lundi 18 octobre 2021

Non, regarder Squid Game ne fait pas de vous un·e anticapitaliste

 


Non, regarder Squid Game ne fait pas de vous un·e anticapitaliste



Contestant on Squid Game standing tall while others crouch in fear around them
PHOTO COURTESY OF NETFLIX.


Si vous n'avez pas encore regardé Squid Game, il est fort probable qu'on vous ait déjà (chaudement) recommandé la série. Ce drame coréen est en passe de devenir l'une des productions en langue étrangère les plus regardées de tous les temps et est actuellement la série numéro un sur Netflix dans 90 pays. Ted Sarandos, PDG de Netflix, a émis l'hypothèse qu'il pourrait s'agir de la plus grande émission de tous les temps, et une société sud-coréenne de télécommunications a même intenté un procès à Netflix après l'augmentation considérable du trafic dû à ce programme.
Alors, qu'est-ce qui fait que cette série gore - dans laquelle des candidats fauchés s'affrontent jusqu'à la mort dans des jeux d'enfants pour de la thune sous le regard de riches VIP - a captivé un si grand public dans le monde entier ? Peut-être est-ce le fait que ce ne relève pas vraiment de la fiction. Squid Game reflète parfaitement nos réalités sociales, en explorant des thèmes comme la lutte des classes et les préoccupations économiques à travers une compétition dramatique.
Squid Game succède à une série de films et de séries télévisées qui ont connu un grand succès ces derniers temps pour leurs critiques de la société capitaliste, notamment le film coréen à succès Parasite en 2019, coécrit et réalisé par Bong Joon Ho. La satire américaine Sorry to Bother You a également été un succès critique en 2018, preuve d'une grande soif de divertissement anticapitaliste.

Nous devons aussi être conscient·es que 

l'anticapitalisme nous est présenté par les 

milliardaires de Netflix. En regardant la série, 

valons-nous mieux que les VIP qui se délectent 

de ce "divertissement" ?

Ce constat n'est pas vraiment surprenant si l'on considère la tendance croissante à vouloir s'éloigner du capitalisme ces dernières années, exacerbée par les crises financières survenues pendant la pandémie mondiale. C'est pourquoi des personnes comme la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez aux Etats-Unis sont devenues des stars de la politique et le socialisme fait désormais partie intégrante du paysage.
À une époque où il est devenu tendance de haïr le capitalisme, le divertissement qui s'en fait la critique est plus cool que jamais. Mais cela représente-t-il un progrès politique ? Rhamier Balagoon, organisateur anti-impérialiste chez Black Alliance for Peace, répond par la négative. "Sous le capitalisme, tout peut être converti en marchandise et donc déradicalisé", a-t-iel déclaré à Refinery29. "Hollywood, à travers la culture corpo américaine, ouvre la voie à ces gestes performatifs qui permettent aux gens de romancer l'idée de résistance contre un système violent". 
Balagoon n'a pas encore regardé Squid Game, mais voit la montée en puissance du divertissement anticapitaliste comme un moyen pour les libéraux de tremper un orteil dans un discours apparemment radical sans prendre part à une action d'organisation. Le milliardaire Jeff Bezos l'a récemment prouvé en déclarant dans un tweet qu'il était "impatient" de voir la série. L'ironie du sort veut que les employés de Bezos travaillent dans des conditions souvent dangereuses et précaires.
Un autre indicateur que le message radicalement anticapitaliste de Squid Game a échappé à l'attention des gens est le fait que de nombreux téléspectateurs finissent la série avec l'idée que les personnages du jeu ont "choisi d'être là", bien qu'ils sont tous issus d'un milieu pauvre et endetté. Cela montre à quel point nous sommes loin de briser l'illusion actuelle du libre arbitre dans une société capitaliste. L'un des personnages les plus appréciés de la série, Ji-yeong, révèle qu'elle vient de sortir de prison pour avoir tué son père violent avant d'entrer dans le jeu.

Hollywood ouvre la voie à ces gestes 

performatifs qui permettent aux gens 

de romancer l'idée de résistance contre 

un système violent. 

RHAMIER BALAGOON
"L'idée du libre arbitre a été très efficacement instrumentalisée par le capitalisme suprématiste blanc pour faire croire aux gens qu'ils sont responsables des circonstances minables dans lesquelles le capitalisme les place", explique Bobo Matjila, philosophe en ligne et co-animateur du podcast Bobo and Flex podcast. "Une société qui croit au libre arbitre croit aussi implicitement que chacun est responsable de ses circonstances et de sa situation matérielle, même s'il a été marginalisé et opprimé par ladite société."
Balagoon partage cet avis, affirmant que tout le monde reste actuellement forcé de participer au capitalisme. "Il n'y a pas vraiment de moyen d'y échapper à part une révolution qui nous permettrait de renverser le système", dit-iel. "Vous pouvez être aussi anticapitaliste que vous le voulez, mais au bout du compte, vous devez quand même vous lever et aller travailler." 
Pour donner tout le crédit au scénariste et réalisateur de Squid Game, Hwang Dong-hyuk (qui a écrit la série en 2009 mais a été rejeté par les studios pendant 10 ans et a dû vendre son ordinateur portable à un moment donné en raison de difficultés financières), une grande partie du message anticapitaliste semble avoir été édulcoré dans la traduction anglaise. Dans un Tiktok viral, Youngmi Mayer, co-animateur du podcast Feeling Asian, explique que les téléspectateurs anglophones ont perdu de nombreuses nuances dans des scènes cruciales comme celle du marbre dans le sixième épisode, intitulé "Gganbu". Dans la traduction anglaise actuelle, Oh Il-nam dit : "Nous partageons tout." En coréen, il dit : "Il n'y a pas de propriété entre toi et moi." Il faut également noter que de nombreux traducteurs sont sous-payés et surchargés de travail, c'est pourquoi Mayer estime que "c'est la faute des producteurs."
Outre les problèmes de traduction, la popularité de Squid Game, deux ans après Parasite, montre que le divertissement anticapitaliste est là pour durer, et c'est très bien comme ça. Les nouvelles sorties ne doivent cependant pas être interprétées comme un progrès que nous n'avons pas encore fait.
"Aussi bons que soient ces programmes, je ne pense pas qu'aucun d'entre eux soit efficace pour faire évoluer les points de vue, car ceux-ci sont descriptifs et non prescriptifs", déclare Matjila. "Ils décrivent très bien les horreurs de la vie dans un capitalisme en fin de vie, mais ils ne font pas grand-chose pour prescrire une solution à ces horreurs." En conséquence, selon Matjila, nous risquons de retirer de ces programmes un sentiment d'engagement politique bien plus important que ce que qu'il est en réalité. 
En d'autres termes, nous devrions tous continuer à apprécier Squid Game et les autres séries du type qui lui succéderont. Nous les apprécions en grande partie parce qu'ils sont si proches de nous. Cependant, nous devons aussi être conscient·es que l'anticapitalisme nous est présenté par les milliardaires de Netflix. Et en réalité, en regardant la série, valons-nous mieux que les VIP qui se délectent de ce divertissement ? C'est peut-être la tournure la plus inquiétante de l'histoire.





vendredi 15 octobre 2021

Pierre Michon / Trois auteurs / Extrait

 




Pierre Michon

Trois auteurs

Balzac, Cingria, Faulkner

Collection : Collection jaune

96 pages

11,00 €

978-2-86432-263-4

mars 1997

« On entre dans un mort comme dans un moulin. » Pour peu que ce mort soit un auteur, et qu’on se mêle soi-même d’écrire, alors c’est un moulin à vent avec lequel on doit découdre, ou passer son chemin. Le critique, qui accepte bravement le combat, est le Don Quichotte du texte, dont le moindre coup d’aile l’envoie au tapis. Je suis moins audacieux : dans l’ombre bienveillante de trois grands moulins, j’ai mis trois machines réduites, en miroir, en offrande. Voici ces petits moulins à vent.


EXTRAIT

De Lucien de Rubempré, le paradigme du jeune poète, celui à qui sempiternellement on écrit des lettres, à qui on prodigue des conseils : « L’entraînement de la méditation avait donné à Lucien l’habitude de s’accouder aussitôt qu’il était assis, et il allait jusqu’à attirer une table pour s’y appuyer. » Et bien sûr, le menton dans la main, tout cela suave, mais rugueux, juvénile : c’est peut-être à cause de Rubempré que Fantin-Latour a donné à Rimbaud la pose mythologique qu’on sait, ce mixte d’Apollon et d’un petit dieu frondeur des jardins ; à moins que Rimbaud n’ait pris pour coutume cette pose de Rubempré pour l’avoir lue dans Balzac – et Fantin charmé n’eut plus qu’à copier. Sans le répertoire de rôles et d’attitudes littéraires que sont les Illusions perdues, peut-être les auteurs français de la fin du siècle seraient-ils, corps et œuvre, aussi différents de ce qu’ils sont que les poètes chinois le sont des anglais.


VERDIER






jeudi 14 octobre 2021

Pierre Michon / Corps du roi / Extrait

 



Pierre Michon

Corps du roi

Collection : Collection jaune

112 pages

10,14 €

978-2-86432-366-2

octobre 2012


« Le roi, on le sait, a deux corps : un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre, et qu’on appelle arbitrairement Shakespeare, Joyce, Beckett, ou Bruno, Dante, Vico, Joyce, Beckett, mais qui est le même corps immortel vêtu de défroques provisoires ; et il a un autre corps mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne, qui s’appelle et s’appelle seulement Dante et porte un petit bonnet sur un nez camus, seulement Joyce et alors il a des bagues et l’œil myope, ahuri, seulement Shakespeare et c’est un bon gros rentier à fraise élisabéthaine. »


EXTRAIT


Un soir, j’en vis une. Elle venait de l’autre bout de la prairie. Elle me faisait de petits signes en venant, tout en glanant son bois. C’étaient des invites, à la fois discrètes et flagrantes, des sourires, des regards, une certaine façon modeste et franche de vouloir paraître à son avantage, sans minauderie ni vulgarité, comme l’invite sexuelle se pratiquait sans doute depuis le début dans les sociétés agraires, que nous ne connaissons plus. Je ne compris pas du tout sur l’instant ce qu’elle voulait, je croyais que c’était de l’amabilité. Elle arriva devant moi, avec son fagot sur le bras. Elle pouvait avoir trente ou quarante ans, elle était encore assez jolie, mais des dents manquaient, et le ventre était déformé. Dans ce mauvais américain dont le monde entier dispose, ce syriaque de l’Empire, elle me parla, souriante et offerte sans ostentation. Ses quatre enfants étaient morts, son mari aussi. Elle souriait. Elle avait la farouche bravoure de la vie. Elle me regardait bien en face. Come home. Bread. Milk. Me. Tala (c’est la bière en éthiopien). Elle riait, elle était sérieuse. Je riais aussi, je lui dis que j’avais déjà homes et families, et que quelqu’un du village m’attendait pour boire la tala. Je lui donnai autre chose que de l’amour, ce qu’on porte dans la poche arrière des jeans et qui sert à tout. Elle s’en alla avec le même sourire, les mêmes façons franches et directes.


Le faux patriarche n’avait pas voulu de la vraie glaneuse.


Elle m’avait ému. Elle était partie. Le vent soufflait un peu du canyon et me piquait les yeux. Je dis d’un bout à l’autre Booz endormi, pour les eucalyptus et les genévriers, pour les rois morts, pour le néolithique, pour l’aire et les déluges, pour me faire plaisir et me faire pleurer, pour être déjà ivre avant de l’être de tala, pour le canyon dans lequel on peut tomber, pour le sabir universel, pour les occasions manquées, pour les femmes qu’on veut et pour celles dont on ne veut pas, pour jamais plus, pour Corvus crassirostris qui niche dans le Menz, thick-billed raven, qui a un vol épais, un bec ordurier, un cri répugnant, un plumage plus funèbre que celui de la vieille corneille, mais qui porte sur la nuque la largeur d’une main d’enfant d’hermine, de lait, de neige, un pur miroir où la candeur se regarde.


VERDIER



mercredi 13 octobre 2021

Pierre Michon / L’empereur d’Occident / Extrait




Pierre Michon

L’empereur d’Occident

Collection : Verdier/poche

96 pages

4,57 €

978-2-86432-493-5

janvier 2007

« Qu’il meure de ma main ou que je meure de la sienne, il n’assouvira pas sa faim, il n’entendra pas le mot de l’énigme ; pas plus que je ne l’entendrai, moi, Aetius. Tout cela me lasse jusqu’à la mort. Tout cela doit être. Combattons. Des chevaux galopent, des flèches passent comme un vol d’ibis. Mon casque. »

EXTRAIT

À mon retour, j’avais dix-neuf ans. Je me mis sous les ordres de l’empereur Honorius, c’est-à-dire de sa sœur Placidia, de qui tout dépendait. J’étais lettré, bon cavalier, fils de général ; je connaissais les Barbares ; j’eus aussitôt des emplois militaires. La Sicile payait mal les tributs, des pirates interceptaient les rares vaisseaux d’outres et de grains qu’elle condescendait à armer vers Rome ; quelques trirèmes de l’escadre de Ravenne furent dépêchées dans l’île de Lipari, afin qu’elles prissent rade dans une crique discrète, et de là se livrassent le long des côtes siciliennes proches à des opérations de police ; malgré mon jeune âge, j’eus dans cette opération un rôle important et un grade supérieur, que j’honorais. Après quelques abordages victorieux sur des pirates de toutes nations, la situation devint routine ; nous restâmes cependant cantonnés ici quelque temps, sous les armes mais oisifs, sceau ostensible et vain d’un vieil Empire. Le temps bleu nous amollissait. Je jouissais de ce climat que mon enfance n’avait pas connu ; et, comme on l’est dans sa jeunesse, j’étais sottement fier de déchiffrer ce lieu brutal et lascif que le ciel avait déployé pour moi seul ; je me félicitais de le si bien goûter, comme si mon plaisir était présage de mon grand caractère : les figuiers fleurissaient pour moi, contre mon seul appétit les figues de Barbarie hérissaient vainement leurs piquants, cédaient enfin leur chair, pour moi riaient les filles des pêcheurs. Le vin très noir d’ici, le corps tumultueux de la petite Honoria qui partageait mon lit, me rassasièrent enfin. Avec la satiété vint l’inquiétude. Ce fut alors que je me décidai à le voir.


VERDIER


samedi 9 octobre 2021

Le Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah condamne un «manque de compassion» envers les migrants

Né en 1948, l'écrivain Abdulrazak Gurnah a été récompensé le jeudi 7 octobre
du prix Nobel de littérature pour son œuvre 
«empathique
et sans compromis des effets du colonialisme et le destin
des réfugiés pris entre les cultures et les continents»
. 


Le Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah condamne un «manque de compassion» envers les migrants

Au lendemain de sa distinction par l'Académie suédoise, l'écrivain établi au Royaume-Uni depuis plus d'un demi-siècle a regretté les relents «illusoire qui traversent encore le Vieux Continent.


Par Le Figaro avec AFP
publié le 08/10/2021

Le prix Nobel de littérature ne le fera pas changer d'avis. Récompensé le 7 octobre de la prestigieuse distinction littéraire, Abdulrazak Gurnah a pointé du doigt, lors d'une conférence de presse organisée vendredi à Londres, l'attitude de plusieurs États européens face à l'immigration. Le résultat, selon lui, de la persistance sur le Vieux Continent de la peur de l'autre et d'un travail de mémoire encore inaccompli sur l'histoire du colonialisme. 

«Ce n'est pas seulement mon histoire... C'est un phénomène de notre époque», a déclaré au sujet des migrations l'auteur britannique de 72 ans né à Zanzibar. Fustigeant la ligne dure et cruelle des gouvernements européens sur l'immigration en provenance d'Afrique et du Moyen-Orient, l'écrivain a dénoncé un profond manque de morale et de rationalité à l'œuvre en Europe. «Des gens n'arrivent pas avec rien, ils arrivent avec leur jeunesse, leur énergie, leur potentiel», a-t-il soutenu. «Le simple fait de rester sur l'idée “ils sont là, ils viennent pour dérober quelque chose de notre prospérité” est inhumain».

Des institutions jugées «odieuses»

Résidant depuis 1967 au Royaume-Uni où il avait été accueilli comme réfugié, Abdulrazak Gurnah a estimé que si la lutte contre le racisme s'est bien accrue dans le pays au cours de ces dernières années, ses institutions demeurent, elles, «tout aussi odieuses, tout aussi autoritaires», ainsi que l'avait démontré le scandale Windrush. Révélée en 2018, l'affaire concernait la menace d'expulsion de plusieurs milliers d'immigrés Caribéens arrivés légalement au Royaume-Uni entre 1948 et 1971, mais privés de droits faute de documents nécessaires. Le scandale avait provoqué la démission de la ministre de l'Intérieur britannique de l'époque, Amber Rudd. On assiste «à la continuation de la même laideur», a poursuivi Abdulrazak Gurnah, avant de réprouver l'«erreur» du Brexit, dans lequel il voit «quelque chose de nostalgique et d'illusoire».

L'écrivain s'est également montré critique envers les politiques d'autres pays européens, comme l'Allemagne qui n'a, selon lui, pas «regardé en face son histoire coloniale». Exemple parmi d'autre des tensions persistantes autour du passé colonial européen, l'inauguration du Humboldt Forum à Berlin avait suscité la controverse en Allemagne, ces derniers mois, en raison de l'origine historique d'une partie de ses collections. Cet été, le gouvernement allemand a par ailleurs présenté ses excuses à la Namibie, pour le «génocide» des peuples Hereros et Namas et pour «les atrocités commises» dans le pays entre 1884 et 1915.

Auteur de dix romans et de plusieurs nouvelles en langue anglaise, Abdulrazak Gurnah a été couronné jeudi pour ses récits sur l'époque coloniale et post-coloniale en Afrique de l'Est et sur les tourments de réfugiés coincés entre deux mondes. Il est le cinquième écrivain né en Afrique à remporter le prix. «J'écris sur cette condition parce que je veux écrire sur les interactions humaines, ce que les gens traversent quand ils reconstruisent leur vie», a-t-il déclaré vendredi. Le romancier a insisté sur le fait qu'il continuerait à parler franchement des questions qui ont façonné son œuvre et sa vision du monde. Prix Nobel ou pas «c'est ma manière de parler, a-t-il résumé. Je ne joue pas un rôle, je dis ce que je pense.»

LE FIGARO