mardi 21 octobre 2014

Claudio Bravo / Décédé au Maroc


portrait d'Imelda Marcos 1968. Source Bravo, Claudio. Peinture. Dans Pedrosa, Carmen Navarro. The Rise and Fall of Imelda Marcos. Manila: 1987.

L'artiste peintre chilien Claudio Bravo, décédé au Maroc, inhumé à Taroudant

Jeudi 9 juin 2011

 
Cet artiste reconnu est décédé à l'âge de 74 ans des suites d'une crise d'épilepsie.

Très attaché au Maroc où il s'est installé dès le début des années 70 après un passage à Madrid, Claudio Bravo a séjourné d'abord à Tanger avant de transiter par Marrakech pour enfin élire domicile à Taroudant.


VENUS 1979. CLAUDIO BRAVO









Il s'est toujours dit émerveillé et fasciné par "la composition des choses" dans cette ville et au Maroc en général. La lumière, les couleurs et les habitants du pays l'ont inspiré dans son style de peinture hyperréaliste.

Les toiles de Bravo, qui passe avec brio du portrait à la nature morte, ont fait le tour de diverses galeries d'art à travers le monde.

Certaines de ses œuvres font partie des collections de musées prestigieux aux Etats Unis, au Chili et en Europe.


lundi 20 octobre 2014

Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre / Entretien avec Patrick Modiano


"Je n'écris pas pour parler de moi 

ou essayer de me comprendre"

Entretien avec Patrick Modiano 


Ou une variation sans cesse recommencée, autour de motifs récurrents : le Paris de l'après-guerre où il a grandi, une enfance auprès de parents défaillants, une adolescence solitaire et clandestine... Du passé, Patrick Modiano a certes fait son matériau poétique, mais l'étiquette de « nostalgique », dont on l'affuble trop souvent, lui va fort mal. Rêveuse, grave, parfaitement singulière, imperméable aux modes esthétiques, son oeuvre défie le passage des années. Et lui occupe une place à part dans le paysage. Un homme secret, parfaitement rétif aux confidences, et un écrivain imperturbable, sûr de son fait et de son geste, que nous avons rencontré à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, son nouveau roman.

Vous avez confié parfois que vous auriez aimé écrire des romans policiers. Ce nouveau livre en est un, ou presque...


Oui, j'ai toujours eu l'envie, la nostalgie de pouvoir écrire des romans policiers. Ou des séries, comme faisait Georges Simenon, qui donnait un nouveau roman tous les mois. Au fond, les thèmes principaux des romans policiers sont proches de ceux qui m'obsèdent : la disparition, les problèmes d'identité, l'amnésie, le retour vers un passé énigmatique. Le fait, aussi, de proposer souvent différents témoignages contradictoires sur une personne ou sur un événement me rapproche du genre. Mon goût pour ce type d'intrigues s'explique aussi par des raisons intimes. Rétrospectivement, il me semble que des épisodes de mon enfance ont ressemblé à un roman policier. A certains moments, j'ai été entouré de personnes et d'événements très énigmatiques. Les enfants ne se posent pas tellement de questions sur le moment, tout leur semble naturel. Mais c'est un peu plus tard, lorsque le temps a commencé à s'écouler, qu'on se retourne vers le passé en se demandant : mais que se passait-il au juste ?




“Je n'écris pas vraiment des romans, plutôt des choses un peu bancales.”

Pourquoi n'avoir jamais écrit alors de roman policier ?



Le roman policier induit une sorte de réalisme, voire de naturalisme, et une structure narrative assez rigide et efficace. Il n'y a pas de place, dans sa facture, pour le côté fluide de la rêverie, il faut être un peu terre à terre, ou didactique, afin que les pièces du puzzle s'emboîtent. A la fin d'un roman policier, il y a une explication, une résolution. Cela ne convient pas quand on veut, comme moi, décrire un passé morcelé, incertain, onirique. D'ailleurs, je n'écris pas vraiment des romans au sens classique du terme, plutôt des choses un peu bancales, des sortes de rêveries, qui relèvent de l'imaginaire.

Vous souvenez-vous de la toute première idée qui a conduit à ce nouveau roman?

J'ai retrouvé un jour une note que j'avais prise très jeune, à l'âge de 12 ou 13 ans, dans laquelle je disais déjà vouloir essayer d'écrire quelque chose qui soit un mélange du Grand Meaulnes et du roman noir à la Peter Cheyney. Cela à partir d'un moment trouble de mon enfance, quelques années plus tôt, où je vivais dans les environs de Paris, en Seine-et-Oise, dans une banlieue encore très campagnarde, avec dans les environs un château en ruine qui évoquait le roman d'Alain-Fournier. Mes parents étaient absents, les personnes chez qui j'habitais étaient un peu louches, le climat était étrange. Dans un livre qui s'appelle Remise de peine, il y a vingt-cinq ans, j'avais déjà évoqué ces instants.

Vous vous situez pourtant loin de l'autobiographie...


Il ne s'agit jamais pour moi de me plonger de façon narcissique dans mon enfance. Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre. Ni pour reconstituer les faits. Il n'y a aucun désir d'introspection. Non, j'ai juste été marqué durant l'enfance par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan autobiographique pour me situer sur celui de l'imaginaire, du poétique, avec quelques événements de mon enfance pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute pas si mystérieuses, au fond. Je me souviens par exemple que, dans les premiers magazines d'actualité que j'ai eus entre les mains vers l'âge de 10 ans et que je lisais en cachette, j'étais tombé sur la photo d'une jeune femme jugée aux assises pour avoir tué son amant, un étudiant en médecine. Ce visage m'avait tellement imprégné que, des années plus tard, je l'ai reconnue un jour où je marchais rue du Dragon, à Paris. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ce visage m'a frappé, ce qui m'importe, c'est qu'il me projette dans une rêverie.

De la même façon, les questions qu'enfant je me posais sur mes parents et leurs attitudes étranges, sur les personnes troubles qui les entouraient, sur l'Occupation, que je n'ai pas connue mais qui était très présente pour moi comme pour tous ceux de ma génération... tout cela, je n'ai pas cherché à l'expliciter, mais à le déplacer sur un plan poétique. Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.



“On peut penser que j'écrirai toujours sur les mêmes thèmes.”


Dans votre oeuvre, seul Un pedigree relève strictement de l'autobiographie?



Oui, on peut considérer les choses ainsi. Pourtant, bizarrement, c'est un livre où je ne parle pas de choses ou de gens très intimes. En fait, j'ai écrit ce livre pour me délester de ce qui m'avait été imposé dans la vie : mes parents, les personnes qu'on a autour de soi lorsqu'on est enfant et adolescent, qu'on n'a pas choisies mais qui sont là et vous contraignent ou vous pèsent. Je voulais vraiment m'en débarrasser, comme on le fait d'un corps étranger. Je l'avais écrit après avoir lu un ouvrage où il était question de moi, qui comportait beaucoup d'inexactitudes. J'avais décidé, à titre documentaire et à mon seul usage, de dresser une sorte de mémorandum, très factuel et très précis, de mon enfance et mon adolescence. Au bout de dix ans, je l'ai retravaillé pour qu'il soit publié. Ça a donné ce livre lapidaire, sommaire, Un pedigree, qu'un temps j'ai regretté d'avoir publié, justement à cause de ce côté factuel et autobiographique. Puis il s'est passé un phénomène bizarre : ce livre a été comme aspiré par mes autres livres, il ne s'en dissociait pas, il était comme un squelette de mes autres livres.

A force de revenir sans cesse sur les mêmes motifs, avez-vous parfois eu peur que votre imaginaire soit tari ?


Ce n'est qu'a posteriori qu'on s'aperçoit qu'on reprend toujours des thèmes, des images sur lesquels on a déjà écrit. Cela se fait de façon inconsciente, mais il arrive un moment où, à force que ça se répète et que ça se recoupe, on craint que ça ne marche plus. Faulkner disait qu'écrire c'est épuiser un rêve. On peut éviter cet épuisement. Pour ce nouveau roman, dont j'avais déjà utilisé les éléments de l'intrigue dans Remise de peine, je savais, instinctivement, qu'il me fallait trouver un nouveau point de vue. Alors il n'y a plus de « je », il s'agit d'un récit à la troisième personne. Et les événements sont envisagés à partir du présent, du début du xxie siècle, soit un demi-siècle après qu'ils se sont produits. On peut penser que j'écrirai toujours sur les mêmes thèmes, toujours ces « trucs » venus de mon enfance, mais selon des points de vue qui évoluent.

Vous écrivez depuis près de cinquante ans, et il semble que vous avez traversé toutes ces années, et les différents courants esthétiques qui se sont succédé, sans en être affecté. Qu'en est-il ?


Dans les années 1960, les gens de ma génération qui aspiraient à écrire ne s'intéressaient pas tellement au roman, aux choses purement littéraires. Quand j'ai commencé, eux se tournaient plutôt vers les sciences humaines. Il me semble qu'ils avaient besoin de maîtres, d'être intellectuellement stimulés et guidés, alors ils sont devenus disciples de Barthes, ou de Foucault, ou d'Althusser. Moi, j'avais déjà une vision de romancier, qui m'a toujours tenu à l'écart des théories. Ces maîtres-là m'intéressaient comme personnages, je m'attachais aux détails de leurs attitudes, à leur personnalité, mais pas du tout à leur pensée. Je me souviens d'avoir croisé un jour, par hasard, Jacques Lacan, et d'avoir observé ses gestes, sa voix, sa manière de parler. Cela peut paraître un peu frivole, je l'admets...




“La psychanalyse n'est pas liée pour moi à l'idée de thérapie.”

La psychanalyse ne vous a jamais attiré ?



La psychanalyse ressemble parfois à un roman policier : quelque chose est caché qu'on ne veut pas, ou qu'on ne peut pas voir, alors on attend de découvrir ce qui va surgir du processus analytique. C'est assez proche de l'enquête. J'ai été frappé aussi par certaines notions comme celle des souvenirs écrans, par lesquels on peut dissimuler un souvenir trop pénible en lui en substituant un autre, moins difficile à vivre. Mais il s'agit, là encore, d'un regard de romancier — la psychanalyse n'est pas liée pour moi à l'idée de thérapie. Par ailleurs, même si des écrivains se sont fait psychanalyser — à commencer par Raymond Queneau, dont j'ai été très proche —, il me semble, moi, que celui qui écrit a besoin que subsiste une certaine opacité. Besoin de ne pas comprendre tout à fait. Comme s'il était dans une sorte de demi-sommeil : si on le réveille, ça risque de s'évanouir.

Le personnage central de votre nouveau roman, Jean Daragane, ne lit plus que l'Histoire naturelle de Buffon. Est-ce aussi votre cas ?

Il regrette de ne pas s'être davantage intéressé à ces sujets — les animaux, les arbres... — durant sa vie. Je ne pense pas comme lui. Dans mes lectures, je suis allé toujours vers des univers qui m'étaient étrangers, que je ne connaissais pas — les grands romans russes ou anglais, par exemple, qui se situent à la campagne. Mais c'est vrai qu'on regrette parfois de n'avoir pas assez observé les choses. Ou de ne pas avoir écrit sur elles. Ainsi, adolescent, alors que j'allais de pensionnat en pensionnat, j'ai regardé de près la vie se dérouler dans des villes de province, telles qu'elles n'existent plus aujourd'hui. J'aurais pu écrire là-dessus. Mais je ne l'ai pas fait. J'aurais dû pour cela adopter sans doute une forme romanesque plus classique, disons à la Mauriac. Mais on est un peu prisonnier de son registre, et de son enfance, de ce qu'on a vu, des lieux où on a vécu.




“Ce n'est qu'avec les années que j'ai appris à aérer mes romans.”


L'écriture est-elle une activité agréable ?



Ce que j'aime, dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. L'écriture en soi, non, ce n'est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de cette rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au xixe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir d'un premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d'apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d'un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d'actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c'est la cuisine de l'écrivain, c'est assez ennuyeux pour les autres...

Dans mes premiers livres, il n'y avait jamais de chapitres, de retours à la ligne, de respiration. A posteriori, je me suis demandé pourquoi, et j'ai compris que l'écriture s'accommode mal de la jeunesse. Sauf dans le cas d'un génie poétique précoce, comme Rimbaud. Ecrire très jeune, c'est être soumis à une tension qu'on ne sait pas manier. Regardez ces déménageurs capables de porter sur les épaules et le dos des poids inhumains, parce qu'ils savent quelle posture leur corps doit adopter pour cela. Ecrire, c'est pareil : il faut trouver la posture. Au début, je n'y arrivais pas, j'étais crispé, tendu, ce n'est pas si facile de se concentrer. De plus, il y a comme une déperdition d'influx nerveux entre le cerveau et la main : on pense à des choses qui vous stimulent, et quand on se met à écrire, d'une certaine manière, c'est déjà trop tard, vous avez perdu l'influx nerveux, vous êtes comme ces canards dont on a coupé le cou et qui continuent à courir alors qu'ils n'ont plus de tête.

Ce n'est qu'avec les années que j'ai appris à gérer cela, à me détendre un peu, à aérer mes romans. Ecrire n'est pas vraiment plus facile, mais on dispose de techniques qui font que, quand même, on y arrive mieux. Même si, parfois, je me dis aussi qu'il y a un côté anachronique dans l'écriture, la lenteur qu'elle suppose, alors même que tout va tellement vite aujourd'hui, tout s'est accéléré autour de l'écrivain qui, lui, continue à son rythme.

Quelle relation entretenez-vous avec vos lecteurs ?


C'est émouvant d'avoir des lecteurs. C'est merveilleux, on a l'impression qu'on peut communiquer. En fait, à chaque livre, il se passe ce drôle de phénomène, un peu désagréable : quand vous l'avez fini arrive un moment brutal où le livre veut littéralement couper les ponts, se débarrasser de vous. On ne peut pas être son propre lecteur. Votre livre terminé est devenu un objet, une sorte de magma un peu pâteux, une masse informe dont vous avez une vision de détails, mais pas de vue d'ensemble. Et c'est le lecteur qui va le révéler, comme cela se passe en photographie. Le livre n'appartient plus à celui qui l'a écrit, mais à ceux qui le lisent. 





ARAUCARIA

RIMBAUD
Les premières lignes / Patrick Modiano / Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier
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Patrick Modiano / Écrivain accessible
Patrick Modiano / Le paradis perdu de l'enfance







dimanche 19 octobre 2014

Patrick Modiano / Le paradis perdu de l'enfance

Patrick Modiano
 Patrick Modiano
Le paradis perdu de l'enfance

"Rétrospectivement, il me semble que des épisodes de mon enfance ont ressemblé à un roman policier."
Patrick Modiano 

patrick Modiano est un des écrivains les plus importants de la génération née juste après la Seconde Guerre mondiale, dont son œuvre – qui rencontre un public nombreux et fidèle – est directement issue. Ses romans plongent dans l'atmosphère équivoque et indécise des périodes où les êtres et les choses sont profondément troublés. Son style, d'une grande clarté, vise à l'épure et atteint parfois à cette « écriture blanche » caractéristique de la littérature de la seconde moitié du XXe siècle, marquée par la tension entre la mémoire et l'oubli, le silence et la nécessité de la parole pour rendre compte d'une réalité que l'Histoire a rendue confuse.

1.  Le paradis perdu de l'enfance

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr, par exemple, d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant, j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée ». Patrick Modiano décrit ainsi – dans Livret de famille – l'obsession qu'il tente de résoudre par l'écriture depuis son premier roman, La Place de l'Étoile, publié en 1968, à l'âge de vingt-trois ans. Ce livre est apparu comme une sorte de météore : il allait à l'encontre de l'histoire officielle qui tendait à faire de tous les Français des héros de la dernière guerre. Patrick Modiano, lui, parlait – sous la forme du constat ironique – de juifs collaborateurs, d'écrivains antisémites, de marché noir et d'amours ambiguës, de ce que la France voulait recouvrir du voile de l'oubli. Même Raymond Queneau, l'ami de sa famille, jugeait scandaleux ce livre qu'il avait néanmoins porté au comité de lecture chez Gallimard et qui obtint le prix Roger Nimier.

La part autobiographique est immédiatement perceptible dans l'œuvre de Patrick Modiano, fils d'une actrice d'origine flamande, Luisa Colpeyn, et d'Albert Modiano, juif d'Alexandrie vivant dans le milieu des producteurs de cinéma originaires d'Europe centrale. Pendant la guerre, le père survécut grâce à une double identité, à son refus de porter l'étoile jaune et à des relations troubles, sans doute liées à la bande de la rue Lauriston : en 1942, il fut libéré après une rafle qui aurait dû le conduire à Drancy et aux camps de concentration.

Patrick Modiano avoue être poursuivi par de multiples culpabilités : celle d'être né juif en 1945, celle d'avoir survécu à son frère. Pendant longtemps, il a mentionné une date de naissance erronée au dos de ses livres : ce n'est pas lui qui est né en 1947, mais son frère Rudy, mort dix ans plus tard d'une leucémie. Patrick Modiano s'est brouillé, à l'âge de dix-sept ans, avec son père, et ses livres ne cessent d'interroger sa mémoire. Dans les Boulevards de ceinture, le narrateur part en quête de ce père à la fois trafiquant de marché noir et juif traqué : les romans de Modiano mettent en évidence la complexité d'une période où le passage du monde de la Gestapo à celui des résistants – comme dans La Ronde de nuit – était plus fréquent qu'on ne voulait le croire, et parfois davantage lié au hasard qu'à la conviction : ainsi de Lucien Lacombe, l'antihéros du film tourné par Louis Malle à partir du scénario de Patrick Modiano.

Les romans de Modiano sont hantés par l'absence, l'effacement, mais aussi par « le thème de la survie des personnes disparues – développé par le narrateur de Vestiaire de l'enfance –, l'espoir de retrouver un jour ceux qu'on a perdus dans le passé » et de revenir à l'enfance trop vite effacée : dans Remise de peine, le narrateur, « Patoche », vit avec son frère, loin de leurs parents partis en Afrique ou dans des tournées théâtrales lointaines, dans une maison de la banlieue parisienne, au milieu de femmes du monde du spectacle et d'hommes un peu évanescents et aux activités mystérieuses, sur fond de souvenirs liés à l'Occupation. Le jeu de miroirs est continuel entre réalité et fiction, entre les différents moments d'un passé qui vient, par bribes, à la lumière.

2.  Au bord de la disparition

« Les meilleurs repères, ce sont les guerres », affirme Patrick Modiano, et lorsque ses romans n'évoquent pas les années 1940, ils sont volontiers situés pendant la guerre d'Algérie, période aussi glauque, incohérente et floue que l'adolescence de l'auteur. Il a alors côtoyé des gens plus âgés avec l'impression de vivre en fraude, comme un clandestin, éternel étudiant à la silhouette fragile, presque transparente, porté vers les milieux troubles et les logements provisoires à l'hôtel, les amours furtives avec des femmes toujours sur le départ, comme la jeune héroïne de Du plus loin de l'oubli, qui disparaît à deux reprises de la vie du narrateur, dans la fuite des identités et la résurgence des faits divers. Le suicide de deux jeunes époux en 1933 est le point de départ de Fleurs de ruine, où un dénommé Pacheco laisse au narrateur une valise contenant la preuve d'une autre identité pour lui « donner une leçon en [lui] montrant que la réalité était plus fuyante qu'[il] ne le [pensait] ».

Même les lieux sont menacés de disparition : la vision qu'a Modiano de Paris est plus imprégnée du Balzac lu depuis l'adolescence que de la réalité contemporaine de la rive gauche – où il vit, mais qu'il considère comme la province de Paris – ou de la rive droite, où son père avait un bureau près des Champs-Élysées, et où lui-même a habité avant la construction du périphérique, près des portes de la capitale, « quand la ville peu à peu desserrait son étreinte pour se perdre dans les terrains vagues ».

Lorsqu'il tente, avec son ami, l'illustrateur Pierre Le Tan, de fixer, dans Memory Lane et Poupée blonde, des façades de boutiques, des intérieurs de bars, des appartements dans les beaux quartiers, tous deux s'aperçoivent que les endroits qu'ils ont choisis disparaissent entre le moment où ils les découvrent pour les décrire et les dessiner et l'achèvement du livre.

Tout se dérobe, même la mémoire : le narrateur de Rue des boutiques obscures (prix Goncourt 1978) est un détective privé amnésique qui recherche son propre passé en enquêtant sur la personnalité et la vie de différents inconnus qu'il aurait « pu être », dont l'histoire pourrait lui permettre de reconstituer la sienne. Cet enquêteur – comme l'écrivain de romans policiers Ambrose Guise, narrateur de Quartier perdu – est une autre figure de l'auteur qui n'hésite pas, en 1976, à soumettre Emmanuel Berl à un Interrogatoire très serré sur la période de 1900 à 1945 dont il a été un acteur fascinant.

Pour rendre une matière floue et indécise, Patrick Modiano emploie un langage d'une fausse simplicité, d'une grande concision, à la limite de ces rapports de police qu'il affectionne. Dans cet univers de fantômes où l'inconsistance est la règle, les signes d'écriture tracés par l'auteur sur la page semblent les seuls repères solides. Mais ces traces également échappent. Leur apparente neutralité cache d'autres chausse-trappes : les noms de personnages, leur nationalité, se révèlent d'emprunt et les noms de lieux s'effacent derrière des énumérations – comme celle des garages du XVIIe arrondissement dans Remise de peine – qui deviennent des manières de litanie ou de comptines, accentuant la lenteur du rythme incantatoire de la narration et abandonnant tout pouvoir d'information. Villa triste, le quatrième roman, qui marque le glissement du style vers une fausse précision à la limite de la dilution, est situé dans une sorte de « non-lieu », une ville au bord du lac Léman qui reste anonyme, dans un hôtel coupé de la réalité, où se vit une histoire d'amour vouée à l'inachèvement, malgré les listes de numéros de téléphones recopiées dans de vieux Bottin ou les articles venus de journaux spécialisés dans les faits divers.

3.  Dora Bruder : le récit d'un processus de création

C'est sur un avis de recherche, paru dans Paris-Soir le 31 décembre 1941, que Patrick Modiano ouvre Dora Bruder, livre qu'il ne considère pas comme un roman mais comme le récit où se dévoile sa « méthode ». Cette coupure de journal décrit une jeune fille disparue, apparemment en fugue, alors qu'elle était juive, doublement soumise au couvre-feu ou aux mesures qui, à cette époque, fermaient parfois tout un quartier. Conduite après une rafle, en 1942, à la prison des Tourelles, puis à Drancy et à Auschwitz, Dora Bruder n'a pas échappé au destin qui aurait dû emporter Albert Modiano et qui aurait condamné Patrick à ne pas naître.

La jeune fille a fait, au même âge que l'écrivain, une fugue aux conséquences et à la durée bien différentes : lorsqu'en janvier 1960 celui-ci a tranché, pendant quelques heures, les liens qui le rattachaient à ses maîtres, ses camarades, ses parents, il a éprouvé le même « sentiment de révolte et de solitude porté à son incandescence et qui vous coupe le souffle et vous met en état d'apesanteur » que Dora Bruder, sorte d'extase permettant d'oublier les dangers, mais pouvant apparaître comme « un appel au secours et quelquefois une forme de suicide ».

Ces parallèles et ces différences ont poursuivi l'auteur, et un premier livre, Voyage de noces, n'a pas suffi à anéantir sa fascination pour Dora Bruder. Partant des lieux où la jeune fille a vécu, il a mené une enquête très serrée – citant des rapports, des lettres, des témoignages – pour retrouver ses traces et celles de sa famille, mais il s'est arrêté au moment où il aurait dévoilé « le trop » et détruit le mystère, l'impression d'un destin qu'on a voulu effacer, la légèreté d'une empreinte préservant l'essentiel : « les blancs, les silences et les points d'orgue ».

samedi 18 octobre 2014

Patrick Modiano / Écrivain accessible

Patrick Modiano

Patrick Modiano
ÉCRIVAIN ACCESSIBLE

quand son éditeur Antoine Gallimard l'a appelé pour le féliciter, l’écrivain était «très heureux», mais il a répondu avec «sa modestie coutumière, "c’est bizarre"», a raconté jeudi le PDG de Gallimard. «C’est une profonde surprise pour nous et un jour merveilleux», a ajouté Antoine Gallimard. «J’ai reçu un coup de téléphone de l’académie suédoise deux ou trois minutes avant l’annonce officielle. Avec sa discrétion légendaire, je pense à lui (Modiano, ndlr) quand il devra prononcer son discours devant l’académie suédoise», a-t-il ajouté dans un sourire, «et je serai à ses côtés».

ECRIVAIN ACCESSIBLE

Antoine Gallimard pensait «qu’il aurait fallu attendre 30 ans pour qu’un autre Français soit couronné par le Nobel après Le Clézio». Et aussi que ce prix récompensait «plutôt des livres qui brassent les époques, les évènements. Là, ils ont choisi une œuvre qui est dans l’intimité, le mystère», a-t-il noté.

L'œuvre de Patrick Modiano est un jeu de piste permanent, où rien n’est laissé au hasard. Un critique littéraire de l’Express avait relevé qu’au moins cinq personnages, issus de cinq romans, logeant à cinq adresses différentes, partageaient un seul numéro de téléphone : Auteuil 15-28. Le romancier français a centré toute son œuvre sur le Paris de la Seconde Guerre mondiale, dépeignant le poids des événements tragiques d’une époque troublée sur le destin de personnages ordinaires.

Son style sobre, limpide, a fait de lui un écrivain accessible et apprécié du grand public comme des milieux littéraires. «Ses livres parlent beaucoup de recherche, recherche de personnes disparues, de fugitifs [...]. Ceux qui disparaissent, les sans-papier et ceux avec des identités usurpées», a souligné Peter Englund.

Ses héros, en rupture de ban, sont en perpétuelle recherche identitaire. Ils évoluent à mi-chemin entre deux mondes, entre ombre et lumière, vie publique et destin rêvé. Les textes de Modiano dessinent aussi une géographie de Paris avec une minutie documentaire.

A LIRE AUSSI  L'interview de Patrick Modiano parue en 2013 dans Libération : «Je travaille comme un somnambule».

TRADUIT EN 36 LANGUES

Protégé de Raymond Queneau, Patrick Modiano a publié son premier roman, la Place de l’Etoile, en 1968. Il a depuis écrit une trentaine de romans, tous publiés chez Gallimard. En 1974, il a écrit, avec le cinéaste Louis Malle, le scénario d’un film à succès, Lacombe Lucien, l’histoire d’un adolescent tenté par l’héroïsme, et qui plonge dans la collaboration dans la France de 1944. Il est également l’auteur d’autres scénarios, ainsi que d’un essai avec Catherine Deneuve sur la sœur tôt disparue de l’actrice, François Dorléac.

Juré en 2000 du Festival de Cannes, il a aussi écrit des paroles de chansons, comme Etonnez-moi Benoît !, interprétée par Françoise Hardy, et publié un entretien avec l’essayiste Emmanuel Berl (Interrogatoire).

Il obtient en 1972 le Grand Prix du roman de l’Académie française pour les Boulevards de ceinture, le Goncourt en 1978 avec Rue des boutiques obscures et le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son œuvre en 1996. Patrick Modiano est traduit en quelque 36 langues, dont en suédois dans la maison d’édition d’Elisabeth Grate, qui publie également les œuvres de Jean-Marie Le Clézio, dernier prix Nobel de littérature français, consacré en 2008.

Patrick Modiano succède à la nouvelliste canadienne anglophone Alice Munro, primée en 2013, et emporte la récompense de huit millions de couronnes (environ 878 000 euros). Son nom figurait parmi les favoris au prix depuis de nombreuses années. Il recevra son prix à Stockholm le 10 décembre.

L’institution n’avait pas réussi à le joindre avant d’annoncer le vainqueur de ce prix.