mardi 15 décembre 2020

John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé



John Le Carre, le 10 janvier 2007, lors d'une interview à Barcelone, en Espagne. — © EPA /GUIDO MANUILO


John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé

 

Le maître britannique du roman d'espionnage, qui a vendu plus de 60 millions de livres dans le monde, est mort à l'âge de 89 ans d'une pneumonie. L'ancien espion laisse derrière lui plus d’une vingtaine de romans

Publié lundi 14 décembre 2020 à 04:00
Modifié lundi 14 décembre 2020 à 07:35


Le maître britannique du roman d'espionnage John le Carré est décédé d'une pneumonie, a annoncé son agent dimanche. «C'est avec une grande tristesse que je dois annoncer que David Cornwell, connu dans le monde sous le nom de John le Carré, est décédé après une courte maladie (non liée au Covid-19) en Cornouailles samedi soir, le 12 décembre 2020. Il avait 89 ans. Nos pensées vont à ses quatre fils, à leurs familles et à sa chère épouse, Jane», a indiqué Jonny Geller, PDG du groupe Curtis Brown, agence artistique basée à Londres.

«Nous avons perdu une grande figure de la littérature anglaise», a-t-il ajouté, louant son «grand esprit», sa «gentillesse», son «humour» et son «intelligence».

«C'est avec une grande tristesse que nous devons confirmer que David Cornwell - John le Carré - est décédé d'une pneumonie samedi soir après une courte bataille contre la maladie», a confirmé sa famille dans un message relayé par son agent.

Un «géant littéraire» salué

Le romancier Robert Harris a décrit le Carré comme «l'un de ces auteurs qui était non seulement un écrivain brillant mais qui a aussi pénétré la culture populaire - et c'est très rare».

Le roi du roman d'horreur, l'américain Stephen King, a déploré sur Twitter la mort d'un «géant littéraire» et «esprit humanitaire». L'écrivain et historien britannique Simon Sebag Montefiore s'est dit sur le même réseau social «bouleversé» par la mort d'un «titan de la littérature anglaise».

«Ses personnages étaient profonds et habilement construits... Jouer le rôle de George Smiley a été un des sommets de ma carrière. Nous sommes nombreux à beaucoup lui devoir», a déclaré l'acteur britannique Gary Oldman, dans un communiqué. Il incarnait le rôle-titre dans une adaptation sur grand écran de La Taupe en 2011.

Une carrière d'agent secret ruinée

John le Carré avait accédé à un succès international après la parution de son troisième roman, L'Espion qui venait du froid (1964), qu'il écrivit à 30 ans, «mangé par l'ennui» que ses activités de diplomate à l'ambassade britannique de Bonn en Allemagne lui procuraient.

Le roman, vendu à plus de 20 millions d'exemplaires dans le monde, raconte l'histoire d'Alec Leamas, un agent double britannique, passé en Allemagne de l'Est. Son adaptation au grand écran, avec Richard Burton dans le rôle-titre, marque le début d'une longue collaboration avec le cinéma et la télévision. 

La carrière de John le Carré comme agent secret avait été ruinée par l'agent double britannique Kim Philby qui avait révélé la couverture de nombreux de ses compatriotes au KGB. John le Carré – David Cornwell, de son nom véritable – avait alors dû démissionner du MI6.

Dans son dernier roman, paru en octobre 2019, l'europhile dressait un portrait sans concessions du premier ministre Boris Johnson dépeint en «porc ignorant» et qualifiait le Brexit de «folie». John le Carré a écrit vingt-cinq romans et un volume de mémoires, The Pigeon Tunnel (2016). Il a vendu au total plus de soixante millions de livres dans le monde. Une vaste entreprise de ré-adaptation de ses romans est en cours, le génie de John le Carré va perdurer.

John le Carré en quelques dates

19 octobre 1931: naissance à Poole dans le Dorset, au sud de l'Angleterre.

1958: commence à travailler pour les renseignements britanniques (MI5) et écrit son premier roman L'Appel du mort (1961), traduit en 1963 en français.

1960: commence à travailler pour les Services secrets (MI6) alors qu'il est deuxième secrétaire de l'ambassade du Royaume-Uni à Bonn, en Allemagne.

1963: publication de L'Espion qui venait du froid sous le pseudonyme John Le Carré.

1964: trahi par l'agent double Kim Philby qui dévoile sa véritable identité, il démissionne du MI6 et se consacre à l'écriture.

Janvier 2003: publie dans le Times, une diatribe contre l'Amérique de Bush intitulée The United States has gone mad (Les Etats-Unis sont devenus fous)

Octobre 2019: publication de son dernier roman, Agent running in the field (Retour de service pour l'édition française)

12 décembre 2020: décès d'une pneumonie dans les Cornouailles

LE TEMPS




FICCIONES

DE OTROS MUNDOS
Le Carré ante el fin de una era
Salman Rushdie / John le Carré / Reconciliación
John Le Carré / Philip Seymour Hoffman
John le Carré y Graham Greene / Benditas novelas de espías, de secretos y mentiras
Autores británicos que devorar
John le Carré / La gente de Smiley
John le Carré / La lección de Smiley
John le Carré / Cambios de lugar y protagonista
‘La chica del tambor’, de John Le Carré / El espionaje en los años setenta
Volar en círculos / John le Carré revela sus secretos
Volar en círculos / ¿Por qué John le Carré se convirtió en espía?
Espías como nosotros / John le Carré y Ben Macintyre
John le Carré recupera a su espía George Smiley en su nueva novela
John le Carré / La lección del maestro
John Le Carré / “El Brexit es la mayor idiotez perpetrada por el Reino Unido”
The Nigh Manager / Hugh Laurie, armas y champán
John le Carré / El Dickens de la Guerra Fría
John le Carré, maestro de la novela de espías, muere a los 89 años

DRAGON
John Le Carré on Philip Seymour Hoffman / Staring at the Flame
From Ali to Zadie / The best books of autumn 2016
The Pigeon Tunnel review / John le Carré comes in from the cold 
William Boyd / Why John le Carré is more than a spy novelist
John le Carré's Measured Fury
A Legacy of Spies by John le Carré review / Smiley returns in a breathtaking thriller
Agent Running in the Field by John le Carré review / Thriller laced with Brexit fury
Elizabeth Debicki / The Night Manager
The top 10 classic spy novels
John le Carré remembered by writers and friends / 'He always had a naughty twinkle in the eye'
Posters and Covers / The Night Manager
10 ways of getting to know John le Carré

RIMBAUD

John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage, est décédé


lundi 14 décembre 2020

Kim Ki-duk / Disparition d’un cinéaste du silence

 

Kim Ki-duk au Locarno Film Festival, août 2003. — © Martial Trezzini / Keystone


Kim Ki-duk, disparition d’un cinéaste du silence

Le prolifique réalisateur coréen est décédé à quelques jours de son 60e anniversaire du Covid-19. Le succès de «Printemps, été, automne, hiver… et printemps» l’avait fait connaître du grand public

Stéphane Gobbo
Publié vendredi 11 décembre 2020 à 18:59
Modifié vendredi 11 décembre 2020 à 18:59

Au milieu des montagnes, un lac. Au milieu du lac, une petite île artificielle en bois. Sur l’île, un temple bouddhiste. Et dans le temple, un moine et son jeune disciple. Dévoilé au Locarno Film Festival en 2003, sorti en Suisse romande l’année suivante, Printemps, été, automne, hiver… et printemps est un film contemplatif et philosophique, empreint de confucianisme et dénué de dialogues inutiles. Plus de quinze ans avant le triomphe international du Parasite, de Bong Joon-ho, ce long métrage d’une grande délicatesse, réalisé par Kim Ki-duk, révélait au monde la puissance du cinéma sud-coréen, en pleine renaissance après des années de disette, dues notamment à la dictature.

Primé dans les quatre plus grands festivals européens (Cannes, Venise, Berlin et Locarno), Kim Ki-duk aurait dû fêter le 20 décembre prochain son 60e anniversaire. Il est décédé vendredi dans un hôpital de Riga du Covid-19. Il était en voyage en Lettonie dans le but d’acheter une maison sur les rives de la mer Baltique. Peut-être pour échapper à la pression subie en Corée depuis les accusations de violences psychologiques et physiques, et même de viol, portées ces dernières années à son encontre par plusieurs actrices. Réfutant ces accusations, le cinéaste avait de son côté porté plainte pour diffamation. Réalisé en 2018, Human, Space, Time and Human n’est, suite à ces allégations, toujours pas sorti.

Personnages silencieux

Né en 1960 dans la province de Gyeongsang, à l’est de la péninsule, Kim Ki-duk commence par suivre les cours d’un lycée agricole avant de s’engager dans la marine. C’est en France qu’il étudiera finalement au début des années 1990 les beaux-arts, avant de revenir en Corée et de se lancer dans le cinéma en autodidacte. De son goût pour la peinture, il gardera une approche très picturale du cinéma, construisant ses plans comme des tableaux, ne privilégiant jamais le fond au détriment de la forme, ce qui lui vaudra d’être parfois taxé de maniériste.

A lire: Pas d’essoufflement pour Kim Ki-duk

Après quelques expériences de scénariste, il réalise son premier film, Crocodile, en 1996. Il ne s’arrêtera jamais, signant en moyenne un long métrage par an. Au côté d’Im Kwon-taek, Im Sang-soo ou Hong Sang-soo, il deviendra alors un des meilleurs ambassadeurs du cinéma coréen. Remarqué pour la première fois sur la scène internationale avec L’Ile (2000), sélectionné à la Mostra de Venise, il connaîtra donc son plus grand succès avec Printemps, été, automne, hiver… et printemps, sa neuvième réalisation. Ce qui permettra à ses films suivants de connaître une plus large distribution. En 2004, il poussera à l’extrême son goût pour le silence: les deux personnages principaux de Locataires n’échangent à l’écran aucun mot. S’ils se parlent, c’est dans le hors-champ, dans ce qui n’est pas filmé. Le cinéaste usera dès lors d’une rhétorique faite uniquement de gestes et de regards pour construire une histoire d’amour aussi simple que bouleversante.

Cinéma de la dualité

Dans la foulée, il racontait dans L’Arc (2005) l’improbable histoire d’un vieil homme retenant prisonnière une jeune fille en attendant de l’épouser le jour de ses 17 ans. Décidant à nouveau de priver ses personnages centraux de dialogues, il passait cette fois à côté de son sujet, usant de métaphores lourdes. A partir de là, il creusera le sillon d’un cinéma de la dualité. Deux ans plus tard, il reprendra dans Souffle ce dispositif de l’opposition; opposition des mots (des personnages parlent, d’autres non) et des lieux (une prison dont on ne voit que des murs décatis face à des espaces très contemporains). Cycle de la vie, errance et fuite, amours contrariées ou impossibles, sexe et violence: ses thèmes de prédilection l’ont vu se construire une filmographie parmi les plus solides et cohérentes du cinéma de ces vingt dernières années.

En 2012, l’ambitieux Pietà, sur la tentative de rédemption d’un petit malfrat redécouvrant sa part d’humanité dans une société corrompue par l’argent, lui vaudra le Lion d’or vénitien. Ce film restera malheureusement inédit en Suisse. Il y a trois ans, à l’enseigne du festival genevois Black Movie, on a en revanche eu la chance de découvrir The Net, brillante tragicomédie politique racontant l’histoire d’un pêcheur nord-coréen se retrouvant suite à un accident au sud, où il sera accusé d’espionnage. Après Human, Space, Time and Human, Kim Ki-duk a tourné au Kazakhstan un autre film resté inédit, Dissolve. Il semble probable que sa carrière, suite aux accusations de harcèlements et violences, était en train de toucher à son terme.

LE TEMPS



FICCIONES
Triunfo Arciniegas / Kim Ki-duk y John le Carré

DE OTROS MUNDOS
Kim Ki-duk / La inocencia y la poesía de El arco
Kim Ki-duk / "Corro el riesgo de convertirme en un cineasta incomprendido"
Kim Ki-duk / Cinco películas imprescindibles
Kim Ki-duk / Una tragedia contemporánea
El cine callado de Kim-Ki duk
Kim Ki-duk / Adiós al precursor del nuevo cine coreano


RIMBAUD
Pas d'essoufflement pour Kim Ki-duk
Kim Ki-duk / Disparition d’un cinéaste du silence

DANTE
È morto il regista sudcoreano Kim Ki-duk, aveva 59 anni




dimanche 13 décembre 2020

Corinne Desarzens rend hommage aux beautés sonores de toutes les langues


La couverture du livre, avec le chat présumé.

Crédits: DR.


LE50 MEILLEURS 

LIVRES DE 2020

Corinne Desarzens rend hommage aux beautés sonores de toutes les langues


    

Avec "La lune bouge lentement mais elle traverse la ville", l'écrivain romand raconte son apprentissage de l'éthiopien, du japonais, du russe ou du grec. Une musique de l'esprit.


12. juillet 2020

Etienne Dumont

Les mots possèdent une saveur. Ils semblent dotés d’une odeur. Ils ont chacun leur couleur. Corinne Desarzens aime partir à leur recherche dans toutes les langues. Ou presque. Depuis que je la connais, ce qui fait tout de même un bout de temps, je l’ai ainsi suivie dans ses apprentissages. Elle maîtrisait au départ le français et l’anglais. Le russe s’est greffé comme discipline universitaire, si mes souvenirs sont bons. Il y a ensuite eu des brassées de parlers hétéroclites, avec une préférence pour ce qui me semblait périlleux et compliqué. «J’aime ce qui est difficile», confie volontiers celle qui préférerait sans nul doute se voir qualifiée d’écrivain plutôt que d’écrivaine. Si certains mots charment Corinne, d’autres la choquent. La hérissent. Je ne la sens pas vraiment sensible au langage épicène. Le vocabulaire, quelle que soir la langue, relève aussi d’un choix. D'une esthétique.

Corinne Desarzens. Photo RTS.

Je vous ai récemment parlé, c’était à la fin de l’an dernier, du «Palais aux 37 378 fenêtres». Il s’agissait de son vingt-cinquième ou vingt-sixième livre depuis 1989. Quand on aime, on ne compte pas. Ou plus. La Vaudoise (là aussi, elle détesterait cette appellation géographique) y racontait l’épopée de «L’Encyclopédie d’Yverdon» à la fin du XVIIIe siècle. Une folle entreprise menée à un train d’enfer par un moine sentant le soufre. Fortunato Bartolomeo De Felice ne s’était-il pas converti au protestantisme? Il y avait dans ce volume les ingrédients habituels. Beaucoup de recherches de terrain, menées durant des années. Des rencontres surprenantes avec des chercheurs. Des digressions en cascades finissant par en créer une sorte de roman à tiroirs. De l’imagination aussi pour raconter ce qui aurait pu se passer en marge de ce qui était vraiment arrivé. La réalité, pour ne pas dire la vérité, demeurent des notions tout à fait relatives pour Corinne.

Parcourir au hasard

Il subsistait encore un fil conducteur dans «Le Palais aux 37 378 fenêtres». Celui-ci s’effiloche dans «La lune bouge lentement mais elle traverse la ville», qui reprend comme titre une phrase lue, encadrée sur un mur, à Zanzibar. A la limite, ce gros ouvrage peut se lire dans n’importe quel sens, au gré des envies et des inspirations. Pourquoi ne pas laisser jouer le hasard? C’est au gré de sa fantaisie que Corinne Desarzens s’est appliquée à apprendre des langues sans liens entre elles. Quel rapport imaginer entre le romanche, l’éthiopien, le japonais et l’allemand? Aucunes racines communes. Pas de liens territoriaux. Ah si! Tout de même. Il y a à chaque fois des gens qui les parlent. Or Corinne, pour laquelle il faudra bientôt inventer une seconde Planète, voyage en boucle dans le seul but de faire des rencontres. Elle collectionne les gens comme d’autres tracent une croix sur chaque monument célèbre visité. Il faut dire qu’elle sait toujours croiser des personnages extraordinaires, ou plutôt extra-ordinaires. Une question de regard, sans doute. Corinne possède l’art non pas de l’invention, mais celui de la transfiguration.

Les gants qui parlent. Ici en allemand. Une aquarelle de Corinne Desarzens illustrant le livre. Celle-ci fait du coup penser à la première page d'un ouvrage, déjà ancien, de Nicolas Bouvier sur l'artisanat. Photo DR.

Le lecteur déambule donc d’un court chapitre au suivant, parfois plus long, avec des haltes sous forme de dessins (Corinne manie la plume et l’aquarelle) ou de pages intercalaires colorées, mais vides. Il se retrouve du coup pris dans un objet qui peut devenir celui de son désir. Tout se passe selon des affinités qui, on le sait, restent électives et donc personnelles. Au possesseur du livre donc de décider s’il préfère se plonger dans l’italien, le malgache ou l’albanais. Il lui faudra un peu plus de temps s’il veut plutôt lire les pages réservées à l’arabe ou au grec moderne. Ce sont là les deux langues que Corinne travaillait de front la dernière fois que je l’ai rencontrée. Son ouvrage suivant, apparemment prêt, se situe du reste en Grèce. Il met en scène une énigmatique touriste. Une histoire à ce qu’il paraît véridique. Mais l’auteur (sans «e» à la fin) ne pouvait guère tomber sur une estivante comme les autres… Corinne ne se sent pas inspirée par la banalité.

Des clefs ouvrant les portes

«La lune bouge lentement mais elle traverse la ville», avec son étrange chat sur la couverture bleue (mais s’agit-il bien du félin domestique? Il a une queue d’écureuil), est vraiment le livre idoine pour un été casanier. Les plus beaux voyages se font autour d’une chambre. On le sait en littérature depuis Xavier de Maistre, un Savoyard, en 1794. Les déplacements ne sont en général pas polyglottes, bien sûr. Mais comme le dit le quatrième de couverture, lui aussi bleu, «mieux que n’importe quel passeport, les mots sont des clefs (avec «f» à la fin, comme de bien entendu, NDLR) qui ouvrent bien davantage que des portes.» Il y en a ici plusieurs trousseaux pleins. Corinne est notre sœur tourière. De quoi essayer de baragouiner en se jouant des serrures. «Pas besoin de tout maîtriser, oh non!»

Pratique

«La lune bouge lentement mais elle traverse la ville» de Corinne Desarzens aux Editions de la Baconnière, 344 pages.


BILAN





samedi 12 décembre 2020

Corinne Desarzens et le goût des autres



LE50 MEILLEURS 

LIVRES DE 2020

Corinne Desarzens et le goût des autres

 

Faire connaissance en apprenant les langues étrangères, c’est la recette de Corinne Desarzens pour sortir de l’entre-soi qui trop souvent nous étouffe. En une quarantaine d’histoires foisonnantes, elle invite à redevenir poreux au monde


Julien Burri
Publié dimanche 28 juin 2020 à 11:23
Modifié mercredi 9 décembre 2020 à 21:40

Corinne Desarzens aime les mots, elle les collectionne, les échange, en use comme de talismans dans ses voyages; elle les lance dans la conversation, par surprise, au moment opportun, pour produire de petites épiphanies. On a l’impression qu’elle vit pour cela: ouvrir sans cesse de nouvelles portes d’une culture à l’autre, créer des appels d’air. Que ce soit dans une rue sombre de Zanzibar, au bord du Bosphore ou lors d’une réunion de la communauté albanophone suisse romande à Lausanne: elle sait à chaque fois faire des étincelles.


Dans un café grec, l’écrivaine demande à des hommes attablés en solitaires: «Τι είναι ομορφιά», «Qu’est-ce qu’est la beauté?» Un pope lui répond par ce petit poème calligraphié: «Quatre yeux deux cœurs/s’ils s’aiment/mieux vaut l’enfer/que les séparer.» A chaque fois, un monde s’ouvre.

Elle éprouve le même plaisir à la découverte des mots écrits par d’autres ‒ romans, poèmes, en français ou pas, d’Ossip Mandelstam à Hemingway. Pour la romancière, vient ensuite le temps de l’écriture: la transposition de ces rencontres inattendues dans des récits foisonnants et généreux.

Corps célestes

Les hommes sont des corps célestes dérivant dans leur solitude. Parfois les orbes des planètes se frôlent, une seule fois peut-être, et un contact devient possible, de mystérieuses intersections se dessinent; ce sont ces brefs instants vertigineux que raconte La lune bouge lentement mais elle traverse la ville.

Lire ces 34 chapitres (auxquels s’ajoutent une préface et une postface regorgeant elles aussi d’anecdotes), c’est accéder à une somptueuse bibliothèque contenue dans un seul volume. En plus de pépites en roumain, en swahili, en suisse-allemand, en géorgien, etc., le livre offre quelques pages de dessins croqués par l’écrivaine, parce que le dessin permet de «réveiller les fantômes».

Question de survie

Corinne Desarzens a étudié l’anglais, le russe, l’arabe, le japonais, le romanche, entre autres, pour le plaisir. Il ne faut pas y voir une recherche d’exotisme, c’est une question de survie: les mots permettent de créer du champ pour ne pas suffoquer, d’opérer une petite greffe de peau «pour réparer une gueule cassée qu’on ne soupçonnait même pas d’avoir». Il ne s’agit pas de fuir l’ennui, mais de maintenir son âme en vie, parce que «chaque mot est une pierre pour traverser la rivière à gué».

Son mot préféré, mamihlapinatapei, vient du tehuelche, parlé en Terre de Feu, utilisé pour décrire l’instant où deux personnes échangent un regard, «un moment de complicité, de silence très expressif. De solitude partagée.» Une question d’intersection entre les astres.

Ce livre prouve qu’il est encore possible de voyager hors des autoroutes du tourisme de masse. Il propose une nouvelle façon d’être au monde. Il s’agit de rejoindre «le sauvage, le décapé, l’ordinaire, toujours si mystérieux», de percevoir l’autre dans sa différence, de l’honorer, d’activer et de réveiller les potentiels du hasard. De créer, avec l’autre, un lien particulier, unique, même fugace, en renonçant au globish, l’anglais du tourisme planétaire simplifié et insipide. D’écarter les flux d’images de voyages trop lisses des réseaux sociaux pour retrouver la magie de l’inconnu, du rugueux, de l’effort. De s’effacer, de devenir invisible pour se rendre poreux au monde. Sans oublier de glisser une goutte d’amertume, dans la douceur, «pour la faire durer plus longtemps».

Portrait en creux

Etre touché par les mots est une question de désir: «Quelque chose de savoureux qui vous sature», confie l’auteure. «Une densité qui ne reviendra peut-être plus jamais: ça a été. Qui vous emplit à ras bord, jusques au bord ‒ j’aime cette liaison qui amène vraiment au point ultime. Qui stupéfie et euphorise autant que de savoir nager en eau profonde, de tomber amoureux, de mettre au monde.»

A la fin, au fond des yeux de l’autre, c’est son propre reflet qui est révélé: «Ce sont toujours les étrangers qui connaissent, qui ressentent le mieux notre propre pays d’origine.» Et au fil de ses pages tissées d’histoires, formant des motifs aussi beaux que ceux d’un tapis persan, c’est son propre portrait que Corinne Desarzens esquisse en creux, celui d’une voyageuse, un carnet à la main. Regardez sa façon élégante de se glisser, de traverser le monde, les villes, les livres et les époques. Mystérieuse, elle ouvre des portes là où il n’y a pas de porte.

Récits
Corinne Desarzens
La lune bouge lentement mais elle traverse la ville
La Baconnière, 343 p.

LE TEMPS

jeudi 10 décembre 2020

Pas d'essoufflement pour Kim Ki-duk


Kim Ki-duk


Pas d'essoufflement pour Kim Ki-duk



Norbert Creutz
Publié samedi 24 novembre 2007 à 01:01

Après «Locataires», le Coréen revient avec «Souffle», nouveau conte aussi beau que cruel.

Cinéaste prolifique avec 14 films depuis 1996, le Coréen Kim Ki-duk connaît aussi ses hauts et ses bas. Chacune de ses grandes réussites, que ce soit L'Île ou Printemps, été, automne, hiver et printemps ou encore Locataires arrive ainsi après quelques films mineurs. Comme L'Arc (2005) et l'inédit Time (2006), Souffle fait plutôt partie de ces derniers. Tourné en dix jours avec un budget ridicule, le film impressionne malgré tout. Offrez les mêmes conditions à un Américain et vous obtiendrez une série Z bâclée, à un Suisse et il vous livrera un vague brouillon en DV. Kim Ki-duk, lui, a tourné un film irréductiblement original qui ne déparait pas la compétition cannoise!

L'épouse et le condamné

Moins programmatique que d'autres, le sujet multiplie cette fois les pistes sans les épuiser: le couple en crise, les liens obscurs entre désir, amour et crime, la peine de mort, notre besoin de représentations, etc. D'un côté du théorème se trouve Jang Jin (la vedette taïwanaise Chang Chen), un condamné à mort qui tente de se suicider. De l'autre, Yeon, sculptrice et mère d'une petite fille, supporte mal que son mari la trompe et traverse une grave dépression. Sur un coup de tête, elle se rend à la prison et obtient le droit de visiter le condamné en se faisant passer pour son ex-petite amie. Au fil de plusieurs visites, une relation passionnée va naître entre eux, au grand dam de son mari et des trois compagnons de cellule de Jin, mais avec la bénédiction d'un drôle de gardien-chef qui observe tout depuis ses écrans de contrôle...

Un art poétique

Jamais on ne devine où le cinéaste veut en venir. Largement opaque et abstrait comme il les affectionne, le récit captive par cette incertitude même. Le spectre de Genet plane sur les scènes en cellule, celui d'Antonioni sur celles du couple dans sa froide maison de banlieue. Mais ensuite, le triangle amoureux, la rareté des dialogues (lui s'est troué la trachée, elle ne répond plus à son mari) et le motif des saisons (recréées par la visiteuse dans le parloir) ramènent la fable du côté des obsessions chères à l'auteur.

Ce dernier s'est offert le rôle du gardien-voyeur, qui contrôle la montée du désir. Mise en abyme qui donne la clé du film, en faisant du cinéma un petit jeu pervers de manipulation d'acteurs dans un cadre? Toujours est-il que le film est souvent splendide dans sa manière d'orchestrer des variations sur son titre avant de déboucher sur un final aussi inattendu que cruel. Si l'ensemble ne devient pas aussi irrésistible que Locataires, Souffle devrait tout de même séduire et intriguer ceux que ne rebute pas un langage métaphorique, plus poétique que réaliste.

Talent autodidacte un temps considéré à la lisière du «primitif», Kim Ki-duk poursuit obstinément sa voie. Puisse-t-il encore mettre beaucoup de temps à apaiser ses démons!

Souffle (Soom/Breath), de Kim Ki-duk (Corée du Sud 2007), avec Chang Chen, Park Ji-a (Zia), Ha Jung-woo, Kang In-hyung, Oh Sun-tae, Lee Joo-seok. 1h24


LE TEMPS


FICCIONES
Triunfo Arciniegas / Kim Ki-duk y John le Carré

DE OTROS MUNDOS
Kim Ki-duk / La inocencia y la poesía de El arco
Kim Ki-duk / "Corro el riesgo de convertirme en un cineasta incomprendido"
Kim Ki-duk / Cinco películas imprescindibles
Kim Ki-duk / Una tragedia contemporánea
El cine callado de Kim-Ki duk
Kim Ki-duk / Adiós al precursor del nuevo cine coreano

RIMBAUD

Pas d'essoufflement pour Kim Ki-duk
Kim Ki-duk / Disparition d’un cinéaste du silence

DANTE
È morto il regista sudcoreano Kim Ki-duk, aveva 59 anni






mercredi 9 décembre 2020

"Les Cahiers d'Esther" / Nouvel album et nouvelle série



LES 50 MEILLEURS LIVRES DE 2020

"Les Cahiers d'Esther" : nouvel album et nouvelle série

Allary publiera au printemps le cinquième tome des aventures de l'adolescente imaginées par Riad Sattouf. Canal + en profite pour lancer la deuxième saison de la série d'animation adaptée de la BD. 

Par Vincy Thomas,
Créé le 28.04.2020 à 17h15,
Mis à jour le 28.04.2020 à 18h00




Double actualité pour la jeune Esther, de Riad Sattouf. Le cinquième tome des Cahiers d’EstherHistoires de mes 14 ans, sera en librairie le 11 juin, chez Allary éditions. Cette fois-ci, l’auteur évoquera la chanteuse Angèle, les "gilets jaunes", le réchauffement climatique, l’incendie de Notre-Dame,  à travers le regard drôle et acéré de l’adolescente, qui est désormais en 4e, au collège.
 
Traduite en huit langues, la série s’est déjà vendue à 650 000 exemplaires et a reçu le prix Max und Moritz, en 2018.




 
Déclinée en série d’animation pour Canal +, Les Cahiers d’Esther reviendront pour une saison 2, « Histoires de mes onze ans », dès le 25 mai sur la chaîne privée. La série, réalisée par Riad Sattouf et Mathias Varin, sera diffusée en intégralité sur MyCanal pour les abonnés dès le premier jour. Les non abonnés pourront découvrir un épisode par jour, à 20h55, du lundi au vendredi. La série comprend 52 épisodes de deux minutes (à l’exception de trois d’entre eux, d’une durée de quatre minutes).


LIVRES HEBDO





mardi 8 décembre 2020

Gillian Anderson / La force et le glamour


Gillian Anderson

 

Gillian Anderson, la force et le glamour

Elle a été Scully, l’ufologue malgré elle de «X-Files», et Stella, l’enquêtrice de «The Fall». Excellant dans les rôles de femmes puissantes, la plus britannique des comédiennes américaines fait sensation en enfilant le tailleur de Margaret Thatcher dans «The Crown»


Antoine Duplant
Publié mercredi 2 décembre 2020 à 12:27
Modifié mercredi 2 décembre 2020 à 12:28


Le dragon est de retour dans le royaume d’Angleterre. Regard réprobateur, sourire vinaigré, impérieuse sous une sculpture capillaire dûment laquée et dans son tailleur bordeaux, Margaret Thatcher fait sensation dans la quatrième saison de The Crown. La Prime Minister s’impose auprès de la reine en lui rappelant qu’elle est de six mois son aînée. Et lorsque la monarque lui demande s’il est confortable d’avoir des ennemis, elle répond: «Oh yes!»

C’est Gillian Anderson qui incarne la terreur des classes laborieuses. La coiffure, le maquillage, la garde-robe recréent la silhouette historique, mais c’est la voix qui lui donne son âme. La comédienne explique qu’elle en reproduit le sifflement vaguement vipérin en avançant légèrement les incisives sur la lèvre supérieure. Elle parvient même à exprimer le côté «sexy» de la Dame de fer, un petit plus passé inaperçu au large de la Grande-Bretagne…

Née à Chicago, Gillian Anderson a suivi ses parents très jeune à Porto Rico, puis à Londres, où elle est bonne élève, tendance garçon manqué. Elle a 11 ans quand la famille retourne aux Etats-Unis, à Grand Rapids, Michigan. Le dépaysement est d’autant plus violent que ses camarades de classe raillent son accent anglais.

Elle adopte alors la punk attitude, crâne rasé, iroquois violet, anneau dans le pif, et se singularise par son indiscipline. Pour ses condisciples, elle est la «fille bizarre», la «bouffonne», la parfaite candidate à l’incarcération – d’ailleurs, la police finit par s’en mêler quand elle a l’idée de coller les portes de l’établissement scolaire pour échapper à un examen…

L’effet Scully

La jeune rebelle trouve sa voie sur les planches et décroche un diplôme à l’Université d’art dramatique de Chicago. Elle court les auditions à New York. Puis part tenter sa chance à Hollywood. C’est par la télévision que la gloire arrive quand Chris Carter lui propose un rôle dans son projet de série axée sur le paranormal. Les dirigeants de la Fox rêvent d’une comédienne plus grande, plus blonde, plus plantureuse, mais le jeune producteur réussit à l’imposer dans X-Files.

Elle est l’agent spécial Dana Scully, licenciée en physique et docteure en médecine. Assignée au bureau des affaires classées du FBI, elle a pour partenaire Fox Mulder (David Duchovny), dit «Le Martien». L’alchimie entre les deux comédiens participe au succès d’une série qui renverse les stéréotypes de genre: Scully représente la raison, Mulder le rêve; elle a les pieds bien sur terre (et les mains dans la viande froide des corps qu’elle autopsie…), lui la tête dans les étoiles. Levant les yeux au ciel, elle ramène à la raison celui qui voit des ovnis là où il n’y a que des frisbees. Bien sûr, il arrive que son scepticisme achoppe sur des faits inexpliqués…

X-Files (11 saisons, 218 épisodes) déferle sur la planète. Si sa devise, «La vérité est ailleurs», détermine sans doute de belles vocations complotistes, le personnage interprété par Gillian Anderson provoque l’«effet Scully». Car, «à l’époque, on ne voyait pas ce genre de femme à la télévision, explique la comédienne. Un personnage féminin sûr de lui et respecté de son collègue masculin. Bon nombre de filles se sont retrouvées en elle.» Une enquête a démontré que les femmes ayant regardé X-Files ont plus de chance de faire des études en science, en technologie, en ingénierie et en mathématiques.

Femme charismatique

Après X-Files, Gillian Anderson retourne au théâtre et fait une carrière discrète mais exigeante au cinéma: on la voit dans Chez les heureux du monde, de Terence Davies, dans Le Dernier Roi d’Ecosse. Elle joue aussi une touriste en vacances de neige dans L’Enfant d’en haut, d’Ursula Meier.

Elle retrouve un rôle éblouissant dans une série anglaise, The Fall. Elle est Stella Gibson, Stella comme l’étoile des poètes latins, Gibson comme la guitare électrique, superintendante de la police métropolitaine détachée à Belfast pour traquer un étrangleur de femmes. Perpétuant l’idéal hitchcockien de la blonde glaciale en surface et brûlante à l’intérieur, cette femme de tête évolue dans un monde viril où règnent la veulerie et la violence. Où les mâles dominants comprennent la phrase «l’homme baise la femme», mais perdent pied lorsque le sujet et le complément permutent.


Hautaine et fragile, sensuelle et tranchante, à la fois cougar et mater dolorosa, Stella, adepte du «mariage de passage», prend les hommes et les jette – et les femmes aussi à l’occasion… La comédienne ne fait pas mystère de sa bisexualité. «Pour moi, une relation consiste à aimer un autre être humain; leur genre est sans importance», tranche-t-elle.

Le personnage de Scully, avec son grand manteau chic et sombre, son absence de vie sentimentale, la tension sexuelle irrésolue qui l’unit à Mulder, s’avère emblématique de l’ère du sida. Quand Gillian Anderson a posé dénudée en une d’un magazine, elle a cassé cette image et choqué certains fans. Aujourd’hui, la comédienne tient le rôle d’une sexologue désinhibée dans Sex Education, une série qui a pour devise «Messy is normal» («Le désordre, c’est la norme»). Elle y semble tout à fait à l’aise.


Profil

1968 Naissance à Chicago.

1993 Dana Scully dans «X-Files».

2013 Stella Gibson dans «The Fall».

2019 Jean Milburn dans «Sex Education».

2020 Margaret Thatcher dans «The Crown».

LE TEMPS