux filles. En dépit de son âge, il s’apprête à rejoindre les rangs de l’armée impériale. La fougueuse Hua Mulan (Liu Yifei, peu charismatique à l’écran et soutenant la répression à Hongkong), son aînée, lui vole ses armes et, travestie en homme, rejoint la troupe. Si la supercherie est découverte, elle risque la mort. Ayant gagné la guerre à elle seule, bouté les Huns hors de Chine et sauvé la vie de l’empereur, elle finit pardonnée et ennoblie. Mais pas mariée…

Cheveux au vent

Mulan n’est pas une princesse, mais Disney reconduit avec ce produit le schéma de tous ses films de princesse – avec une plus-value féministe bien dans l’air du temps. La petite Mulan est un garçon manqué doublé d’un brise-fer. Devenue grande et rétive à l’idée du mariage, elle s’enrôle sous une identité masculine et se fond dans une ambiance de saine camaraderie relevée d’un rien de grivoiserie (comment échapper à la douche?). Suivant un rude entraînement façon GI Jane, elle dépasse en force, adresse et vaillance tous les bidasses.
En déclenchant une avalanche, la Wonder Woman de l’Empire céleste remporte une bataille décisive. Alors elle laisse flotter ses cheveux au vent (contrairement au dessin animé, elle ne les a pas coupés, juste comprimés sous le casque) et, galopant au ralenti, elle comprend que puissance et féminité peuvent aller de pair. Elle affronte son double d’ombre, la sorcière Xian Lang (Gong Li). Cette incarnation vengeresse de l’exclusion des femmes renonce au côté obscur et se sacrifie pour que le bien triomphe.
Le charme du premier Mulan résidait dans la rencontre de l’animation occidentale et de l’art chinois. Située dans une Chine pittoresque à la géographie incertaine, ne dédaignant pas le kitsch (grotesque phénix au plumage de pixels), la nouvelle version copie tous les plans des films de sabre asiatiques. Chaque scène proclame sa splendeur et sa virtuosité. Mais aucune n’arrive à rivaliser avec la magnificence et les folles chorégraphies de Tigre et DragonLe Secret des poignards volants ou The Assassin.

Mushu évincé

On déplore l’éviction de Mushu, le petit dragon volubile qui sert de confident à Mulan dans le dessin animé. Officiellement, l’amusante bestiole a été sacrifiée sur l’autel du «réalisme» – concept hautement flou en l’occurrence… Par ailleurs, très populaire en Occident, le dragonnet serait détesté par les Chinois, qui le perçoivent comme une «trivialisation» de leur culture. Enfin, les droits de Mushu seraient détenus par Jeffrey Katzenberg, l’ex-CEO de Disney.

Ce grand spectacle budgété à quelque 200 millions de dollars aurait dû sortir le printemps dernier. La pandémie a bousculé le planning. Longtemps annoncé comme le blockbuster estival susceptible, aux côtés du Tenet de Christopher Nolan, de ramener les spectateurs au cinéma, Mulan sort finalement sur Disney+. Et au cinéma en Chine le 11 septembre.

Mulan, de Niki Caro (Etats-Unis, 2020), avec Liu Yifei, Gong Li, Donnie Yen, Jet Li, 1h55.

En pratique: le film est accessible depuis vendredi sur Disney+ moyennant 29 francs en plus de l'abonnement.
Il sera mis en ligne en Belgique le 15 septembre, et en France le 4 décembre. Dans ces deux pays, sans surcoût.

lundi 7 septembre 2020

La douce musique de Jo Nesbo

Jo Nesbo à Hambourg, le 28 octobre 2017. — © Lars Berg/laiflaif

La douce musique de Jo Nesbo

Rencontre au long cours avec le légendaire écrivain norvégien chez lui, à Olso. Pour évoquer la noirceur et la construction de ses romans, mais aussi l’autre passion de sa vie: la musique


Philippe Chassepot
Oslo, vendredi 7 août 2020

Deux hommes qui ne se connaissent pas, s’assoient l’un en face de l’autre pour une toute première soirée à parler sports, musiques et alcools. Avec un pinot noir d’Alsace pour rythmer la conversation, ou la débrider quand elle file dans une impasse. Une ambiance certes très «boomer», on le concède, mais une recette toujours gagnante pour quinquas un peu nostalgiques. Et qui se transforme en rendez-vous idéal quand Jo Nesbo est de la partie.
Authentique star du polar scandinave, l’écrivain norvégien a vendu 45 millions d’exemplaires des aventures de l’inspecteur Harry Hole à travers le monde, et ses livres sont traduits dans une cinquantaine de langues. La noirceur de son héros reflète celle de l’âme humaine, et ses balades dans les bas-fonds d’Oslo agissent comme un révélateur des hommes: leurs bons côtés, à l’occasion, mais surtout des lâchetés, de l’égoïsme, et une focale grande ouverte sur le tragique de l’existence et le courage qu’il faut, parfois, pour simplement continuer à vivre. On est ici loin des romans de gare d’un Harlan Coben, aussi prenants soient-ils, ou d’intrigues minimalistes pondues à la chaîne. Jo Nesbo est un homme d’une plume foudroyante et d’une intelligence chirurgicale.

Accords en place

Il goûte très moyennement les tournées promotionnelles, et ça tombe bien, il n’a rien à vendre ce soir-là. Il rentre tout juste de Thaïlande où il a enchaîné les séances d’escalade, l’une de ses passions. Il est détendu, content de parler de tout et de rien, mais on le ramène quand même à son métier. Parce qu’il s’est passé beaucoup de choses dans Le Couteau (Gallimard), pavé de 600 pages sorti en août dernier, d’une densité délectable, qu’il a mis deux ans et demi à fignoler. Il s’agit ici du douzième épisode d’une série inaugurée en 1997 avec L’Homme chauve-souris. Jo Nesbo n’avance pas à l’aveugle. Il a un plan et un destin pour tous ses personnages, depuis toujours. Cette fois, il a décidé de tuer Rakel (ce n’est pas un spoiler, on l’apprend très vite), la compagne de Harry Hole, celle dont l’amour le maintient hors de l’eau depuis des années. Ce n’est pas seulement l’univers affectif de son héros qui s’effondre, mais sa seule raison de vivre.
A-t-il hésité avant de commettre l’irréparable? Ou avait-il vraiment le choix? «Non, ça faisait partie de l’histoire dans sa globalité, celle que j’ai imaginée voilà longtemps déjà. Quand vous écrivez une chanson, il y a des accords qui se mettent en place malgré vous. Eh bien c’est pareil pour un livre: je suis responsable des personnages, mais seulement jusqu’à un certain point. Il y a des directions dans la narration auxquelles on ne peut échapper. On pourrait lutter contre, mais ce serait sans effet. Si je n’avais pas tué Rakel, je serais allé contre la logique de l’histoire», explique-t-il.

Prix à payer

La Thaïlande, il y file pour se régénérer. Il dit qu’il a toujours su séparer sa vie personnelle de celle de Harry Hole, mais qu’il est malgré tout épuisant de naviguer dans un univers de meurtres en séries, de tortures et d’absence totale d’empathie. Il est bien trop impliqué pour échapper aux effets secondaires: «Je dois quand même aller fouiller au plus profond de moi quand j’écris les scènes les plus dures. J’ai perdu mon frère, mort d’un cancer. J’ai perdu d’autres proches, aussi. Donc la scène où Harry Hole rentre chez lui pour aller reconnaître le corps de celle qu’il aime… Quand j’ai fini un roman, je suis totalement épuisé, j’ai besoin de couper, longtemps. Même si je ne veux pas exagérer: je suis écrivain, c’est moi qui décide jusqu’à quel point l’univers est sombre ou le temps que je dois y passer. Je suis loin de vivre la même chose que ceux qui se lèvent tous les jours pour aller travailler dans ces ambiances-là. Mais il y a un prix à payer, oui.»
Le destin a dû se montrer cruel pour offrir aux lecteurs du monde entier un Jo Nesbo écrivain. Junior le plus prometteur de sa génération, il aurait dû devenir footballeur professionnel. Mais ses deux genoux l’ont lâché, et il a vite accepté le verdict pour basculer dans d’autres mondes. D’abord journaliste économique, puis musicien au sein de Di Derre. Un groupe formé comme une blague dans les années 1990: «On était juste une bande de copains qui jouaient dans les pubs, on devait même payer nos consommations. Jusqu’à ce que des représentants d’une maison de disques nous repèrent par hasard et nous proposent de signer dans la foulée», se souvient-il.
Suivront quatre albums perchés au sommet des charts, une vie de tournées qu’il n’avait jamais voulue et que personne n’avait imaginée pour lui: «Tous mes potes jouaient dans des groupes à leur post-adolescence, mais moi non. Et quand je m’y suis mis et que j’ai eu du succès, ils étaient là: «Mais comment c’est possible? Il ne sait pas chanter, il ne sait pas jouer! C’est totalement injuste!» Et je ne pouvais qu’être d’accord avec eux (rires). Et ces mêmes potes, quand je leur ai annoncé la publication de mon premier roman, ils m’ont tous dit: «Ben évidemment. Pourquoi tu as attendu aussi longtemps? On savait tous que tu avais ça en toi.»

Art émotif

C’est pourtant la musique qui reste le fil conducteur de sa vie, lui qui a été élevé aux Beatles grâce à son grand frère. Elle est omniprésente dans Le Couteau, et pas seulement parce qu’elle est une pièce essentielle de l’intrigue. On y trouve des hommages répétés aux vrais routards du rock’n’roll, comme Motörhead ou les Ramones. A des choses plus modernes, comme Father John Misty (ce qui se fait de mieux dans le monde indé ces temps-ci).
Il est aussi question d’attaquer en justice un gérant de bar parce qu’il passe de la musique pourrie; gérant qui se prend une claque, bien méritée selon l’auteur, parce qu’il passe des disques de David Gray, («ce putain de David Gray», dans le texte). Jo Nesbo est parfois à fleur de peau quand il parle d’accords essentiels: «Parce que des tas d’événements de votre vie sont reliés à la musique, c’est ça qui la rend si émouvante. C’est un art bien plus «émotif» que la littérature, le cinéma ou n’importe quel autre. Je n’ai aucune forme de défense contre une bonne chanson, ça me fait pleurer malgré moi. A chaque fois que je réécoute les Beatles ou une chanson qui me touche au coeur, j’ai à nouveau 15 ans.»
Il y aura d’autres références musicales dans le prochain Harry Hole, à coup sûr. Un personnage envahissant qui, jure-t-il, le laisse tranquille pendant ses plages de repos. Mais qui finit par l’appeler et le hanter, tôt ou tard. Il a déjà prévu sa fin. Quand? On ne le sait pas encore. Comment? Elle sera violente, à n’en pas douter, vu le profil de l’inspecteur. Jo Nesbo se veut moins léger quand il évoque ses livres: «Je suis très conscient de mes défauts en tant que musicien, je ne faisais ça que pour le fun. Mais j’essaie de dire des choses à travers mes romans. Même si ce n’est pas toujours évident à capter, j’essaie vraiment de faire passer des messages sur la condition humaine, la morale, sur la liberté qu’on a ou pas de faire certains choix.» C’est une évidence: Harry Hole, à travers la voix de son maître, n’a pas fini d’agir aux limites de la morale, loin, très loin du politiquement correct.

mercredi 2 septembre 2020

https://www.theguardian.com/books/nadinegordimer / Extrait


Albert Cohen: El libro de mi madre
Albert Cohen

Albert Cohen. Extrait de : Solal et les Solal



Mais l’écart entre Solal et Belle du Seigneur tient aussi à une vision de l’Histoire. Il y a bien un drame, dans Solal, mais c’est celui de la conscience déchirée. Et s’il est une fatalité, c’est celle de « la race » – l’irrémissibilité de la judéité, élection et malédiction mêlées, qui vient obstinément se rappeler au souvenir du héros. Tout comme le Chad Gadya d’Israel Zangwill ou le Nicolo-Peccavi d’Armand Lunel, le roman rejoue la question de l’origine et de l’atavisme et porte à leur point d’incandescence les dilemmes de la double allégeance. Toutes les issues ne sont cependant pas fermées. La symbiose judéo-européenne n’aura pas lieu – sinon poétiquement – mais le conflit des appartenances reste un drame de portée limitée. Si le retour au ghetto (Céphalonie) est impensable pour qui a goûté au fruit défendu de l’Occident et ne croit plus au Dieu de ses pères, si le retour à Sion est improbable pour ceux dont l’âme est incurablement diasporique (les Valeureux), le destin juif n’est pas scellé. Et, pour le héros égotiste, « fou d’amour pour la terre », il est encore possible – comme aux aventuriers contemporains d’André Malraux – de chevaucher vers « demain et sa merveilleuse défaite ». 
Rien de tel dans Belle du Seigneur dont la structure n’est pas celle d’un drame, mais d’une tragédie, réglée par le déroulement inexorable d’une mort annoncée : suicide des amants – cette fois, Solal ne se réveillera pas d’entre les morts – sur fond de catastrophe politique et de solution finale... C’est que, de Solal à Belle du Seigneur, la pente allégorique du roman s’est accentuée, et l’éducation sentimentale de Solal s’est lestée d’un sens métaphysique et d’une espérance messianique dont l’écrivain consigne, avec une acribie masochiste, l’effondrement programmé. Lire Solal et les Solal revient à tenter de comprendre comment le romancier de l’aventure juive est devenu le greffier du désastre. Celui qui allait, en grande pompe, enterrer le rêve des noces d’Israël et de l’Europe à travers le destin d’un couple d’amants. 
On n’a encore rien dit quand on a rappelé cette évidence : Solal et les Solal est une œuvre juive. Car Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègreet Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine. Comme tous les créateurs, le romancier se refuse à figer les signifiants, et le mot juif ne cesse de se réinventer au fil de son histoire personnelle et de celle du siècle. 
De quoi est fait le judaïsme d’Albert Cohen ? Ses connaissances religieuses étaient vastes, mais erratiques, sa pratique inexistante, sa foi absente. Mais sa conscience juive ne s’en est pas moins précocement construite. Sous la forme première d’empreintes affectives : celles d’un enfant d’immigrés au fort accent, dont la langue maternelle est le judéo-vénitien ; celles d’une humiliation antisémite subie le jour de ses dix ans dans les rues de Marseille ; celles des histoires du ghetto de sa mère et d’un retour unique, mais mémorable, dans sa Corfou natale pour sa majorité religieuse... De quoi fixer durablement le sentiment d’une altérité juive, indéfectiblement associée à un Orient dont l’expérience sera ravivée par une année passée en Égypte (1921-1922) : nul doute que la « ruelle d’Or » et les Valeureux doivent beaucoup à cet héritage. Ces empreintes se complètent et se compliquent d’un contexte intellectuel français, et plus largement européen. Cohen est contemporain de cette « renaissance juive » qui – préparée par des Bernard Lazare et des Gustave Kahn – a donné naissance aux œuvres d’Henri Franck, d’Henri Hertz, d’Edmond Fleg, d’Armand Lunel – d’André Spire surtout, qui fut pendant des années un ami et un soutien inestimable... Autant de voies ouvertes pour une réappropriation culturelle et séculière du judaïsme, qui refusait son confinement dans la sphère privée ou le culte synagogal. Dans l’entre-deux-guerres, la direction de l’éphémère Revue juive et l’engagement de Cohen auprès de Chaïm Weizmann avaient placé le jeune écrivain au cœur des grands débats sur la question juive, que les fièvres révolutionnaires, la montée des fascismes et les avancées du sionisme rendaient plus brûlante que jamais. Ajoutons que l’incroyant qu’il était, ignorant de l’hébreu, a fréquenté toute sa vie la Bible à laquelle son cycle romanesque emprunte, plus que des références (le Cantique des cantiques, l’Ecclésiaste), des schèmes directeurs (au premier chef les histoires de Joseph et le Livre d’Esther). 
De ces héritages disparates, Cohen s’est servi librement pour rêver son judaïsme et inventer sa judéité. Concurremment à Solal et les Solal, il avait un moment songé à intituler son cycle La Geste des Juifs, indice d’une tentation épique longtemps vivace. C’est elle qui donnait le ton du recueil de poèmes Paroles juives, en 1921 – célébration d’un judaïsme vétérotestamentaire, orgueilleux, charnel et sévère, loin des alanguissements spirituels et des sublimités invisibles imputés aux « frères chrétiens ». Elle se faisait entendre dans la « Déclaration » retentissante du directeur de La Revue juive, en 1925, chantre d’une renaissance hébraïque aux accents mi-barrésiens, mi-péguystes. Dans son œuvre romanesque, toutefois, dès Solal, ce thème épique se nuance. Cohen y crée un oncle Saltiel qui, fidèle à sa foi, n’en savoure pas moins le Sermon sur la montagne et rend Jésus à Israël : le prophète aux « yeux tristes » qui dans un stupéfiant poème de jeunesse se repentait, sur la croix, d’avoir « trahi [son] peuple », est devenu un compagnon de défaite et de résurrection de Solal. Cette réhabilitation du christianisme se marie néanmoins à une vigueur dionysiaque, aristocratique, terrienne et païenne – ainsi qu’à l’apologie vibrante d’un peuple de « vivants » à la nuque raide. Subsistent encore, à la fin du premier roman, les vestiges d’une épopée virtuelle, projetée dans un horizon messianique incertain. 
À la fin des années trente, cependant, « l’innocence du devenir » (Nietzsche) n’est plus de mise. Cohen conçoit Belle du Seigneur à l’heure où les Juifs sont traqués et où triomphe un racisme néopaïen qui puise à l’envi dans un imaginaire de l’énergie nationale et des hiérarchies « naturelles ». Ce qui reste d’épopée se réfugie dans une méditation métahistorique : le combat d’Israël est devenu « le combat de l’homme », la lutte contre les « lois animales de nature », inaugurée par les Hébreux, prolongée par le christianisme et les Lumières, pour édifier un monde habitable. Ce qui n’était pour Cohen, jusqu’à Solal inclus, qu’une des dimensions de l’esprit juif – l’idéal ascétique d’une Loi contre-nature – finit par en exprimer la quintessence, réitérée de romans (par Solal) en essais (par l’auteur). 
Le judaïsme se trouve ainsi placé sous un double éclairage : héritage inaliénable qui singularise irrévocablement « un beau peuple tragique »; legs universel d’un humanisme superlatif, projet de moralisation du monde où peut encore s’alimenter, « sous l’œil morne du néant », le principe espérance. 
Mais le roman peut-il porter la solennité et la gravité d’une telle visée morale, peut-il dire la Loi sans la mettre en péril ou sans se mettre lui-même en péril ? On verra, à l’analyse des œuvres, qu’il n’en est rien. Parce que le roman est toujours une intrigue, une intrication. Parce que la vision de l’écrivain excède toujours la visée du penseur. Et qu’une œuvre dont la conception s’échelonne sur près de quarante ans charrie toutes les contradictions dont sont tissées les vies. 



Solal et les Solal - Quarto - GALLIMARD - Site Gallimard

Quatrième de couverture > Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce roman était le dénouement d’un cycle inauguré en 1930 avec un premier chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclousen 1938 et achevé en 1969 avec la publication, à contretemps, des Valeureux… Quarante ans d’aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité chronologique du récit et, plus encore, son unité d’inspiration. Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette édition Quarto invite à relire d’un œil neuf une œuvre d’exception, à mieux en mesurer le rythme, à savourer l’équilibre entre les volets dramatiques (le scénario obsédant de l’ascension et de la chute du héros) et comiques (l’univers burlesque de Mangeclous et des siens), la fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la tentation lyrique. À travers la vie aventureuse de « Solal des Solal », enfant prodigue du ghetto à la poursuite d’un rêve d’Europe, se déploie une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l’amour et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive qui ne se refuse aucune audace. L’édition de Philippe Zard offre un important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires, bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes. Les présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions qui la nourrissent : « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » (« Solal et les Solal : le roman introuvable »).




mercredi 26 août 2020

Françoise Sagan / Une passion de trois jours pendant l’été 1940

Un Matin Pour La Vie Et Autres Musiques Scene (Biblio) (French ...

Une passion de trois jours pendant l’été 1940

Françoise Sagan traque les sentiments sous l’apparat des convenances

Lisbeth Koutchoumoff Arman
Publié vendredi 6 juillet 2012 à 19:52

L’été, la saison de Françoise Sagan. Campari, olives vertes, décapotables et morsures en tous genres. Grande croqueuse des us et coutumes des castes et sous-castes de la société française, en particulier de la bourgeoisie riche et lasse, Françoise Sagan a écrit vingt romans, de Bonjour tristesse (1954) à Miroir égaré (1976), avec cette fluidité du style, cet humour, cette empathie pour les faiblesses de ses contemporains. A la nouvelle, elle s’y met relativement tard, dans les années 1970, quand elle a déjà une dizaine de romans derrière elle. Ces bijoux de drôlerie, qui se lisent comme on savoure des amuse-gueules en terrasse, se déroulent souvent en été ou en vacances, cadre idéal aux démonstrations sociales et aux parades amoureuses.
Sagan signe en tout cinq recueils de nouvelles. Musiques de scène paraît en 1981 chez Flammarion. En 2011, Stock y ajoute quatre nouvelles inédites (écrites pour des magazines comme Elle ou Playboy ) et ressort le volume sous le titre Un Matin pour la vie et autres musiques de scènes . Parmi la quinzaine de textes, «Une Partie de campagne» se déroule un certain été 1940.
Il cogne, il fait presque mal cet été-là. Sous un soleil franc, des colonnes de fuyards s’éloignent face à l’avancée des troupes allemandes. La chaleur assomme alors qu’il faut aller vite. La touffeur anesthésie les corps tandis que la peur aiguise les nerfs. Françoise Sagan plante là une Rolls, coincée parmi la foule par toute une série de quiproquos et de malentendus. A l’intérieur, une baronne de Popincourt qui égrène un chapelet, Hélène Dureau, une épouse d’entrepreneur qui s’ennuie, et Bruno, son amant, un gigolo tout à fait satisfait de son état. Que va-t-il se passer quand les stukas vont bombarder voitures et marcheurs? «Une Partie de campagne» fait le récit savoureux d’une passion solaire et improbable de trois jours. Si la langueur est souvent, à tort, attachée au style de Sagan, les nouvelles sont là pour démontrer sa capacité de vitesse virtuose.
Des nouvelles à lire sous les arbres, avant la sieste, au soleil ou à l’ombre, parce qu’elles sont courtes et qu’elles condensent le talent d’un auteur…

Françoise Sagan
«Un Matin pour la vie»
«Elle sentit le corps dur tressaillir et, pour ne pas crier, elle appuya sa bouche sur un bras musclé et couvert de poils blonds. «Il a une odeur d’herbe», songea-t-elle vaguement, tandis que les battements de son cœur lui revenaient peu à peu aux oreilles»

LE TEMPS


vendredi 21 août 2020

Le petit-fils d'Oscar Wilde rejoue le procès qui a brisé son aïeul


Oscar Wilde - Wikipedia, la enciclopedia libre
Oscar Wilde

Le petit-fils d'Oscar Wilde rejoue le procès qui a brisé son aïeul
Petit-fils de l'auteur du «Portrait de Dorian Gray», Merlin Holland lira jeudi au tribunal de Montbenon à Lausanne le compte-rendu des audiences.

Lisbeth Koutchoumoff Arman

Publié mercredi 3 septembre 2008

Petit-fils, ce n'est pas une profession. Mais lorsque le grand-père est célèbre, sujet à débats, exégèses et vieux scandales, l'engagement peu devenir plus prenant. Merlin Holland, 63 ans, a pour grand-père Oscar Wilde, l'écrivain irlandais qui poussa l'art de la repartie fine jusqu'à son sommet et ne s'embarrassa jamais du carcan victorien pour vivre ses passions homosexuelles. Merlin Holland déjeune pour l'heure au buffet de la gare de Lausanne. Il descend tout juste du train qu'il l'a conduit de la Bourgogne où il vit. Invité de la Faculté de droit et des sciences criminelles de Lausanne, il va faire revivre jeudi, au tribunal de Montbenon, le fameux procès qui, en 1895, fit passer Oscar Wilde du statut de star des lettres acclamée et vedette des mondanités à celui de paria. Les journaux de l'époque et le public de Londres à New York suivent l'événement avec fièvre. Condamné pour homosexualité, l'écrivain subira deux ans de travaux forcés et ne s'en remettra jamais. Il mourut peu de temps après, à Paris, à l'âge de 46 ans.
Merlin Holland se sent tenu de venir en aide à son aïeul. Pour rétablir les faits. Contrer des biographes qui réduisent l'auteur du Portrait de Dorian Gray à un insatiable croqueur de jeunes hommes. «Ma motivation? La même que mon grand-père je pense. J'aime piquer la bourgeoisie bien-pensante et les gens trop sûrs d'eux en général.» Il est donc devenu un spécialiste incontesté de la vie et de l'œuvre de son aïeul. En est au cinquième livre, des références. Le prochain aura pour titre Après Oscar. Les échos d'un scandale.
L'onde de choc du procès fit exploser la vie familiale de l'écrivain. Sa femme Constance envoya leurs deux fils, Cyril, 10 ans à l'époque, et Vyvyan, 8 ans, le père de Merlin Holland, à Glion près de Montreux.
Cyril l'aîné sait de quoi on accuse son père. A Londres déjà, il a lu les placards des tabloïds. Son petit frère restera dans l'ignorance jusqu'à ses dix-neuf ans. Leur mère les rejoints en Suisse puis choisit l'Italie et puis l'Allemagne. Elle ne survivra pas deux ans à la tragédie familiale. Cyril passera sa vie a prouver au monde qu'il n'est pas efféminé en s'abîmant dans des prouesses physiques extrêmes. Il mourra lors de la Première Guerre mondiale «très certainement en s'exposant bêtement pour prouver sa force», glisse Merlin Holland.
Vyvyan aura tardivement Merlin d'un deuxième mariage. «Lorsque j'avais 15 ans, il m'a emmené un matin très tôt dans le quartier de Chelsea à Londres, tout près de là où nous habitions. Il m'a montré la maison du bonheur de son enfance où il avait vécu avec ses parents et son frère avant que tout n'explose, les parcs où il jouait... Et puis au moment de rentrer, il m'a tendu son autobiographie qu'il avait écrite sept ans plus tôt. C'est comme cela que j'ai découvert l'homosexualité de mon grand-père. Il faut se rendre compte que l'homosexualité était considérée comme criminelle en Angleterre jusqu'en 1967...» rappelle Merlin Holland.
Après le procès, l'œuvre d'Oscar Wilde a continué à être jouée deci delà en Angleterre. Le Continent, comme disent les Anglais, sera beaucoup plus accueillant. Mais il faut attendre les années 70 pour que la modernité de ses pièces et de ses essais soient pleinement redécouvertes. Pour Merlin Holland, la parution de la correspondance de l'auteur a beaucoup compté pour briser l'image de dandy arrogant et superficiel. «Ces lettres ont mis son âme à nu.»
Au point que le petit-fils se dit aujourd'hui que son grand-père n'a plus besoin d'assistance. «Je peux quitter le nid et écrire pour moi, je crois.» Ce sera un roman situé en Bourgogne.